‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 4)Chapitre 43 sur 50 · I. M. La Fayette · texte numérisé non relu

I. M. La Fayette

êtes plus cruels, mais vous n'êtes pas plus injustes.

Français , peuple généreux , peuple équitable , et digne de la liberté; Français, vous vous élevez contre les privilèges, contre les exclusions de toute espèce, données à des classes immenses de citoyens ; vous détestez justement les aristocrates : ne les imitez pas. Vous avez été opprimés, n'opprimez pas. En resserrant l'oppression sur un plus petit nombre on ne la rend pas plus juste. Détestez-vous le préjugé qui choque vos passions? aimez-vous le préjugé qui les flatte ? L'ignorance et la superstition firent naître jadis celui que j'accuse en ce moment : faut-il que la vanité le soutienne encore? Devenons fiers pour n'avoir plus de vanité; ne raisonnons pas d'après des passions, mais d'après des principes.

On connaît les honneurs rendus en Angleterre à la cendre de Garrik. Garrik était un très -honnête homme. On ne pense pas en Angleterre qu'un très-honnête homme soit flétri ,^arce qu'il déclame parfaitement. IMolière, qui était un trèshonnête homme, et de plus, un très-grand homme, fut à peine enterré en France. On a proposé à Garrik de siéger dans la chambre des Communes , d'être au nombre des Représentans de la nation anglaise. Molière, en France, n'aurait pu parvenir à une place de marguillier. Je demande s'il y

a parmi les députés de la nation française un seul homme qui fut humilié de se trouver assis auprès de Fauteur de Tartufe et du Misanthrope. Je demande s'il y a parmi leurs commettans un seul homme qui refusât Molière pour Représentant du peuple, dans un moment où il faut soutenir les intérêts du peuple, de l'humanité, de la raison.

Mais, direz -vous, ce n'est pas en qualité de comédien que Molière est im grand homme; c'est comme écrivain , c'est comme poète , c'est comme philosophe. Je le sais aussi bien que % ous ; je sais que deux espèces d'individus seulement peuvent obtenir ce titre de grands hommes : ceux qui ont honoré leur siècle par d'éminentes vertus , et ceux qui l'ont éclairé par un génie transcendant. Observez maintenant que cette réflexion ne prouve rien en faveur du préjugé que je combats : Molière, malgré son génie , serait avili, si la profession qu'il exerçait pouvait être avilissante.

Tout homme, avant d'être comédien, jouissait pleinement du droit de cité; vous le reconnaissez pour votre égal : vous le faites déchoir, vous l'avilissez du moment qu'il sait vous attendrir sur le malheur des hommes, du moment qu'il sait vous faire rire des travers attachés à l'humaine nature! Vous l'avilissez, quand il cultive un talent difficile, qui n'est nuisible à personne, qui est très-utile , au contraire, par son influence morale;

446 RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT CIVIL vous l'avilissez, quand il acquiert des droits à votre reconnaissance! Ètes-vous justes? ètes-vous conséquens? Je ne veux m'en rapporter qu'à vousmêmes.

Dans l'état social, deux ciioses peuvent flétrir: le crime et le vice. De ces deux choses, la première seule mérite une flétrissure légale; la flétrissure du vice est dans l'opinion publique. L'homme vicieux ne doit pas être privé de ses droits de cité; mais, s'il est reçu dans les assemblées du peuple, .s'il est juste qu'il y soit reçu, c'est au peuple à ne pas l'élire. Voilà des principes que vous êtes forcés d'admettre , si vous admettez les principes.

Maintenant , croyez-vous le vice inhérent au talent de la déclamation? il vous est impossible de répondre affirmativement : une telle absurdité vous répugne ; le nom de Molière vous arrête. L'expérience est contre ceux qui pourraient se résoudre à l'affirmative; et je leur oppose surtout l'austère raison, la nature des choses, plus fortes encore que l'expérience et le nom de Molière. Or, en conservant le cruel préjugé qui flétrit les Comédiens, vous les traitez, non pas comme des gens vicieux, mais comme des gens nécessairement criminels : c'est le dernier degré de l'injustice. Cette absurdité convient aux Welches^ dirait M. de Voltaire; mais vous êtes des Fran-

rais, des Français du dix - huitième siècle, des Français devenus libres par la force des lumières. Écoutez votre raison sur ce point comme sur tout le reste; soyez en tout dignes de vous-mêmes.

Si vous voulez sacrifier encore à ce préjugé barbare, soyez du moins conséquens dans votre injustice. Si la déclamation vous paraît un art avilissant, privez aussi des droits de cité cette foule prodigieuse de comédiens de société, ces acteurs, de tous les rangs, qui dégoûteraient, s'il était possible, des représentations théâtrales. Quelle considération peut vous engager à ne pas les envelopper dans votre anathème ? Serait - ce leur manque de talent, leur manie déplorable de cultiver un art auxquels ils sont inhabiles?

Mais ils ne sont point salariés. Ainsi, selon vous-mêmes, l'art de déclamer, de représenter des pièces de théâtre, n'est point digne, par sa nature, de l'espèce de blâme dont la profession des Comédiens est encore chargée en France : une fois ce point accordé, vous allez reculer toujours; et vous serez forcés d'abjurer l'erreur que vous respectez par habitude.

Un éloquent député de la Provence ne voit dans la société que trois classes : les mendians ., les voleurs et les salariés. Je pense que M. de Mirabeau force le sens des mots, en comptant ceux qui sont uniquement propriétaires dans la classe des

salariés. Ceux qui sont uniquement propriétaires forment, sans doute, une quatrième classe; mais celle des salariés compose incontestablement les neuf dixièmes de la société. C'est la partie de l'État la plus utile, pour ne pas dire la seule utile. Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui professent les arts, tous les officiers publics, tous les agens du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les Comédiens, parce qu'ils sont salariés, je vous le répète encore, soyez conséquens dans votre injustice : flétrissez les neuf dixièmes de la nation ; les Comédiens ne sont qu'une partie de ces neuf dixièmes salariés. L'art de la déclamation ne vous paraît pas flétrissant par lui-même ; une profession lucrative ne vous paraît pas non plus flétrissante : expliquezmoi, de grâce, comment deux choses réunies peuvent avilir, quand elles sont honnêtes séparément.

Mais, me direz -vous encore, les Comédiens sont exposés à l'improbation tumultueuse du public. Si c'est pour cela que vous les privez du droit de citoyen, je vous le répéterai toujours: soyez conséquens dans votre injustice. Privez des droits de citoyen tous ceux qui parlent en public, les orateurs même de l'Assemblée nationale: ils sont exposés aux mêmes accidens. Je ne veux

établir sans doute aucun autre rapport entre eux et les Comédiens; mais enfin ce rapport existe : il suffit à l'objet que je veux remplir. Vous n'empêcherez jamais un peuple libre d'approuver ou d'improuver tumultueusement les hommes et les choses qui lui plaisent ou qui lui déplaisent; mais un citoyen ne peut être dépossédé du droit de cité par la raison que ses talens n'ont pas eu le suffrage du peuple.

De ce raisonnement, que je crois sans réplique, je conclus qu'il est de justice rigoureuse de laisser jouir pleinement les Comédiens de leurs droits civils et politiques, et de les placer précisément sur la même ligne que le reste des citoyens. Quant aux individus, laissez la considération publique chercher qui la mérite, et fuir celui qui n'en est pas digne. Soyez certains que l'opinion générale ne se trompe pas long-tems sur un citoyen. Je pense que j'ai suffisamment éclairci cette question intéressante. Je n'ai point voulu flatter les passions des personnes que je défends, ni mqme celles de mes lecteurs; j'ai dit simplement, austèrement, la vérité qu'il fallait dire. Tout homme qui veut écrire doit vouloir être utile; tout homme qui veut être utile en écrivant doit avoir une raison forte et courageuse, incapable de fléchir sous les préjugés, et de redouter les vraies conséquences des vrais principes.

Δuvrcs anciennes. IV.

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