DIALOGUE
I. Vous me demandez souvent , mon cher Fabius , pourquoi , tant d'éminens orateurs ayant illustré les âges précédens de leur génie et de leur gloire, notre siècle, aujourd'hui délaissé, veut de l'éloquence, conserve à peine le nom même d'orateur. En effet, nous le réservons pour les anciens; ceux de notre tems sont appelés diserts, défenseurs, avocats, patrons, et tout plutôt qu'orateurs. Vous répondre, et prendre sur moi le fardeau d'une question si grande, puisqu'il faut accuser ou notre esprit, si nous ne pouvons atteindre à l'éloquence, ou notre jugement, si nous la rejetons : voilà certes ce que je n'oserais si j'avais à énoncer mon propre avis, et non à répéter les discours des hommes les plus diserts de notre époque, et par qui, fort jeune encore, j'ai entendu traiter cette même question. Ce n'est donc pas de talent, c'est de mémoire que j'ai besoin pour vous transmettre les pensées fines et
les nobles expressions d'illustres personnages qui employaient des motifs pareils ou différens, mais tous probables , auxquels ils imprimaient les formes de leur caractère et de leur esprit, pour conserver le style, les moyens, l'ordre même de la discussion : car l'opinion contraire ne manqua point d'un défenseur qui, raillant et maltraitant fort ce qu'il nommait vétusté, préféra l'élocution moderne aux génies anciens.
IL Le lendemain du jour où Maternus avait récité son Caton^ lorsqu'on disait qu'il avait offensé le pouvoir en s'oubliant lui-même dans sa tragédie, pour s'occuper de Caton seul, et quand c'était le bruit de Rome entière, il reçut la visite d'Aper et de Secundus, alors les plus célèbres talents de notre barreau. Non-seulement je les écoutais soigneusement à chaque audience, mais je les suivais chez eux, en public, animé d'une extrême passion pour l'étude et d'une certaine ardeur de jeune homme qui me faisait recueillir avidement leurs propos, leurs disputes, jusqu'aux secrets de leurs intimes entretiens; quoiqu'une malignité presque générale affirmât que Secundus s'énonçait avec peine , et qu'Aper avait plus d'imagination et d'énergie naturelle que d'étude et de littérature. Au vrai, Secundus, pur et précis, avait même, autant qu'il le fallait, une diction facile. Aper, imbu d'une érudition ordi-
DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 427 naire, méprisait plutôt les lettres qu'il ne les ignorait, comme devant retirer plus de gloire de ses talens et de ses travaux, si son génie semblait se soutenir sans nul appui des arts étrangers. Au moment donc où ils entrèrent avec moi dans le cabinet de Maternus, nous le trouvâmes assis, et tenant encore entre les mains l'ouvrage qu'il avait récité la veille.
in. Les propos des médians vous effrayent-ils si peu, lui dit alors Secundus, que vous aimiez jusqu'aux haines que vous suscite votre Gaton ? ou bien avez-vous pris cet ouvrage pour le retoucher avec plus de soin , pour y supprimer ce qui peut donner matière aux interprétations malveillantes, et pour publier un Cato/i, non pas meilleur à la vérité, mais plus sûr? Vous le lirez si vous voulez, reprit Maternus; vous reconnaîtrez ce que vous avez entendu : si Caton a omis quelque chose, à la prochaine lecture, ThjesteXe dira; car j'ai déjà disposé, formé dans ma tête le plan de cette tragédie ; et je me hâte de préparer l'édition de la première, afin que, libre de ce soin, je sois tout entier à ma composition nouvelle. \iusi, dit Aper, vous ne vous rassasiez point de tragédies : laissant là les plaidoyers et les études du barreau, vous consumez tout votre tems, naguère pour Médée, maintenant pour Thyeste ^
lorsque les causes de tant de cités vous appellent au Forum qu'à peine y suffiriez-vous quand vous n'auriez pas cherché d'autres travaux : un Domitien^ un Caton, c'est-à-dire notre propre histoire et des noms romains , que vous associez aux fables des Grecs !
IV. Je serais troublé de ce ton sévère, répondit Maternus, si la dispute fréquente et continuelle n'était pas devenue presque une habitude entre nous; car vous ne cessez de harceler et de poursuivre les poètes; et moi, que vous accusez d'être un plaideur négligent, tous les jours je plaide contre vous en faveur de la poésie. Je me réjouis donc de voir s'offrir à nous un juge qui m'interdira de versifier à l'avenir, ou qui appuiera de son autorité le vœu que j'ai formé dès long-tems d'abandonner le barreau et ses études épineuses, qui m'ont déjà coûté trop de sueurs, pour cultiver cette autre éloquence et plus sainte et plus auguste.
V. Et moi, dit Secundus, avant d'être récusé par Aper, je suivrai l'exemple des juges intègres et modestes qui se récusent eux-mêmes dans les affaires où leur prédilection pour l'une des parties lui assurerait une prépondérance évidente. Qui ne sait que personne ne m'est plus intimement uni, soit par une longue amitié, soit par l'usage
constant d'habiter ensemble, que Saléiiis Bassus ' , homme excellent autant qu'il est poète exquis? Or, si la poésie est accusée, nul n'est plus largement coupable. Qu'il se rassure, reprit Aper, et Saléius Bassus, et tout autre qui chérit l'art de la poésie et la gloire des vers, ne pouvant s'illustrer au barreau. En effet, puisque j'ai trouvé u[i arbitre de nos différens, je ne souffrirai pas que l'on défende Maternus en l'associant à plusieurs; lui, lui seul que j'accuserai devant vous, de ce que, né pour cette éloquence de l'homme et de l'orateur, par laquelle il peut acquérir et conserver des amis, s'attacher des nations, embrasser des provinces, il néglige une étude qui, parmi nous, réunit plus que toute autre l'utilité, la dignité, la renommée dans Rome, dans tout l'empire , et la célébrité chez tous les peuples. Si nos entreprises, nos actions doivent être constamment dirigées vers un but qui nous soit utile, quoi de plus sûr que d'exercer un art dont, pour ainsi dire, armé sans cesse, on porte secours à ses amis, aide aux étrangers, sûreté aux hommes en péril, terreur aux envieux et aux ennemis, tandis que soi-même on reste paisible et comme
I. Il ne nous reste rien de ce poète célèbre, très-aimé de Vespasien, et qui reçut plus d'une fois de ce prince des présens considérables. {^Note de l' éditeur.)
43o DIALOGUE SUR LES ORATEURS.
investi d'une autorité perpétuelle? Etes -vous heureux? c'est en protégeant les autres que vous sentez la force et l'utilité de cet art. Le danger gronde-t-il sur vous? certes la cuirasse et l'épée ne sont pas au guerrier de plus sûrs appuis que l'éloquence à l'accusé en péril: avec cette arme, à la fois défensive et offensive, vous pouvez également repousser l'attaque et attaquer, soit devant les juges, soit dans le sénat, soit auprès du prince. Quelle autre égide opposa naguère Eprius Marcellus ' aux inimitiés du sénat? Armé de son éloquence, et menaçant lui-même, il déconcerta la sagesse d'Hélvidius, diserte il est vrai, mais sans exercice , et inhabile aux combats de ce genre. C'est tout ce que j'ai à dire de l'utilité, partie sur laquelle je pense n'être pas contredit par notre ami Maternus.
VI. Je passe au plaisir que l'orateur doit à son éloquence : plaisir qui n'est pas d'un seul moment, mais qui revient presque chaque jour et presque
I. Homme sans probité, sans mœurs, très-puissant par ses richesses et son crédit, et doué d'une éloquence énergique, mais trop souvent dangereuse. Il s'agit ici de l'accusation dirigée contre lui par les Lyciens, lors qu'il déposa la préture : procès scandaleux et infamant pour lui, mais dont il sortit vainqueur, grâce à sa funeste éloquence, et à une odieuse cabale qu'il suscita contre ses accusateurs , Helvidius Friscus et Thraseo. (Note de l'éditeur.^
DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 43 1 à toute heure. Quoi de plus doux pour uu esprit libre, généreux, né sensible aux plaisirs honnêtes, que de voir sa maison toujours remplie du nombreux concours des hommes les plus éminens, et de savoir que ce n'est point à sa richesse, au manque d'héritiers naturels, à l'administration de quelque emploi public, mais à soi-même que cet honneur est accordé; que bien plus, les vieillards privés d'héritiers, les riches, les puissans, viennent presque toujours chez un homme, jeune encore et sans fortune, pour lui recommander leurs intérêts ou ceux de leurs amis. D'immenses richesses, une grande puissance, peuvent- elles procurer un plaisir tel que celui de voir des hommes d'une antique origine , eux-mêmes parvenus à la vieillesse, soutenus par la faveur de Rome entière , dans une haute abondance de toutes choses, avouer pourtant qu'ils n'ont pas ce qu'il est le plus avantageux d'avoir? L'orateur sort-il de chez lui, que de cliens l'accompagnent! quelle représentation en public ! dans les tribunaux, quel respect! quel triomphe quand il s'élève et parle au milieu de tant d'auditeurs en silence , et dont les yeux sont fixés sur lui seul ! La multitude se presse, forme un cercle immense, et reçoit tous les sentimens qu'il veut lui communiquer. Je retrace les jouissances extérieures, apparentes aux yeux des moins habiles; il en est
de secrètes , connues seulement de l'orateur luimême; et ce sont là les plus grandes. A pportet-il un discours médité, perfectionné? comme dans son style il y a dans sa joie quelque chose de grave et de ferme! a-t-il apporté, non sans quelque crainte, un ouvrage tout neuf, à peine terminé? cette inquiétude même lui rend le succès plus flatteur et plus doux. Mais une audace heureuse, lorsqu'il improvise, est pour lui le plaisir suprême ; car il en est des productions de l'esprit comme de celles de la terre : si plusieurs ont besoin de semence et d'une longue culture, celles qui naissent d'elles-mêmes sont néanmoins les plus agréables.
VIL Pour moi, je l'avouerai, les jours où l'on m'orna du lati-clave % où moi, homme nouveau, né dans un pays défavorable, j'obtins la questure, le tribunat, la préture, ne m'ont pas donné plus de joie que ceux où, exerçant mes faibles talens oratoires, j'ai pu sauver un accusé, ou parler avec succès devant les centumvirs, ou défendre ou protéger auprès "du prince les affranchis et les procurateurs du prince lui-même. Il me
I. Le lati-clave était la tunique que portaient les sénateurs; elle était bordée d'une large bande de couleur de pourpre, et tirait son nom d'un ornement, en forme de tète de clou, qu'on attachait sur la poitrine. (Note de l'éditeur^)
semble alors que je m'élève au-dessus des tribunats, des prétures, des consulats, que je possède ce qu'on tient de soi-même , et non d'un autre , ce qui ne vient ni des brevets ni de la faveur. En quel art peut-on acquérir une gloire comparable à celle des orateurs? ils sont illustres dans Rome, non-seulement parmi les hommes consacrés ou attentifs aux affaires , mais encore parmi les jeunes gens qui ont un heureux naturel et quelque confiance en eux-mêmes. Qui sont ceux dont les noms sont enseignés les premiers aux enfans^par leurs pères? ceux que le vulgaire inhabile et la populace en tunique nomment et montrent du doigt quand ils passent? Les étrangers même et les voyageurs, qui en ont entendu parler dans leurs cités, les recherchent en arrivant à Rome, et désirent de connaître leur visage. Vin. Ce Marcellus Eprius dont je parlais toutà-l'heure, et Crispus Vibius (car je cite plus volontiers des modèles récens que des réputations vieillies et presque effacées) : j'oserai soutenir qu'ils ne sont pas moins connus aux extrémités de la terre qu'aux lieux de leur naissance : à Capoue , à Verceil ; et ce n'est pas à leurs trois millions de sesterces qu'ils doivent l'un et l'autre cet avantage , quoique leurs richesses puissent encore être considérées comme des bienfaits de l'éloquence, mais à cette éloquence même, di-
OEuvres p^;sihuiiies. U, '2 0
vinité dont le pouvoir céleste a fait éclater dans tous les siècles beaucoup d'exemples de la haute fortune où les hommes s'élèvent par les forces du génie. Mais les exemples que j'ai cités sont près de nous; ils ne nous sont pas transmis par la tradition: nous les avons sous les yeux. Plus ces deux orateurs sont de basse extraction, plus ils furent pressés en naissant par les besoins et l'indigence, et plus ils démontrent par d'illustres exemples l'utilité de l'éloquence; puisque, n'étant recommandés ni par l'origine, ni par la richesse, ni par des mœurs imposantes, l'un d'eux même ayant des disgrâces corporelles, tous deux depuis bien des années sont les plus puissans de Rome, et, s'étant vus les premiers du barreau tant qu'il leur a plu, se voient aujourd'hui les premiers dans l'amitié de César, font tout, règlent tout, et inspirent au prince lui-même un attachement mêlé d'un certain respect. C'est que Vespasien, vieillard vénérable, et qui sait entendre la vérité, conçoit que ses autres amis sont appuyés sur des choses qu'ils tiennent de lui, qu'il peut accumuler lui-même ou entasser sur ses favoris; mais que Marcel lus et Vibius apportent à son amitié ce qu'ils n'ont pas reçu, ce qu'ils ne pouvaient recevoir du prince. Le moindre de tant de biens est cette foule dimages, d'inscriptions, de statues, qui pourtant ne sont pas négligées, non plus que
les richesses qu'on entend blâmer plus souvent qu'on ne les voit dédaigner; or, ces richesses, ces honneurs, ces ornemens, abondent dans la maison de ceux qui se livrèrent dès l'enfance aux exercices du forum et aux études oratoires.
IX. Mais la poésie, à laquelle Maternus veut consacrer sa vie entière (et de là naît tout cet entretien), la poésie ne procure à ceux qui la cultivent, ni dignités, ni avantages; ils n'en recueillent qu'un plaisir court, une gloire infructueuse et vaine. Quoique vos oreilles, Maternus, repoussent ce que je dis et ce que je vais dire encore, lorsque vous avez fait parler avec éloquence Agamemnon ou Jason, quel bien en revient -il? quel homme défendu par vous revient votre obligé dans sa maison ? Ce Saleïus Bassus , poète distingué, ou, si ce terme est plus honorable, chantre fameux, qui voit-on le reconduire, le saluer, l'accompagner? Si son ami , si son parent, si lui-même est embarrassé dans quelque affaire , il aura recours à Secundus ou à vous, Maternus, non parce que vous êtes poète, et afin que vous fassiez des vers pour lui, car il naît de beaux vers chez Bassus; tout le fruit de son travail est pourtant qu'après avoir, durant une année, passé tous les jours et presque toutes les nuits à polir, à perfectionner un seul ouvrage il est forcé de prier, de faire des démarches pour trouver des gens qui
daignent l'entendre. Tout cela même exige des frais : il faut emprunter une maison, arranger une salle, louer des sièges, publier des annonces; et, la lecture eût-elle le plus heureux succès, c'est la gloire d'un jour ou de deux. Pareille à ces herbes ou à ces fleurs coupées avant de parvenir à donner aucun fruit, elle ne laisse ni amis, ni cliens, ni souvenir du bienfait dans une âme reconnaissante, mais un bruissement vague, des applaudissemens stériles , une joie fugitive. Nous avons loué naguère comme une noble et merveilleuse libéralité de Vespasien le don de cinq cent mille sesterces qu'il a fait à Saleïus. Il est beau sans doute de mériter par son génie les bontés du prince; combien est-il plus beau cependant, si le besoin l'exige, de n'implorer que soi, de se rendre son génie propice, et d'éprouver sa propre libéralité? Ajoutez que les poètes, s'ils veulent composer et travailler à loisir une œuvre d'élite , doivent renoncer au commerce de leurs amis, aux plaisirs de la ville , abandonner toute autre occupation, et, selon leur propre langage, habiter les forets, les bois sacrés, c'est-à-dire, se retirer dans la solitude.
X. L'opinion même, la renommée qu'ils servent sans partage , et qui , de leur aveu , est l'unique prix tle leur travail , favorise moins les poètes que les orateurs. Personne ne connaît les poètes médiocres; peu connaissent leè bons. Qu'elles
sont rares les lectures dont le bruit pénètre dans Rome entière! bien loin qu'il se prolonge dans les provinces. Combien en est-il qui , venant à Rome, ou d'Espagne ou d'Asie, pour ne rien dire de nos Gaulois , s'enquièrent de Saleïus Bassus ? ou, si quelqu'un le cherche, à la première vue il passe content comme s'il eût vu un tableau ou une statue. Et, par mon discours, il ne faut pas entendre que ceux à qui la nature dénia le talent oratoire doivent s'interdire la poésie, si elle peut charmer leurs loisirs, et leur obtenir un nom célèbre : je regarde toutes les parties de l'éloquence comme sacrées et respectables, et non-seulement votre cothurne , ou la majestueuse harmonie de l'épopée , mais les grâces lyriques , et la mollesse élégiaque, et l'amertume ïambique, et les jeux de l'épigramme; et, sous quelque forme que ce soit, l'art de bien dire me semble préférable à tous les autres arts. Mais je suis en querelle avec vous, Maternus, car, porté par votre nature au centre même de l'éloquence , vous aimez mieux vous égarer, et . des hauteurs où vous êtes parvenu , descendre à des frivolités subalternes. Si vous étiez né en Grèce , où l'on peut cultiver honnêtement jusqu'aux arts du Gymnase, et si vous aviez la vigueur et les forces de Nicostrate \ je
I. Capitaine argien. Il était d'une force de corps extraordinaire, et portait comme Hercule une peau de lion sur ses
ne souffrirais point que ces robustes bras, formés pour la lutte , s'énervassent à lancer le javelot ou à jeter le disque; ainsi, maintenant de vos lectures et de vos théâtres je vous appelle au Forum, aux plaidoyers, à de vrais combats, d'autant plus que vous ne pouvez recourir au motif, allégué presque toujours, que l'art des poètes est moins sujet à offenser que celui des orateurs. En effet, la force de votre beau talent vous entraîne; et ce n'est pas pour un ami , mais ce qui est plus dangereux c'est pour Caton , que vous offensez , sans pouvoir excuser l'offense par les devoirs de l'amitié , par la fidélité d'un défenseur ou par la chaleur d'un discours improvisé : car c'est en méditant que vous semblez avoir choisi un personnage notable, et qui doit parler avec autorité. J'entends d'ici votre réponse : de là vient l'assentiment unanime ; c'est là ce qui est le plus vanté par un auditoire, et bientôt répété dans tous les entretiens. Écartez donc ce vain prétexte de repos et de sécurité quand vous vous cherchez à vous-même un adversaire supérieur; qu'il vous suffise de défendre les querelles privées et celles de notre siècle; ou du moins dans vos expressions, s'il faut quelquefois offenser les oreilles du pouvoir en faveur
épaules et une raassue à la main. C'était de plus un excellent homme et un guerrier très brave. Il vivait vers l'année 35 1 avant J. C. f Note de l'éditeur. )
DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 4^9 d'un ami en péril, que la fidélité trouve sa preuve, et la liberté son excuse.
XL Lorsque Aper eut fini ce discours, qu'il avait prononcé vivement , selon sa coutume , et d'une voix haute, Je me suis préparé, dit Materniis, calme et en souriant, à condamner les orateurs aussi long-tems qu'Aper les a loués; car je m'attendais bien que, se détournant de leur éloge , il décrierait les poètes, et rabaisserait l'étude des vers: ce qu'il a fait pourtant avec quelque adresse, en permettant cette étude à ceux qui ne peuvent être orateurs. Pour moi , si je puis tenter quelques efforts heureux dans la carrière du barreau , c'est pourtant par mes tragédies que j'ai fait les premiers pas vers la renommée, alors que dans mon ISéron je terrassai la puissance tyrannique de Yatinius, qui profanait aussi notre art sacré; aujourd'hui, si j'ai quelque nom, quelque célébrité, je m'en crois redevable à mes vers plus qu'à mes discours, et j'ai résolu de renoncer aux travaux oratoires. Je n'ambitionne pas ces cliens, ce cortège, ces nombreuses visites, non plus que ces statues et ces images qui, malgré moi, sont venues fondre dans ma maison. Pour conserver l'état , la tranquillité de chacun , innocence vaut mieux qu'éloquence; et je n'ai pas lieu de craindre qu'il me faille jamais porter la parole au sénat, si ce n'est pour les dangers d'autrui.
44o DIALOGUE SUR LES ORATEURS.
XIL Quant aux forets, aux bois, à cette solitude même que me reprochait Aper, j'y trouve une telle volupté, que je compte entre les principaux avantages des vers, de n'être pas composés dans le bruit, à l'aspect d'un plaideur immobile devant votre porte , ni parmi les opprobres et les larmes des accusés; l'ame se recueille, au contraire^ en des lieux purs, innocens, et jouit du séjour sacré. Tels furent les commencemens de l'éloquence; tel fut son sanctuaire. En se recommandant aux premiers mortels par les ornemens de la poésie , elle s'insinua dans ces coeurs chastes, et qu'aucun vice ne souillait encore : ainsi parlaient les oracles pour l'éloquence lucrative et sanguinaire. Elle est d'un usage récent : c'est le fruit des mauvaises mœurs, et, comme vous le disiez, Aper, c'est une arme d'une invention nouvelle. Au reste, cet âge heureux, et pour parler notre langage , ce siècle d'or , indigent d'orateurs et de crimes , était riche en poètes inspirés , chantres des bonnes actions , et non défenseurs des mauvaises. Nul genre d'homme n'obtint plus de gloire et de plus pompeux honneurs, d'abord chez les dieux, dont ils énonçaient, dit-on, les réponses, et partageaient les festins; ensuite chez ces fils des dieux et ces rois sacrés, parmi lesquels vous ne trouvez pas un seul avocat, mais Orphée, mais Linus, et , si vous voulez regarder plus haut.
Apollon lui-même ; ou , si tout cela vous paraît fabuleux, inventé à plaisir, certes, Aper, vous m'accorderez ce point , qu'Homère dans la postérité n'est pas moins honoré que Démosthènes; que la renommée d'Euripide ou de Sophocle n'a pas des bornes plus étroites que celle de Lysias ou d'Hypéride ' ; et que nul ouvrage d'Asinius ou de Messalla^ n'est aussi célèbre que la Médée d'Ovide ou le Thyeste de Varius.
XIII. La destinée même des poètes, et ce recueillement heureux dont ils jouissent, je ne crains pas de les préférer à la vie inquiète et craintive des orateurs. Que ceux-ci s'élèvent à des consu-
1. Lysias , célèbre orateur grec, naquit à Syracuse. Il passa fort jeune à Athènes ; et là son père Céphalus le fit étudier sous Tisias et Nicias. Il ne professa que dans Athènes.
Hjpéride , orateur grec également célèbre, eut pour père, selon Pholius , Glaucippe, fils de Denis, du bourg de Colitée. Après avoir été disciple de Platon et d'Isocrate, il gouverna la république d'Athènes, et la protégea contre Alexandre. Plutarque fait mention d'Hypéride. ( Note de l'éditeur. )
1. Asinius PoUion fut proconsul de l'Espagne ultérieure sous César. Il s'est rendu célèbre par son éloquence, ses vastes connaissances littéraires , et ses exploits. Horace et Virgile en faisaient très-grand cas.
Messallu (M. Valerius Corvinus), d'une illustre famille, naquit à Rome. Il est compté parmi les grands orateurs du siècle d'Auguste; et Cicéron, dans une de ses lettres, a fait un éloge magnifique de son caractère et de son talent. ( Note de l'éditeur.^
lats à travers les débats et les périls , j'aime mieux la sûre et solitaire retraite de Virgile, où pourtant il ne manqua ni de faveur auprès d'Auguste, témoin les lettres de ce prince, ni de renommée auprès du peuple romain, témoin ce jour où, entendant réciter au théâtre des vers de Virgile, et venant à l'apercevoir lui-même, le peuple, se levant tout entier , lui rendit l'hommage qu'il eût rendu à l'empereur. De notre tems même , on n'a pas vu Pomponius Secundus le céder à Domitius Afer ou pour la dignité de la vie , ou pour la durée de la réputation. Quant à Crispus, à Marcellus, dont vous me citez les exemples, dans leur fortune présente qu'y a-t-il de si digne d'envie? qu'ils craignent , qu'ils sont craints ; que tous les jours sollicités, ils indignent ceux qu'ils obligent; que, liés par l'adulation , jamais ils ne paraissent assez esclaves à ceux qui commandent, et à nous jamais assez libres! Qu'a de si élevé leur puissance? elle serait ordinaire en des affranchis. Que plutôt les muses chéries , comme dit Virgile , loin des embarras, loin des peines, loin de la nécessité de faire chaque jour ce qui répugne à mon cœur, me transportent dans leurs bois sacrés, près de leurs fontaines! Puissé-je ne plus essuyer, en tremblant, les orages d'un forum insensé, les caprices d'une renommée pâhssante ! n'être plus réveillé par le tumulte des chens, ou l'arrivée
précipitée d'un affranchi! dans l'incertitude de l'avenir, ne pas écrire pour ma garantie un testament servile ! posséder de modiques biens que je puisse laisser à qui je voudrai , lorsque viendra mon jour fatal ! descendre au tombeau, non triste et désespéré, mais riant, couronné de fleurs, et ne pas laisser une mémoire pour laquelle on délibère ou l'on supplie !
XIV. Animé par l'enthousiasme , et comme inspiré, Maternus finissait à peine quand Vipstanius Messala entre dans son cabinet, et, soupçonnant au maintien de chacun que la conversation était importante : Ne suis-je pas venu mal à propos , dit-il, pendant que vous êtes en conseil secret à discuter le plan d'une cause? Non, non, reprit Secundus, et même je voudrais que vous fussiez venu plus tôt : c'est avec plaisir que vous auriez entendu notre Aper exhorter Maternus , dans une harangue très-soignée , à tourner vers le barreau tout son talent, toutes ses études; et Maternus défendre sa chère poésie, comme il convient de défendre les poètes, par un discours brillant, audacieux, et plus semblable à leur langage qu'à celui des orateurs. Cet entretien sans doute , répondit Messala, m'eût fait un plaisir infini; et ce qui m'en fait encore , c'est que des hommes éminens, elles orateurs de notre siècle, ne s'exercent pas seulement aux affaires judiciaires et à l'étude
cîes plaidoiries, mais y joignent ces disputes qui nourrissent l'esprit,, et qui , par un mélange agréable d'érudition et de littérature, délassent aussi bien que vous-mêmes ceux qui ont le bonheur de vous entendre. Assurément, je vois, Secundus , qu'on ne vous loue pas moins d'avoir fait espérer , en composant la vie de Julius Asiaticus , plusieurs ouvrages du même genre, qu'Aper de n'avoir pas renoncé encore aux controverses de l'école, et d'aimer mieux consumer son loisir à la manière des nouveaux rhéteurs qu'à celle des anciens orateurs.
XV. Vous ne cessez point, Messala, reprit Aper, d'admirer uniquement les travaux anciens, de railler et de mépriser ceux de notre tems; car souvent je vous ai entendu, oubliant et votre éloquence et celle de votre frère, soutenir que personne aujourd'hui n'était orateur; et vous y mettiez, je crois, d'autant plus de hardiesse que vous ne redoutiez point de passer pour malveillant, lorsque vous vous refusiez à vous-même une gloire que les autres vous accordent. Je ne me repens pas d'avoir ainsi parlé, répondit Messala; je pense de plus que Maternus et Secundus n'ont pas une autre opinion , ni vous - même , Aper , quoique souvent vous disputiez contre elle ; et je voudrais obtenir de quelqu'un de vous qu'il examinât et développât les causes de cette différence
DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 445 infinie. Je les cherche souvent en moi-même; et ce qui est une consolation pour quelques-uns donne à mes yeux plus d'importance à la question, car je vois que la même chose est arrivée aux Grecs; tellement que ce Sacerdos Nicétas' , et tous ceux qui ébranlent de leurs clameurs les écoles d'Éphèse et de Mitylène sont plus loin de Démosthènes et d'Escliine, qu'Aper, Africanns et vous-même ne l'êtes de Cicéron et d'Asinius.
XVL Vous avez élevé, dit Secundus , une question grave et digne d'être traitée; mais qui l'exposera mieux que vous, puisqu'à l'érudition vaste, au talent le plus distingué, vous joignez l'étude et la méditation du sujet? Je vous ferai part de mes réflexions, répondit Messala, si j'obtiens de vous auparavant que vous appuierez ce que j'aurai dit. Je vous le promets pour deux , reprit Maternus : nous traiterons , Secundus et moi, les parties, non que vous aurez omises, mais que vous nous aurez laissées. Aper a l'habitude d'opiner autrement, vous venez de le dire; et il manifeste assez lui-même qu'il est armé dès longtems pour l'avis contraire, et qu'il souffre avec impatience notre ligue en faveur des anciens.
' Philosophe de Syracuse. Il croyait, au rapport de Théophraste, que le soleil, la lune, les étoiles etc., étaient stables, et que la terre seule au monde était en mouvement.
[Note de l'Éditeur. )
Non, sans doute, dit Aper, je ne souffrirai point que, par votre conspiration, notre siècle soit condamné sans être ouï ni défendu; mais d'abord je vous demanderai qui vous nommez anciens? quelle époque d'orateurs vous désignez par ce mot? Quand j'entends parler d'anciens, je me figure des hommes nés il y a fort long-tems : à mes yeux viennent s'offrir Ulysse et Nestor, qui vécurent près de treize cents ans avant notre siècle : or vous nommez Démosthènes , Hypéride , qui florissaient, comme on sait, du tems de Philippe et d'Alexandre , et même qui leur survécurent ; d'où l'on voit qu'il ne s'est guère écoulé que quatre cents ans entre l'époque de Démosthènes et la nôtre : espace qui peut sembler long, en le mesurant à la vie d'un homme ; mais bien court et bien rapproché , à considérer le cours des siècles et la vie universelle du monde. En effet , si comme l'écrit Gicéron dans son Hortensius , la grande et véritable année est celle où la même position du ciel et des astres existera de nouveau, et si cette année embrasse douze mille neuf cent cinquantequatre ans , selon notre langage , votre Démosthènes se trouve avoir existé non -seulement dans la même année que nous, mais presque dans le même mois.
XVII. Je passe aux orateurs latins , entre lesquels ce n'est pas sans doute Ménénius Agrippa, poète
fort ancien, que vous avez coutume de préférer aux diserts de notre tems, mais Cicéron, mais César, Cœlius, Calvus, Brutus, Asinius et Messalla. Je ne vois pas trop pourquoi vous les placez plutôt dans les tems anciens que dans les nôtres. En effet : pour parler de Cicéron, il fut tué, selon le rapport de Tiron, son affranchi, sous le consulat d'Hirtius et de Pansa, le septième des ides de décembre , l'année où le divin Auguste se nomma lui-même avec Pédius à la place de ces deux consuls. Comptez donc les cinquante-six ans du gouvernement d'Auguste, ajoutez les vingt-trois de Tibère , près de quatre ans pour Caius , deux fois quatorze ans pour Claude et pour Néron , une seule année pour Galba , Othon et Vitellius , et six ans depuis que la république est ranimée par l'heureuse administration de Vespasien ; de la mort de Cicéron jusqu'à ce jour, vous trouverez en tout cent vingt ans. C'est la vie d'un seul homme; car j'ai vu moi-même en Bretagne un vieillard qui disait avoir été présent au combat livré pour écarter et chasser du rivage César portant la guerre dans cette contrée. Or, si la captivité, sa volonté ou la fortune, eussent conduit à Rome ce Breton qui combattit César , il aurait pu entendre César lui-même et Cicéron , et dans la suite nous entendre aussi. A la dernière gratification publique , vous avez ouï des vieillards raconter
qu'ils l'avaient reçue deux fois d'Auguste. Par conséquent ils auraient pu entendre Asinius et Messalla; car Messalla vécut jusqu'au milieu du règne d'Auguste, Asinius presque jusqu'à la fin. Ne divisez donc pas un siècle; ne distinguez point par le nom d'anciens et de nouveaux des orateurs que les mêmes hommes ont pu connaître, joindre et mêler dans leurs souvenirs.
XVin. J'ai commencé par ces détails, afin de prouver que , si la gloire de ces orateurs rejaillit en partie sur les tems , c'est dans le milieu qu'elle se trouve , et plus près de nous que de Galba , de Carbon, de plusieurs autres, qu'à bon droit vous pouvez nommer anciens; car ils sont hérissés, grossiers, rudes, informes; et plût aux dieux qu'en aucune partie ils n'eussent été imités par votre Calvus,par Cœlius et par Cicéron lui-même, car je veux maintenant parler avec plus de force et d'audace , après avoir observé d'abord que les époques changent les formes et les genres d'éloquence. Ainsi Caïus Gracchus est plus nourri, plus abondant, que le vieux Caton; Crassus plus élégant, plus orné, que Gracchus; Cicéron supérieur à tous les deux pour la clarté , l'urbanité , l'élévation ; Messalla plus doux que Cicéron, comme aussi plus soigné dans le choix des mots. Je ne cherche pas quel fut le plus disert : content d'avoir prouvé que l'éloquence n'a pas une seule physio-
lîomie ; qu'entre ceux mêmes que vous nommez anciens on distingue plusieurs manières; qu'il ne faut pas sur-le-champ déclarer pire ce qui est différent; mais que, par un défaut de la malice humaine, on loue toujours les choses passées pour décrier les choses présentes. Doutons-nous qu'autrefois certains hommes n'admirassent Appius Cœcus de préférence à Caton ? Il est certain que Cicéron ne manqua point de détracteurs, qui le trouvaient enflé, bouffi, sans précision, redondant, diffus, trop peu attique. Vous avez lu des lettres de Calvus et de Rrutus à Cicéron : l'on y voit qu'au gré de Cicéron, Calvus était maigre et saigné, Brutus oiseux et décousu; mais qu'en revanche Calvus reprochait à Cicéron d'être traînant, énervé; Brutus, pour me servir de ses propres termes, d'être abattu, de manquer de reins. Si vous m'interrogez , tous ont dit vrai ; mais je viendrai à chacun d'eux; maintenant, je parle d'eux tous.
XIX. Puisque les admirateurs des anciens placent la borne de l'antiquité à Cassius Sévérus, qu'ils signalent comme ayant dévié le premier de la vieille et véritable route, je soutiens qu'il tenta une éloquence nouvelle, non faute de talent et de savoir , mnis par jugement et par choix. Il vit en effet ce que je viens de dire, que la différence des tems et des goûts exigeait des changemens
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dans la forme et le genre du discours. Ce peuple d'autrefois, encore inhabile et grossier, supportait facilement des harangues sans art et sans fin. Dire: il parle un jour entier, c'était louer; ainsi les éternels exordes, une suite de récits pris de très-haut, les divisions à l'infini, mille degrés de preuves, et tout ce qui est recommandé dans les traités arides dHeimagoras et d'Apollodore, était alors en honneur. Que si , effleurant la philosophie, on lui empruntait quelque pensée, pour l'insérer dans un discours, l'orateur était porté aux nues. Rien de moins étoiuiant: c'était neuf, encore ignoré ; très-peu d'orateurs même connaissaient les préceptes des rhéteurs et les dogmes des philosophes. Mais certes, quand tout cela est connu, quand parmi les assistans il s'en tnnive à peine un seul qui ne soit, sinon instruit, du moins imbu d'études élémentaires, i! faut bien que l'orateur se fraie des routes choisies et nouvelles, pour éviter le dégoût de l'auditoire, surtout devant des juges qui procèdent par la force et le pouvoir, non par la justice et les lois; qui n'acceptent pas, mais fixent le tems; qui n'attendent pas que l'orateur juge à propos d'entamer le fond de l'affaire, mais souvent l'avertissent d'y venir, l'y rappellent lorsqu'il s'en écarte , et déclarent qu'ils sont pressés.