‹ Oiseaux de passage: rimes fantastiques, rimes d'ébèneChapitre 27 sur 46 · LA MORT DE MARS · texte numérisé non relu

LA MORT DE MARS

Dans ces temps cruels et funèbrfs Où du globe on fait un enfer; Tandis qu'à travers les ténèbres Brille encor le glaive de fer;

Tandis que la Guerre — une reine — Une reine que l'on n'a point Détrônée, — est debout, sereine, Le casque au front, l'épée au poing ;

loo Rimes d'ébêne.

Verrons-nous toujours, ô Génie, L'Art étaler ses floraisons Sur notre terre rajeunie ?. . . .

Au milieu des exhalaisons

Du sang humain et de la poudre, Une fleur peut-elle s'ouvrir?

Au fracas brutal de la foudre.

Elle se ferme pour mourir!

Hélas! que dis-je? Elle se ferme....

Plût au ciel qu'il en fût ainsi !

Mais non! — L'Art verdoyant renferme Trop de force et de sève; — aussi

Parmi les horreurs criminelles,

— Fumier très-gras, quoique malsain — Il répand ses fleurs éternelles ;

Mais il se corrompt : — un essaim

Butine aux corolles vermeilles Où jadis il a butiné

— Prenez garde, pauvres abeilles !

Votre miel est empoisonné !

La mort de Mars. loi

Le tertre où s'étalent, Génie, Ces végétaux au suc puissant, Est fait de chair et de sanie, D'ossements pourris et de sang !

Ce tertre, c'est le Réalisme, Détritus des siècles guerriers !

L'Idéal a brisé son prisme

Et sa couronne de lauriers.

Les terres reçoivent sur elles Un engrais toujours renaissant :

Le tribut des morts naturelles N'est-il pas assez nourrissant?

Oh ! quand viendra le jour de gloire Où l'Esprit, calme et radieux, Aura remporté la victoire Sur le plus atroce des Dieux ;

Quand de l'Olympe, où trône encore Sa Fureur, Mars précipité, Broyé sous l'armure sonore, Verra tomber sa rovauté ;

I02 Rimes d*ébène.

Le monde pourra, d'âge en âge, Plein de sève et baigné d'azur, Bien qu'alors sevré de carnage, S'épanouir comme un lys pur;

Et l'Art, conforme à la Nature, Fleurira, plus éblouissant.

Sur un sol dont la nourriture Est autre chose que du sang!

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