‹ Offenbach en Amérique; notes d'un musicien en voyageChapitre 27 sur 30 · LE SOUPER D OFFENBACH · texte numérisé non relu

LE SOUPER D OFFENBACH

» Peu d'arlistes européens auront été aussi fêtés à New- York que l'auteur de la la Grande Duchesse. Il faut dire aussi que Jacques Offenbach a sans doute reçu des fées le don précieux qui jusqu'à présent semblait être l'apanage exclusif des louis d'or : il plaît à tous. On peut discuter le compositeur, il n'est personne qui n'éprouve la plus vive sympathie pour l'homme. Sa cordialité, sa modestie, son esprit brillant qui, quoique toujours prêt à la riposte, ne s'écarte jamais des lois de la plusstrictecourtoisie, son affabilité sans pose, lui conquièrent toutes les amitiés. Il a reçu ici tous les hommages ; on l'a entouré d'adulations, fêté, sérénade, et choyé sous toutes les formes. A son tour, il a voulu rendre la politesse et a offert, mercredi soir, à la

- presse et à quelques personnalités éminentes du monde artistique, un souper, disons le vrai mot, un banquet dont les estomacs les plus sceptiques — à défaut des cœurs — garderont ^ l'éternel souvenir. C'est dansles salons de l'hôtel r Brunswick qu'a eu lieu cette charmante fêle où les représentants de tous les arts étaient conviés et dans laquelle la musique, la littérature, la peinture, la sculpture... et même la finance, ont trinqué en famille.

» Quand la chère exquise et les vins savoureux dont rénumération serait trop longue (d'ailleurs la charité chrétienne ne veut pas qu'on impose cesupplice de Tantale aux absents) eurent mis les esprits 'au diapason convenable, le concert des toasts commença. C'est Offenbach naturellement, qui conduisait; c'est lui qui donna le signal de l'attaque par le speech le plus attrayant, le plus humoristique et en môme temps le plus ému de tous les speeches

passés, présents et à venir : il but à la presse, à la presse new-yorkaise et surtout à la presse française à laquelle, a-t-il dit, il doit reporter la majeure partie de ses succès et la popularité de son nom. M. Fr. Schwab répondit en fort bons termes au nom du journalisme américain et M. Ch. Villa au nom de la presse française. Le docteur Ruppaner, à son tour, captiva l'attention par un discours émaillé des plus hautes pensées, exprimées dans un langage des plus élevés. M. H. Fisk, de Fifth Avenue Théâtre, répondit au nom des artistes; M. Auguste Bartholdi, l'auteur de la statue de Lafayette et de de la Liberté éclairant le monde, prit la parole à son tour et montra qu'il sait aussi bien le métier de Démosthènes que celui de Phidias ; M. Skalkowsky, délégué du gouvernement russe à l'Exposition du Centenaire, exprima en peu de mots fort éloquemment tournés et du français le plus pur, quelques idées générales

et généreuses sur l'art et les relations des nations de la vieille Europe entre elles-mêmes et avec l'Amérique. Tous ces orateurs furent applaudis avec une véritable furia offenbachique; quant à l'amphytrion, impassible comme un dieu de l'Olympe assis sur son nuage, mais gai comme un épicurien dans l'exercice de ses fonctions, il tint tête à tout, répondit à tout et termina en portant un toast bien senti à Francis Kinzler, l'organisateur de ce souper aussi exquis qu'élégamment servi. Il était jour et les convives, voyant se lever l'aurore, en conclurent avec satisfaction qu'ils étaient tout aussi vertueux qu'on peut l'être ici-bas. »

Le lendemain je fis mes adieux à Gilmore Garden. Le jardin était comble. Dans ce vaste hippodrome, je ne voyais du haut de mon estrade qu'un fourmillement de têtes. Mes morceaux furent bissés et trissés avec un enthousiasme des plus acharnés. J'avais beau remettre mon paletot

238 OFFENBAGH EN AMÉRIQUE

et mon chapeau, descendre de l'estrade et implorer ces aimables Yankees du regard, rien n'y faisait. On battait des mains avec frénésie, on tapait avec les cannes contre les chaises et on cassait les banquettes, jusqu'à ce que je rebroussais chemin vers mon pupitre ; alors on hurlait de satisfaction pendant un moment et puis le silence le plus complet régnait dans la salle pendant Texécutron du morceau.

A la fin du dernier, mon orchestre se joignit à la foule et me fit une ovation étourdissante. Malgré moi j'en étais ému, et j'eus du mal à retrouver la parole pour remercier ces braves amis. Aux hourrahs assourdissants que poussaient les hommes se mêlait une joyeuse fanfare triomphale exécutée spontanément par plusieurs des musiciens, tandis que les violonistes exécutaient le ratta en frappant avec leur archet sur le bois de leur instrument. Au milieu de cette manifestation je reçus des mains du premier violon

au nom de tous ses confrères, ce fameux brevet de membre de l'association des musiciens de New- York dont il a été question au commencement de ces notes. Je promis alors qu'avant mon départ pour la France je donnerais un dernier concert à Gilmore Garden, mais cette fois au bénéfice de l'association dont je faisais désormais partie.

Page 1