SUR L'ÉPITRE A LE SUEUR
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Page 49 T ^^rs 4 f l suivans.
Voltaire à soixante ans , loin des murs de Paris , Fuyant avec la gloire, et cherchant un asile; Les cités se fermant devant l'auteur d'Emile ; Le vainqueur de Térence à peine enseveli ; Corneille vieillissant presque mis en oubli ; Milton chez les Anglais mourant sans renommée : La muse des Toscans à Ferrare opprimée; Et les inquisiteurs, au fond d'une prison, Près du vieux Galilée enfermant la raison; Et la faim, etc., etc.
Ue tous les éditeurs des OEuvres deCliënier, aucun n'a faitobserver jusqu ici que les neuf vers ci-dessus désignés se retrouvent presque mot pour mot dans le Discours sur la Calomnie, page 18, vers 8 et suivans. Il est même suprenant que Chénier n'en ait pas fait la remarque , ces deux poèmes ayant été plusieurs fois imprimés de son vivant. Intéressés, pour la gloire de notre édition, à écarter jusqu'au moindre soupçon de négligence, nous croyons devoir signaler ici ce double emploi, dont peut-être la cause dépend uniquement du sujet lui-même, qui , en inspirant les deux épîtres , a dii nécessairement suggérer deux fois à fauteur des idées et des expressions semblables. (Note de /'éditeur.)
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Hic intérim libe»"... professione pietatis,aut laudatus erit, aut excusatus.
Tac. , Julii yigrieolœ iila.
I JF ciel a tout à coup fermé le précipice; A nos larmes , mon père , il est enfin propice ; Tes jours, dans les douleurs à demi consumés. Par les soins de Geoffroi sont enfin rallumés. Après de longs chagrins, la nature affaiblie Elle-même souvent s'abandonne et s'oublie: Une lutte pénible a vieilli ses ressorts; L'esprit souffre long-tems, et fait souffrir le corps. L'édifice attaqué déjà crie et chancelle; L'homme est près de quitter sa substance mortelle; Son âme, succombant sous le poids de ses fers. Demande à s'élancer dans un autre univers, Appelle, et voit déjà, loin d'un globe d'argile. Ce monde, espoir du juste, et son uni(jue asile.
Oïl le bonheur commence, où les maux ne sont plus.
Où devant l'Éternel les temps sont confondus.
Ame, ne fléchis point, roidis ce grand courage;
Le ciel avec plaisir contemple son ouvrage :
Tj'homme de bien luttant contre l'adversité
Présente un beau spectacle à la Divinité.
Il honore ses jours, il rend digne d'envie
Ce cercle de douleurs qu'on appelle la vie;
Il laisse un digne exemple à ceux qui le suivront :
Sous les dieux , sous les lois courbant son noble front ,
Chéri de ses pareils, béni des siens qu'il aime.
En guerre avec le sort, en paix avec soi-même,
Sachant mêler ses pleurs aux pleurs de ses amis,
Et sensible surtout aux maux de son pays.
Quel est donc ce vaisseau si voisin du naufrage? Fier de son nom royal, il dédaignait l'orage, Et, depuis sa naissance ignorant les revers. Semblait l'île fameuse errante sur les mers. Maintenant il chancelle; et ses voiles frémissent; Ses mâts sont renversés; ses antennes gémissent. Ni ses triples remparts, tout chargés de soldats, Ni cent foudres d'airain qui lancent le trépas, Ni les lis glorieux dont sa poupe est ornée. Ne vaincront les autans et la mer effrénée. Si d'écueil en écueil son pilote égaré Ne connaît point les flots dont il est entouré. O nocher! garde-toi de ces gouffres rapides.
A MOTS PEKE. 55
Fuis ces rocs menaçans, crains ces sables perfidis : Quand Neptune irrité no l'offre que la mort , Nocher, cède à Neptune, et rentre dans le port!
On répand sur l'Etat des larmes légitimes , Quand le vaisseau public (lotte entre les abîmes: Menacé du trépas, pilote ou passager, On peut frémir sans honte en ce commun danger ; Mais, quand nous souffrons seuls , soyons inébranlables : Poursuivis par le sort, deviendrons-nous coupables? Un faux ami me trompe: est-ce à moi de gémir? Mon aspect le punit, s'il sait encor rougir. Cependant voilà l'homme: inquiet et mobile, Il aime à se flatter; c'est un roseau fragile Ebranlé mille fois avant d'être abattu.
Principe universel de vice et de vertu , Souvent l'orgueil nous dit ( insensés que nous sommes ! ) Qu'à la justice enfin nous contraindrons les hommes; Qu'un mal de tous les lieux peut bien cesser pour nous : C'est un mensonge, hélas! mais ce mensonge est doux. J'ai moi-même espéré dans l'âge où l'on espère; Age écoulé déjà quand la raison s'éclaire ! Me livrant sans réserve à mes songes heureux , J'ai cru tous les humains bienfaisans , généreux : Je suis désabusé; mais c'est trop tôt peut-être.
Toi qui les observas, qui voulus les connaître,
5(5 ÉPITKE
Qui, d'un noble travail recherchant les plaisirs,
A la sage Clio ' consacras tes loisirs;
N'as-tu pas vu partout la sagesse proscrite,
La faveur en tout tems oublier le mérite,
Les honneurs, les trésors accumulés sans choix,
Et les peuples payer les caprices des rois?
Monarques malheureux, traînés de piège en piège î
Délivrés d'une erreur, une autre les assiège.
Le tems, la voix du peuple a beau les avertir:
Avides d'acheter un nouveau repentir.
Chez eux la Flatterie est toujours honorée;
Et la Vertu déplaît, ou languit ignorée.
Cette fille des dieux, au front plein de candeur.
Ne sait pas, en rampant, se vanter sans pudeur.
Source du vrai mérite, elle est modeste et fière;
Elle cède à l'Intrigue, à l'Ignorance altière;
Jamais la Calomnie, habitante des cours.
D'homicides poisons n'infecta ses discours.
Si pour toi les destins gardant leur inclémence Ont trahi bien souvent ta noble confiance, Si des vils intrigans l'espoir est couronné. Ami de la Vertu, n'en sois plus étonné.
1. Le père de Chènier, après avoir rempli honorablement plusieurs fonctions diplomatiques, a publié deux ouvrages : l'un sur V histoire des Maures , l'autre sur les révolutions de l'Empire Ottoman. (Vov. la Notice de M. Daunoii sur Chrnier.)
Chacun fuit en nos jours sa présence importune. La reine des humains, l'mconstante Fortune, Parcourant l'univers un bandeau sur les yeux. Verse de tous côtés ses dons capricieux. Vois tous ces charlatans , empressés à lui plaire , A la cour, chez Thémis, et dans le sanctuaire, Employer tour à tour la fraude et les combats, Lutter en l'invoquant, s'égorger sur ses pas. A ses dons quelquefois si les sages prétendent. C'est en sages du moins ; et , muets , ils attendent Que son choix... vain espoir! inutile désir! Ses regards sont voilés; pourrait-elle choisir?
Du moment où le ciel nous offre sa lumière, Jusqu'au jour oii le ciel ferme notre paupière, Nous vivons entourés d'ingrats et de flatteurs , Et d'une foule oisive, écho des imposteurs; Mais, sous la faux du tems dès qu'un homme succombe, La vérité s'avance, et s'assied sur sa tombe. x\ux yeux de l'avenir les vertus ont leur prix ; Et l'or n'a pas sauvé Mazarin du mépris. Ce perfide étranger, grand dans l'art de séduire, Qui gouverna la France, et faillit la détruire. Lègue à ses héritiers des trésors criminels , Grossis au pied du trône, à l'ombre des autels. Phocion, qui des Grecs releva la puissance. Puni de ses bienfaits, supportant l'indigence. Condamné par les lois, mais non déshonoré.
Meurt, et de ses bourreaux est bientôt adoré. Képonds-nioi: qui des deux doit exciter l'envie? Ah! d'un culte immortel si ma mort est suivie, Je suis prêt, diras-tu: ministres du trépas, Apportez la ciguë, et ne me plaignez pas.
Tes aïeux ont versé leur sang pour la patrie; A de nombreux périls ta prudence aguerrie Fit respecter Louis chez le Maure indompté. Et du peuple français soutint la majesté. Mais l'abandon payait ton zèle et tes services , Quand le sort à tes yeux récompensait les vices ; Tu cédais, 6 mon père; et j'ai vu de tes jours Un venin sombre et lent précipiter le cours. Et maintenant le ciel , roi de nos destinées , Va jusqu'à cent hivers prolonger tes années ; Le ciel, te prodiguant ses rayons généreux, Perce de tes chagrins les voiles ténébreux. Mais lorsque, terminant tes jours longs et prospères, Il unira ton ombre aux ombres de nos pères, Moi, si je te survis, pâle et couvert de deuil, Je chanterai ton nom dans l'hymne du cercueil. Ce nom chez les Français ne sera point sans gloire ; Tous les vrais citoyens chériront ta mémoire. Leur estime t'est due ; et tes fils à leur tour Sauront, n'en doute pas, la conquérir vin jour. Que d'autres , enrichis des misères publiques , Insultent l'indigent sous leurs toits magnifiques.
Et du peuple affamé calculent les malheurs : Tes fils ne seront pas héritiers de ses pleurs. De ma mère et de toi nous aurons en partage Des biens plus précieux, un plus grand héritage: Nous aurons les vertus, ces richesses du cœur; Un souvenir sans tache , et des trésors d'honneur ; Une âme fière et pure, incapable de crainte; Et l'amour de la gloire, et la liberté sainte, Méprisant les faveurs qu'il faudrait mendier, Et vers un ciel jaloux levant son œil altier.