ACTE II, SCENE IV
NINON
Pour l'âme d'un vivant!
BRULARD
Qu'importe! il fut chrétien.
Cela coûte beaucoup; mais cela fait grand bien.
NINON
Comme il devait mourir, c'était par prévoyance.
On est bien aise au fond d'être sauvé d'avance.
NINON
Je le crois.
BRULARD
Permettez qu'avec discrétion J'ose eiicor vous soumettre une observation: Cet argent fut jadis gagné dans les affaires.
NINON
Vos observations me semblent bien amères; Et vous traitez fort mal un ami de vingt ans.
BRULARD
Je crains qu'en purgatoire il ne reste long-tems.
NINON
Non. Vous l'avez sauvé.
BRULARD
Mais tout péché s'expie.
L'or se purif ira , si c'est pour œuvre pie. Et non s'il enrichit un jeune libertin. Passant les jours à table, ivre de grand matin. Perdant les nuits au bal , faisant gras le carême.
NINON
NINON
C'est un monstre en effet.
Gardez-vous bien vous-même De lui donner l'argent qui vous fut confié. Point de scrupule faux; croyez-en l'amitié. Pour mettre sur ce point votre esprit à son aise, Je me chargerai moi d'un fardeau qui vous pèse. Ah! si nous entendions tous deux nos intérêts! Mais, hélas! vous voyez de jeunes freluquets, Médisans, corrompus, dangereux pour les femmes; Vous avez confiance en ces méchantes âmes.
NINON
Oh! parmi notre sexe on est brave aujourd'hui; Nous craignons seulement les dangers de l'ennui.
BRULA RD
Craignez plutôt ces gens dont l'horrible génie Veut nous mener tout droit à la philosophie ; Ces damnés écrivains, ces beaux esprits sans foi, Qu'on voit toujours chez vous, qu'on ne voit point chez moi : Racine et Despréaux, ce couple janséniste; Saint-Evremond , athée, et, qui pis est, déiste; Un La Fontaine, auteur d'écrits licencieux, Que j'ai relus cent fois, pour les détester mieux. Vous receviez encor ce coquin de Molière, Qui fit, à nos dépens, rire la France entière; Il est mort... en païen. Son ouvrage est sanglant. Vous connaissez Tartufe?