‹ Oh! Monsieur!: SaynèteChapitre 1 sur 4 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

M pCCC LXXV1I

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Une enfant de seize ans, mignonne, blonde et rose, Qui vient d'abandonner la robe du couvent, Seule, dans un salon dont la porte est bierf close,

Un peu coquette, un peu rêvant, Examine l'effet de sa métamorphose.

Rassemblant ses doigts effilés, Elle donne de l'air à ses cheveux bouclés,

Elle abaisse un bout de dentelle, Et puis elle sourit. — Elle est contente d'elle.

La porte s'ouvre tout à coup, La voilà surprise, Plus rouge qu'une cerise,

Devant trois glaces de Venise.

Ciel ! c'est sa mère. — Elle lui saute au cou. C'est un petit moyen qu'une mère pardonne.

Celle-ci, d'ailleurs, était bonne, Jeune encore, veuve et baronne.

— Berthe, d'où vous vient cet émoi ?

Ne craignez pas que je vous gronde.

— Ma mère, ayez pitié de moi, J'ai grand'peur.

— Peur? vous? Et de quoi?

— De tout.

— C'est bien vague.

— Du monde.

On nous en dit tant de mal au couvent, On le peint sous des couleurs telles, Que je n'ose en parler sans des frayeurs mortelles Et que j'y rêve souvent.

Hier j'étais petite fille ; Je suis demoiselle, à présent.

Il ne faut plus que je babille,

OH! MO NSIEUR!

Je dois prendre un air imposant.

Eh bien ! je suis timide avec mon cousin Charle, Un simple lycéen, bruyant et réjoui.

Supposez qu'un jeune homme, un étranger me parle. Je répondrai toujours : t Oui. »

— Gardez-vous en bien, ma fille.

— Alors je dirai : « Non. i

— C'est aussi dangereux.

— Gependant...

— Non et oui, qu'on croit brouillés entre eux, Sur des lèvres de femme ont.des airs de famille.

— Eh! que répondre alors?

— Un mot qui ne dit rien.

— Oh ! Monsieur ! par exemple. Oh! Monsieur! n'eitpas grave; Et, dit d'un air décent, oh! Monsieur.! iait^très^bien. /

Oh! Monsieur! à la tierce. Oh! Monsieur! à l'octave.

Avec de jolis saluts.

Que^de gens haut placés n'en ont jamais dit plus !

— Merci, maman, me voici bien tranquille.

Je répondrai toujours : i Oh! Monsieur! » avec soin.

Et la baronne opère une retraite habile,

En disant : t Ces deux mots ne peuvent mener loin. »

Quelques instants après, la porte s'ouvre encore. Un valet, qui croyait la baronne au salon, D'un air très-solennel et d'une voix sonore Annonce : Le vicomte Albert de Monsablon. Le vicomte est charmant : il a bonne tournure, De beaux favoris blonds sous des cheveux foncés. En voyant Berthe seule et ses grands yeux baissés, Il se donne un instant des airs embarrassés ; Mais le traîcre est ravi de la mésaventure.

— Mademoiselle Berthe ! à Paris ! Le hasard

Me gardait là sa meilleure. surprise.

Vous avez pour toujours quitté la robe grise ?

Vous venez apporter dans votre doux regard La joie à la maison ? Puis-je en prendre ma part ?

— Je restai, devant vous, cet automne, Muet d'étonnement sans pouvoir dire un mot, ' En retrouvant une grande personne Grave et belle...

— J'ai dû paraître sot?

— Mais faut-il que cela vous étonne?

Je vous avais laissée enfant, Toutoccupée A revêtir d'un satin triomphant Votre poupée. .

Vous ne l'habillez plus.

Que c'est loin ! La poupée aujourd'hui se fane dans un coin.

Vous aurez d'autres jeux, vous aurez d'autres fêtes. Aimerez-vous la danse?

— Oui, vous êtes A cet âge où le bal a des enivrements.

On rêve un mois de sa toilette :

Quelques volants de tulle ou de gaze discrète D'abord... Dans les cheveux une rose coquette, Des perles qu'on enroule en des replis charmants, Et puis une émeraude, une aigrette de flamme, Des colliers de rubis, — et puis des diamants...

— Quand vous serez dame.

Il faut prendre un mari pour porter des bijoux : C'est un bon procédé que la mode a pour nous. Mais vous êtes si jeune !

— Il me semble Qu'il esc tout près, le temps où nous jouions ensemble Sous les arbres du parc... Vous en souvenez- vous?

— Je vous vois toute petite fille, Vos longs cheveux bouclés trop lourds pour leur résille, Courant sous les grands bois muets, Les pieds couverts jusques à la cheville De boutons d'or et de bluets.

Et puis on jouait à la guerre.

Votre grand frère Organisait de superbes combats :

Il était général et nous étions soldats.

— Heureux temps ! jours de joie et d'ivresse ! Projets fous, serments insensés!

Comme j'ai le cœur plein de ces bonheurs passés!

8 QH! MONSIEUR!

Ils m'apparaissènt tous, mais voilés de tristesse.

— Auront-ils jamais un lendemain ?

Et n'est-ce pas pour vous un souvenir frivole, Indécis et fuyant comme la luciole Que Ton a vue, un soir, sur le bord du chemin ? •

— Mais comment pourrez-vous me comprendre.

Me voyant devant vous, mes yeux dans vos grands yeux, Enivré d'un bonheur que rien ne saurait rendre, Lorsque je vous dirai : « Je suis bien malheureux! »

— Oui, vous êtes bonne] Je lis bien la pitié dans vos yeux attendris : Et cependant^ ma douleur vous étonne.

OHÎ MONSIEUR! 9.

— Vous m'avez compris } Est-ce un rêve? Est-ce vrai? Faut-il que je vous croie? C'est dans ces moments-là que l'on voudrait mourir.

— Non ; le ciel, pour moi, vient de s'ouvrir : Tout s'éveille en mon cœur, tout chante et tout flamboie. Berthe, pardonnez-moi, je me croyais plus fort. Mais cette phrase-là déborde de mon âme :

Voulez-vous être ma femme?

— Je sais que j'ai tort.

Je n'ai pas suivi le programme :

Il faut que mes parents demandent votre main. Puis-je attendre huit jours ? Puis-je attendre à demain? Je ne vous veux que de vous-même.

— M'aimez-vous autant que je vous aime?

io ÔH! MONSIEUR!

Non, non, ce serait trop ; mais j'attends un aveu. Berthe, m'aimerez-vous un peu?

Sur ce mot, la porte s'est ouverte ; La baronne s'avance avec solennité.

— Ah ! vous trouvez, madame, un homme transporté !

Accordez-moi la main de Berthe.

— Hein! qu'est-ce là?

— Je l'aime, et mon cœur affolé. . .

— Monsieur, monsieur, pas devant elle.

— Mais elle m'aime aussi !

— Quoi!

— Ne sois pas cruelle,

Maman.

— Vous ayez donc parlé ?

— Non, maman... J'ai suivi tes leçons à la lettre. Je les suivrai toujours, je peux te le promettre. Mais c'est bien effrayant, et je n'ose y penser : Pour dire qu'on aime Deux mots suffisent... Je crois même Que Ton pourrait s'en passer.

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