‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 6 sur 218 · DE CHÉNIER · texte numérisé non relu

DE CHÉNIER

par m. L.-N. LEMERCIER, de l'institut de France.

o'il est vrai que la réputation des hommes ne soit justement évaluée qu'après leur mort, c'est surtout à l'égard de ceux qui ont parcouru leur carrière au milieu des partis , que multiplient les révolutions politiques. Là , les meilleurs titres, étant sans cesse contestés par les haines, qui deviennent sitôt les alliées de l'envie , et sans cesse défendus contre les attaques par le zèle exagéré de l'enthousiasme , perdent leur poids réel dans l'opinion : elle flotte incertaine aux yeux des contemporains , que trompent mille influences contraires. Mais, l'homme meurt: l'inimitié particulière, qui lui survit, se sent étouffée par la voix publique; et, dèslors, la balance est saisie par la postérité, qui fixe équitablement le prix des actions et des ouvrages. Observons aussi que l'admiration ou la censure contemporaine , trop hâtive et par conséquent ca-

4 ANALYSE RAISONJNÉE

pricieuse, presque locale et, en quelque sorte personnelle, n'a point encore le caractère d'un jugement général. Celui qui prononce son avis sur un fait ou sur un livre, à l'instant de sa publicité , ne donne qu'une critique isolée, partielle; pièce qui peut sembler fautive et récusable, pièce soumise elle-même à révision; mais le lent, examen des choses sur lesquelles la réunion de tous les esprits a eu le ten^e de délibérer confirme un arrêt unanime, d'autant moins susceptible d'erreur que celui qui le rédige ne fait que transcrire les idées et les sentimens de tous. Il n'impose pas ses propres pensées au lecteur: il constate simplement les décisions du goût universel.

Je m'honore d'être chargé d'une tache si agréable à remplir, relativement à la publication complète des OEuvres dramatiques de Chénier, qui fut l'un de mes plus illustres collègues à l'Institut de France. Le précieux recueil de ses pièces de théâtre se compose à la fois des huit tragédies qu'il a fait représenter, puis imprimer aux époques des succès qu'elles obtinrent presque toutes pendant sa vie, et en outre, de cinq ouvrages posthumes, suivis de quelques fragmens. Je diviserai donc le compte que j'en dois rendre en deux parties : l'une concernera ce que l'auteur a publié de son vivant ; l'autre , ce que ses héritiers publient en son nom. Dans la première, il me suffira de

reproduire, en de succinctes analyses, les raisons sur lesquelles le public entier a définitivement fondé le renom mérité du poète : à celle-ci s'appliquent les maximes que j'énonçais, en commençant, sur les justes appréciations qui ne s'établissent qu'à la longue. Dans la seconde partie , la nouveauté des objets que j'expose me contraint à devancer les opinions qui ne sont pas encore formées, à déduire les miennes , à les accompagner de mes propres remarques et de celles des personnes éclairées que j'ai consultées, comme les plus capables de prévoir les décisions générales par leurs vives lumières. Toutefois, en songeant qu'un peu de pratique m'a révélé les secrets de la tragédie théâtrale; que les règles de l'art sont essentiellement applicables, dans un même genre, aux diverses formes des inventions originales ou des imitations; que le beau reconnu sert à découvrir le beau inconnu; que les effets produits sont les points de comparaison avec les effets à produire ; que, d'ailleurs, les qualités du style deChénier, sa méthode , sa philosophie , sont des choses déjà jugées dans ses écrits antérieurs à ceux qu'il n'a pu nous offrir lui-même; enfin, me sentant assez appuyé dans ma marche, étranger à tout esprit de parti , sûr de n'être pas aveuglé par les préventions qu'il inspire, j'ose espérer que mes éloges ou mes motifs de restriction danis mes

louanges ne manqueront point de solidité. Je me flatte même que l'assentiment public approuvera mes jugemens, et que j'éprouverai la douceur d'avoir pressenti les nouveaux suffrages qui vont agrandir la célébrité de Chénier, dont les travaux me paraissent une brillante réfutation de tant de vains discours où l'on impute un caractère de décadence à la haute littérature française.

En effet, n'eussions-nous de lui que la collection de ses pièces jouées à la scène, nous le distinguerions éminemment du vulgaire des écrivains dramatiques, dont nous avons ce qu'on appelle leurs théâtres dans les bibliothèques, et qui , pour la plupart, quoique imprimés , soit de leur vivant, soit après leur mort , n'ont pu sortir de la classe des auteurs médiocres; tandis que les premiers ouvrages de Chénier le placeraient au niveau de nos bons littérateurs, sans que nous connussions les derniers droits qu'il s'est acquis à la mémoire. Je citerai d'abord ceux-ci, pour mieux satisfaire la curiosité publique, en cédant à mon empressement d'exposer tous les titres réunis du théâtre de Chénier, et d'annoncer que la France possède vraiment un Tragique de plus.

On n'attendra pas, sans doute, que je le mette en parallèle avec le sublime et profond Corneille, que je l'élève à l'égal du pur et admirable Racine , ni que je lui assigne une même place qu'au bril-

lant Voltaire : tous trois gardent les prééminences de leur rang. Chénier,qui n'a point la perfection poétique de l'auteur d' fphigénie , ni le grand éclat de l'auteur de Mahomet, me semble dignement s'asseoir avec les premiers du second ordre, c'est-à-dire, entre Ducis et Grébillon, qui, moins corrects, moins sévères que lui, mais plus pathétiques, ont parfois atteint à des beautés supérieures.

Il est facile, je crois, de discerner l'essence des ouvrages d'un auteur, son tour d'esprit, sa couleur distincte, et le but qu'il se propose en toute sa carrière, dès qu'on a remarqué l'axiome qu'il affectionne le plus , et qu'il applique à son art. Qu'on me dise quelle est la maxime favorite d'un écrivain, et je pourrai signaler sa tendance naturelle. Quiconque aura fait attention à ce que Chénier répète d'après Aristote devinera le penchant qu'a dû suivre son génie. « La tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire l\ » Telles sont les paroles qui l'ont frappé dans le rhéteur grec , les seules sur lesquelles il s'appuie , et qu'il emprunte textuellement pour les reproduire dans ses préfaces. Réfléchissons sur l'importance

i. Voyez le tome IV des OEuvres anciennes , page 357, à l'ouvrage intitulé : De la Liberté du Théâtre en France.

( Note de l'Éditeur. )

8 ANALYSE RAISONNEE

qu'il donne à cette citation, et considérons ensuite le seul titre de ses drames, nous trouverons dans le rapport qui les unit ce que nous avions prévu: c'est que l'inclination du poète , tournée aux conceptions politiques, lui a suggéré le choix des sujets les plus grands et les plus propres à renfermer des leçons graves pour les peuples. Il reste à savoir si c'est en lui propension réelle ou prétention vaine; s'il ressemble à ces auteurs jaloux de traiter les matières élevées qu'ils n'ont pas même la force de mesurer ni de comprendre, et qu'ils ne choisissent que par l'ostentation d une capacité qui leur manque. Rien de si aisé que d'appliquer à une tragédie un titre imposant; mais rien de si rare que de le bien remplir. Le nom d'un personnage fameux, la date d'un beau siècle, ne sont que d'apparat sur l'affiche d'un drame , si l'ouvrage ne soutient pas la hauteur de l'époque ou du caractère qu'elle annonce.

Au premier coup-d'œil, le théâtre de Chénier présente une série de sujets instructifs, qui tous se rattachent aux tems les plus mémorables de l'histoire des nations et de la philosophie : Charles IX \ Henri VIII , Fénélon'*, dont les noms sont si remarquables dans les annales modernes ;

i . Voyez le premier volume des OEuvres anciennes. ■j.. Voyez le deuxième volume des OEuvres anciennes.

Timoléon et Caïus Gracchus \ dans les anciennes. Ces ouvrages, distingués parmi ceux de l'auteur, ont subi la double épreuve de la représentation et de l'impression. L'une et l'autre ont prouvé que son génie savait approfondir les causes des sacrifices déchirant que l'héroïsme ose faire à la patrie, développer l'éloquence tribunitienne luttant pour le peuple contre un patriciat spoliateur, dévoiler les crimes d'État sanctifiés par le fanatisme catholique au milieu des schismes religieux, peindre les forfaits d'une âme sombre et jalouse qu'enhardit dans ses caprices une autorité despotique; enfin , exposer le tableau de la charité vraiment apostolique , de la piété tolérante qui ramène les cœurs, qui prêche d'exemple, et console les misères de l'humanité. Le même caractère apparaît dans les autres pièces qu'il nous a léguées : cellesci nous fourniront les moyens de comparer son esprit avec celui des Tragiques de l'antiquité et avec celui des Modernes étrangers. Les deux OEdipes grecs qu'il a traduits; Brutus et Cassius"1; Philippe 11 , et Nathan le Sage, qu'il a imités, méritent d'être attentivement examinés. Mais, hâtons-nous de rechercher en lui ce qu'il ne doit qu'à lui-même, ce qui lui est propre, ce qu'il a

1. Voyez le deuxième volume des Œuvres anciennes, •x. Voyez le tome I des Œuvres posthumes.

io ANALYSE RAISONNÉE

créé totalement d'original : car, l'invention dans le sujet , dans l'ordonnance et dans le style, signale seule un vrai poète ; et je me saisis d'abord de son Tibère % tragédie en cinq actes, qui me paraît le plus éminemment lui assurer l'unanimité des suffrages par une composition forje , grave et régulière. Si l'on juge cette tragédie d'après les lois de l'art, tant sous le point de vue classique que sous le rapport d'un noble effet théâtral , c'est , sans doute, la meilleure qu'il ait faite; et je ne balance point à prédire qu'au jour où le public la verra bien jouée il l'estimera comme étant son chefd'œuvre.

De tous les fléaux , la tyrannie est le plus odieux pour les hommes entièrement hommes; de toutes les images qu'on leur en peut tracer pour la leur faire haïr, celle qui en découvre le mieux les profonds artifices est la plus salutaire et la plus morale. Chez les peuples dont l'esclavage est immémorial aussi-bien que le despotisme consacré qui les abrutit, l'oppression, graduée de rang en rang jusqu'à la plus abjecte servitude, n'offre que l'aspect d'un ordre avilissant qui fait peu sentir ce qu'il a dénaturé , parce que le mal s'y opère sans choc au sein d'un calme trompeur ; mais l'opposition de la Liberté qui se débat et meurt sous les

i . Voyez le tome I des Œuvres posthumes.

DU THEATRE DE CHENIER. n

efforts de l'usurpation qui l'enchaîne et la tue forme un intéressant contraste entre le vice et la vertu, dont Cliénier voulut montrer la lutte déplorable. Dans ce dessein, quel sujet mieux choisi que le sien? Où le mieux placer qu'à Rome et qu'à la cour du plus perfide empereur? Le seul nom des Romains semble personnifier la Liberté tout entière; le seul nom de Tibère est devenu celui de la tyrannie même. Son insidieuse physionomie, profondément burinée par le plus pénétrant des historiens, animera ses traits affreux à côté de celle de l'adulation vivante dans Séj an, ambitieux et servile exécuteur de ses attentats contre la gloire publique, immolée dans la personne de Germanicus. Tel est le fonds de la pièce dont nous allons développer les formes.

Suivons la trace de ce beau plan. La scène s'ouvre par l'entretien de Pison avec son fils Cnéius, à qui ce sénateur demande si l'arrivée d'Agrippine a précédé son retour dans Rome, et si déjà cette illustre veuve de Germanicus, mort dans la Syrie au milieu de son camp, a porté son accusation contre les auteurs du trépas de son époux :

Que disent l'Empereur et sa mère Livie? Séjan même avec eux menace-t-il ma vie; Et de Germanicus tous les persécuteurs De son ombre aujourd'hui sont-ils les protecteurs? Acte I, scène i, page 25, vers 2 5o et suiv.

r2 \NALYSE RAISONNÉE

Ces mots exposent Tact ion. Bientôt on s'aperçoit que Pison, complice soupçonné d'un infâme coup-d'État, craint que l'Empereur ne le sacrifie à la vengeance d'Agrippine, pour détruire, en le perdant, le témoin du forfait qu'il l'a chargé de commettre. Les discours de Cnéius signalent les espérances que le peuple romain avait conçues Au héros dont il pleure la perte. Les réponses de Pison expliquent la progression de son asservissement personnel, qui commença sous Auguste, dont il fut le courtisan , et qui continua sous le règne suivant.

Son successeur Tibère, en ce même palais , Me retint, m'opprima sous d'horribles bienfaits. Là, du nouveau tyran j'ai connu l'âme altière; J'ai vu les chevaliers, le sénat, Rome entière, Tout l'empire, à l'envi se faisant acheter, Briguer la servitude, et s'y précipiter.

Ibid. ibid., page 2 53, vers 16 et sniv.

Ou retrouve dans ce dernier vers l'expression de Tacite, dont l'auteur rappelle encore le style énergique, en retraçant les funérailles de Junie.

Entre tous les héros qui, présens à nos yeux, Provoquaient la douleur et la reconnaissance, Brutus et Cassius brillaient par leur absence. Ibid. ibid. , page 254 > vers 22 et suiv.

La suite des confidences du père et du fils conduit le premier à l'aveu de la honte qui l'accable, et qui lui ravit tout espoir de s'en relever.

Dût un jour la liberté renaître,

Je n'en jouirai plus: j'ai fléchi sous un maître! A vivre en le servant je me suis condamné, Soumis au bras d'airain qui me tient enchaîné.

llnd. ibïd., page 2 55, vers 7.

Remarquons premièrement la simplicité de cette exposition , et le rang des personnages par lesquels elle est faite. On y voit soudain que tout le peuple assujetti ne peut plus résister à l'injustice, puisqu'un noble sénateur qui parle ne saurait plus lui-même s'en affranchir; que, néanmoins, ce peuple dans les fers intimide encore ses oppresseurs, en réclamant ses droits, et en exprimant son amour pour un chef qu'il croit citoyen; tandis qu'un Grand, dont la race remonte à Numa; tandis qu'un descendant des Calpurniens s'est ignominieusement rangé dans la foule des instrument d'une grandeur inique. L'esclavage général peutil se manifester mieux que par l'empressement des anciennes familles à briguer un joug détesté de tous ceux qui reçoivent d'elles, non les exemples de fierté qu'ils en attendent, mais ceux d'une bassesse qui les confond?

Bientôt paraît Tibère, tyran de l'empire, suivi de Séjan, tyran de sa cour : leur inséparable présence les caractérise tons deux. Le sombre ministre alarme la sécurité de son maître au récit pompeux du retour d'Agrippine, entraînant par-

i4 ANALYSE RAISONNÉE

tout sur son passage l'immense concours des adorateurs du guerrier dont elle montre les trois enfans en pleurs sur son char , et dont elle porte l'urne sur ses genoux. Les beaux vers de ce récit sont conformes à l'élégance des quatre que je vais citer.

Elle entre: son cortège est bientôt Rome entière; Et l'ombre du héros , près d'une épouse altière , Semble, se réveillant sous l'airain sépulcral, S'enorgueillir encor de ce deuil triomphal.

lbid. , scène ni , page 2.58, vers n et suiv.

Chaque trait porte un coup dans l'esprit de Tibère, qui témoigne une douleur étudiée, et qui, demeuré seul avec son confident, et ne se relâchant qu'avec lui de sa contrainte , dévoile sa terreur en prononçant ce vers notable :

Germanicus est mort, mais non sa renommée. Ibid., scène iv, page 260, vers 8.

Paroles caractéristiques des tyrans ; car il ne suffit pas à leur jalousie prévoyante d'éteindre la vie d'un rival futur, s'ils n'en peuvent souiller ou étouffer la gloire. Celui-ci , non content de s'être immolé son concurrent , porte envie à son ombre, et le poursuit jusque dans la tombe. Il redoute ce que Tacite nommait dicacitas plebis. Rome va murmurer, dit-il :

Elle brigue sa honte, et sa honte l'irrite.

Ibid. ibid., page 260 , vers 24.

DU THEATRE DE CHENIER. i5

Incapable de remords, mais toujours susceptible d'effroi, l'inquiétude qui le condamne à se soustraire aux regards publics est parfaitement exprimée :

Rome, par ses clameurs, même par son silence, De mes secrets périls m'avertit chaque jour, Et loin de tous les yeux me bannit dans ma cour. Ibid. ibid., page 261, vers 7 et suiv.

Son supplice va s'accroître au milieu du sériai convoqué dans son palais, où la fière Agrippine, accompagnée de tousses enfans, étale la solennité de sa douleur, mêlée de ressentiment : douleur non-seulement plaintive, mais accusatrice; douleur qui n'éclate pas tant par les larmes que par les menaces, et dont les lamentations fastueuses, où sont répétés les héroïques discours de son époux, ont moins pour objet d'attendrir les cœurs sur son veuvage que de susciter les arrêts vengeurs de la justice. Son désespoir dénonce Pison. Il tente de se disculper : elle lui montre la cendre de Germanicus; elle interpelle ses mânes contre Pison , qui s'écrie :

Tibère, entendez-vous?

Page 1