‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 143 sur 218 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Ils ont d'un jeune roi maîtrisé la faiblesse;

Mais avouez du moins que, dans nos tems cruels,

11 n'est point de Français qui ne soient criminels :

Tous se sont égarés ; et la nuit environne

Les droits sacrés du peuple et les devoirs du trône.

J'ai vu ce Louvre en deuil, et presque ensanglanté;

L'orgueil et la licence, et point de liberté;

J'ai vu de nos Valois la majesté flétrie,

Les plus grands citoyens déchirant leur patrie ,

Flattant avec bassesse ou combattant leur roi ;

Les plus grands, je l'ai dit; et vous en faites foi.

l'amiral.

11 fallait s'égarer : convenez-en vous-même ; Et des destins français l'enchaînement suprême Préparait, dès long-tems, à nos jours détestés Un cours de trahisons et de calamités.

J'ai suivi le torrent qui ravageait la France. On peut le détourner ; et j'en ai l'espérance. Au repos tout-à-coup nous ne parviendrons pas ; Les soldats et les chefs ont besoin de combats : Depuis un siècle entier l'Espagne nous outrage. Hélas ! contre nous-même exercés au carnage , Formons, il en est tems, de plus justes desseins : • Dans le sang espagnol courons baigner nos mains ; Voilà notre parti: c'est le seul qui nous reste.

LE CHANCELIER

Fâcheuse extrémité ! Parti vraiment funeste !

Tous deux Français , tous deux nous chérissons l'Etat ;

Vous parlez en guerrier, je pense en magistrat;

Vous m'en verrez toujours garder le caractère.

La guerre est un fléau, quelquefois nécessaire,

Qu'il faut craindre toujours et long-tems éviter,

Et dont j'ai vu l'Etat rarement profiter. Oui , tous tes vains débats où le glaive décide, Ces lauriers teints de sang , cette gloire homicide , Qui d'un prince orgueilleux peut enivrer le cœur , Opprimant les vaincus, frappe aussi le vainqueur. Loin de nous des fureurs trop souvent inutiles ! Mais loin de nous cent fois ces discordes civiles Où le fer, sans pudeur brisant tous les liens. Verse des deux côtés le sang des citoyens! Et peut-être à ce choix la France est condamnée. Telle est, je le sais bien, l'humaine destinée, Qu'il faut chercher sans cesse un danger différent . Et par un mal nouveau guérir un mal plus grand

l'amiral.

Bourbon vient. 11 est seul ; et son àme , égarée , D'un éternel chagrin semble être dévorée.

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