ACTE m, SCENE IL 35i
CRÉON
Je ne vous trahis point ; consultez la raison.
Sur un trône envié la crainte vous réveille;
Exempt d'inquiétude, à vos pieds je sommeille.
Vous régnez sans jouir; de vos faveurs comblé,
Je jouis du pouvoir sans en être accablé.
Pour aller jusqu'à vous, c'est moi que l'on implore;
Moi que, pour vous fléchir, on sollicite encore;
Et ma m^n, tous les jours, tarissant quelques pleurs,
Dispense vos bienfaits, et jamais vos rigueurs.
Pourrals-je préférer à ce noble avantage
L'éclat trop acheté d'un royal esclavage ,
Fouler aux pieds les droits d'une longue amitié,
Et m'armer sans pudeur contre mon allié ?
Si d'un projet si noir je me trouve complice.
Vous m'entendrez moi-même ordonner mon supplice.
Du décret d'Apollon daignez vous informer;
Tous ceux qui m'ont suivi pourront le confirmer.
Près de Tirésias éclairez ma conduite;
D'un sévère examen je ne crains pas la suite;
Mais ne renoncez pas aux utiles secours
D'un ami, doux trésor, peu connu dans les cours;
Et songez que du temps la suprême puissance
Sait dévoiler le crime et prouver l'innocence.
IjC temps aussi , Créon , peut mûrir vos complots : Mais ne présumez pas qu'en un lâche repos J'attende qu'un perfide ait assuré ma perte;
i^i OEDIPE-ROI.
Attaqué sourdement, j'attaque à force ouverte: Par l'équité sévère un trône est affermi.
CRÉON
Eh bien! qu'ordonne OEdipe à Créon, son ami?
OE D I P E
De sa cour et de Thèbe OEdipe vous exile.
CRÉON
Je resterai dans Thèbe, où j'ai le droit d'asile.
OE D I p E.
Vous désobéissez aux volontés d'un roi?
CRÉON
Oui : son pouvoir n'est rien , séparé de la loi.
OE D I p E.
Vos crimes...
CRÉON
Prouvez-les.
OE D I p E.
Vous parlez en rebelle.
CRÉON
Vous, en tyran.
OE D I p E.
Thébains !
CRÉON
C'est moi qui les appelle :
Nos libertés, nos jours ne sont pas votre bien; Vous êtes roi de Thèbe, et j'en suis citoyen.