‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur ChénierChapitre 30 sur 140 · A EUGÉNIE · texte numérisé non relu

A EUGÉNIE

JjELLE et séduisante Eugénie,

L'essaim des amours suit tes pas;

Des jeux la troupe réunie

Sourit à tes jeunes appas;

Mais décrier ce qu'on envie,

Ménager ce qu'on ne craint pas :

Telle est l'histoire de la vie.

Les sots craignent les gens d'esprit ;

Les laides redoutent les belles ;

Des bégueules sempiternelles

Contre toi le courroux s'aigrit.

Aimer est le soin de ton âge;

Haïr est leur triste partage;

Tu nous plais: c'est les outrager;

OEavres anciennes. III.

io4 ÉPITRE

Plais-nous, s'il se peut, davantage, Pour les punir et te venger.

La prude Arsinoë tempête En voyant briller sur ta tête La rose et les jasmins nouveaux :

Ce sont les fleurs de la jeunesse; Celles de la triste vieillesse Sont les soucis et les pavots.

Vainement la grave matrone Que scandalise la gaîté, D'un ton lourdement apprêté, Se vante elle-même, et nous prône Le bon ton, qu'elle connaît peu; N'en déplaise à la pruderie :

L'ennui qui la suit en tout lieu Est très-mauvaise compagnie.

Entends-tu fronder les amours, Loin de la sphère des dévotes.

Par des médisantes moins sottes, Non moins aigres dans leurs discours Par nos Armandes, nos Bélises, Ces phénomènes, ces esprits, Composant de petits écrits , Qui sont pleins de grandes sottises?

L'une suit Newton dans les cieux;

A EUGENIE. io5

Politique par excellence, L'autre pèse dans sa balance Les Rousseaux et les Montesquieux; Celle-ci, malgré tout le monde.

Se proclame Sapho seconde Au Parnasse de Thélusson; Cett€ autre, folle lamentable, Veut que l'on quitte pour le diable Fielding, Le Sage et Richardson.

Or sus, que leur front sec et jaune Soit ceint d'une épaisse couronne, Non de laurier, mais de chardon; Et que ce rimailleur gascon Qui diffame tout ce qu'il vante De son gosier rauque les chante Au fond des marais d'Hélicon.

Crois-moi : leur éclat pédantesque N'a rien qui te doive éblouir; Ris de cette gloire grotesque.

Qu'un jour voit naître et voit mourir.

A la nature plus docile, Cultive en paix fart difficile D'aimer, de plaire et de jouir.

Loin du triste charlatanisme, Loin du fastueux jansénisme

loG ÉPITRE

De la bégueule Maintenon,

En suivant les lois d'Epicure,

Ainsi, dans sa retraite obscure.

Vécut cette aimable Ninon ,

En amour connaissant l'ivresse ,

Mais très-peu la fidélité ;

Pleine d'honneur, de probité,

Si ce n'est en fait de tendresse;

Bel esprit sans fatuité ,

Et philosophe sans rudesse.

Paris tour à tour enviait

Villarceaux, Sévigné, Gourville,

Et La Châtre, dormant tranquille

Sur la foi de son bon billet.

x\ffrontant la troupe hargneuse

Des médisantes par métier,

Elle osait être plus heureuse

Que les prudes de son quartier.

Tous les arts venaient lui sourire;

Douce amitié, tendres amours.

Égayaient ses nuits et ses jours.

Le trait jaloux de la satire

Ne l'atteignit point dans leurs bras;

Tartufe pouvait en médire;

Mais Molière en faisait grand cas.

Afin de varier la vie.

Chemin faisant elle avait eu

A EUGENIE.

Mainte faiblesse fort jolie ; On parlait peu de sa vertu; Mais on l'aimait à la folie.

Toi donc, de qui la volupté

A constamm^ît suivi les traces;

Toi, qui joins l'enjoûment aux grâces,

La gentillesse à la beauté,

Que les plaisirs, que la tendresse,

Divinités de la jeunesse.

Embellissent tes doux loisirs ;

Rends-leur dœ hommages durables.

Sans négliger les arts aimables;

Les arts sont aussi des plaisirs.

Qu'agitant les cordes dociles

Sur la harpe tes doigts agiles

Voltigent, guidés par l'amour;

Et que ta voix, tendre et plaintive.

Chante la romance naïve

De quelque nouveau Troubadour.

Moissonne le champ de la vie.

Tandis que les sombres hivers

N'ont pas encor glacé les airs.

Ni desséché l'herbe flétrie;

Tandis qu'Aurore de ses pleurs

Anime et féconde la plaine,

[o8 EPITRE A EUGENIE.

Où Flore étale ses couleurs; Et que Zéphyr, de son haleine, Caresse tes cheveux d'ébène, Couronnés de myrte et de fleurs.

LE PUBLIC

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