‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 5)Chapitre 92 sur 180 · DEBUT D'UN POÈME · texte numérisé non relu

DEBUT D'UN POÈME

Par les premiers humains le mensonge inventé S'accrut en vieillissant, tous les jours répété. La crainte fît les Dieux; l'intérêt fit les Prêtres; Nos pères effrayés en ont cru leurs ancêtres, Qui, des mêmes frayeurs se laissant dominer, S'étaient pressés de croire, au lieu d'examiner. Vous craignez; vous croyez; et vos enfans timides. Suçant, avec le lait, des préjugés stupides, Vont peut-être inspirer cette antique terreur A des enfans, comme eux héritiers de l'erreur. Avec notre univers le mensonge commence. Jusqu'au premier chaînon de cette chaîne immense. Je saurai , du vulgaire affrontant le courroux , D'un vol précipité remonter avec vous.

Jusqu'au dernier chaînon pas à pas redescendre; Des siècles, des cités, interroger la cendre; Et, d'un ton simple et vrai chantant la vérité. Verser dans tous mes vers sa sainte austérité.

De l'univers Dieu seul est la cause première : Son souffle créateur fit jaillir la lumière, Alluma ce soleil qui semble roi des cieux. Et peupla de la nuit les champs silencieux. Aux élémens rivaux il assigna leur place. Immobile et planant au centre de l'espace. Le feu générateur circule dans les airs. Rend la terre fertile, et vit au sein des mers. C'était encor trop peu : la nature féconde

SUR LA NATURE. 2i3

Créa le mouvement, seul organe du monde;

Divisa les saisons, et les mois, et les jours;

Des globes lumineux détermina le cours ;

Et d'un tropique à l'autre , en sa route ordonnée ,

Fit monter tour-à-tour et descendre l'année.

Le doux printems, paré de ses jeunes couleurs,

En promettant des fruits, se couronna de fleurs;

L'été de ses moissons prodigua les richesses;

L'automne du printems acquitta les promesses;

Et l'hiver conserva sous d'utiles glaçons

IjC germe heureux des fleurs , des fruits et des moissons.

C'était pendant les jours où tout se renouvelle. Quand le ciel est plus pur, quand la terre est plus belle. Quand tous les animaux paissaient au fond des bois, Sous l'œil de la nature, et soumis à ses lois. Que l'homme, son chef-d'œuvre, objet de leur envie. Vint s'asseoir auprès d'eux au banquet de la vie. Sa mère, de bienfaits ardente à le combler. S'enorgueillit des dons qu'elle a su rassembler. L'homme unit dans son port la grâce et la noblesse , Dans ses membres nerveux la force et la souplesse; La flamme du génie étincelle en ses traits; Il s'avance; et, tandis qu'au sein de leurs forêts Ses sujets vagabonds sont courbés vers la terre, L'homme seul, déployant un plus grand caractère. Lève vers le soleil son front audacieux. Et d an regard sublime interroge les cieux.

2i4 DÉBUT D'UN POÈME

De lui-même étonné, lentement il admire Le monde, son séjour, et son futur empire; Promenant avec joie un regard incertain. Il sourit à la terre , aux rayons du matin ; Tout surprend, tout ravit, tout captive sa vue: Et les bois, et les monts élancés dans la nue, Et l'horizon des cieux , et l'horizon des mers , Et le mobile émail dont les prés sont couverts. Des nations de l'air il entend le ramage, Le fracas des torrens , le doux bruit du feuillage , Le murmure plus doux des ruisseaux argentés Par le vent des forêts mollement agités. L'instinct des voluptés conduit sa marche errante; Il respire à longs traits , dans la plaine odorante , Les esprits parfumés de ces naissantes fleurs Dont son œil attentif admirait les couleurs. Ses sens épanouis fécondent sa pensée; Et déjà vers les fleurs sa main s'est élancée. Déjà la faim, la soif, éveillent ses désirs; Tous ses besoins nouveaux sont de nouveaux plaisirs ; Sa bouche, au sein des fleurs, savoure les délices D'un miel pur, déposé sur leurs brillans calices; Goûte ces végétaux, les premiers alimens, D'une terre encor vierge utiles ornemens ; Boit l'humide cristal qu'épanche une fontaine Qui, tombant des rochers, désaltère la plaine. Cependant il soupire; et, déjà tourmenté, Parcourt avec dégoût ce rivage enchanté.

SUR LA NATURE. 2i5

Tout est beau devant lui ; mais tout est solitude ; L'univers, pour calmer sa vague inquiétude, Etale vainement cent prodiges divers :

Un être manque à l'homme, et manque à l'univers.

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