‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 2)Chapitre 111 sur 351 · PHILIPPE, ELISABETH · texte numérisé non relu

PHILIPPE, ELISABETH

Qu'on fasse entrer la Reine. Approchez-vous , madame.

ELISABETH, à part.

Spinola !

Je connais la candeur de votre âme :

Votre parole est pure , et je veux m'y livrer. N'avez-vous sur l'infant rien à me déclarer?

ELISABETH

Rien contre votre fils , et tout pour sa défense.

Ce que je vous demande est de quelque importance. Expliquez-vous. D'Egmont vous a fait ses adieux; Le prince était présent , près de vous , dans ces lieux. J'ignore à quel espoir d'Egmont pouvait prétendre; Mais, tout ce qu'ils ont dit, vous avez dû l'entendre.

ELISABETH

J'ai VU partir d'Egmont aigri par vos refus ;

Ses discours le prouvaient : n'exigez rien de plus.

Au milieu du Brabant votre fils magnanime

Désirait d'exercer un pouvoir légitime,

D'y faire aimer vos droits et de les maintenir :

De vos bontés sans doute il a dû l'obtenir.

Je l'ai dans cet espoir encouragé moi-même.

Cher au peuple, aux soldats, né pour un diadème,

Il pourrait...

Oui , madame , il pourrait me trahir ; Mais qui veut commander doit savoir obéir. Dans ma cour, à mes yeux, il ne peut se contraindre; Vous-même, de l'infant vous auriez à vous plaindre; Et c'est vous, plus que moi , vous qu'il ose offenser,

ELISABETH

Moi , sire !

Vous , madame. Auriez-vous pu penser Qu'à son roi , qu'à son père , à votre époux lui-même , L'infant ne craindrait pas d'avouer qu'il vous aime? Qu'il vous aime !... En ce jour il me l'a déclaré; Et ce départ si prompt, déjà tout préparé. Ce rêve d'un jeune homme enflé de sa victoire, Ce projet d'un héros, n'est, si je veux l'en croire, Que le reste d'un feu qu'il voudrait étouffer, Et l'effort (l'un amant (|ui fuit pour triompher.

i56 PHILIPPE IL

ELISABETH

Eh bien , s'il était vrai , se vaincre est-il un crime?

Cet amour mal éteint fut d'abord légitime ;

Songez qu'en d'autres temps , par vous-même allumé,

Je me souviens du jour oii mon cœur enflammé Vous a fait partager ma puissance et ma gloire; Nous devions tous les trois en garder la mémoire. Philippe, déposant vingt sceptres à vos pieds, D'un mot d'Elisabeth les trouvait trop payés : Vous l'avez prononcé, vous n'êtes point parjure. J'ai cru que j'obtiendrais d'une, ame noble et pure, Sinon l'amour, au moins quelques tendres égards; Que vous pourriez sans peine attacher vos regards Sur un front dépouillé des fleurs de la jeunesse, Blanchi par les travaux et non par la vieillesse : Serais-je à cet espoir contraint de renoncer?

ELISABETH

Et qui, dans votre cœur, pourrait vous y forcer? Moi? que l'on vit toujours attentive à vous plaire! Un fils? ce nom doit seul calmer votre colère. Un fils! ah ! qu'aisément vous le verriez soumis! Mais nous avons tous trois les mêmes ennemis. Ne me défendez point d'éclaircir la nuit sombre Qui sur vos jours brillans apesantit son ombre. Voulez- vous dissiper ce pénible tourment? Sire, soyez époux, soyez père un moment. Et ne repoussez plus le cri naïf et tendre

Page 1