‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 145 sur 218 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

l'amiral.

Quel est-il ? Contentez notre âme impatiente.

LE ROI DE NAVARRE

L'effroi , je l'avoûrai.

l'amiral.

D'où vous vient cet effroi ?

LE ROI DE NAVARRE

Hier , nous commencions , d'Alençon , Guise et moi , Ces jeux, qui sembleraient réservés à l'enfance, Où , toujours agité par l'avide espérance , Un oisif courtisan, consumant son loisir, Perd ses biens et le tems sans trouver le plaisir; Trois fois j'ai repoussé le trouble qui me presse : Apprenez, dussiez-vous condamner ma faiblesse, Ce que j'ai vu sans doute, ou ce que j'ai cru voir, Ce que moi-même enfin je n'ai pu concevoir, Ce qui s'offre sans cesse à mon âme éperdue : Trois fois les dés sanglans ont effrayé ma vue! C'est peu : dans les momens consacrés au repos , Je me suis retracé des malheurs, des complots, Le poison terminant les jours de votre frère , Et peut-être au cercueil précipitant ma mère ; Nos succès , nos revers , et les champs odieux Où Condé, ce grand homme, expira sous nos yeux; D'un carnage éternel nos régions fumantes , Et des princes Lorrains les intrigues sanglantes ; Vos amis et les miens victimes des traités, Au milieu de la paix proscrits , persécutés , Dans les murs de Vassy massacrés sans défense, Accusant leur trépas inutile à la France. Excusez, Chancelier, des mouvemens confus, Par ma faible raison vainement combattus.

,oo CHARLES IX.

Il est de ces instans où lame anéantie

D'un sinistre avenir paraît être avertie;

Et peut-être en effet ces secrètes terreurs

De désastres prochains sont les avant-coureurs.

On voit pendant la nuit, dans les vapeurs d'un songe,

La vérité parfois se mêler au mensonge.

LE CHANCELIER

Sur des signes trompeurs cessez d'être alarmé :

Aux regards des mortels l'avenir est fermé ,

Sire; et, quand le Ciel même, à qui tout est possible,

Nous daignerait ouvrir cet abyme invisible,

Parmi tant de mensonge et tant d'obscurité

Quel œil distinguerait l'auguste Vérité ?

Vous ne prétendez pas imiter, je l'espère,

Ces rois qui , sur le trône , élèves du vulgaire ,

Font régner tout l'amas des superstitions;

Knfans qui du sommeil gardent les passions,

Et qui , sur les projets qu'un songe leur inspire ,

Risquent à leur réveil le destin d'un empire.

LE ROI DE NAVARRE

Je les blâme avec vous; et vous devez juger Que des pressentimens ne pourront me changer. Vous connaissez mon cœur : il est sans défiance.

l'amiral.

Moi , qui des courtisans ai quelque expérience,

Je crains que l'avenir ne ressemble au passé :

Par un assassinat la paix a commencé.

Nos cruels ennemis ont un pouvoir suprême :

Je crains, je l'avoûrai, mais bien plus que vous-même:

Non pas quelques instans, mais la nuit, mais le jour,

Mais durant mon sommeil, mais au sein de la cour.

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