‹ Oiseaux de passageChapitre 43 sur 44 · CRUAUTE · texte numérisé non relu

CRUAUTE

Sur un triclinium de pourpre orientale L'empereur des Romains indolemment s'étale, Absorbé tout entier dans son mortel ennui : Plus rien ne lui sourit : ni la toute-puissance ; Ni l'énorme parfum du monde qui l'encense Et se prosterne devant lui ;

Ni les splendeurs ni les fiamboîments de l'orgie ; Ni les chants délirants, ni la coupe rougie Par les vins savoureux qui ruissellent dans l'or; Ni l'enfant ignorant qu'à plaisir il déprave ;

146 Rimes d'ébène.

Ni la vierge aux yeux noirs ; ni le très-jeune esclave, Ce fruit qui n'est pas mûr encor !

Il a tout épuisé : les plaisirs et les crimes; Il a bu longuement les cris de ses victimes Sans pouvoir assouvir sa bestialité ; Il a souillé son lit d'accouplements atroces ; Mais il n'a pu noyer dans ces amours féroces Sa monstrueuse volupté.

L'empereur est plongé dans l'ennui. — Comment faire Pour découvrir un jeu qui puisse encor lui plaire? A l'inventer, — hélas ! — l'esprit est impuissant ! Hagard, et méditant une entreprise affreuse, Le tyran fait rouler dans leur caverne creuse Ses deux yeux injectés de sang !

Il se dit: « J'ai l'empire et la force infinie ; « La Pudeur, la Pitié ne parlent plus en moi ; « Mais je sens sous mon front palpiter mon génie

« Eh bien ! je veux en faire un formidable emploi,

« Et repaître mes yeux d'une telle agonie,

« Que tes dents, ô Minos, en claqueront d'émoi !

Cruauté. 147

« On prétend que tu sais, juge du noir Tartare,

« Lorsqu'un grand criminel chez les ombres descend,

« L'affliger d'un tourment épouvantable et rare ;

« Moi je m'exercerai sur un être innocent ! « Tu me diras alors si les dieux du Ténare « Torturent aussi bien que César tout-puissant !

« Je veux qu'un jour entier ma victime rebelle

« Se torde, le corps nu, brûlée à petit feu ;

« Que ce soit une femme, et qu'elle soit fort belle.

« Oh ! supplice très-doux à voir, digne d'un dieu !

« De douleur jaillira le lait de sa mamelle;

« Dans mes chants se perdra son lamentable adieu !

« Puis son petit enfant la verra toute nue,

« Par la flamme léchée abominablement,

« Tandis qu'un long frisson sur sa gorge charnue

« Courra ; ses cris poindront de moment en moment. « Et l'horreur se peindra sur ta face ingénue, « Jeune fils, à l'aspect du maternel tourment !

148 Rimes d'ébène.

« Moi, je rirai beaucoup ; ma chair voluptueuse

« Tressaillera de joie à cet aspect ; mon cœur

(c Frémira, comme au vent du nord frémit l'yeuse !

(( Alors on comprendra ma force et ma grandeur, « Et le peuple, flattant ma cruauté joyeuse, (c S'écrira : « Vive Roma et vive l'Empereur ! »

ni

Ainsi rêve, absorbé dans sa fureur auguste, L'imperator romain, très-puissant et très-juste.

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