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Offenbach en Amérique

L'éditeur de votre mari me prie d'écrire une préface à ce livre qui vous est dédié. 11 n'était pas nécessaire que votre nom (igurat à la première page pour nous convaincre que vous êtes digne de tous les témoignages d'afVection et de reconnaissance. Tout ce que lait votre mari, qu'il compose ouquil écrive, vous appartient de droit. 11 n'est pas un seul de vos innombrables amis (jui ne sache que vous êtes nonseulement la meilleure des femmes et In mère

la plus exquise, mais encore jus(|u'à un ccilain

Il OFFENBACH EN AMERIQUE

point la collaboratrir(^ du iimsicien distingu»' qui signe ce volume.

L'œuvre si considérable de voire mari se compose de deux ])arties bien distinctes : l'une est comme un écbo du bruit parisien, du tumulte des l)oulevards, des soupers d'artistes où la gaîté française s'épanouit quand le Champagne a mis les cerveaux en bonne humeur. La seconde partie ne ressemble en rien à la première et elle vous appartient de droit, car c'(\st vous, madame, qui avez conservé à cH artiste parisien pai" excellence le fover heureux et entouré où son cœur a pu s'épanouir à l'aise au miliiHi du charme, d*^ la joie et de l'émolion de la famille, el où très-certainemenl il a trouvé la note tendre vi line de son répertoire qui, à mon humble avis, est la plus pure de son talent. C'est pour cela qae i<' songe à votre mari quand les fanfares de la gaîté éclab'ut dans son (puvit. et que je pense à vous, madame. (juaiid soudain.;! li-aNcis l(>s gre-

lots de la folie se glissent ces mélodies émues qui plaisent à la fois aux délicats et à la foule.

Tout dernièrement, madame, je me suis arrêté quelques heures dans la vieille ville de Cologne. Le hasard m'a fait passer devant la maison où est né votre mari. Jacques était déjà un grand jeune homme et à peu près un \ irtuose quand j'apprenais à lire dans l'école située à côté de sa maison paternelle. Nul mieux que moi ne peut vous dire ses débuts dans la vie. caria famille Olïenhach est un de mes plus vieux souvenirs d'enfance; j'ai connu les parents de Jac({ues. ses frères et ses sœurs, qui ne se doutaient certainement pas alors que le violoncelliste blond deviendrait le musicien le plus populaire de son temps et que le bambin qui leur souhaitait chaque matin le bonjour en passant écrirait un jour cette préface.

La maison paternelle de Jacques était petite : je la vois encoi'e . à droite de la cour au fond de

laquelle se trouvait mon école. On entrait ])ai une petite porte basse ; la cuisine propre et luisante était sous le vestibule; des casseroles de cuivre rangées tout autour avec ordre; la mère atîairée à ses fourneaux ; à droite, en traversant cette cuisine, une chambre bourgeoise donnant sur la rue. Le père se tenait dans un grand fauteuil près de la fenêtre quand il ne donnait i)as de leçons de musique : il chantait très-bien el jouait du violon. M. OlTenbach était déjà un homme âgé : j'ai conservé de lui un souvenir à deu\ faces : tantôt quand, en quittant lécole. j«' faisais trop de bruit dans la cour, il sortait pour m'administrer quelques taloclies. tanl(M. aux jours de fête, il me bourrait de gâteaux du pays, pour la fabrication desquels la maman Olfenbach n'avait pas de rivale dans toute la ville. Il n'est pas de maison où j'aie été plus battu el pliisLr.ilé i[ue dans celle de \()ti-e défunt beau-père. Dans cette maison tous étaient plus ou moins

OFFENBAGH EN AMÉRIQUE V

musiciens, depuis le père jusqu'au plus jeune

fils que la mort a emporté si tôt et qu'on disait

doué d'un talent considérable. L'habitation de

la rue delà Clorbe était modeste; la famille était

nombreuse, et le revenu du père ne permettait

pas de folies. On m'a souvent raconté dans mon

jeune temps que le papa Offenbach s'imposait

les plus durs sacrifices ])our faire apprendre le

violoncelle à son fils .Jacques. .Te me souviens

encore du professeur de votre mari que, dans

mon enfance, jai entrevu quelquefois dans les

rues avec un habit râpé, à boutons d'or, dont les

hnsques desrendaient jnsqu'.'iiix mollets, un jonc

avec une pomme en ivoir(\ nue perru(jue

brune et nn de ces chapeaux, à bords recourbés.

alors à la mode, qui s'évasaient à ce point que le

baul |)i'enaità [)eu pi'èslesproportionsdc la plalc-

l'ornie de la colonni^ Vendôme. Mali^ré sa foi'-

liiue relative, (fui lui i>arantissail un peu plus

tpu' rindépcndance. M. Mexaudei'. le piofcsscui".

VI OFFENBACIl EN AMÉRIQUE

passait pour le plus grand avare de la ville. On prétendait qu'il avail eu autrefoisun très-grand talent; dan; sonquartiei-on le désignait sous le nom glorieux de « l'artiste ». C'est chez lui que .lacques [)rit des leeons à vingt-cin({ sous le cachet. Les fins de mois étaient dures dans la famille Oiïenhach. mais on se privait de quelques petites douceui's pouréconomiser le prixdu cachet, car HerrAlexander ne plaisantait pas: ilfallaitétalerles vingt-cincj sous sur la tahle avant le commencement de la leçon. Pas d'argent, pas de violoncelle!

Le premier souvenir précis que j'aie de la jeunesse de Jacques coïncide avec la première visite qu'il lit de Paris à ses parents. (]e fut un événement chez tous les amis de la famille, où (lc|)uis longtemps il n'avait été question que de .Jacques qui, disait-on, amassait des millions à Paris en jouant du violoncelle. On ne se don la il pas à (Pologne que le Jils du papa Oiïenhach gagnait pénihlcmcnt sa vie sui' les l)ords de la

Seine. Du moment où on l'écoutaitàPaiis, la ville merveilleuse, la ville desartistesetdesgcns riches, il ne pouvait être douteux pour personne que Jacques nageait dans l'opulence. On disait dans la ville: «Le père Ofï'enbach a une rude chance, il paraît que son (ils revient avec d«; gros diamants à son gilet en guise de boutons et que sa fortune S(^. compte par centaines de mille francs. »

Ce n'est pas cela qui m'attira dans la maison Olfenhach. Dans notre enfance nous n'avons qu'une idée vague de la fortune; une pièce de dix sous ou les caves de la Banque, c'est tout à fait la même chose : mais si, vers le soir, à r heure de l'arrivée de Jacques, je fus parmi les amis de la maison, c'est (pie le malin, en quittant l'écohi, javais senti le fumet des fannuix gâteaux; je m'élais an-êté tout stupéfait de cet événement extraordinaire, car nous n'étions pas à la V(;ille d'un jour de fêle. Mais à mes (pn^stions de hainhiii niiiciix la iii;imi:iii ()lf('ul>;icli répondit:

— Si. mon onfant, c'est un jour de fête : mon (ils Jacques arrive ce soir de Paris. Viens tantôt, tu auras des gâteaux et je te promets que je n'ai épargné ni les œufs, ni le beurre et le sucre.

Quand, à la nuit tombante, j'entrai dans la maison de la rue de la Cloche, Jacques, assis sur le sopha à côté de son père, tandis que la mère préparait le souper pour son (ils adoré, Jacques, dis-je, ne fut j)our moi qu'un objet de haute curiosité. Mais mon cœur battait démotion en voyant une bouteille de vin du Rhin sur la nappe blanche entre deux plats remplis de friandises, le tout ruisselant sous la lumière d'un petit lustre en cuivre qu'on n'allumait que dans les grand(»s circonstances. Kn ce moment il n"\ avait pas dans la ville de maison [)lus heureuse que celle-là. Les parents et les amis arrivèrent les uns après les autres, pour souhaiter la bienvenue à Jacqu(^s. et à chaque nouvelle visit(» lesplals cir('i]lai(^nl etchaquefois j'en eus ma

part, si bien qu'une formidable indigestion me cloua pour une semaine au lit, maisjen'en garde pas rancune à votre mari, madame, croyez-le bien ! Très-certainement, je ne me rendais pas compte alorsde l'intluenceque cette visite devait avoir sur mon avenir, mais je crois que c'est de cette soirée que datait mon désir, ce jour-là encore inconscient, d'aller plus tard à Paris comme le (ils Oiïenbach, et de revenir comme lui dans ma famille, cboyé de tous.età défaut de mon père que j'ai à peine connu, je me voyais dans un avenir lointain assis à côté de ma mère heureuse comme la maman Oiïenbach; j'entrevoyais la table pleine de gâteaux et l'enivrement de ma mère, tière de son (ils comme la maman Od'enbach du sien. Hélas î cette joie si grande rêvée par le cerveau dun enfant, je nai |)as pu la doiuKM' à ma pauvre mère, morte si jeune, et qui, elle aussi, fut une fennne excellente

('omn)e vous lètes. madame.

Si j'insiste sur ce souvenir de jeunesse, puéril pour rindiUérenl, iiuiis qui nie donne une si giiuide émotion quand j'y reporte ma pensée, c'est pour vous dire, madame, que la carrière de Jacques est, en quelque sorte, intimement liée à la mienne. Plus tard, quand je vins à Paris, el que le Figaro voulut bien accueillir mes 'tentatives de débutant, la première personne que je rencontrai dans les bureaux, fut Jacques, et c'est alors que je me mis à méditer sur les destinées mystérieuses qui l'ont que le rêve d'un petit bambin se réalise vingt ans après en face de l'homme qui pour la première fois a montré à son esprit la route de la grande ville.

A cette époque Jacques était déjà un grand seigneur; il n'était plus le violoncelliste de talent de son jeune temps ; il avait depuis longtemps abandonné la petite scène des Cbamps- Elysées qui fut le berceau de sa renommée. On jouait aux Hou Iles cet Orphée aa:r Enfers qui a

fait son tour du monde et porté si haut la popularité de Jacques. Je m'étais présenté au compositeur acclamé; et, se souvenant de ma famille, il avait daigné me donner mes entrées aux Bouiïes. Mais la salle était pleine chaque soir; je n'avais en réalité mes entrées que dans les couloirs, et c'est à travers les carreaux des loges que je vis la pièce et que j'entendis la musique. Aujourd'hui, madame, que j'ai l'honneur d'être votre ami et que j'ai la conviction d'être assez prés de votre cœur pour pouvoii* vous parler de mes peines et de mes joies, vous me permettrez sans doute de vous dire que le succès d'Orphée est en quelque sorte le point de départ de cette [)rél'ace. A ce moment j'étais si pauvre que je rougissais quand rouvnnise empressée me demandait mon paletot. Que voulezvous ? Il fallait faire des économies pour le déjeuner du lendemain. Tout le monde n'a pas les mov(Mis d(» donncM- dix sous à nn<' oiivivuse.

Mais dans ma tristosso. dans mon désespoir, quand je circulais dans les rues de Paris, interrogeant les étoiles sur mon avenir incertain, quand je désespérais de la vie et que je me glissais le long des murailles pour que le passant ne vît pas mes défaillances, j'aboutissais toujours aux Bouiïes, j'entendais les applaudissements du public, je pensais au « lils Offenbach », parti de si bas pour monter si haut, et je rentrais chez moi. la consolation dans l'Ame, le cœur plein de courage; je mesurais la distance entre la petite maison du père Offenbach et cette salle brillante où le public acclamait la musique de votre mari et je me disais tout bas qu'avec un peu de talent, beaucoup d'énergie et énormément de travail, je n'aurais jamais besoin de retourner à Cologne. Vous voyez, madame, que le destin a eu pitié de mes angoisses, puisque ]' ù le bonheur de vous écrire de Paris, où j'ai tant souffert mais au(piel je suis redevable du

peu que je suis et que j'aime à ce point qu'il me semble impossible à moi-même que je sois né ailleurs, de même qu'il me demeure inexpliqué que l'incarnation de l'esprit parisien dans la musique, c'est-à-dire votre mari, soit le même Jacques que jadis j'ai vu assis à côté de son père dans la petite maison de la rue de la Cloche à Cologne. Si je vous parle tant de ma personne, madame, ce n'est pas pour essayer de vous attendrir sur mon passé, mais pour vous faire observer qu'il y a des hasards bien étranges dans la vie. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, dans mon dernier voyage, je me suis arrêté dans la rue de la Cloche à Cologne où est né votre mari, et toutes ces histoires du temps jadis me sont revenues à la mémoire. Et, à peine de retour à Paris, j'apprends ({ne Jacques publi(^ nu volume sur lAmérique. l/aiiii Calmann Lév\ me demand«* non une j)réra('e. mais ((uel([ues notes bi()gi'apbi(pies snr .la('(|nis OiTcnbacli. Ceci

VOUS explique pourquoi j'ai dû mêler mou nom tout simplement rouiin. an nom de votre mari qui est célèbre.

La vieille maison d(? la rue de la Cloche n'existe plus aujourd'hui, madame. Sui" le U'.vrain où elle l'ut autrefois, s'élève à présent nu monument éblouissant. Le blond Jacques et la maisonnette des OHenbach ont eu les mêmes destinées; ils ont grandi avec les années. Le violoncelle qui a fait les premiers succès de Jacques à Paris, a été mis de côté en môme temps qu'on a abattu la maisonnette paternelle. Jacques, lui aussi, est maintenant un monument ambulant de la musique parisienne, et si je choisis ce terme, ce n'est point ])our en amoindrir la valeur mais bien pour préciser ses côtés caractéristiques : lespiit et la bonne humeur de la grande ville dans ses explosions de gaîté. De cà. de ià, à ce talent si éminejumenl parisien, se mêle comme un sonvenii" attendri fb^ la vieille

maison de Cologne; je ne crois pas que Jacques [)uisse regarder longtemps le modeste portrait de son père qui est au-dessus de son piano sans que son cœur s'émeuve de ses premiers souvenirs. Dans ces heures de recueillement doivent revenir dans sa pensée les vieilles chansons de sa jeunesse, et c'est alors qu'il jette sur le papier ces mélodies douces et sereines qui, tout à coup, au grand étonnement du public, surgissent dans son œuvre et produisent l'effet imprévu d'une jeune fille chaste et pure, qui dans la simplicité rayonnante de sa beauté, vêtue de blanc et une simple (leur à son corsage , apparaîtrait dans un bal masqué où toutes les folies sont déchaînées.

Et c'est précisément cette apparition soudaine de ce que j'appellerai la muse intime de votre mari qui élève son œuvre bien au-dessus de la partie bruyante que, i)ar antithèse, on peut appeler la muse do^ houlevaiMls. Mais c <'st aii>si le

serrot dos succès considérables de Jacques; il y a de tout dans son inépuisable répertoire : l'entrain qui soulève une salle, les gros éclats de rire qui plaisent aux uns, l'esprit parisien qui ' cbarme les autres et la note tendre qui ])laît à tous, parce qu'elle vient du cœur et va droit à l'âme. Voilà les secrets de ses succès retentissants et de cette popularité qu'il faut avoir vue de près pour en comprendre l'étendue. Rien n'a manqué à son long triomphe dans un genre qu'on persiste à dire petit, mais dans les arts, madame, rien n'est petit. La Chanson deFortunio n'a pas cinq actes et nexige pas le vaste cadre de l'opéra ; c'est néanmoins une petite œuvre complète d'un compositeur amoureux de son art. Les Brigands contiennent des morceaux (l'une finesse exquise que les bottes des carabiniers, combinées en vue de la foule ne parviennent pas à étoulïer sous leurs pas pesants. Le « sabr-e de mon {)ère >< peut être contesté malgré

son succès bruyant, mais le plus endurci des prud'hommes de la musique, ne pourrait nier que le « Dites-lui » do la Duchesse de Gerolstein est une perle fine. L'œuvre de votre mari, madame,fourmille de ces mélodies gracieuses ettendres,et c'est bien à cause de cela qu'il reste le coloneldu régiment decompositeursquisesontélancés à sa suite dans la route indiquée par Jacques. Ceci, madame, ne veut point dire qu'au deliors de Jacques, rien n'existe dans l'opéra houiïe. Vous êtes trop intelligente poui' croire que votre mari ait dit le dernier mot d'un art qu'il a créé; il en a dit le premier et c'est déjà beaucoup, car on n'est vraiment un artiste qu'à la condition de donner une note personnelle, cl l'art de Jacques ne rc^ssemble qu'à l'art de Jac- ([ues. Qu'il soit plus ou moins grand, la (jueslion n'(\st pas là. Pour jugei* un artiste, il l'aiil se demander d'abord si son ait a[)parlient bien à lui. ou s'il l'a ap|)ris el pris chez les autres. Ou

WIII OFFENBAGII EN AMÉRIQl'E

(lit df l'un ({u'il a ressuscité celui-ci, de l'autre qu'il ra|)[)elle celui-là, mais le tout est englobé sous la dénomination générale de « genre OTni'enhach », ce qui l'ait que votre mari a encore sa part dans les succès des autres.

Dans la longue carrière de Jacques tout n'a pas été triomphe et bonheur; il a lutté comme tout le monde. Quand on a le cerveau rempli de tant de joyeuses et charmantes mélodies et que pour vivre on est forcé de conduire l'orchestre des Français entre deux actes d'une tragédie, on prend place parmi les martyrs célèbres. Peut-on imaginer de supplice plus cruel que celui d'une belle intelligence condamnée à une besogne si ingrate et si humble? On reproche parfois aux artistes la vénération excessive de leui' propre talent, mais ({ue din^iendraient-ils sans la ci'0\ ance en eux-mêmes qui les soutient à l'heure du combat? Peut-on sérieusement l'aiie un ciiine à un homme de talent, condamné à conduire un or-

chestre médiocre^de brûler un peu d'encens en son honneurpourentretenir les illusions sans lesquelles il périrait par le découragement et la tristesse!

Henri Heine qui a connu toutes les douleurs a dit cette vérité terrible :

— L'adversité est une vieille sorcière bideuse ; elle ne se contente pas de nous faire une visite: elle s'installe devant notre lit, ouvre sa boîte à ouvrage et commence à tricoter comme une personne qui ne compte pas nous quitter de sitôt!

Eh bien, madame, en face d(^ cette sinistre tricoteuse, l'artiste déclassé ne se soutient que par la conscience de sa valeur, et si, à l'heure du triomphe péniblement acquis, l'intelligence, délivrée de l'abominable cauchemar, pousse un cii de joie et chante un hosanna à sa propre gloire. i\u'\ oserait lui reprocher cel excès d'oigueil si chèrement acheté au pii\ de tant de découragements?

Si quelipTun a le dioil d'élre lier de ses suc-

X\ OFFENBAGH EN AMÉRIQUE

ces, c'est bien votre mari, madame. Vous qui l'avez assisté daus cette lutte terrible contre le destin, vous savez mieux que moi ce qu'il a fallu de couraf;e, d'énergie, pour renverser les uns après les autres tous les obstacles. Si Jacques a connu (ous les enivrements du succès, il a commencé pai- connaître toutes les tristesses de l'adversité. Ne pouvant se taire jouer nulle part, il a dû s'improviser directeur pour faire entendre ses premières partitions, et quand enfin il lui a été permis d'ouvrir ce petit théâtre des (Champs-Elysées et qu'il pouvait se croire au port, l'administration routinière a encore mis les menottes à son talent, le forçant de renfermer son intelligence dans le cadre étroit de pièces -à trois personnages. Il a fallu conquérir pas à pas le terrain sur le(|U(^l il a échafaudésa renommée, et je ne sais [)as trop si sans vos encouragements, sans vos soins, voti'c mari eût atteint l'heure du triomphe défi n i ti f..) 'ava is donc ra ison d(^ vous di re .

rnadamCjqjae vous êtes la collaboratrice précieuse de son œuvre, et que ce livre vous appartient de droit aussi bien que les partitions du maestro. Certes, madame, dans cette carrière déjà longue et si bien remplie de Jacques, le succès s'est parfois montré récalcitrant, et on a souvent été injuste pour votre mari. Je persiste notamment à considérer les Bergers comme une de ses meilleures partitions, quoique les représentations ne se soient pas comptées par centaines. Il est aussi très-naturel que parmi tant de triomphes comme le Mariage aux Lanternes. la Belle Hélène, la Grande Duchesse, la Vie parisienne, les Brigands, et une centaine d'autres pièces dont les titres sont inutiles à énumérer. son talent ait eu quelques défaillances. Mais dans l'art petit ou grand il n'y a que la médiocrité qui ait le privilège de rester toujours au ni- >eau d'une insuflisaiice sullisante. Les es[)iits chercheurs. iiiqui(4s et tourmentés ne connais-

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sont pas los joios jamais interrompues d'une salislaction permanente; ils sont tantôt au sommet et tantôt, sinon au bas, du moins au milieu de léelielle. L'inspiration a s(\s heures bonnes ou mauvaises: l'artiste vit d'élans et de déliiillances. On peut dire que dans le colossal répertoire de Jacques quelques opérettes sont d'une valeur inférieure, mais aucune n'est nulle. On retrouve dans ses moindres œuvres un talent considérable et une individualité incontestable. C'esttoujours et quand même un art personnel dont ([uelques accords lointains suffisent à nous faire connaître l'auteur, comme on reconnaît une fleur dans l'obscurité par le parfum qu'elle répand.

Rien, madame, n'a manqué au triomphe de votre mari. Aux a[)])laudissements du public de tous les pays, l'esprit de dénigrement s'est mêlé avec une certaine persistance. Mais toutes ces manœuvres ont échoué devant le succès. Ou a nolammenl repioché à Jacipies d'avoir, sous un

autre régime, contril)ué à ce qu'on appelait la démoralisation, mot vain et confus qui a 1 air de signifier quelque chose, mais qui ne précise rien, comme toutes les autres bêtises dont on se sert dans la langue courante entre gens qui veulent se donnei' un air important ; cette catégorie de niais a tout un répertoire de rengaines. En ce qui me concerne, toutes les fois queje rencontre dans la vi(^ quelqu'un qui me dit : Tu qiioque Brutus? ou bien : Quousque tandem abuterc patientia nostra? je me méfie de cet homme, car il est sur le j)oinl de me chauler l'étenu'lle romance d(» la démoralisation du ])euj)le par une pièce de théâtre.

Ou ne peut toutefois j)as nier, madame, (jue dans une i)artie de l'œuvre de votre mari se l'efiète l'époque qui Ta vu éclore. et c'est bien à cause de cela que le talent de Jacques a sa place manpuM' dans l'histoii'e de ce siè('l(\ Oui. dans ses plus grauds succès d'il \ a (loii/c lUi ([iiinzc

XXIV OFFEiNBAClI EN AMÉRIQUE

ans, on retrouve le Paris d'alors, le Paris gai, insouciant del 'avenir, le Paris qui s'amuse, qui rit, qui danse. Mais comment serait-on un artiste si on ne recevait pas les commotions de ses contemporains? 11 faut être de son temps avant tout, dans tous les arts sans exception. Carpeaux a été de son temps, et c'est pour cela qu'il a été supérieur à tous les statuaires qui ne regardaient que le passé. Qu'est-ce qui nous rend si chers dans les musées les artistes d'autrefois qui peignent leur époque? Teniers. par exemple, dans un simple buveur de bière de son temps, est un peintre d'histoire mieux que ceux de nos contemporains qui deux fois ])ar semaine recommencent « César devant le Rubicon ou bien la Bataille de P/iarsale. » Si donc Jacques a été vraiment le musicien de son époque, il a rempli sa tâche et on fera plus de cas de son œuvre que des efl'orls imj)uissants de ceux ({ui nont cessé de refaii'e ce qui existait avant eux. et ont usé sur l'asphalte

des boulevards ce qui restait des vieux souliers dune autre génération.

Et c'est pour cela que le nom de Jacques 01fenbach est un des plus populaires de ce temps et que son talent a enchanté le plus grand nombre. Quand dans une œuvre tous trouvent leur compte, la foule aussi bien que les délicats, on ne peut plus contester sa valeur : Jacques est un moderne ; sa musique a le diable au corps comme notre siècle affairé qui marche à toute vapeur. Jamais on n'eût trouvé le finale du premier acte des Brigands au temps des pataches et des coucous. C'est de la vraie musique du dixneuvième siècle, la musique des trains express et des bateaux à hélice, en un mot du mouvement diabolique de notre temps, et voilà pourquoi elle est populaire non-seulenienl en Kiance où le talenl de Jacques a grandi c\ à laquelle \c compositeur ai)[)artient, maisclie/ lous les (kmiples; je ne pense pas qu'il y ait un nuisirieii

XXVI OFFENBAGll EN AMERIQUE

[)liis vraiment poi)ulaire que votre mari, et trèscertainement il léguera à ses enfants un nom qui leur servira de passe-port dans les quatre coins du globe.

Admettons, madame, que, dans dix ans, il prenne fantaisie à votre jeune fils de parcourir le monde. Un beau matin — ne vous effrayez pas, ceci n'est qu'une supposition, — un beau matin, dis-je, il tombe dans les mains des cannibales :

— Ah ! dit le chef, voilà un jeune blanc qui ne doit pas être mauvais avec une bonne salade.

Puis, s'adressant à sa victime, il lui demande :

— Gomment 't'appelle-t-on dans ton pays, succulent étranger ?

— Je suis le fils de Jacques Ofîenbach.

— Rassure-toi, jeune homme ; tu ne seras pas mangé, s'écrie le chef, et que la fête commence!

Et aussitôt on hisse le jeune Ofîenbach sui- un troue, les sauvages entonnent le finale

OFFENBACn EN AMÉRIQUE XXVIl

(VOrphée en signe d'allégresse et il ne tient qu'à votre fils de devenir roi de quelque chose tout aussi bien que l'avoué de Périgueux. Voilà qui peut vous rassurer sur l'avenir, madame. Je nai jamais été chez les sauvages, mais je suis un touriste enragé. Dans tous les pays que j'ai parcourus, le nom de Jacques Offenhach est également célèbre. Aussi, croyez-le bien, un homme qui occupe à ce point l'esprit de ses contemporains est bien une individualité de valeur et on peut dire de lui que si jamais dans l'avenir son talent périclitait, ce qui existe de lui est si solide que je défie Jacques de jamais démolir sa propre renommée. On a beau le critiquer, ce qui est le droit de chacun, sur un point tout le monde est d'accord, à savoir (|U(^ son talent oM indiscutable. Quelques-uns l'ont appelé un vulgarisateur, mais ce mot qui, dans la bouche des ennt^niis de votre mari, veut être un blâme, est le plus bel éloge qu'on |)uisse lui décerner, ('e n'est

dt'jà pas une si mince besogne d(^ vulgariser un art, c'est-à-dire de rendre les charmes et les séductions de la inusiijue accessibles aux cerveaux rebelles.

Aujourd'hui. madame, votre mari débute dans la carrière littéraire. On ne sait jamais quelle sera la destinée dun livre, et je ne pense pas que l'éditeui-. en me demandant une préface, ait eu l'intention de m'imposer une étude approfondie sur le littérateur Oirenbach. Ceci vous explique pourquoi, dans cet avant-propos, je vous ai parlé de tout, excepté de ce volume. La vogue cei-taine de l'ouvrage est dans la couverture et le nom populaire d(^ l'auteur. Un peu plus ou moins de valeur littéraire ne pourrait rien ajouter à la renommée de musicien de Jacques, ni rien diminuer de sa réputation d'homme d'esprit ; mais je ne serais point surpris que cette fantaisie littrraii'e d'un compositeur de grand talent lui un succès de librairie. Tous ceux (fui sont

redevables à Jacques de tant de bonnes soirées doivent être curieux de savoir comment il écrit; ceux-là retrouveront dans son voyage en Amérique le même abandon et la même spontanéité qu'on rencontre dansses partitions. D'ail leurs je ne pense pas qu'en écrivant ces pages, votre mari ait eu l'intention de renverser la statue de Christophe Colomb et de prendre sa place sur le quai de Gênes. Jacques n'a pas précisément découvert l'Amérique, mais il ajoute une note toute personnelle à lout ce qui a été écrit sur le Nouveau Monde.

Vous, chère madame, qui êtes une des femmes les plus distinguées que je sache, vous no me pardonneriez j)ns si j'en disais davantage. Vous ave/ un tact si sur en toutes choses que je perdi'ais certainement de votrc^ estime si je vous alTirmais que la littérature française vienl de s'enrichir d'un monument glorieux. Ce n'est pas d'ailleurs à de si hautes destinées ({ue le littéra-

tour OlTonliach a visé on jetant sur lo papior ses impressions do voyage. Il se pourrait que le venl emportât un jour ou l'autre ces feuilles légères, mais ce qui est certain, c'est que vous et vos enfants vous les conserverez pieusement en souvenir (le ce voyage lointain, entrepris par un artiste souiïrant dans des conditions tout à fait spéciales, non pour récolter de nouveaux lauriers dont il pouvait se passer, mais pour remplir le devoird'un honnête homme et d'un chef do famille vraiment digne do ce nom.

Ce livre, madame, vous consolera des tristesses dont une si longue ahsence a dû remplir votre excellent cœur. La joie est rentrée dans votre maison, un instant silencieuse et accahlée. .h' f)rofite de ces dispositions heureuses pour vous prier do vouloii' hion mexcusor si, en tète do cette préface, j'ai, sans vous consulter, inscrit votre nom. Il m'a été tout particulièi'oment doux do vous adresser ces lii^nos en reconnaissance do

l'amitié précieuse dont vous m'honorez. Dans cette ville sceptique et aiïairée vous avez créé un salon vraiment artistique, qui est une des curiosités de Paris en même temps qu'un point de repos pour ceux de vos amis qui, fatigués de la fièvre parisienne, y viennent respirer à l'aise l'atmosphère douce et sereine de la vie de famille, honnête, lahorieuse et respectée. Dans ce milieu charmant il est tout naturel que votre man ait développé les qualités les plus saillantes de son talent : l'esprit et la distinction.

Paris, octobre 1876.

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