‹ OffenbachChapitre 19 sur 21 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

DOO DE LISCHEN ET FRITZCHEN, par M"' Zci.MA BoiFKAR et M. Dupuis.

LETTRE DE LA PERICHOLE, par

M"' HORTBNSE S< H.VEIDEK.

BARCAROLLE DES CONTES D'OFF- MANN.parM^^IsAAC.M. Ugalde et les CHŒURS de l'Opéra-Comique.

(Deux parties de harpe et de piano).

TYROLIENNE DE M»" FAVART, par M. et M"' Max Simon.

CHANSON DE VENDREDI iRubinson Crusoë), par M"" Gai.i.i-Marib.

LA CHANSON DE FORTDNIO, par M"" Marie Vanzandt.

MARCHE BOHÉMIENNE du D' O.r, par M""Ju[>ic, .MM. Dailly,Em- MxNu:';i, Daniel Bac, Hamburger et les CHŒURS,

CciTDwnie.

NAUGURATION DU BUSTE

Stances de MM. Henri Mkillac, dites j ar M. Delaunay de la Comédie-Française.

Lu programme est suivi à la lettre ; seule Hortense Schneider, très souffrante, ne peut chanter. Mais elle a tenu quand même à répondre à l'appel des amis du Maitre, et quand le rideau se lève sur la cérémonie, c'est elle qui, revêtue du costume de la Périchole, se tient à la droite du buste, ayant Dupuis à ses côtés. Tous les artistes sont groupés sur la scène des Variétés, dominés par le magnifique marbre de Franceschi ; c'est là comme une évocation soudaine de la vie entière de Jacques, animant son œuvre depuis le Violoneux jusqu'aux Contes d'Hoffmann, depuis Reinette jusqu'à Olympia.

La Comédie-Française n'a pas oublié son ancien chef d'orchestre.

« En se faisant représenter en cette circonstance, écrit M. Auguste Vitu, elle affirmait noblement la solidarité de l'art français sous toutes ses formes ; quel représentant plus autorisé pouvait-elle choisir que l'éminent interprète d'Alfred de Musset, que le Fortunio idéal, dont les lèvres frémissantes furent les premières à murmurer la douce mélodie qui emporte sur ses ailes, vers tous les horizons, l'ineffaçable nom d'Offenbach? «

Et devant le buste rayonnant, M. Delaunay dit les stances frémissantes d'émotion, écrites par M. Henri Meilhac :

278 OFFENBAGH

Esl-il un seul coin sur la lorre Où son nom ne soit pas connu !

Dans l'un et dans l'autre hémisphère Esl-il un village perdu,

Une bourgade abandonnée Où, sur quelque vieux piano, On n'ait dit l'Evohé d'Orphée Et l'amour de Fortunio?

Muse infatigable et féconde, Ces airs joyeux qu'il écrivait S'en allaient à travers le monde Et le monde les répétait.

On les redira d'âge en âge, Et plus tard — dans quelque cent ans, Pour ne pas dire davantage — Quand les enfants de nos enfants

Entendront, chanson folle ou tendre, ■ Ces airs, ces rondeaux, ces refrains Que nous ici venons d'entendre Tout émus et battant des mains...

Comme nous, plus que nous peut-être, A leur tour ils applaudiront ; Eux aussi t'appelleront : Maître, Eux aussi te couronneront !

Bataclan, la Grande Duchesse, Fortunio, Pomme d'Api, Orphée aux Enfers, la Piincesse De Trébizonde et Choutleury,

Barbe-Bleue et la Belle Hélène, L'Archiduc et Trombalcazar, Métella la Parisienne, Les Brigands, Madame Favart !.

Cent autres encor, quel bagage !

Mais pour tenir ainsi Paris Que de travail et de courage !

Vous le savez, vous, ses amis...

Vous, les témoins de sa carrière :

Car ici, tous, en haut, en bas.

Orchestre, loges et parterre Vous l'avez connu, n'est-ce pas ?

Dans celte salle que remplissent Ses amis d'hier, de demain.

Toutes ces mains qui l'applaudissent Autrefois ont série sa main.

Habitués de ses premières.

Tous l'ont vu lutter, réussir.

Quelques-uns, aux heures dernières, L'ont vu ti'availler et mourir.

Chacun ici se le rappelle.

Il semble t|u'il va nous parler...

Le ciel avait dans ce coi-ps frêle Mis une volonté d'acier.

H travaillait sous la menace De la mort qu'il voyait venir, Ne lui demandant comme gr;'icc Qu'un peu de temps... pour tout finir.

11 a tout fini : l'opérette

Et l'opéra qu'il aimait tant.

On applaudit Bellc-Lurelte,

Aux Contes d'Hoffmann maintenant!...

C'était son œuvre préférée.

Son rêve, son désir ardent.

Et cette dernière soirée, Ce dernier triomphe, on l'attend

Ne parlons plus de funérailles ; Le nom lesle, OfTenbach est là,

Un nom peut gagner des batailles ; Si l'on en doute, on le verra...

Le succès restera fidèle,

O Maitre, à ton dernier espoir ; —

Et la victoire sera belle...

Nous y serons, Jacques, au revoir !

A leur tour, MM. Wolff, Blum et Toché vont saluer une dernière fois l'ami disparu ; au second acte des Parfums de Paris, la revue donnée au théâtre des Nouveautés, le 18 décembre, M"^ Schneider, sous les traits de la Chanson, vient dire le rondeau écrit à la gloire d'Offenbach.

Quand elle apparut tremblante, tenant la main de Berthelier, quand on l'entendit attaquer la phrase de la Périchole, la salle entière resta muette d'a])ord ; c'était l'existence de Jacques, avec ses mille souvenirs, qui ressuscitait à la pensée de tous. Puis l'enthousiasme éclata, réunissant dans la même apothéose et le Maître et l'artiste qui chancelait sous l'étreinte de l'émotion.

Jamais depuis Hortense Schneider ne reparut, souveraine abdiquée, assistant dans le silence aux vains efforts tentés pour s'emparer de son sceptre.

10 février. — L'heureux et le triste jour à la

fois pour kl famille de Jacques Ofi'eiiLacli. L'Opéra-Comique donne la première des Contes d' Hoffmann et chacun songe à cette joie si longtemps rêvée par le pauvre mort, à cette joie dernière tant et si vainement espérée, qui l'eût consolé des tortures passées.

« Dans cette partition des Contes d^ Hoffmann , écrivait M. Albert Wolff dès le 5 octobre, le maestro avais mis toute son âme ; elle devait être, dans sa pensée, le couronnement de sa vie, le dernier mot de son art comme elle est sa dernière œuvre. On ne peut dire définitivement ce que sera un ouvrage dramatique avant de l'avoir vu aux feux de la rampe. Mais ce fut, il y a deux ans, un étonnement général quand Offenbach fit exécuter chez lui des fragments de son opéra ; il caressait cette partition comme son enfant de prédilection ; il disait naïvement : « C'est admirable », mais au fond il n'en pensait pas un mot ; pas un jour ne se passait sans que le compositeur retournât, au milieu d'autres préoccupations, à cette œuvre chérie pour chercher à l'améliorer encore ; il sentait fort bien que ses derniers travaux n'avaient rien pu ajouter à l'éclat de son nom et qu'il lui fallait frapper un grand coup. »

- C'est au cours des répétitions de Jeanne d'Arc à la Gaité, qu'Offenbach avait pour la

282 OFFENBACII

première fois dit à M. Jules Barbier combien le séduirait son drame fantastique des Contes d' Hoffmann transformé en opéra. L'auteur s'était facilement laissé convaincre et n'avait pas tardé à se mettre au travail.

La coupe adoptée pour l'Opéra restait, d'ailleurs, celle du drame écrit en collaboration avec M. Michel Carré, et joué à l'Odéon le 19 mars 1851, par M'"" Laurent, Bilhault et Langlois, MM. Pierron, Tisserant, Harville, Anselme et Jourdain.

La partition de Jacques figurait au programme de M. Vizentini et devait avoir M. Bouhy pour principal interprète, quand le Lyrique sombra. Le silence règne autour d'elle jusqu'au soir où, chez lui, le Maître fait entendre, le 18 mai 1879, des fragments de son œuvre chérie. Solistes : M'"^* Franck-Duvernoy et Lhéritier, MM. Auguez, Aubert et Taskin ; choristes: M'"* Offenbach et leurs amies. Le piano de M. Duvernoy compose à lui seul l'orchestre dirigé par M. Vizentini.

L'effet de cette simple audition avait été énorme, fertile en surprises pour les plus convaincus et lorsque M. Nephlali Mayrargues, un des intimes de Jacques et très lié avec M. Carvalho, s'offrit comme intermédiaire entre le compositeur et l'Opéra-Comique, les portes de

la Salle Favarl ne lardèrent pas à s'ouvrir à deux battants.

^'ient la difficile question des iulerprèles. L'éclalanl début de M. Talazac le désignait tout naturellement pour llofî'mann, et Jacques n'hésita pas à récrire le rôle primitivement destiné au baryton de M. Bouhy; M. Taskin restait en possession du fantastique et multiple personnaL;(' ([u'il avait présenté aux invités du boulevard des Capucines. M'" Alice Ducasse porterait le travesti de Niclauss ; Frantz revenait à M. Grivot qui, si souvent déjà, avait lutté sous les ordres du mai'slro.

Mais à qui confier le quadruple rôle d'Olympia, d'Antonia, de Giuletta et de Stella? On proposait M'"" Biiljaut-Vauchelet ; Oiienbach, après avoir assisté à une représentation de V Etoile du Nordy désigna M"" Adèle Isaac.

M. J^arbier lut sou poème à l'Opéra-Comique et pour la musique, rendez-vous fut donné à Saint-Germain, au lendemain de la clôture (juillet 1880).

« Je ne sais pas si ma musique aura un grand succès, mais je suis certain d'un grand succès pour les artistes », répétait Jacques, au courant de ces études auxquelles nous l'avons vu assister mourant : et en apprenant à la fois l'agonie et la fin du Maitre, l'émotion fut la

28 'l OFFENBAGH

même à l'Opéra-Comique que dans les théâtres où il avait si longtemps régné, tant l'énergie de ce rude lutteur, tant son stoique mépris de la douleur avaient su, dès la première heure, conquérir toutes les affections.

Au lendemain de l'enterrement, les études reprenaient, et les difficultés surgissaient en même temps On sait ce qu'était Jacques à l'avant-scène, de quel coup d'œil il jugeait les défauts de son œuvre, de quel impitoyable crayon il taillait à travers les pages.

Maintenant, on hésitait à rien sacrifier des dernières inspirations, jusqu'au jour où une décision trop radicale supprima, à la veille même de la preiniève^ malgré les supplications de M. Jules Barbier, l'acte entier du Reflet perdu.

La chanson à boire, le duel fantastique qu'éclairait, torche en main, le bouffon accroupi sur une table, les effets de lumière, une mise en scène curieuse, tout cela fut tranché du même coup. A Talazac qui se plaignait de voir ainsi disparaître quelques-unes des pages les plus entraînantes de son rôle, M. Carvalho répondait : « Vous pouvez perdre un bel acte, quand, moi, je perds trois décors et cent costumes. »

Il fallait dans ce bouleversement général conserver la barcarolle exquise tant applaudie chez

Offenbach, et qui avait soulevé aux Variétés des ovations sans fin. Mais comment la faire chanter à Munich où se passait le quatrième acte, maintenant devenu le troisième? — Une simple phrase eut raison de la difficulté : « Nous avons quitté Munich pour Venise, sans prévenir Hollmann » dit Antonia, et la barcarolle survécut.

Cette triomphante soirée du 10 Février, à laquelle le vainqueur seul manquait, est trop présente à toutes les mémoires pour qu'il soit besoin d'en redire la marche victorieuse. C'était Otfenbach gai, souriant, spirituel, mais c'était aussi le musicien à l'àme vibrante, toute pleine de passion, de sanglots; et les plus dédaigneux étaient forcés de reconnaître qu'il y avait autre chose qu'une flatterie dans ce titre de « Maître » dont on le saluait.

Le public confondait dans ses acclamations et le créateur et les interprètes, Talazac dont la superbe voix pleine d'élan trouvait de merveilleux accents de tendresse, M"" Adèle Isaac s'iraposantdans cette soirée au'public qui longtemps avait refusé de la comprendre. Elle était maintenant l'étoile sans rivale, sacrée par cette double incarnation, Olympia et Antonia, la poupée surprenante aux prodigieuses vocalises, la jeune fille mourant sur le dernier écho de la chanson d'amour.

28G OFFENJIACII

Quel entrain joyeux et quelle grâce le petit Nicklauss empruntait à M"*" Marguerite Ugalde, maitressedu rôle d'abord destiné à M"* Ducasse ; et M. Taskin, le docteur Miracle dont l'apparition sinistre fut saluée d'un frémissement dans le terrifiant trio du troisième acte; c'étaient aussi M"'' Dupuis, dans sa trop courte apparition, M"* Mole, M. Grivot, plein d'esprit dans les couplets de Frantz, de l'Offenbacli des anciens jours, MM. Belhomme, Gourdon, Cliennevière.

L'orchestre de M. Danbé, complétait le magnifique ensemble et quand, aux cris unanimes de la salle, le rideau se releva après le dernier acte, le nom du Maitre fut salué par une ovation touchante.

(c Aprèsles Contes d' Hoffmann, le nomde Jacques Ofîenbach, déjà si populaire, se trouve singulièrement grandi, et aux feux brillants de sa renommée — ainsi se terminait la critique de M. Yitu — se mêle un rayon de gloire. » . . . .

« Nos petits enfants seroni riches » répétait souvent Jacques à Madame Ofîenbach. Il prévoyait les années d'indifférence qui allaient suivre sa mort, mais il les prévoyait plus longues encore qu'elles ne devaient être.

Alors que lesContes (V Hoffmann puuvmiyeiû leur carrière dorée, la Renaissance donne, dans

les premiers jours de mai, le petit acte autrefois écrit pour M'"" ( Jéliiie Chaumont, destiné plus tard à M™' Tliéo et que le Maitre semblait avoir depuis profondément oublié : A/"^ Moucheron est eliantée, jusqu'à la cbJture, par M""" Desclauzas, Mily Meyer et ^1. JoUy.

C'est ensuite le théâtre Cluny (jui, en Septembre, abordant l'opérette sous la direction de M. Taillefer, enlève les Braconniers aux Variétés. Ils y tiennent longtemps l'affiche avec les noms de M'* Luigini et Mary-Albert, de MM. Dekernel, Guy et Mesmakers.

Quand commence 1882, les Contes d'Hoffmann brillent encore à la salle Favart, conservant les interprèles du premier soir, à l'exception de M'" l'galde, remplacée par M"*" Chevalier ; avec le retour de la Jolie Parfumeuse à la Renaissance (M"""' Théo et Landau), ce sont les deuxseules apparitions du nom d'(Jffenbach cette année-là.

Les Variétés, craignant de laisser échapper la Vie Parisienne, en font une reprise (novembre 1883;; Dupuis et M"* Zulma Bouffar y retrouvent leur môme succès ; M""" Juliette Darcourt, prêtée par les Nouveautés, parait sous les traits de la baronne de Gondremarck.

1884. Madainc Fuvart ramène aux Boutfes la muse d'Offenbach, délaissée depuis /a Maro-

288 OFFENBAGH

caine. M""® Grisier-Montbazon s'y montre chanteuse et comédienne également charmante, imprimant un cachet tout personnel à cette reprise.

L'abandon est coQiplet en 1885, — Timide tentative l'hiver suivant aux Variétés, avec les Brigands. Et voilà que la foule accourt, toute stupéfaite de retrouver plus de franchise, plus de gaité et de grâce que dans tous les ouvrages des derniers temps, à cette partition exhumée avec crainte, mais que chantent si hardiment M"' Blanche Monthy et M. Dupuis.

Et voilà que déjà OfFenbach ressuscite, rejetant au loin le linceul d'oubli et de dédain sous lequel on voulait l'ensevelir '

Les Contes rentrent à l'Opéra-Comique avec ]\r'* Isaac ; puis voici le tour de Tulipatan , de la Belle Hélène, d'Orphée, applaudis et fêtés à l'envi, rayonnants de jeunesse. C'est l'heure de la justice qui approche, cette heure qui sonne pour tout artiste vrai, hâtive ou lente mais certaine, cette heure tant attendue des amis de Jacques et de laquelle M. Albert Wolff" écrivait :

« Eh bien ! mon cher Meilhac, vous qui, malgré les accidents qui séparent souvent des collaborateurs, aviez conservé une si grande affection pour cet artiste, une si profonde estime pour ce

SA VIK KT SUN OEUVRE 'Zb\i

la))oi'ieiix, voici l'heuiv où on lui rendra justice après sa mort. Vous souvenez-vous de ce que nous disions l'été dernier dans nos promenades champêtres, quand nous n'étions pas bien siàrs de retrouver Olîenbach vivant en rentrant ? Nous disions que le jour de sa mort on s'apercevrait de ce qu'il fut en récapitulant son œuvre nombreuse, primesautière, originale, ({u'il n'a prise à personne, et dont ses imitateurs se sont inspirés avec ])onheur ; nous disions qu'avec Offcn- ])acli disparait un des plus beaux tempcraments d'artiste qu'on puisse voir et que sa vie de laideur appellerait tous les respects sur sa tombe. Eh bien, soyons sans crainte : le nom d'Offenbach est inscrit à jamais dans l'histoire artistique de ce siècle. La Postérité verra ce qu'elle devra retenir de ces cent deux partitions ; elle fera un choix ; mais quel qu'il soit, il suffira pour qu'en feuilletant l'œuvre qui restera, ceux qui survivent à Offenbach disent de lui : « Quel grand ar- » liste ! »

Page 1