V. HUGO
Botanistes fameux qui savez ergoter, Sentez-vous battre un cœur, sentez-vous palpiter Une âme au sein de chaque feuille ?
Non ! non ! lorsque je dis : « L'arbuste qui fleurit Sent, vit, pense peut-être.... « alors le savant rit, Mais le poète se recueille !
Oh ! si, dans la campagne où vous vous égarez, Foulant l'herbe, brisant les boutons azurés,
Coupant les plus fraîches corolles, Un jour une fleur bleue, au souffle du zéphyr Ouvrait soudainement des lèvres de saphir,
Et laissait tomber ces paroles :
« Bourreaux inconscients, vous qui nous arrachez, « Qui déchirez nos flancs, ô vous qui nous tranchez,
(( Petites fleurs à peine écloses, « Si nous pouvions crier bien fort, si nos sanglots <( Parvenaient jusqu'à vous : — plainte des mélilots,
« Plainte des bluets et des roses, —
« Epouvantés, hagards devant votre forfait,
« Vous vous diriez: Malheur! ô malheur 1 qu'ai-je fait!
« J'ai torturé des fleurs vivantes !
« J'ai fait souff'rir, — hélas! que de fois! que de fois ! — « Les êtres inconnus dont résonne la voix
« Au sommet des tiges tremblantes !
Le Discours du Bluet. 23
« Si notre sève encor se transformait en sang, « Inondant de rubis notre corps pâlissant,
« Et si, lamentables victimes, « Nous tordions notre feuille ; — oh ! vous tous qui riez « En dépouillant l'azur de nos fronts, vous diriez :
c( Hélas ! que j'ai commis de crimes ! »
« Mais non ! non ! végétaux, nous sommes ainsi faits : « Nous devons incliner, pliant sous vos méfaits,
« Silencieusement nos têtes !
« Nous devons, satis mot dire, exhaler nos'parfums ; « Nous devons embaumer de nos soufîîes défunts,
« Cruels, la splendeur de vos fêtes ! «
.... Que répondriez-vous à cela ? Vous allez Ravageant la campagne et les jardins peuplés
De ces petites créatures Qui ne peuvent, — hélas ! — vous conter leurs douleurs : Vous qui n'entendez pas le langage des fleurs,
Vous ne saurez pas leurs tortures !