JACQUES OFFENBACH
A la fin du printemps de 1875, je m'étais installé avec ma famille dans un des trois grands pavillons de la terrasse de Saint-Germain. J'adore cet admirable endroit et je m'y étais réfugié dans l'espoir bien pardonnable d'y goûter un repos devenu nécessaire après un hiver des plus laborieux.
Ma porte avait été interdite à tous les étrangers et surtout à ceux qui de près ou de loin appartenaient au théâtre à un titre quelconque. Vingt ans de travaux et de luttes me semblaient suffisants pour légitimer cette loi dure, mais assez juste, on en conviendra.
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Je vivais donc en paix au milieu de ma famille qui est très-nombreuse et de mes amis intimes. Ce n'était pas absolument la solitude, mais c'était la tranquillité.
Un matin que je jouais dans mon jardin avec l'un de mes enfants, on m'annonça la visite de mademoiselle Schneider. Je n'eus pas le courage de maintenir la consigne pour elle : j'ai pour la grande Duchesse de Gerolstein beaucoup d'amitié, et quand je la vois passer, il me semble que ce sont mes succès qui se promènent.
Nous causions de tout et de rien, de nos grandes batailles sous le feu de la rampe, et, pourquoi ne le dirais-je pas, de nos victoires passées et peut-être aussi des combats à venir, lorsqu'on me remit une carte sur laquelle je lus un nom qui m'était complètement inconnu.
J'allais gronder mon domestique lorsque je vis apparaître le propriétaire de la carte. C'était un gentleman très-correct et très-poli, mais je com-
pris tout de suite que j'avais affaire à un homme marchant droit à son but, et que je serais contraint de l'écouter quand même : je me résignai.
— Monsieur, me dit-il, pardonnez-moi d'avoir forcé votre porte, mais je viens pour une affaire importante qui ne vous tiendra pas longtemps et vous n'aurez à me répondre qu'un oui ou qu'un non.
— Je vous écoute, monsieur.
— .Te suis chargé, monsieur, de vous demander si vous iriez volontiers en Amérique?
.Te m'attendais si peu à une aussi formidable (piestion que je ne pus m'empécber de rire.
— Monsieur, dis-je à mon visiteur, je vous affirme que pour beaucoup d'argent on ne me ferait pas aller à Saint-Cloud aujourd'hui.
— Tl n'est question ni de Saint-Gloud, ni d'aujourd'hui, monsieur, il s'agirait d'aller seulement à l'exposition de Philadelphie au printemps prochain.
— A Philadelphie ! et quoi faire, je vous prie?
— Monsieur, les Américains aiment fort les grands artistes, ils les reçoivent magnifiquement et les paient de même.
— Ma foi, monsieur, j'avoue que votre proposition est grave et honorahle et que dans tous les cas elle mérite réflexion.
— Ah ! monsieur, je n'ai jamais espéré vous décider sur l'heure, prenez tout votre temps. Je ne suis chargé que d'une mission bien simple : savoir si vous iriez volontiers à Philadelphie. Si vous me donnez une réponse favorable, les intéressés viendront s'entendre avec vous, sinon il ne me restera que le regret de vous avoir i^nportuné et le souvenir de l'honneur que vous avez bien voulu m'accorder en m'écoutant.
Je gardai le silence pendant un instant. Mille pensées traversaient mon cerveau. Ceux qui sont pères de famille et qui ont la conscience du devoir les comprendront sans que je les explique, les
autres ne les comprendraient pas, quand même je les expliquerais longuement.
Enfin je répondis :
— Eh bien, monsieur, je n'irais pas volontiers en Amérique, parce que, sans compter mes cinquante ans, bien des choses me retiennent ici ; mais, enfin, le cas échéant, ainsi que je l'entrevois, j'irais sans répugnance.
Mon visiteur me salua :
— Voici, me dit-il, tout ce que je voulais savoir.
En déjeunant, je parlai de la visite que je venais de recevoir, mais bien que mon récit fût fait sur le ton le plus gai du monde, il n'obtint aucun succès.
— C'est une folie I tel fut le cri général.
Je m'empressai de prouver que l'affaire n'avait rien de sérieux, j'offris même de parier que je n'entendrais plus parler de rien. Mais un nuage avait passé sur tous les fronts y compris
le mien et il persista pendant toute la saison. Qu'il faut peu de choses pour obscurcir les beaux jours rêvés, et que c'est une grande folie que de laisser sa porte ouverte.
Le lendemain même je reçus la visite de M. Bacquero qui s'était empressé de m'écrire aussitôt qu'il avait su ma réponse.
M. Bacquero est un homme d'affaires dans la bonne acception du mot, il me fit des offres telles que je ne crus pas avoir le droit même d'hésiter et je signai sur-le-champ le traité qu'il me proposait.
Ce jour-là je n'eus pas besoin de raconter ce qui s'était passé, ma famille avait deviné et je compris plus que jamais, en voyant les miens faire tant d'efforts inutiles pour cacher leurs larmes, de quelle douce et sainte affection j'étais entouré.
Tant de tristesse et de doux reproches n'étaient pas faits pour me donner un courage dont j'avais plus besoin qu'on ne pensait.
Je passais de longues nuits sans sommeil, et le matin je n'osais m'endormir, de peur de ne pas trouver tout prêt, en ouvrant lesyeux, un sourire pour rassurer les chers êtres qui venaient tristement saluer mon réveil.
Alors j'imaginais mille théories tranquillisantes — nous avions l'hiver devant nous, un hiver c'est bien long ; — qui sait ce qui peut arriver en neuf mois. — L'exposition pouvait n'avoir pas lieu ou être remise indéfiniment, — ça se voyait tous les jours. — L'Amérique avait eu une longue guerre, la guerre pouvait recommencer, c'était presque certain. J'étaisdansla position du pauvre diable de la fable à qui le roi avait ordonné d'apprendre à lire à son âne sous peine de périr par la corde. Le brave homme avait accepté en demandant dix ans pour accomplir ce miracle, et comme on le blâmait, il avait répondu :
— C'est bien le diable si dans dix ans le roi,
l'Ane ou moi, nous ne sommes pas morts.
iO OFFENBACH EN AMÉRIQUE
Mais le philosophe avait dix ans devant lui pour accomplir ce miracle et je n'avais que six mois, le temps me semblait s'écouler avec une rapidité étrange.
Un seul espoir nous soutenait, un espoir bien humain, bien prosaïque. D'après le traité, une somme considérable devait être versée dans la maison de banque de mon ami Bichofsheim, et j'avais voulu me persuader, pour convaincre les miens, que cette formalité ne serait pas remplie.
Un jour, même, je'rencontrai l'un de ces hommes qui savent tout sans que l'on sache pourquoi, et d'aussi loin qu'il m'aperçut il s'écria :
— J'ai des nouvelles de là-bas; votre argent n'arrivera pas.
Il me sembla que cet homme aimable me réveillait au milieu d'un affreux cauchemar. Au lien d'entrer au cercle, je dis au cocher de revenir à la maison, et le brave serviteur se mit à brû-
AVANT LE DÉPART li
1er le pavé, comprenant que j'apportais au foyer une bonne nouvelle.
En effet, je n'eus pas plutôt fait part de l'indiscrétion que tous les fronts se déridèrent et une gaîté folle s'empara du logis. Elle ne devait pas durer longtemps. Au terme fixé les fonds furent versés, et cette gaîté passagère ne fit qu'accentuer davantage la tristesse douloureuse de la séparation.
Le moment était venu. Moment douloureux pour un homme qui a toujours vécu en Europe que celui où il va s'engager dans une longue route vers un pays lointain 1 Aussi ce ne fut pas sans quelques hésitations morales que je me décidai à faire le voyage que l'on me demandait.
Je partis de Paris le 21 avril. Mes deux gendres, Charles Comte et Achille Tournai, mes deux beaux-frères, Robert et Gaston Mitchel, et quelques amis parmi lesquels Albert Volfï, Mendel — et mon fils — vinrent m'accompagner jusqu'au Havre. J'étais extrêmement ému en m'embarquant le lendemain. J'avais pensé
rendre la séparation moins dure en empêchant ma femme et mes filles de quitter Paris; mais à ce moment combien je les regrettais!
Le navire partit et lorsqu'en frôlant la jetée il me laissa pour la dernière fois voir mon fils de près, j'éprouvai une douleur poignante.
Tandis que le navire s'éloignait, mes regards restaient attachés sur ce petit groupe au milieu duquel se trouvait mon cher enfant. Je l'aperçus très-longtemps. Le soleil faisait reluire les boutons de son habit de collégien et désignait nettement à mes yeux l'endroit qu'eût deviné mon cœur...
Me voilà sur Je Canada, un beau navire, tout battant neuf. Il a quitté le quai à huit heures du matin et nous sommes déjà loin de la côte. Le bâtiment marche bien. — Gomme moi, il fait son premier voyage en Amérique. Habitué aux premières représentations, je ne crains pas d'assister à ses débuts.
Laissez-moi maintenant vous présenter quelques personnes de l'équipage. A tout seigneur, tout honneur. Le commandant M. Frangeul, un vrai marin, excellent homme, charmant causeur qui prend à tâche, par son esprit, de faire paraître la traversée moins longue à ses passagers.
M. Betsellère, commissaire du bord, a déjà eu le bonheur de faire naufrage. Il était sur la Gironde quand ce bâtiment heurta la Louisiane et fut coulé.
Il fut sauvé miraculeusement, aussi M. Betsellère ne s'effraie plus de rien. « Il en a vu bien d'autres. »
Un tout jeune docteur, M. Flamant, faisait également la traversée pour la première fois. Pauvre docteur! la médecine n'a pas prévalu contre le mal de mer. Gomme dès la deuxième journée il ne paraissait plus à table, je me faisais un malin plaisir de faire prendre de ses nouvelles chaque matin.
Parmi les passagers, il y avait d'abord mademoiselle Aimée qui venait de faire une saison triomphale en Russie; Boulard, que j'emmenais avec moi comme chef d'orchestre et qui emmenait avec lui sa jeune femme; M. Bacquero, un charmant Américain qui, très-décidé à me présenter à ses compatriotes, était, comme on l'a vu, arrivé par la force du dollar à me faire faire cette petite tournée artistique. Arigotli,un fort ténor, élève du Conservatoire de Paris, qui, ayant perdu sa voix avait heureusement trouvé une position comme secrétaire de M. Bacquero — jouant facilement du piano et se liant plus facilement encore. Deux jolies Philadelphiennes, quelques négociants allant pour l'exposition et quelques exposants allant négocier; puis, pour finir, quelques voyageurs sans importance.
Je ne puis pas mieux résumer la traversée qu'en transcrivant les quelques lignes que j'écrivis à ma femme en débarquant.
«Les deux premières journées se sont très-bien passées. Le temps était superbe. J'ai admirablement dormi le samedi pendant l'escale de Plymouth. Je m'étais très-bien habitué au bercement du navire, si bien habitué que, dans la nuit du dimanche, le navire ayant tout à coup stoppé, je me réveillai en sursaut. N'ayant pas une grande expérience des traversées, je craignais que cet arrêt brusque ne fût le résultat d'un accident, je sautai en bas de ma couchette, je m'habillai en deux temps, et je montai sur le pont. C'était une fausse alerte. Le navire avai déjà repris sa marche, mais mon sommeil avaii disparu et ma confiance avec. Je me recoucha tout habillé, craignant à chaque instant un acci dent, car tous les quarts d'heure le bateau s'ar rêtait; son hélice ne fonctionnait plus régulière ment.
» Gomme si ce n'était pas assez, l'orage se chargea de compliquer la situation. Pendant trois
jours et quatre nuits nous fûmes horriblement ballottés. Le roulis et le tangage étaient épouvantables. A l'intérieur du bateau tout ce qui n'était pas solidement attaché se brisait; on ne pouvait se tenir debout ni assis.
» Le lundi, je ne voulus plus rester dans ma cabine. On me fit un lit dans le salon. Le commandant et tout le personnel furent admirables de bonté pour moi et me tinrent compagnie une partie de la nuit cherchant par tous les moyens possibles à me rassurer.
— C'est superbe, me disait le commandant, le navire s'enfonce dans les vagues pour ressortir superbe au bout d'une minute. Vous devriez monter voir ça 1
— Mon cher capitaine, lui répondis-je, comme spectateur, voir une tempête de loin ça doit être épouvantablement intéressant; mais j'avoue que comme acteur jouant un rôle dans la pièce, je trouve que c'est d'une gaieté plus que modérée.
» Unirait caractéristique d'une jeune Américaine qui était à bord avec sa sœur : au plus fort de la tempête, au moment où plus d'un faisait tout bas sa prière et recommandait son âme à Dieu (je n'étais pas le dernier, je vous assure), la petite Américaine dit à sa sœur : — « Ma sœur, vous devriez bien tâcher de descendre et me chercher mon joli petit chapeau : je voudrais mourir dans tout mon éclat ! — Nous faudra-t-il aussi vous monter vos gants? reprit tranquillement la plus jeune »
» Avant d'entrer dans le port, le Canada Siccosie les deux petites îles, dites delà quarantaine, où l'onfait la police sanitaire et les visitesdedouane.
» Quand un navire a des malades à bord, on les débarque dans la première de ces îles, et quand leur convalescence commence, on les transporte dans l'autre.
» Autrefois ces deux îlesn'existaientpas. C'était à Long-Island que les steamers attendaient les
douaniers et les médecins; les douaniers étaient absolument indifférents aux habitants de cette localité, mais les médecins les ennuyaient profondément à cause des malades. Ils trouvaient désagréable cette importation incessante de pestiférés qu'on leur envoyait des quatre parties du monde. Ils finirent par déclarer que dorénavant ils ne voulaient plus que Long-Island servît d'hôpital et que, dussent-ils tirer sur les bâtiments, ils ne les laisseraient plus débarquer leurs malades chez eux.
— Mais où voulez-vous quenous les mettions? leur demanda le gouverneur de l'État de New- York.
— Mettez-les dans l'île d'en face, il y a assez longtemps que nous en avons la charge : c'est au tour de Staten-Island maintenant.
i>Le gouverneur trouva assez juste cette réclamation appuyée de coups de fusils et donna ordre de transporter la quarantaine dans la susdite île.
D Les habitants de Staten - Island ne se contentèrent pas de menacer; ils se révoltèrent et brûlèrent tout simplement les premiers bâtiments qui abordèrent avec ou sans pestiférés.
» L'autorité fut embarrassée. Mais on ne reste jamais longtemps embarrassé en Amérique . Le conseil se réunit et décida que puisque les deux îles habitées ne voulaient sous aucun prétexte recevoir les malades, on en construirait deux autres où il n'y aurait pas d'habitants. Au bout de très-peu de temps, les deux îles que nous voyons sortirent de ^ mer comme par enchantement.
)) Toute l'Amérique est dans ce tour de force.
» On nous attendait la veille, une promenade en mer avait été organisée pour venir au-devant de moi. Les bateaux pavoises ornés de lanternes vénitiennes, portant des journalistes,des curieux, une bande militaire de soixante à quatre-vingts musiciens, m'attendait à Sandy-Hoock. Mais
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comme nous n'arrivions pas, le bateau s'avançait davantage, espérant nous rencontrer ; on était joyeux à bord, on chantait, on riait, la musique jouait nos plus jolis airs; mais à mesure qu'on avançait, le mal de mer avançait aussi, les musiciens n'étaient pas les derniers à en ressentir les effets, ce qui fit, comme dans la symphonie comique d'Haydn où les musiciens disparaissent les uns après les autres, en éteignant les lumières. Les nôtres n'avaient rien à éteindre,mais au lie« de rendre des sons, les uns après ^les autres rendaient... l'âme dans la mer
)) Nous fûmes bientôt accostés par un autre bateau qui amenait les principaux reporters des journaux de New-York. Vous comprenez que j'ai fait tout au monde pour ne pas êtve bete tout à fait. Deux heures après nous sommes arrivés à New- York; nous étions déjà très-bons amis...
» Le soir, en revenant du théâtre — dès le
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premier jour j'ai visité deux théâtres, — ^jevois la foule assemblée devant mon hôtel. De la lumière électrique partout, on se serait cru en plein jour. Au-dessus du balcon de l'hôtel était écrit en grosses lettres : Welcome Offenbach. Un orchestre d'une soixantaine de musiciens me donnait une sérénade. On jouait Orphée, la Grande-Duchesse. Je n'ose pas vous dire les applaudissements, les cris de vive Offenbach! J'ai été forcé de paraître au balcon, tout comme Gambetta, et là j'ai crié un formidable Thank you sir, formule polie et qu'on n'accusera pas d'être subversive.
)) Samedi j'ai été invité à un dîner donné en mon honneur par Lotos Club, un des premiers d'ici; des hommes de lettres, des artistes, des négociants, des banquiers, beaucoup de journalistes de toutes nuances. Je vous envoie le menu du dîner...
— Je savais, ai-je répondu aux toasts,que depuis
longtemps j'étais sympathique aux Américains comme compositeur, et j'espérais que, lorsque j'aurais l'honneur de leur être plus connu, je leur serais aussi sympathique comme homme. Je porte, ai-je ajouté, un toast aux États-Unis, mais non pas aux États-Unis, tout sec. Les arts et les peuples étant frères : je porte un toast aux États... Unis à l'Europe. »
Ce speech que l'émotion seule pourrait faire pardonner a été applaudi à outrance.
» Hier lundi, j'ai été invité au club de la presse, rien que des journalistes, des hommes charmants, spirituels tous — la plupart parlant très-bien le français — beaucoup d'entre eux ont fait un séjour plus ou moins long en France.
» Beaucoup de speeches à mon adresse; j'ai répondu le mieux que j'ai pu. »