‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 76 sur 218 · NATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

NATION FRANÇAISE

r rançais, mes Concitoyens, acceptez l'hommage de cette tragédie patriotique. Je dédie l'ouvrage d'un homme libre à une nation devenue libre. Sous le despotisme avilissant dont vous avez à peine secoué le joug, l'Avarice et la Flatterie dictaient les épîtres dédicatoires : ainsi le sublime Corneille comparait Jules Mazarin à Jules César; ainsi Voltaire mettait

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Tancrede sous la protection des maîtresses de Louis XV; ainsi l'esclavage rapetissait la nation entière, et jusqu'aux hommes que leur génie plaçait infiniment au - dessus des autres. Malgré leurs efforts, ils descendaient euxmêmes au niveau du gouvernement : tant il est vrai qu'il ne saurait exister de grandeur morale où la Liberté n'existe pas ! Comment pouvait - on parler de vertu chez une nation qui supportait une Bastille et des lettres - decachet ?

Ces abus monstrueux ne sont plus1. Vous avez anéanti l'autorité arbitraire : vous aurez des lois et des mœurs. Votre scène doit changer avec tout le reste. Un théâtre de femmelettes et d'esclaves n'est plus fait pour des hommes et pour des citoyens. Une chose manquait à vos excellens poètes dramatiques : ce n'est pas du génie certainement; ce ne sont point des sujets : c'est un auditoire. Dans le dernier siècle, Britannicus avait cinq représentations ; Bérénice en avait trente : c'est que

i. Voyez le chant composé par Chénicr à l'occasion du 14 juillet, tome III des Œuvres anciennes, page 3^2. {Note de

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les Français de ce tems-là connaissaient mieux la Princesse de Clèves 1 que Tacite.

J'ai conçu, j'ai exécuté avant la Révolution, une tragédie que la Révolution seule pouvait faire représenter. Les gens que cette Révolution contrarie, et qui, dans le moment où j'écris, commencent à lever la tête avec une audace qui n'est que ridicule , n'ont pas manqué de trouver atroce que la Saint-Bar thélemi fût offerte aux yeux du peuple français 2; mais Voltaire, dont l'autorité est aussi grande que la leur est misérable; Voltaire, après avoir crayonné dans sa Henriade ce grand et terrible sujet , prédit des tems heureux où il sera transporté sur la scène nationale. Ceux qui sont encore gouvernés par des préjugés ne sont pas Français. Qu'ils courent dans le Nord

i. Roman fort touchant de madame de Lafayette. Chériier s'exprime ainsi à l'égard de cet ouvrage dans son Tableau de la Littérature, page 207, tome III des Œuvres posthumes.

« Une composition simple, un intérêt doux, un style élégant « et naturel , charment dans la Princesse de Clèves, le meilleur « roman qui eût paru à cette époque. » (Note de l'Éditeur. )

1. Voyez l'ouvrage intitulé : De la Liberté du Théâtre en France , tome IV des OEuvres anciennes. ( Note de l'Éditeur. )

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retrouver la féodalité; qu'ils choisissent pour leur patrie ces belles et déplorables contrées où l'Inquisition abâtardit les hommes, anéantit les vertus, les talens, l'industrie, et parvient à rendre stériles les champs les plus favorisés par le soleil. Je n'ai pas besoin d'assurer ces mauvais citoyens de mon profond mépris pour eux. Je m'honorerai de leurs injures devant mes contemporains et devant la postérité. Ils sont mes ennemis , parce qu'ils détestent la liberté. Je n'en resterai point là; qu'ils frémissent : d'autres grands sujets s'offrent en foule à ma plume; et, malgré ma jeunesse, le tems pourra me manquer, mais jamais la volonté , jamais le courage.

Ces hommes, si éclairés, osent dire qu'il n'y a plus de fanatisme religieux au dix -huitième siècle ; mais les horribles procès , les assassinats juridiques de Jean Calas et du chevalier de Labarre , sont du dix - huitième siècle; mais, bien plus récemment, on a refusé d'ensevelir dans Paris un Vieillard couvert de gloire, le génie le plus brillant qu'ait eu la France, l'auteur à'yjlzire et de Mahomet , le défenseur des Calas et du chevalier de Labarre. Quel était le crime de Voltaire ? d'avoir lutté

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soixante ans contre le Fanatisme1. Qu'est-ce qui s'est vengé ? le Fanatisme. Qu'est-ce qu'il faut écraser? le Fanatisme. Il rampe, mais il existe encore : il écrit cle plats libelles anonymes, des mandemens d'évêques contre l'Assemblée nationale, et d'infâmes journaux où tous les bons citoyens sont outragés à tant la feuille.

Ce sont ces mêmes hommes qui , pour le malheur de la France, ne sont pas tous audelà des frontières ; ce sont eux qui ont osé porter jusqu'au pied du trône d'insolentes calomnies contre une pièce aussi morale qu'énergique. O Louis XVI , Roi plein de justice et de bonté! vous êtes digne d'être le chef des Français 2 : mais des méchans veulent toujours établir un mur de séparation entre votre peuple et vous : ils cherchent à vous persuader que vous n'êtes point aimé de ce peuple. Ah! venez au théâtre de la Nation

1. Voyez Y Hymne composé par Chénier sur la translation des cendres de Voltaire au Panthéon Français, tome III des OEurres anciennes, paye 347- {Note de l'Editeur.)

1. Voyez X 'Epttre nu Roi, tome III des OEuvres anciennes , page 60. ( Note de l'Éditeur. )

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quand on représente Charles IX : vous entendrez les acclamations des Français; vous verrez couler leurs larmes de tendresse ; vous jouirez de l'enthousiasme que vos vertus leur inspirent ; et l'auteur patriote recueillera le plus beau fruit de son travail.

Femmes, sexe timide et sensible, fait pour être la consolation d'un sexe qui est votre appui, ne craignez point cette austère et tragique peinture des forfaits politiques. Le théâtre est d'une influence immense dans les mœurs générales. Il fut long-terns une école d'adulation, de fadeur et de libertinage : il faut en faire une école de vertu et de liberté. Les hommes n'y recevront plus de ces molles impressions qui les dénaturent; ils deviendront meilleurs et plus dignes de votre amour; ils redeviendront des hommes. Les mœurs des villes ne se modèleront plus sur les mœurs dépravées de la cour. On ne verra plus, en France, hommes et femmes, sans pudeur et même sans passions, troquer de sexe, pour ainsi dire , et se déshonoi^er mutuellement par cet échange monstrueux.

Pères de famille, laissez fréquenter à vos enfans ces spectacles sévères. Avec le respect

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