‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 5)Chapitre 145 sur 180 · XXXVIII. Je passe aux formes et aux habitudes · texte numérisé non relu

XXXVIII. Je passe aux formes et aux habitudes

DIALOGUE SUR LES ORATEURS. 479 «les anciens tribunaux. Quoique nos formes soient plus favorables à la vérité, l'éloquence était mieux exercée dans ce vieux forum , où nul orateur n'était contraint de se resserrer en un tems fort court, où les discussions étaient libres, où chacun prenait l'espace qui lui semblait nécessaire, où n'était fixé ni le nombre des jours, ni celui des avocats. Pompée , à son troisième consulat , fut % premier qui restreignit la carrière, et qui imposa des rênes à l'éloquence ; de sorte pourtant que tout se traitait au forum , tout selon les lois , tout devant les préteurs; et ce qui prouve le mieux combien étaient importantes les affaires dont ils décidaient, c'est que le tribunal des centumvirs, aujourd'hui chargé des causes principales, était tellement éclipsé par les autres tribunaux, qu'aucun plaidoyer de Cicéron , de César, de Brutus, de Cœlius, de Calvus, enfin d'aucun grand orateur , ne fut prononcé devant les centumvirs , excepté les discours de Pollion pour les héritiers d'Urbinia : discours que Pollion même composa vers le milieu du règne d'Auguste, après qu'un long calme , le repos continu du peuple , la tranquillité constante du sénat, et le gouvernement d'un grand prince, eurent apaisé l'éloquence avec tout le reste.

XXXIX. Ce que je vais dire vous semblera peut-être petit et ridicule ; je le dirai toutefois ,

48o DIALOGUE SUR LES ORATEURS, même afin que l'on puisse en rire. Quel air humble pensez-vous que donnent à l'éloquence ces manteaux étroits qui nous tiennent serrés et comme enveloppés, quand nous plaidons devant les juges? Combien ôtent de force à l'orateur ces salles d'audience et ces greffes où sont maintenant traitées presque toutes les affaires? Les nobles coursiers veulent une carrière , un grand espace ; de même il faut aux orateurs un champ qu'ils parcourent en pleine liberté: sans quoi l'éloquence est languissante, abattue. Le soin même, la peine que nous coûte un stjle châtié , nous deviennent contraires; car souvent le juge demande : quand commencerez -vous? et sur sa demande il faut commencer. L'avocat réclame fréquemment le silence pour les preuves , pour les témoins. Dans cet intervalle il reste un -ou deux auditeurs à celui qui parle ; et tout se passe comme en un désert. Or, l'orateur a besoin des cris, des applaudissemens, j'ai presque dit d'un théâtre; et voilà ce qu'avaient chaque jour les anciens orateurs , lorsque tant d'hommes , tant de nobles personnages, accourant à la fois , semblaient rétrécir le forum ; lorsque les clientèles nombreuses, les tribus, les députations des provinces, une partie de l'Italie, apportaient le secours de leur présence aux accusés en péril ; lorsque , dans presque toutes ces affaires, le peuple romain se croyait intéressé

lui-même au jugement. On le sait; Cornélius^ Scaurus , Milon , Bestia , Vatinius , furent accusés et défendus avec le concours de Rome entière , au point que les plus froids orateurs auraient pu être excités, enflammés par cette lutte des diverses affections de la multitude. Aussi , les plaidoyers de ce tems nous sont restés; et, certes, ceux qui les prononcèrent n'ont jamais fait de plus beaux discours.

XL. D'ailleurs , ces perpétuelles harangues , ce droit reconnu d'attaquer les plus puissans, cette gloire même attachée aux inimitiés éclatantes, puisque la plupart des diserts n'épargnaient ni Scipion, ni Sylla, ni Pompée; puisque, afin d'outrager les premiers de l'État, selon le plaisir de l'envie, les histrions même abusaient des oreilles du peuple: à quel point tout cela donnait d'ardeur au talent, attisait l'audace des orateurs! Nous ne parlons point d'un art oisif et tranquille, dont la probité, la modération, fassent les délices. Non; cette grande, cette notable éloquence, c'est l'élève de la licence que des fous nomment liberté ; c'est la compagne des séditions, le boute-feu d'un peuple effréné. Impatiente de servitude et même d'obéissance, opiniâtre, téméraire, arrogante, elle ne peut naître au sein des États bien réglés. Avons-nous ouï parler d'un orateur de Lacédémone ou de Crète , gouvernemens célèbres par

OEiivres posthumes. H. J I

,8a DIALOGUE SUR LES ORATEURS.

la sévérité des mœurs et des lois? Nous ne connaissons pas d'éloquence chez les Macédoniens , chez les Perses , chez aucune nation qu'un empire stable ait satisfait. Quelques orateurs existèrent à Rhodes , et beaucoup dans Athènes : cités où tout se faisait par le peuple, tout par les ignorans, où , si j'ose ainsi dire, tous pouvaient tout. Rome aussi, tant qu'elle eut un gouvernement variable, tant que les partis , les dissensions , les discordes la consumèrent , tant qu'on ne vit ni paix au forum , ni concorde au sénat, ni modération dans les tribunaux , ni respect pour les supérieurs , ni règle chez les magistrats , Rome produisit sans aucun doute une éloquence vigoureuse, comme un champ que n'a pas dompté la culture est orné de quelques belles plantes; mais le talent des Gracques ne fut pas d'un assez grand prix à la république pour lui faire endurer leurs lois; et Cicéron paya trop par sa fin déplorable l'excellence de ses formes oratoires.

XLL Aujourd'hui même , ce qui nous reste des anciens orateurs , le barreau , ne prouve pas un état réformé , ni réglé le mieux possible. En effet, qui a recours à nous, s'il n'est coupable ou malheureux ? quel peuple vient plaider à Rome, à moins qu'il ne soit tourmenté par un peuple voisin ou par la discorde intestine ? quelle province défendons-nous qui n'ait été dépouillée,

vexée? Or, n'avoir pas à se plaindre eût mieux valu qu'être vengé. Que s'il se trouvait quelque ville où nul ne se rendît jamais coupable, un orateur serait superflu parmi ces citoyens innocens , comme un médecin parmi des gens qui se portent bien. De même que l'art de la médecine est peu en pratique, et fait peu de progrès chez des nations qui jouissent d'une santé ferme et robuste , ainsi la gloire des orateurs diminue et s'obscurcit au milieu des bonnes mœurs et sous l'obéissance d'un gouvernement. Qu'est-il besoin de longues opinions au sénat, quand les plus vertueux sont sitôt d'accord; de nombreuses harangues au peuple , quand la multitude ignorante ne délibère plus sur les affaires de l'Etat , mais que le plus sage décide seul ; d'accusations volontaires, quand les délits sont si rares et si légers; de défenses véhémentes et sans fin, quand la clémence du prince va au-devant des accusés en péril ? Croyezmoi, hommes recommandables, hommes éloquens autant qu'il est encore nécessaire, si vous étiez nés dans les âges précédens , et si les orateurs que nous admirons étaient nés dans les tems actuels; si quelque dieu tout à coup changeait respectivement vos existences, vos époques, la haute renommée, la gloire de l'éloquence ne vous eût pas manqué, non plus qu'à eux la mesure et la modération; mais, puisque dans le même tems on ne

saurait obtenir beaucoup de réputation et beaucoup de repos , que chacun , sans dénigrer un autre siècle , jouisse des avantages du sien,

XLIL Maternus ayant fini: Sur quelques points, reprit Messala , j'oserais vous contredire ; sur d'autres, je voudrais plus de développemens , si le jour n'était à son terme. Eh bien , dit Maternus , vous serez satisfait une autre fois ; et si , dans mon discours , vous avez trouvé quelque chose d'obscur, nous en conférerons de nouveau. Se levant alors, et embrassant Aper : Je vous accuserai devant les poètes, lui dit-il; et Messala vous dénoncera aux amateurs de l'antiquité. Et moi, répondit Aper, je vous dénoncerai tous deux aux rhéteurs et aux chefs des écoles. On rit; et nous nous séparâmes.

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