‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur ChénierChapitre 27 sur 140 · ÉPITRE D'UN JOURNALISTE · texte numérisé non relu

ÉPITRE D'UN JOURNALISTE

De tous mes abonnés on ébranle la foi ;

On cloute de la mienne... O doute affreux pour moi !

J'ai pour beaucoup d'argent promis beaucoup d'injures,

Reaucoup de déraison et beaucoup d'impostures ;

N'ai-je donc pas tenu ces saints engagemens?

Ah ! je les ai remplis par-delà mes sermens.

Jusqu'à l'absurdité poussant la calomnie,

Je n'ai rien épargné, ni vertu, ni génie;

Du fiel le plus amer j'ai souillé tout succès;

J'ai fait même à Fiévée envier mes excès :

Avec plus de fureur j'aboie au philosophe.

Mais mon pouvoir, hélas! se borne à l'apostrophe.

Je ne puis de la foudre imiter que le bruit.

J'ai bien tout attaqué, mais je n'ai rien détruit.

Blessé de la splendeur de tous les noms célèbres,

J'ai sans cesse voulu, digne enfant des ténèbres,

De ces astres brillans éteindre la clarté.

Et de l'éclat du jour venger l'obscurité.

Inutiles efforts! vainement l'ignorance,

Le mensonge et Terreur m'ont prêté leur puissance;

La raison luit encore; et ses rapides feux

Volent, fendent la nue en sillons lumineux.

Et vers la vérité, de leur flamme éclairée,

Découvrent aux humains une route assurée.

importune lumière! adultère union!

Que suivront l'incendie et la destruction!

8o ÉPITRE D'UN JOURNALISTE.

Dans ces jours malheureux de deuil et de ruine, Toi, sur qui j'ai fondé ma cave et ma cuisine, O mon cher Feuilleton! que vas-tu devenir? De vin, de bonne chère, il faudrait m'abstenir! Il faudrait vous quitter, délices de Capoue! Du luxe du journal retomber dans la boue! O de mes derniers ans déplorable destin ! Pour prix de mes travaux , quoi! l'opprobre et la faim ! Passe encor pour l'opprobre; il a son avantage: Autrefois, sous Fréron, j'en fis l'apprentissage; Rarement on en meurt; quelquefois on en vit; Et ce n'est pas moi seul que ma honte nourrit; Et nous serions réduits à le revoir stérile. Ce champ que mon fiimier a rendu si fertile! Vous êtes Empereur, et vous le souffririez! Sire! au nom de l'Etat je me jette à vos pieds.

La victoire, il est vrai, sur votre front allie Les palmes de l'Egypte aux lauriers d'Italie ; Déjà Vienne deux fois, devant vos étendards, A vu s'humilier l'orgueil de ses Césars; En vain, bravant encor la foudre qui s'ajiprête, Albion à vos coups croit dérober sa tête; Dans la même balance où vos augustes mains De tant de nations ont pesé les destins, L'Angleterre viendra, suivant la loi commune, Faire juger ses droits, et régler sa fortune;

A L'EMPEREUR. 8i

Vous la verrez, soumise au plus noble ascendant. De Neptune à vos pieds déposer le trident; Vous vaincrez les Anglais, mais non les philosophes. Sire! tant qu'ils vivront craignez les catastrophes; Craignez tout : je suis sûr , pour moi , que c'est par eux Que le Vésuve brûle, et lance au loin ses feux; Que la terre. ébranlée engloutit Parthénope, Et que la fièvre jaune épouvante l'Europe. D'ailleurs, à la raison dressant un tribunal. Leur voix ose y traduire autel, trône, journal, Alors que sous le joug du pouvoir arbitraire Les prêtres et les rois veulent courber la terre, Et que, briguant l'honneur de servir leurs desseins, Aux fers, s'ils sont dorés, je tends d'avides mains. Ils ne sauraient souffrir aucune tyrannie. Sire! laisserez-vous tant d'audace impunie.^

Ah! pour la liberté caressant leur fureur. Vous-même avez nourri cette funeste erreur; Vous l'avez autrefois adorée et servie; A cette idole encor votre cœur sacrifie. Elevé par le peuple au premier rang des rois. Vous soumîtes le sceptre à l'empire des lois; Et, par votre génie au sénat inspirées. Ce n'est que par son vœu qu'elles sont consacrées. Cela peut être beau; mais cela ne vaut rien. I/Empereur ne doit plus penser en citoyen ;

Œuvres anciennes. III. U

82 EPITRi: D'UN JOURNALISTE

!1 doit, maîtro absolu, ne point souffrir d'entraves,

Et intine pour sujets n'avoir que des esclaves.

Des chaînes! des bâillons! ou plus haut que les rois

L'opinion toujours élèvera sa voix.

Une digue au torrent fut jadis opposée;

Mais ses chocs redoublés dès long-tems l'ont brisée.

Contre lui vainement s'unirent tour à tour

L'Église au Parlement, la Sorbonne à la G)ur;

(,'haque jour se fravant un plus libre passage.

Ses flots d'un cours plus doux caressaient le rivage;

Et les champs plus féconds, par ses eaux pénétrés.

Semblaient de ce poison toujours plus altérés.

Le venin se glissa jusqu'au sein de l'Eglise;

La Sorbonne elle-même une fois y fut prise.

Un philosophe, hélas! profana son bonnet.

Lorsqu'elle en décora le front de Morellet;

Et trop digne, en effet, d'une secte ennemie,

L'infidèle docteur fut de l'Académie.

Il mourra, le perfide! ainsi qu'il a vécu;

L'exemple, ni le temps, rien ne l'a convaincu;

Et toujours plus ardent, toujours visionnaire.

Ne vient-il pas encor de venger Bélisaire?

Le feu qui l'embrasa ne s'est point amorti;

Mais j'ai trouvé son bras, moi, fort appesanti.

() coupable constance! O vieillesse indocile! lia Harpe s'est montré plus sage et plus facile:

A L'EMPERELR. 83

S'il vécut philosoplie, il mourut pénitent.

Mais on n'imite pas cet exemple éclatant.

Tant d'obstination et m'indigne et m'irrite.

Si l'on n'est pas dévot, qu'on se fasse hypocrite!

Eh! que suis-je moi-même? Il faut suivre mes pas,

Et penser comme moi, sinon ne penser pas.

Oui, Sire, c'est trop peu de contraindre au silence;

Il faut encore, il faut empêcher qu'on ne pense;

11 faut rompre à jamais ce lien des esprits,

Cette invisible chaîne entre Londre et Paris;

Les penseurs sont un ordre : et les bûchers du Temple

Ne vous auraient donné qu'un inutile exemple!

Qu'attendez-vous? Frappez ces nouveaux Templiers,

Fauteurs de Ravnouard ' et de ses chevaliers,

Qui, n'approuvant jamais que les coups légitimes,

Des vengeances des rois osent faire des crimes.

On les ménagea trop; soyons plus aguerris:

Brûlons le philosophe , et non plus ses écrits ;

A l'Inquisition redemandons ses flammes;

Que leur feu salutaire épure enfin les âmes;

Et que partout de joie un même cri poussé

Dise : Dieu soit béni ! Lii raison a cessé.

Sur nos fiers ennemis quelle illustre victoire!

I . Auteur de la tragédie des Templiers, qui obtint un succès éclatant an Théâtre-Français.

8/i ÉPITRE D'UN JOURNALISTE.

Mais souffrez que mon zèle en partage la gloire r Sire! j'ose prétendre à l'honneur d'allumer Le fagot trop tardif qui doit les consumer. J'aurais dans d'autres tems fondé le Saint Office; Mais, si le Ciel permet que je le rétablisse, C'est assez : je saurai faire dire de moi : Saint-Dominique^ à peine est l'égal de Geoffroy^

1. Dominique (saint), fondateur et instituteur de l'ordre dit des Frères prêcheurs ^ obtint la charge de grand-inquisiteur dans la province de l'Albigeois, où il était venu répandre l'Evangile. Là, plusieurs milliers d'hommes furent victimes de son fanatique enthousiasme. Le pape Grégoire IX le canonisa en 12 35.

2. Geoffroy ancien rédacteur du Journal de l'Empire, aujourd'hui Journal des Débats.

Immortel écrivain, dont les brillans ouvrages

Enchantent les héros, les belles et les sages;

Qui sais par le plaisir captiver ton lecteur;

Effroi du sot crédule et du lâche imposteur,

Mais du bon sens, du goîjt, aimable et sûr arbitre;

Voltaire, en l'adressant ma véridique Epître,

J'aurai soin, pour raison, de ne pas l'envoyer

Devers le Paradis dont Céphas' est portier;

Lieu saint, mais ennuyeux, où les neuf chœurs des anges,

Au maître du logis entonnant ses louanges,

De prologues sans fin lassent la Trinité,

Et chantent l'opéra durant l'éternité.

Rien n'est plus musical; mais l'Elysée antique,

Malgré Chateaubriand, paraît plus poétique:

I. Céphas est un des surnoms de Saint-Pierre, ainsi qu'il est dit dans Vévnngile de saint Jean, chap. I, vers. 42 •' « Et adduxit <■ eum ad Jesum. Intuitus autem eum Jésus , dixit : Tu es Simon " filius Jona : tu vocaberis Cephas, quod interpretatur Petrus. "

On s'y promène en paix sans flagorner les dieux; On y chante un peu moins, mais on y parle mieux; Et c'est là que, du Tems bravant la course agile, Entre Sophocle, Horace, Arioste et Virgile, Tu jouis avec eux des honneurs consacrés Aux talens bienfaiteurs qui nous ont éclairés.

D'un âge éblouissant tu vis la décadence.

11 expirait sans gloire aux jours de ton enfance;

Et Louis n'était plus cet heureux potentat

Qui de l'éclat des Arts empruntait son éclat.

Quand Pascal et Boileau, par une habile étude,

Polissaient le langage, encor timide et rude;

Quand Molière, à grands traits flétrissant l'imposteur.

Créait la comédie, et marquait sa hauteur;

Quand, égal à Sophocle et vainqueur de Corneille,

Racine d'Athalie enfantait la merveille.

Tout avait disparu. L'écho de Port-Royal

Dès long -tems, mais en vain, redemandait Pascal;

Corneille dans la tombe avait suivi Molière;

Racine en courtisan terminait sa carrière;

Et Boileau, sans succès faisant des vers chrétiens,

Reste des grands talens, survivait mt^nne aux siens.

Heureux sous Luxembourg, sous Condé, sous Turenne,

Leurs soldats orphelins fuyaient devant Eugène;

Au héros de Marsaille, éloigné par son Roi,

On voyait dans les camps succéder Villeroi,

Favori de Louis ])lus que de la victoire,

Et grand à roeil-de-bœuf, mais petit dans riiistoirc.

Il est vrai toutefois que, le sabre à la main,

On savait convertir les enfans de Calvin;

Mais des tribus en pleurs qui fuyaient leur patrie

Vingt peuples accueillaient l'iiérétique industrie.

CUiaque jour la Sorbonne admirait sur ses bancs

D'Ignace et d'Escobar les doctes partisans;

Il faut bien- l'avouer : mais la triple alliance

D'un règne ambitieux punissait l'insolence;

Et dans Versailles même, au nom du peuple anglais,

Bolingbrocke à Louis venait dicter la paix.

Un tems moins sérieux vit briller ta jeunesse. S'amusant à Paris de la commune ivresse, Plutus ôtait, rendait, retirait tour à tour. Ses dons capricieux et sa faveur d'un join\ Le laquais enrichi, prompt à se méconnaître, Se carrait dans l'hôtel qu'abandonnait son maître. Et, de ce même hôtel le lendemain chassé. Par son laquais d'hier s'y trouvait remplacé. En soutane écarlate on voyait le scandale Souiller de Fénélon la mitre épiscopale : Plus de frein : le plaisir fut le cri de la cour; De quelque Jansén^^me on accusait l'amour ' ;

I. L'amour dont parle ici Chénier est le pur et véritaljle amour mis en opposition avec le libertinage effréné qui régnait à la cour de Philippe. Quant au mot Jansénisme, il est employé ici comme

Et Philippe, entouré de cent beautés piquantes. Semblait le dieu du Gange au milieu des Bacchantes.

Mais, couverts si long-temps du manteau de Louis, Du moins, après sa mort, les bigots moins hardis Avaient perdu le droit d'opprimer tout mérite : A la ville ou bernait leur emphase hypocrite; A la cour de Philippe ils n'avaient point d'accès. Déjà, vers le déclin du vieux sultan français, Bavle, savant modeste, et raisonneur caustique. Tenait loin de Paris sa balance sceptique. A pas lents quelquefois s'avançait à propos Le normand Fontenelle, amoureux du repos. Bel esprit un peu fade, et sage un peu timide. Montesquieu , plus profond, plus fin, plus intrépide. Amenant parmi nous deux voyageurs persans. Essaya sous leur nom de venger le bon sens : DlJsbec et de Rica les mordantes saillies. Par la raison publique en naissant ^lccueillies, Couvraient les préjugés d'un ridicule heureux; Et le Français malin s'aguerrissait contre eux.

synonyme de vertu austère. C'est dans ce même sens que longtemps auparavant Boileau disait à M.^e Valincourt, dans sa satire XI , en parlant du règne du bon Saturne :

La vertu n'était pas sujette à l'ostracisme. Ni ne s'appelait point alors un Jansénisme.

Ninon caractérisait les prudes en les appelant les Jansénistes de l'amour. ( Note de l'éditeur. )

Tii parus. A ta voix, maint dévot sycophante Tressaillit de colère, et surtout d'épouvante. Soit lorsqu'en vers brillaus, par Sophocle inspirés. Tu déclarais la guerre aux charlatans sacrés; Soit quand tu célébrais sur la trompette épique Ce Bourbon , roi loyal , mais douteux catholique. Hélas! bien jeune encor tu connus les revers; Et ta muse héroïque a chanté dans les fers I Sortant du noir château qu'habitait l'esclavage, Tu courus d'Albion visiter le rivage ; Et, par elle éclairé, tu revins sur nos bords De sa philosophie apporter les trésors.

Cirey te vit long-tems, sous les yeux d'Emilie, Te faire un avenir, et préparer ta vie; De Locke et de Newton sonder les profondeurs; Soumettre la morale à tes vers enchanteurs; Ou , prenant tout à coup l'Arioste pour maître , L'imiter, l'égaler, le surpasser peut-être. Cet aimable mondain qui vantait les plaisirs A l'austère Clio dévouait ses loisirs ; Aux mœurs des nations désormais consacrée. L'histoire n'était plus la gazette parée; Et de la Vérité le rigoureux flambeau Des oppresseurs du monde éclairait le tombeau; Ce n'était point assez : d'un ton plus énergique Ta raison, s'élevant sur la scène tragique, Du genre humain trompé retraçait les malheurs; Et l'auditoire ému s'instruisait par des pleurs.

De ces nobles travaux quel était ie salaire? Le int'ine qu'obtenaient et Racine et Molière, Quand leur gloire vivante importunait les yeux : Des succès contestés et beaucoup d'envieux. A. force de combattre une ligue ennemie, Tu vins, à cinquante ans, en notre académie Siéger avec Danchet, Nivelle et Marivaux, Que pour l'honneur du Corps on nommait tes rivaux. Tu vainquis cependant l'orgueilleuse ignorance : Desfontaines, Fréron, n'abusaient point la France; Si du bon Loyola ces renégats pervers Yi^Alzire et de Mérope outrageaient les beaux vers. Tous les soirs le public en savourait les charmes. Et sifflait des journaux réfutés par ses larmes. Caressant des bigots le crédit oppresseur. Dévotement jaloux, Crébillon le censeur, Crébillon, dont le style indigna Melpomène, A ton fier Mahomet voulait fermer la scène : Mais bientôt d'Alembert, censeur moins timoré, Opposait au scrupule un courage éclairé. Contre un vieux cardinal ' quinteux et difficile Tu soulevais un pape ^ , au défaut d'un concile : Et si, loin des beaux-arts, l'amant de Pompadour, Soigneux de respecter l'étiquette de cour. T'interdisait Versaille, où, portant sa livrée.

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