CRUAUTE
Sur un triclinium de pourpre orientale L'empereur des Romains indolemment s'étale, Absorbé tout entier dans son mortel ennui : Plus rien ne lui sourit : ni la toute-puissance ; Ni l'énorme parfum du monde qui l'encense Et se prosterne devant lui ;
Ni les splendeurs ni les fiamboîments de l'orgie ; Ni les chants délirants, ni la coupe rougie Par les vins savoureux qui ruissellent dans l'or; Ni l'enfant ignorant qu'à plaisir il déprave ;
146 Rimes d'ébène.
Ni la vierge aux yeux noirs ; ni le très-jeune esclave, Ce fruit qui n'est pas mûr encor !
Il a tout épuisé : les plaisirs et les crimes; Il a bu longuement les cris de ses victimes Sans pouvoir assouvir sa bestialité ; Il a souillé son lit d'accouplements atroces ; Mais il n'a pu noyer dans ces amours féroces Sa monstrueuse volupté.
L'empereur est plongé dans l'ennui. — Comment faire Pour découvrir un jeu qui puisse encor lui plaire? A l'inventer, — hélas ! — l'esprit est impuissant ! Hagard, et méditant une entreprise affreuse, Le tyran fait rouler dans leur caverne creuse Ses deux yeux injectés de sang !
Il se dit: « J'ai l'empire et la force infinie ; « La Pudeur, la Pitié ne parlent plus en moi ; « Mais je sens sous mon front palpiter mon génie
« Eh bien ! je veux en faire un formidable emploi,
« Et repaître mes yeux d'une telle agonie,
« Que tes dents, ô Minos, en claqueront d'émoi !
Cruauté. 147
« On prétend que tu sais, juge du noir Tartare,
« Lorsqu'un grand criminel chez les ombres descend,
« L'affliger d'un tourment épouvantable et rare ;
« Moi je m'exercerai sur un être innocent ! « Tu me diras alors si les dieux du Ténare « Torturent aussi bien que César tout-puissant !
« Je veux qu'un jour entier ma victime rebelle
« Se torde, le corps nu, brûlée à petit feu ;
« Que ce soit une femme, et qu'elle soit fort belle.
« Oh ! supplice très-doux à voir, digne d'un dieu !
« De douleur jaillira le lait de sa mamelle;
« Dans mes chants se perdra son lamentable adieu !
« Puis son petit enfant la verra toute nue,
« Par la flamme léchée abominablement,
« Tandis qu'un long frisson sur sa gorge charnue
« Courra ; ses cris poindront de moment en moment. « Et l'horreur se peindra sur ta face ingénue, « Jeune fils, à l'aspect du maternel tourment !
148 Rimes d'ébène.
« Moi, je rirai beaucoup ; ma chair voluptueuse
« Tressaillera de joie à cet aspect ; mon cœur
(c Frémira, comme au vent du nord frémit l'yeuse !
(( Alors on comprendra ma force et ma grandeur, « Et le peuple, flattant ma cruauté joyeuse, (c S'écrira : « Vive Roma et vive l'Empereur ! »
ni
Ainsi rêve, absorbé dans sa fureur auguste, L'imperator romain, très-puissant et très-juste.