‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 5)Chapitre 112 sur 180 · I. Ou bien · texte numérisé non relu

I. Ou bien

De Nasidiénus s'il décrit les festins, D'avides héritiers s'il nous peint la bassesse.

D'avides héritiers quand il peint la bassesse, Ou qu'aux sifflets de Rome il présente sans cesse Le jargon pédantesque et les tons importans De ce lourd Crispinus, le Rœderer du tems, Il sait, de la satire ennoblissant l'usage, Railler en honnête homme, et badiner en sage; Et ses charmans écrits, retenus du lecteur, Sont toujours d'un poète et jamais d'un rhéteur.

Plus concis, plus obscur, et moins parfait sans doute, De son grand devancier Perse suivit la route. D'une austère candeur il connut tout le prix : C'est la vertu qui parle en ses chastes écrits. Eh! qui n'applaudirait lorsque ses traits caustiques Du palais des Césars franchissent les portiques, Et même, au despotisme inspirant la terreur, Vont, au bruit des sifflets, réveiller l'empereur.

D'un siècle corrompu la publique impudence De l'ardent Juvénal souleva l'éloquence ; De mouvemens heureux tous ses vers animés D'un cœur vraiment ému jaillissent enflammés. Dans ses hideux tableaux Rome entière respire : Le juge vend la loi, le sénat vend l'empire; Tout fier d'un testament par le crime dicté, Un adultère insulte au fils déshérité; Les affranchis par l'or achètent la naissance ; Les nobles par la honte achètent la puissance ;

Et d'un manteau sacré le vice revêtu Trafique impudemment du nom de la vertu. Voyez des corrupteurs la horde enchanteresse. Reste vil et flétri du beau sang de la Grèce; Adolescens, vieillards, de débauches perdus; Par un mélange affreux les sexes confondus; Les épouses souillant la couche nuptiale. Affichant leur opprobre et luttant de scandale. Messaline en délire, outrageant son époux. Rit de ses attentats, et les surpasse tous. Tandis que l'empereur stupidement sommeille, L'œil ardent, près de lui, l'impératrice veille; Par de faux cheveux blonds son front est ombragé; Et, quand dans le repos tout l'empire est plongé, Elle court de Vénus célébrer les mystères, Porte en des lieux impurs ses fureurs adultères. Là , de honteux plaisirs s'enivrant à son gré , Du nom de Lycisca voilant son nom sacré. Lasse de voluptés, mais jamais assouvie, Celle, 6 Britannicus, qui t'a donné la vie. Seule, et de crime en crime errant en liberté. Prostitue aux Romains les fiancs qui t'ont porté.

Après un long repos la moderne Italie

Aux jours des Médicis renaquit embellie;

Et , parmi les beaux-arts en foule renaissans ,

La Muse satirique éleva ses accens.

Celui qui de nos preux a chanté les merveilles,

L'Arioste, un mpinent lui consacra ses veilles; Mais la cour de Ferrare épiait ses discours ; Et la satire est faible, écrite au sein des cours. Si des liens dorés ont gêné son audace, S'il répand dans ses vers moins de sel que de grâce, Du langage toscan la douce urbanité Brille en plus d'un récit élégamment conté; Et dans ces jolis riens qu'un style heureux décore L'Arioste imparfait est l'Arioste encore.

De Régnier parmi nous Despréaux fut vainqueur. Gloire au grand Despréaux ! son génie et son cœur Au vrai, qu'il adora, furent toujours fidèles: Ce modèle à jamais formera les modèles. Parmi tous les talens qu'éleva Port-Royal, Le nerveux, le précis, l'ingénieux Pascal, Pliant à tous les tons sa facile éloquence, De sa prose classique enrichissait la France. Despréaux, s'illustrant par de nouveaux succès. Assura les honneurs de l'Hélicon français. Dans ses vers épurés polissant le langage. De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage. Des chefs-d'œuvre d'Horace atteignit la hauteur. Et du premier des arts fut le législateur. Que dis-je? il détrôna ces faux rois du Parnasse Dont l'hôtel Rambouillet encourageait l'audace. Et qui , des pensions faisant surtout grand cas , Vendirent à Colbert l'esprit qu'ils n'avaient pas:

OEuvres posthumes. II. 1 Q

Cotin , de plats sonnets importunant les belles, Parlant, rimant, prêchant sur le ton des ruelles; L'âpre et dur Chapelain, qui, sans goût et sans art. Tenta de rajeunir la rouille de Ronsard; Montfleury, qui se crut l'émule de Molière ; Cet ignoble Pradon que vantait Deshoulière: Pradon, sans la satire à jamais ignoré, Mais au divin Racine un moment préféré. En ces jours où d'Agnès la simplicité pure Des Marivaux du siècle obtenait la censure; Où le sublime Alceste essuyait des mépris; Où du Contemplateur les vers étaient proscrits; Où, dans plus d'un libelle, et même dans la chaire, Tartufe démasqué tonnait contre Molière ; Quand de Britannicus les vers mélodieux, Et Tacite, embelli par la langue des dieux. Languissaient, désertés, sur la scène avilie; Quand d'ineptes lecteurs dédaignaient Athalie, Les cris injurieux d'un public abusé A l'oracle du goût n'en ont pas imposé. Despréaux, signalant un utile courage.

Au jugement vulgaire opposa son suffrage, Et, payant au génie un tribut mérité, Prononça les décrets de la postérité.

Tu chéris Despréaux, et tu suivis sa trace, Élève de Virgile, et d'Homère, et d'Horace,

Pope, éternel honneur des muses d'Albion! Soit que parmi les dieux, sous les murs d'ilion, Tu chantes les combats et le courroux d'Achille ; Soit que, d'un ton plus doux, la flûte de Sicile Aux rives du Lodon module sous tes doigts Des chants, que de Windsor ont répétés les bois; Soit que, tenant en main le compas didactique. En d'épineux sentiers tu guides la critique; Soit que, d'un vain orgueil châtiant les travers, Tu dévoiles à l'homme et l'homme et l'univers; Soit qu'au pied des autels apportant son délire L'épouse d'Abailard, revivant sur ta lyre, Exhale en traits de feu son amour et ses pleurs ; Mariant avec art les tons et les couleurs. Partout d'heureux détails enrichissant le style. Même dans l'agrément ne cherchant que l'utile, Econome de mots et prodigue de sens, A l'austère raison tu soumets tes accens; Et ta muse, à la fois élégante et sensée. En vers pleins et nerveux burine ta pensée. Quel prix récompensa tant de nobles travaux ? Du grand homme envié se croyant les rivaux , Le lauréat Gibber*, Rlackmore^ l'emphatique.

1. Cibber ( Colley ), célèbre acteur anglais, et auteur de plusieurs comédies. Il est le héros de la Danciade de Pope , contre lequel il s'était permis plusieurs traits de satire. [Note de l'Éditeur.)

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