RÉFLEXIONS
HiNTRE les hommes qui ont mérité le nom de grands, Fénélon est celui de tous qui a le plus allégé le poids de l'admiration, puisqu'il en a fait un plaisir et non pas une dette. Son nom seul nispire une vénération tendre, une bienveillance respectueuse. La simplicité de son âme , la supériorité de son esprit, cette sensibilité profonde, source de toutes les vertus; cette éloquence, per suasive et touchante, qui les inspire et les fait ^ •limer : tout en lui donne l'idée d'une nature perfectionnée , et semble réaliser les brillans mensonges des poètes, premiers théologiens des nations , lorsque , pour expliquer le système du monde , ils ont imaginé des esprits célestes chargés d'entretenir l'harmonie universelle , et formant un moyen terme entre l'homme et la divinité.
Ce fut à la fin de 1791 que , le cœur échauffé d'idées tragiques, faisant encore parler le dernier
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(les Gracques, cet éloquent et courageux martyr (le la cause populaire, je sentis, en relisant Télé maque, le désir de représenter sur la scène son immortel auteur; de communiquer, de converser, pour ainsi dire, ave cette âme douce, et d'ébaucher le modèle de la vertu sans tache à l'époque même où j'esquissais celui du patriotisme pur et de l'énergie républicaine. Une anecdote rapportée par d'Alembert, dans son Eloge de Fléchier, me fournit les premiers matériaux de mon ouvrage. Je savais que Charles Pougens , citoyen dont j'estime lestalens et la personne, et dont l'amitié m'est chère, avait tracé sur cette anecdote intéressante quelques scènes pleines de verve et de sentiment. Je conçus le sujet avec plus d'étendue; j'inventai de nouveaux développemens , des incidens plus multipliés, un dénouement plus dramatique ; enfin je crus pouvoir composer une tragédie en cinq actes sur ce fonds, si simple en apparence. Mon respectable ami , Palissot , me persuada facilement de substituer Fénélon à Fléchier, Cambrai à Nîmes; et j'achevai en peu de tems cette pièce : car je l'écrivais avec une émotion profonde , et sans me refroidir un instant sur mon travail, qui me subjuguait tout entier. Si l'on me demande maintenant pourquoi j'ai substitué Fénélon à Fléchier, je répondrai d'abord qu'ayant beaucoup changé l'anecdote ra-
contée sur Flécliier la fable de ma tragédie est , à peu de chose près , d'invention. Je n'ai fait qu'attribuer une action vertueuse à un homme qui, durant le cours de sa vie, n'a fait que des actions de cette nature, et dont le nom rappelle le mot vertu. En second lieu , malgré le mérite de Fléchier, mérite que je crois sentir autant qu'il est possible, Fléchier, de quelque manière qu'on l'envisage, est fort loin d'être Fénélon. 11 n'offrait à représenter ni cette âme pure et divine , ni cette éloquence philantropique , ni cette philosophie du cœur , qui ont rendu l'auteur de Télémaque si remarquable , même parmi les grands hommes du siècle.
En voilà déjà trop sans doute pour les personnes qui savent penser et sentir. J'ajouterai cependant que , sous un point de vue qui n'est point à négliger, le personnage de Fénélon avait encore un grand avantage sur celui de Fléchier, relativement à l'époque où se trouvent la France et l'Europe. A la cour du plus orgueilleux despote qui fut jamais, Fénélon était philosophe et patriote. Son commerce perpétuel avec les poètes et les orateurs des républiques grecques lui avait fait contracter l'habitude de ce beau idéal qui éclatait dans les arts et dans les gouvernemens de la Grèce antique. Toutes les idées d'économie politique , ses erreurs même dans l'établissement
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