‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 4)Chapitre 36 sur 50 · I. Foyez la tragédie do Charles TX , fome I^*^ des Œuvres · texte numérisé non relu

I. Foyez la tragédie do Charles TX , fome I^*^ des Œuvres

anciennes. { Note de l'Éditeur.

les IX; la politique sombre et perfide de Catherine de Médicis; l'orgueil et l'ambition du duc de Cuise; ce même orgueil, cette même ambition masquée, dans le cardinal de Lorraine, d'un zèle hypocrite pour la religion catholique. J'ai opposé à cette cour de conspirateurs la fière et intrépide loyauté de l'amiral de Coligni, la noble candeur de son élève , le jeune roi de Navarre , depuis notre bon roi Henri IV; et le grand sens du chancelier de l'Hospital, ce ministre ami des lois et de la tolérance. Que le public me permette de l'entretenir un moment , non pas précisément de cet ouvrage, qui n'a pas encore été soumis à son jugement, mais des difficultés qu'il a fait naître à plusieurs lectures, et des prétendus inconvéniens que quelques gens ont trouvés à sa représentation. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu'en répondant aux objections faites contre cette tragédie j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se trouve, et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jetteront un coup d'œil sur cet écrit , s'il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrages ne serait pas moins

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utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'il se trouve , et certainement il s'en trouvera , des personnes étonnées de la puérilité des objections que je m'apprête à réfuter , je les prie d'observer que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce point leur voix à la mienne, et d'employer , pour soutenir la raison , un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.

XIV. Est -il possible de représenter sur le théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets? Ne serait-ce pas au moins très-indécent? voilà la première objection. Que veutelle dire ? A qui craint-on de manquer de respect ? Sont-ce des courtisans de Charles IX qui parlent ? Est-ce bien sous le règne d'un prince équitable, d'un prince qui a senti lui-même le besoin de limiter son pouvoir, qu'on peut trouver de l'indécence à faire justice d'un tyran deux siècles après sa mort? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, un Louis XII, un Henri lY; mais , quand un roi de vingt-deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du monde fasse mention , celui d'un roi qui conspire contre son peuple, l'indécence est sans contredit à penser un seul moment qu'une nation

EN FRANCE. 36i

victime de sa rage lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger, après deux siècles écoulés, en livrant sin- le théâtre la mémoire de ce monstre à l'exécration publique.

XV. N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion, sur-tout si l'on fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie du Tartufe. Ainsi, les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu ; mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non, sans doute , un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs; non, sans doute, un ouvrage où la tolérance est prèchée sans cesse ne saurait nuire à la religion , à moins que la religion ne soit essentiellement fanatique, et prodigue du sang des hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité ; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure, et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres ; et l'on sait qu'un ministre de Dieu peut être coupable. Le prêtre

convaincu d'un crime est puni comme un autre homme ; et les privilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ailleurs, par la raison, maintenant connue, qu'un privilège est une chose absurde.

XVL On m'a fait une troisième objection , qui me serait bien plus sensible si elle n'était parfaitement ridicule, et peut-être indigne de la réponse sérieuse que je vais y faire. <f Vous voulez composer «des tragédies nationales; et, pour coup d'essai, « vous choisissez dans l'histoire de France un fait « qui est l'opprobre de la nation; vous voulez re- « tracer à vos concitoyens une époque flétrissante « pour eux , et qui devrait être à jamais effacée « du souvenir des hommes'. » Courtisans patriotes,

1. Tel est à peu près l'esprit d'une lettre adressée à Chénier par un auteur dratuatique anglais, et que nous a fournie un ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de l'année 1789. Nous croyons que le public ne lira pas sans intérêt cette pièce curieuse, que semble réclamer la circonstance, et qui servira même à donner plus de poids encore à la réfutation victorieuse de Chénier. ( Note de l'Éditeur.)

Lettre d'un Auteur dramatique anglais à M. Chénier, sur sa tragédie de Charles IX.

« Le voilà donc arraché ce voile dont la France , pendant « djiix cent quinze années, a caché le plus noir attentat ! Et '< par quelles mains? par celles d'un Français. Quoi! l'atten- " tive prévoyance avec laquelle elle surveillait ce dépôt af- " freux n'a pu arrêter votre plume, n'a point glacé votre

vous croyez donc que le massacre de la Saint- Barthélemi est l'opprobre de la nation ! J'admets, • pour un moment cette proposition, que je vais

'< imagination ! Ah! jeune homme, car vous êtes jeune, sans « doute, si j'en juge par l'imprudence, ou pkitôt par la témén rite de votre entreprise, vous n'aviez donc aucun ami éclairé « pour vous guider dans la carrière épineuse qui conduit au « temple de la gloire, et où vos talens vous assignent un rang » distingué, si vous en faites un bon usage. Ce n'est point ainsi « qu'il faut consacrer l'aurore de la liberté. Ignorez-vous qu'en " proclamant l'ignominie d'une nation dont on est membre on « proclame sa propre honte? Si vous êtes d'origine française, « à coup sûr, dans ce teras désastreux, vos ancêtres ont été ou « victimes ou complices ; s'ils ont eu le bonhenr d'échapper «au meurtre ou au crime, gardez-en le souvenir dans votre <( cœur; mais gardez-le en silence.

" Grâce au caractère posé et réfléchi de mes concitoyens, « aucun n'a encore osé produire sur la scène le sujet de nos « éternels regrets. Nous craignons, en l'exposant au grand jour, « d'étendre la tache qu'a imprimée sur la nation la main scé- « lérate d'un régicide effréné. Venez à Londres le ag janvier, « et voyez comment nous tâchons d'expier le crime de nos « ancêtres : c'est en nous prosternant au pied des autels; c'est « en invoquant la clémence du ciel. Ce jour si terrible pour « un peuple généreux est célébré par un deuil universel. Tous « les bureaux sont fermés ; les deux chambres du parlement « assistent au panégyrique que font leurs chapelains du mal- « heureux monarque, qui périt par la trame insidieuse de l'am- « bitieux Cromwel; et le martyre de Charles P"" (car c'est '( ainsi que nous appelons ce triste événement) n'est point < pour nous un sujet dramatique , mais un sujet de piété et de " repentir.

«Notre roi lui-même, et toute la famille rovale, vêtus eu

364 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE bientôt vous nier : vous ne pensez pas du moins .qu'un crime exécuté en 1572 puisse flétrir la nation française en J789. Quand les Danois, assemblés par Représentans en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée , certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois d'aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul, vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire. L'un et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.

deuil, reçoivent ce jour-là les complimens de condoléance « des Représentans de la nation et de toute la cour.

'■Voilà, Monsieur, comme ceux qui admireront toujours vos " talens en toute autre occasion s'efforcent d'atténuer le crime ' de leurs aïeux. Puissent-ils parvenir enfin à l'effacer de leurs «annales, et de la mémoire de toutes les autres nations en < général, mais surtout de la vôtre, pour laquelle nous avons, . ainsi (pic j'ai pour vous en mon particulier , une vénération sans bornes ! »

,)'ai l'honneur d'élrc.

Monsieur, Votre très-huuJ)lc et très-dévouc serviteur,

George HILIR.

XVTI. Il en est ainsi des Français. En supposant que le massacre de la Saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce tems-là sont flétris, mais non ceux d'aujourd'hui, qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant (ce qui n'est point mon avis) qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation, vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe, et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous; mais, quand il subsisterait dans toute sa force, quand il serait encore l'esprit général, quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens ; celui qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés, ou celui qui risquerait de leur déplaire , en disant tout haut des vérités énergiques? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami? N'est-ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur funeste? et ne vaut- il pas mieux servir son ami que de le flatter^

XVIIL Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien ; vous voyez bien que j'ai tout au plus accusé la nation française du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect ; vous voyez encore que , si j'avais attaqué les erreurs de la nation française actuelle, bien loin de lui manquer de respect, j'aurais fait le devoir d'un bon citoyen : par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, pour surabondance de droit , je vous nie maintenant ce que j'ai pu vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Barthélemi n'est point le crime de la nation : c'est le crime d'un de vos rois ; et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie , malgré les maximes d'esclave qu'on vous débite à vos théâtres, dans vos prétendues /?^èce5 nationales. C'est le crime de Charles IX, de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour ; c'est le crime du gouvernement, comme la révocation de l'Edit de Nantes, les massacres des Cévennes; et, pour ne pas faire une énumération trop longue, comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, cette grande et superbe nation, écrasée de règne en règne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa dignité.

XIX. Il n'est pas vrai que ces événemeiis désastreux doivent être effacés du souvenir des hommes: celte pensée fausse n'est digne que d'un rhéteur pusillanime. Ils doivent y vivre à jamais , au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horreur, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est toujours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fanatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme; les tyrans, qu'il n'y a plus de tyrannie; et la foule des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n'existent plus : quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragédies d'un peuple libre, d'un peuple éclairé, devraient toujours avoir un but moral et politique; et les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours, à ne considérer même que la perfection de l'art, représenter sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n'intéressent que des femmes; non plus ces passions si fades, éternel aliment de cent tragédies qui se répètent sans cesse , et qui se ressemblent toutes par la mollesse et par l'absence d'idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite ; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés; et songez, en observant le

peuple nouveau qui vous environne , qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les enfans ne sont plus!

XX. O Racine ! poète sublime et naïf dans Aihalie, austère dans Britannicus , partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux, loin de moi l'esprit des barbares qui méconnaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux, je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour ? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles, ou dans le couvent de Saint-Cyr ? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer en vers excellens , mais peu tragiques , et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIV et de la veuve Scarron ? Homme fait pour éclairer la France , qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah ! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énergiques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais servi ta nation

qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX ; peutêtre l'industrie des Français n'aurait pas enrichi l'étranger de notre ruine; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques. XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l'auguste assemblée des Représentans de la nation, ou si j'étais sûr de n'avoir pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux , et soumis au seul empire de la raison, je n'invoquerais l'autorité d'aucune époque ni d'auciuie nation; je n'exposerais que des motifs tirés du droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spécialement écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui examinent moins sévèrement les idées qu'ils ont adoptées, qui prennent souvent l'usage pour le droit, et sont plus aisément persuadés par des exemples que convaincus par des raisonnemens. Ministres , Commis , Censeurs royaux , Agens ou Partisans du despotisme, écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens : vous me diriez qu'ils vivaient au sein d'une démocratie; comme si le droit des hommes dépendait de la forme des gouvernemens; comme si le droit des hommes n'était pas le même dans Athènes et

OEiivres anciennes. IV. 2Zj.

:37o DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE

dans Paris, sous le trente-neuvième degré et sous le quarante-neuvième, à Tornéo et sous la ligne! Mais laissons dans ce moment les peuples qui n'ont point oublié la dignité de l'homme. Je vous dirai qu'au commencement du seizième siècle on représenta sur différens théâtres d'Italie, et même à Rome, devant le pape Léon X, la comédie de la Mandragore , du célèbre Florentin Machiavel. Dans ce pays superstitieux, on vit sans frémir, sur la scène, un rehgieux qui se joue de la confession, et qui est l'agent d'un adultère. Il faut voir dans l'original les conseils que frère Timothée donne à sa pénitente : cette scène est -admirable, j'ose le dire. Elle est égale, en tous sens, à celle où Tartufe veut séduire la femme de son bienfaiteur; et, ce qui doit plus étonner, Machiavel a écrit sa comédie cent cinquante ans avant celle de Molière. Cette pièce n'est pas sans doute une école de bonnes mœurs ; mais son immoralité ne serait pas un titre d'exclusion à Paris, où l'on représente journellement les farces de Montfleuri, de Dancourt et de M. de Beaumarchais ^ . Rappelez-vous bien que la Mandragore fut composée au commencement du seizième siècle; dans un pays où les monastères ont fourni tant de souverains pontifes; dans les

I . Voyez X'Épitre à Pa/is.wt, tf)m. II des OEuvres posthumes.

{Note (le l'Éditeur.)

momens où la cour de Rome avait besoin d'exagérer le respect qu'on doit aux prêtres ; quand l'église était divisée par une foule d'hérésies ; quand Martin Luther ébranlait déjà le trône apostolique. Jetons maintenant un coup-d'œil sur le théâtre d'Angleterre. Shakespeare écrivait à la fin du même siècle. Voyez, dans ses pièces nationales, les rois, les princes, les pairs du royaume, les prêtres, les prélats de l'église romaine et ceux de l'église anglicane, introduits sur la scène, et pesés, pour ainsi dire, avec un esprit de liberté que le philosophe David Hume est loin d'avoir égalé dans son histoire. Croit-on que les Anglais fussent libres du tems de Shakespeare? Ah! de quelle liberté jouissait l'Angleterre avant JacquesII? Sous les règnes sanglans de Henri VIK et de ses filles, les lois se taisaient devant le monarque; la crainte et la corruption enchaînaient les parlemens; et l'antique charte nationale, bien loin d'être réclamée par les Anglais, était presque ignorée d'eux. Agens ou Partisans du despotisme, tel fut pourtant, sous le despotisme, le théâtre de l'Angleterre et de l'Italie.

XXn. Je sais que, depuis ce tems, et même depuis la révolution de 1688, on a tenté d'abolir en Angleterre la liberté dont jouissait le théâtre. Je sais que Walpole est parvenu à consommer cette iniquité ministérielle : grâce à cet xVnglais

3;^ DE LA LIBERTE DU THEATRE lâche et vil , le théâtre est soumis dans son pays à des formes arbitraires. Par une suite nécessaire des mœurs anglaises, ces formes sont beaucoup moins vexatoires, beaucoup moins infâmes qu'en France ; mais elles sont toujours arbitraires , et par conséquent tyranniques. Si l'on ne savait combien les ministres anglais ont de moyens de corrompre les membres du parlement; si l'on ne savait combien il leur est facile de déterminer en leur faveur la pluralité des voix, il serait impossible d'imaginer qu'une nation qui se croit libre, et qui se vante de penser, jouisse de la liberté de la presse, sans jouir en même tems de la liberté du théâtre. Comment ne pas voir, en effet, que l'une et l'autre sont également fondées sur le droit qu'ont tous les hommes de publier leur pensée ? Cet aviUssement du théâtre une fois consommé, nul homme d'un véritable génie n'est entré dans la carrière. Les tragédies des Anglais sont devenues froides, sans cesser d'être monstrueuses. C'est un non-sens perpétuel, aussi bien que leurs comédies, dont rien n'égale la licence, grâce à la censure des chanceliers, qui ne craignent que la raison.

XXIIL Députés des communes de France , éloquens soutiens de l'assemblée nationale; et vous, Nobles , qui avez protesté contre l'esprit de scission , et qui voulez être de la nation française ; et

vous, Prêtres, qui ne dédaignez point le nom de citoyens français, c'est à vous maintenant que je m'adresse. Prêtres, ne soyez point effrayés par le sujet de cet ouvrage; ne soyez pas plus scrupuleux que le pape Léon X, qui n'a cessé d'encourager l'art dramatique; que le cardinal de Richelieu, qui l'a cultivé lui-même; que le cardinal Mazarin , qui a présidé à la naissance de l'opéra chez les Français; que le cardinal Bibiéna, qui a fait la première comédie régulière écrite chez les modernes ; que l'archevêque Trissino, à qui nous devons aussi le premier essai régulier dans l'art tragique. Le théâtre est, comme la chaire, un moyen d'instruction publique. L'instruction publique est importante pour tous les citoyens. Prêtres qui siégez parmi les représentans de la nation, vous êtes citoyens, vous êtes envoyés dans cette assemblée pour y exercer des fonctions civiques, et non des fonctions sacerdotales.

XXIV. Vous tous. Législateurs élus par le Souverain , Citoyens de toutes les professions; vous tous que nous avons chargés de rendre à la France les droits qu'on avait usurpés sur elle, ces droits qui sont à tous les hommes, et qui ne sauraient dépendre ni des climats, ni des époques; parcourez un moment cet écrit. Vous suppléerez par vos lumières au peu d'étendue des miennes; vous penserez ce que je n'ai peut-être pas su dire ; vous sentirez combien la liberté du théâtre est à désirer

374 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE pour l'utilité publique. Cette raison devrait seule déterminer des citoyens; mais cette raison, déjà si forte, n'est ici que secondaire, puisqu'il est question d'une chose rigoureusement juste. H faut poser (les lois écrites, des lois coercitives, des lois consenties par ceux qui représentent la nation; il faut que ces lois prononcent sur tous les cas. Dans un pays libre, tout ce qui n'est pas expressément défendu par les lois est permis de droit.

XXV. jNIais , me dira-t-on , les Représentans de la nation ne pourraient-ils pas autoriser la censure par une loi écrite, et, par conséquent, rendre légale l'autorité de tous ceux qui gênent la publication de la pensée ? Demandez-moi s'ils peuvent rendre le despotisme légal. Ne frémissez pas : vous m'aurez fait la même demande. Qu'est-ce que le despotisme ? c'est l'autorité arbitraire. Si elle peut être juste en un seul cas, elle peut être juste dans tous; mais elle est injuste par son essence. Du moment que vous admettez une seule partie de l'ordre public où l'opinion du magistrat fait la loi, vous violez le droit naturel; et le despotisme est en vigueur. Les magistrats sont les instrumens de la puissance législative, et non pas ses dépositaires. Ils doivent obéir aveuglément aux lois écrites, comme l'automate de Vaucanson obéissait à des lois mécaniques. Malheur au pays où les magistrats sont législateurs! ce pays est un pays d'esclave» ; et les magistrats sont législateurs par-

tout où leur opinion particulière décide. Mais ne sentez-vous pas les inconvéniens d'une liberté sans limites? Je les sens, et je veux des limites, puisque je veux des lois. Quand l'opinion des magistrats décide, il n'y a point de limites; il n'y en a ni pour l'esclavage, ni pour la licence. N'avonsnous pas vu représenter sur nos théâtres les parades les plus indécentes et les plus indécens libelles? La représentation du Tartufe^ ce chefd'œuvre de morale comique, n'a-t-elle pas été suspendue pendant plusieurs années, tandis que la Femme Juge et Partie ne souffrait aucune difficulté? Des hommes du premier mérite n'ont-ils pas* été, de leur vivant, désignés avec outrage, et presque nommés sur le théâtre, tandis qu'on ne permettait pas d'y dénoncer, d'une manière vague et générale, les vexations les plus tyranniques et les abus les plus crians ?

XXVI. jMais, me diront encore ces hommes que la raison effraye toujours, pensez-vous qu'il soit possible d'établir des lois qui prononcent sur tous les cas ? J'avoue que j'ai quelque peine à comprendre cette objection. Quand on dit que des lois coercitives doivent prononcer sur tous les cas, on entend sur tous les cas où il y a délit. Quant à moi, je ne saurais concevoir un délit, sans concevoir aisément une loi qui prononce des peines contre ce délit. Mais des lois qui pronon-

ceraient sur tous les cas ne seraient-elles pas au moins très-difficiles à poser en pareille matière? Cette objection me paraît plus ridicule que l'autre; et c'est beaucoup dire. Sans doute elles seraient difficiles à poser ; mais elles sont importantes; mais elles sont justes; mais il serait souverainement injuste de conserver des formes arbitraires. Qu'importe la difficulté? Faut-il regarder les Représentans de la nation française comme des enfans lâches et paresseux, qui n'aiment point l'esclavage, mais qui pourtant demeurent esclaves, par la raison qu'il faudrait se donner trop de peine pour être libres?

XXVIL Mais la liberté du théâtre n'intéresse que les gens de lettres. La proposition est fausse : le théâtre, je l'ai dit, est un moyen d'instruction publique; par conséquent, il intéresse la nation entière. Mais les seuls gens de lettres feront des réclamations sur ce point. Quand cela serait vrai , n'est-ce point à ceux qui sont lésés par une injustice qu'il appartient de réclamer contre elle ; et faudra-t-il ne point écouter un homme qui crie à l'oppression ? Faudra-t-il négliger ses plaintes , précisément parce qu'il est opprimé? Voilà sans doute une singulière logique. Eh! les gens de lettres n'ont-ils pas le droit de réclamer pour euxmêmes, après avoir réclamé pour tant de monde? N'est-ce point un homme de lettres qui a de-

mandé justice pour les Calas et pour Sirven ? Ne sont-ce point des gens de lettres qui ont tonné contre la superstition, contre le fanatisme, et contre nos lois criminelles, et contre les injustices des tribunaux, et contre les jugemens par commission, et contre les lettres de cachet, et contre la corvée, et contre les déprédations du fisc, et contre tous les abus qui ont abâtardi les nations, et dégradé l'espèce humaine? J'aime à voir des importans de Versailles, des valets grands seigneurs, bardés d'un cordon rouge ou bleu, s'imaginant avoir réfuté les raisons les plus évidentes, quand ils ont répondu, d'un air froid, qu'il n'est question, sur ce point, que des intérêts des gens de lettres. O Français ! si vous ne méritez plus ce nom de TFelches^ qu'un grand homme ^ vous donnait souvent; si vous voulez devenir une nation libre et raisonnable, rendez-en grâce à vos gens de lettres. L'orgueil et la faiblesse des monarques , la vanité des princes , la bassesse des courtisans, les préjugés et l'ambition du clergé, l'insolence et l'incapacité des ministres, les prétentions des corps toujours armés les uns contre les autres : voilà ce qui a réduit votre nation au néant politique où elle s'est vue plongée

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