SUR LES POÈMES DESCRIPTIFS
Va courir TOcéan sans boussole et sans lyre;
Mais, lourd ménétrier, tremblant navigateur.
Il trompera l'espoir de Giguet l'armateur :
Il n'ira point creuser les mines de Golconde;
Ne le soupçonnez pas de découvrir un monde ;
Sans même avoir l'honneur d'être battu des flots,
Le chantre monotone endort les matelots.
Et, dans un calme plat faisant tous ses naufrages,
Traverse avec l'Ennui de stériles rivages.
Jusque sous l'équateur va porter les hivers.
Et gravit sur des monts moins glacés que ses vers.
Ne sachant se borner, la Sottise étourdie Voit dans chaque matière une encyclopédie ; Elle offre en un sujet tristement alongé Du monde en raccourci l'éternel abrégé, Et, s'égarant toujours, toujours plus en arrière. Croit, en quittant la route, étendre la carrière. Tel on vit autrefois le marseillais Dulard ' , Riche en mots superflus, et maître d'Esménard, Sur les œuvres de Dieu broder un long ouvrage : linsi que les Gascons, les Marseillais font rage.
I. Dulard (Paul-Alexandre), secrétaire de l'Académie de Marseille, et auteur d'un poème intitulé : Grandeurs de Dieu daiu les merveilles de la nature. Un critique a dit de cette production que c'était le Spectacle de la Nature mis en vers par le poète Ronsard.
S'il avait voulu plaire, il eiit manqué son but;
Il était sûr au moins d'opérer son salut.
Il ennuya; d'accord : tout rimailleur apôtre
Use amplement du droit d'ennuyer plus qu'un autre.
Béni par les croyans quand ses vers sont maudits^
S'il ne monte au Parnasse, il monte en Paradis.
Pour vous, auteur profane, en un sujet fertile Fuyez des longs discours l'étalage inutile. L'éloquent écrivain n'est jamais babillard : Qui sait beaucoup dit peu, mais cboisit avec art; Qui ne sait rien dit tout, hors ce qu'il fallait dire. Et ne rirait-on pas du poète en délire Qui, chantant le bel art par l'amour inventé. Et qu'au point le plus haut Raphaël a porté. Au lieu de peindre aussi nous déduirait par liste L'école , les travaux , le nom de chaque artiste , Et, poursuivant au Louvre, une plume à la main, Titien, Michel-Ange, et Rubens, et Poussin, Epuisant Gérard-Dow , Miéris et Van-Ostade , N'osant nous épargiier la moindre bambochade. Copiste sans génie, et même sans pinceaux. Du Muséum entier rimerait les tableaux?
Que le Pinde français laisse à la Germanie
Ou genre descriptif l'insipide manie.
Thompson, chez les Anglais, l'a sans cloute illustré;
Et son vers, toujours noble, est souvent inspiré.
SUR LES POEMES DESCRIPTIFS. 4i
Un peu froid, mais facile, liarmonieux et sage,
Saint-Lambert peignit moins, et pensa davantage;
Et Delille, égalant ces heureux écrivains,
Sur le ton didactique a chanté les jardins.
On retrouvait encor l'élève de Virgile;
Si même il a depuis, plus recherché qu'habile.
Etalé dans ses vers le prestige éclatant
D'un feu qui, sans chaleur, s'évapore à l'instant.
Jaillissant quelquefois, après mainte bluette.
Un beau trait nous enflamme, et révèle un poète.
Quant aux plats écoliers qui, dans leurs plats essais,
Vont décrivant toujours et ne peignant jamais ,
Nisas peut les guin(^ au-dessus des archanges;
Mais, trébuchant bientôt sous le poids des louanges,
Ils iront dans l'oubli rejoindre sans retour
Les romans de Fiévée , et les vers de Baour.
Amans , dignes amans des filles de mémoire , Qui dédaignez la vogue, et chérissez la gloire. Préservez vos écrits de ce goût insensé Produit par l'ignorance, et par elle encensé. Ce n'était pas ainsi que l'élégant Virgile Chantait l'art d'obtenir une moisson fertile, Sous quel astre à la vigne il faut unir l'ormeau, Par quels soins le pasteur conserve son troupeau, Et comment se maintient, dans sa ruche agitée, Le peuple industrieux, délice d'Aristée.
Ce n'était pas ainsi que l'Horace français.