Olivier Maugant
Quand Olivier Maugant pensait à ses premières années, il croyait voir quelque chose de gris comme un brouillard d'automne. On Favait mis tout petit au collège, il lui semblait qu'il y était né. Son père et sa mère étant toujours absents de Paris, il avait connu plus que personne les mélancolies de Finternat. La ressource de ses dimanches, comme de ses vacances, était son grand-père maternel, qui, après avoir amassé quelque fortune dans le métier de fabricant de bâches et de prélarts, s' étant retiré de bonne heure des affaires, vivait à Brunoy en philosophe qui cultive son jardin et y renferme ses affections. Ce philosophe était un grand indifférent. Lorsqu'il voyait son petit-fils, il lui pinçait la joue et disait :
« A présent, garçon, va-t'en courir. Ne fais pas de bruit, et ne touche à rien. »
Olivier ne faisait pas de bruit et ne touchait point aux espaliers. Il s'en allait canoter sur l'Yères. Quand il était las de ramer, il s'asseyait sous un arbre et
arrachait des brins d'herbe en pensant à beaucoup de choses qui n'étaient pas gaies.
Il entrait à peine dans sa dixième année lorsqu'il perdit son père. Il s'en consola bientôt, il ne le voyait jamais. Sa mère, qu'il voyait plus souvent, se remaria quinze mois plus tard, et ce fut le premier grand chagrin de sa vie. Elle s'était appelée jusqu'alors Mme Maugant, elle allait s'appeler Mme Maresquel. Il lui parut qu'elle n'était plus à lui, que c'était un vol qu'elle lui faisait. Parisienne de naissance, mais ne venant guère à Paris que pour y voir son fils et pour se faire habiller, cette mère était une femme à talents et à prétentions. Elle dessinait, elle modelait, elle avait une voix fort agréable, passait pour une musicienne accomplie. Elle chantait chez elle et quelquefois dans le monde, et toujours avec succès. ElJe joignait à sa musique beaucoup d'élégance, prenait un soin extrême de sa personne. Il faut croire qu'en se parant elle ne cherchait qu'à se faire plaisir à ellemême, car elle avait l'humeur froide, sévère, et pas l'ombre de coquetterie; elle n'était pas fâchée qu'on l'admirât, elle se souciait peu d'être aimée. Quand elle faisait son apparition dans le parloir du collège Stanislas, Olivier maudissait les recherches de sa toilette, ses rubans, ses dentelles, qui semblaient dire : N'approchez pas. Il n'aurait pu l'embrasser sans tout déranger : on y pense à deux fois avant de détruire un chef-d'œuvre. Il ne se souvenait pas qu'elle l'eût jamais pris sur ses genoux. D'habitude, elle se tenait debout pour lui parler, et ses paroles tombaient de très haut. On prétend qu'au rebours de ce qui se passe en Angleterre, les Françaises s'occupent plus de leurs enfants que de leur mari, qu'elles sont plus mères
que femmes. Mme Maugant s'occupait surtout d'ellemême; elle comparait ce qu'elle était à ce qu'elle aurait pu devenir, et ces comparaisons la rendaient sérieuse et chagrine. Gela n'empêchait pas Olivier de l'aimer autant qu'il l'admirait, mais il l'aimait d'un peu loin.
Cependant, à l'occasion de son second mariage, elle daigna causer avec lui. Elle lui expliqua à termes couverts que, jusqu'alors, elle avait été médiocrement heureuse, que ses parents l'avaient sacrifiée; que, moins bien partagée que sa sœur cadette, on lui avait fait épouser un capitaine d'artillerie sans fortune et sans avenir, qu'il l'avait tristement promenée de garnison en garnison, qu'elle avait reconnu en lui, dès les premiers jours, un caractère mou, dépourvu de souplesse comme d'énergie, qu'elle avait tout fait pour ♦le secouer, pour le pousser, qu'il avait laissé échapper les occasions ; qu'après être devenu par elle chef d'escadron, il s'était trouvé au bout de son rouleau, et, qu'eût-il vécu vingt ans encore, il serait toujours mort chef d'escadron.
Elle disait cela avec un frémissement de colère. Puis elle sourit à demi et ajouta :
« Toutefois je ne regrette rien, puisque tu es né. »
Elle changea de ton pour célébrer ^ la gloire de l'homme qu'elle allait épouser, et dont elle était fière comme si elle l'eût inventé. Il avait tout ce que l'autre n'avait pas eu : le caractère, la volonté, les grandes ambitions, presque du génie. Il était directeur de la grande usine de Fornay, dans le département du Nord. Il avait sous ses ordres des centaines d'employés, des milliers d'ouvriers, et gouvernait tout ce monde à la baguette. Avec cela, homme de goût, passionné de
théâtre, de musique, il venait de temps à autre se délasser de ses fatigues dans l'entresol d'un bel hôtel qu'il avait acheté rue de Berri. Elle se promettait d'y venir souvent elle-même, on se verrait beaucoup plus que par le passé. Tout s'arrangeait à souhait pour Olivier, qui trouverait dans son futur beaupère un puissant appui, un homme de bon conseil et de bon secours. Il était si riche! il avait les bras si longs !
Olivier n'écoutait plus ; il y avait des chiffres dans ce qu'elle disait, et les chiffres l'intéressaient peu. Il avait ses préjugés; il pensait que la veuve d'un chef d'escadron qui épouse le directeur d'une usine déroge, son second mari eût-il cent millions. Il pensait aussi qu'elle avait été bien dure en lui parlant de son père, et il en revenait toujours à se dire qu'elle s'appellerait Mme Maresquel, qu'elle était perdue pour . lui, que c'était une injustice qu'elle lui faisait. 11 n'osa pas répondre, mais il osa pleurer. La bonde partit; ses deux poings sur ses yeux, il éclata en sanglots. Elle le laissa pleurer jusqu'à ce que, lui prenant les deux mains, elle les allongea de force dans les siennes, les examina et poussa un cri d'horreur.
« Des ongles en deuil! dit-elle. Olivier, est-ce permis? »
Jusqu'au jour fixé pour la cérémonie, elle demeura chez son père, à Brunoy. Olivier y passa auprès d'elle les vacances de Pâques. Il ne la voyait pas aussi souvent qu'il aurait voulu; elle était sans cesse à Paris, en conférence avec sa couturière, à qui elle donnait de longues explications qui n'étaient pas toujours comprises. Un dimanche matin, en revenant de la messe, elle se mit au piano. Debout, près de son haut
tabouret, l'enfant regardait ses doigts courir sur le clavier. Elle s'interrompit brusquement ; la porte s'était ouverte, et un homme de forte taille, d'une épaisse encolure, carré d'épaules, venait d'entrer. Il avait une abondante chevelure fauve, le nez très busqué, une grande bouche aux lèvres très charnues et très rouges, l'œil gris-bleu d'une limpidité extraordinaire, dont le regard indiscret fouillait les visages et les gens et leur disait : Voilà ce que tu es ! Sa parole était nette, saccadée, sa voix sonore, éclatante; on reconnaissait un homme accoutumé à donner des ordres et à vivre au milieu de choses qui faisaient du bruit. Ce qui sauvait la dureté presque répulsive de ses traits, c'était la belle humeur, l'allégresse d'une volonté sûre d'ellemême et du succès, la joie d'être soi et de n'être pas un autre. Qu'elle plût ou qu'elle déplût, cette figure était celle d'un victorieux, d'un conquérant et d'un beau mâle. Quand il riait, c'était à gorge déployée; le plus souvent, sa gaîté ne se trahissait que par l'ironie de son sourire, qui glissait rapidement sur ses lèvres, et, à peine ébauché, se perdait dans sa barbe rousse.
Il s'avança vers Mme Maugant d'un air vainqueur, lui baisa la main avec beaucoup de grâce. Elle se tourna vers Olivier, lui fit signe d'approcher.
« Ah! fit M. Maresquel, voilà le marmot. Il n'est, ma foi! pas mal. » Il ajouta presque aussitôt : « C'est dommage qu'il boite. »
M. Maresquel ne mentait pas, le marmot boitait un peu, pas très bas, mais enfin il boitait. Ce n'était pas sa faute, il était né avec une jambe un peu plus courte que l'autre. Sa mère lui avait reproché plus d'une fois cet accident. On avait compté, pour y mettre ordre,
sur de savants appareils, qui avaient fait le supplice de son enfance, après quoi on le laissa boiter. Il y a tant de choses boiteuses dans ce monde! M. Maresquel, qui n'avait jamais cloché ni du pied droit ni du gauche, méprisait les infirmes comme des êtres d'une espèce inférieure, mal armés pour le combat de la vie. « C'est dommage qu'il boite ! » Ce mot fut dur à Olivier : le grand homme ne lui plut pas, et le second mariage de sa mère lui parut non seulement triste, mais odieux.
Ce mariage, qui eut lieu à quelques jours de là, fut célébré sans grande pompe. En sortant de l'église, on déjeuna, puis l'on partit bien vite pour Fornay. La mariée avait l'air préoccupé et un nuage sur les deux sourcils. Évidemment sa couturière n'avait pas bien compris ses explications ; ce fut peut-être pour cela qu'elle monta en voiture sans avoir embrassé son fils. M. Maresquel répara son oubli en disant à Olivier : *
« Je te prends ta mère, clampin. Que veux-tu? Chacun pour soi. »
Et là-dessus il pinça l'oreille de l'enfant et emporta la mère dans sa caverne. Quand Olivier lut, dans le cinquième chant des Métamorphoses d'Ovide, le tragique enlèvement de Proserpine, il lui sembla qu'il avait vu cette scène, qu'il connaissait Pluton. Il lui prêtait des yeux gris-bleu et une barbe rougeâtre où ses sourires disparaissaient.
Par le conseil de son beau-père, il fut retiré de Stanislas et envoyé à Vanves, puis à Louis-le-Grand, où il fit sa seconde et sa rhétorique. Pendant tout ce temps, sa mère ne le négligea point: elle lui faisait de fréquentes visites. Mais il la trouvait changée à son égard. Jadis elle était froide, maintenant elle était dis-
traite. Après lui avoir adressé deux ou trois questions banales pour l'acquit de sa conscience, elle n'avait plus rien à lui dire, et il se disait quelquefois : « Elle ne m'aime pas, je ne veux plus l'aimei*. » Mais c'était plus fort que lui, il ressentait pour elle cette inquiétude de tendresse dont souffre un amant rebuté qui s'obstine dans son espérance. Il était convaincu que, si jamais il parvenait à la garder auprès de lui pendant un mois, elle ne serait plus ni distraite ni froide, qu'il réussirait à la dégeler, qu'elle lui rendrait son cœur. Malgré l'antipathie que lui inspirait M. Maresquel, il rêvait d'aller passer une fois ses vacances à Fornay; au premier mot qu'il en toucha à sa mère, elle lui fit entendre qu'il y avait quelqu'un qui s'en souciait peu. Quand elle n'était pas à Paris, elle lui écrivait chaque semaine un billet bien sec, et, toujours pour l'acquit de sa conscience, elle lui faisait de longues morales qui remplissaient toute la lettre. Elle lui reprochait surtout son excessive timidité, qui nuisait à ses succès. Il était né timide comme il était né boiteux. Il y avait des jours où les visages les plus connus lui semblaient, nouveaux. Le silence d'un professeur, qui, les yeux braqués sur lui, attendait sa réponse, l'effrayait comme un précipice béant prêt à l'engloutir; le vertige le prenait, les mots lui restaient au gosier. Sa boiterie était peut-être pour quelque chose dans cette timidité maladive et désolante. Il n'était pas fait comme tout le monde et il craignait d'être ridicule.
Cependant ses maîtres étaient contents de lui, on ne pouvait lui demander plus d'efforts qu'il n'en faisait. A force d'application, il se maintenait dans la première moitié de la classe, et il eut deux ou trois
accessits. C'était un brave garçon, d'une intelligence ordinaire, sans goûts vifs et sans dispositions marquées pour quoi que ce fût. Mais il rachetait les indifférences et les lenteurs de son esprit par la probité, la loyauté de son travail, toujours égal, et il avait une mémoire rétive, mais tenace. Il avait surtout celle du cœur. Gomme certains animaux, il restait sur sa première impression, changeait rarement d'idée sur les choses et les gens, et le mal comme le bien qu'on lui faisait laissait en lui une trace ineffaçable. Ce timide avait l'âme chaude et une forte dose de cette candeur romanesque qui se persuade facilement que tout finit par s'arranger, que le désir a une vertu magique capable d'influer sur les destinées. Quand il avait fini ses devoirs, se recueillant en lui-même, il suppléait aux événements favorables qui manquaient dans sa vie par d'autres événements qui ne se passaient que dans sa tète. Il se représentait qu'il y a des garçons médiocres qui, en fin de compte, se trouvent avoir de grands talents, des garçons boiteux qui, passé un certain âge, ne boitent plus; il se représentait aussi que certaines mères oublieuses, touchées d'un miraculeux repentir, se jettent tout à coup sur leur enfant comme une bête sur ses petits et l'étouffent en l'embrassant. Ces imaginations, pendant quelques minutes au moins, le rendaient heureux.
Tel qu'il était, sa parfaite droiture inspirait l'estime et la confiance. Ses camarades le recherchaient, lui voulaient beaucoup de bien. On le savait bon, généreux, plein d'égards pour son prochain, plein de ménagements délicats pour les amours-propres susceptibles, au demeurant toujours prêt à partager ce qu'il avait. Sa bonté dégénérait quelquefois en faiblesse ; il
se défendait mal et contre les indiscrétions des quémandeurs et contre de fâcheuses influences, auxquelles il sacrifiait ses scrupules. Cet écolier rangé faisait, de loin en loin, quelque frasque, bien malgré lui, pai* une sorte d'entraînement factice, pour se rendre agréable à quelqu'un.
Ce quelqu'un à qui Olivier ne savait rien refuser était un Limousin, nommé Aristide Laventie. Fils unique d'un agent d'affaires, qui en faisait de bonnes, ses parents, fixés dans leur province, n'avaient jamais paru au lycée, et Aristide abusait de cette circonstance pour se poser en personnage légendaire. Quand ses camarades le pressaient, il leur confessait dans le trou de l'oreille qu'il était le bâtard d'un prince russe. Quelques-uns l'en croyaient à moitié, d'autres tout à fait. Paresseux avec délices et avec conviction, causeur intarissable, dépensant sa vie en propos et en bruit, tout en lui était léger, le cerveau, la parole, le cœur et l'espérance. Mais ce cancre de génie avait l'esprit si éveillé, le travail si facile, qu'au vif déplaisir des piocheurs il leur damait souvent le pion et attrapait des prix au bout de l'an. Sa joie était d'avoir autour de lui un cercle d'auditeurs crédules, pendus à ses lèvres et lui témoignant leur émerveillement par la profondeur de leur silence. Il ne concevait pas le bonheur sans une galerie. On l'écoutait volontiers. Le monde, la politique, les coulisses de la Bourse et des théâtres, le sport, l'homme, la femme et le cheval, il avait tout deviné, ou bien le soi-disant prince russe lui avait tout dit, à moins qu'avant de naître il eût vécu une première fois dans quelque planète où l'on sait tout sans rien apprendre. A son omniscience il joignait d'aimables qualités ; il était de bon commerce,
serviable quand il ne lui en coûtait rien, et très sensé quand il n'était pas fou. Dès les premiers jours de leur connaissance, Olivier avait conçu pour les beaux dons et pour l'imperturbable assurance d'Aristide un enthousiasme mêlé d'un peu de jalousie. Cette tortue admirait passionnément ce lièvre, et ce lièvre était indulgent pour cette tortue, dont il exploitait quelquefois la candeur. Il daignait travailler à son instruction, l'encourager, la conseiller. Un jour qu'interrogé par son professeur de grec, Olivier avait perdu la tête et, suant à grosses gouttes, était resté court, Aristide lui dit :
« Mon vieux, te sens-tu intimidé devant un bocal de poissons rouges? Qui t'empêche de te représenter qu'un professeur de grec est un poisson rouge ? »
Olivier commençait sa rhétorique quand M. Maresquel vint passer quelques jours avec sa femme dans son bel entresol de la rue de Berri. Le premier dimanche après leur arrivée, ils donnèrent un grand dîner. A la dernière heure, deux invités se firent excuser: pour boucher le trou, Mme Maresquel s'avisa d'envoyer quérir Olivier, dont l'émotion fut extrême. C'était son premier dîner en ville. Heureusement on lui avait permis d'amener un camarade. Son choix fut bientôt fait; il amena Laventie, qui avait du courage pour deux et pouvait lui servir de chaperon.
Jamais la timidité du pauvre garçon n'avait été mise à une si rude épreuve. L'éclat des lumières, la beauté et le luisant du linge, les cristaux, l'argenterie, les domestiques en livrée lui causaient un douloureux éblouissement. Tout cela était trop beau pour lui, il ne se sentait pas à sa place, il aurait voulu rentrer sous terre, disparaître dans un trou de souris. Ce qui
OLIVIER MAU6ANT il
Teffarouchait plus que tout le reste, c'étaient dix ou douze femmes en grande toilette, fort décolletées, avec des fleurs dans les cheveux. Il lui semblait que ces étonnantes créatures étaient d'une autre espèce que lui, qu'avant de se risquer à leur parler, il fallait apprendre toute une grammaire, tout un dictionnaire dont il ignorait le premier mot. Il était placé à côté d'une jolie blonde qui tenta de l'apprivoiser. Elle l'interrogeait, il releva la tête pour lui répondre, et ses yeux s'arrêtèrent sur deux épaules tout à fait nues, qui lui parurent très blanches, mais encore plus effrayantes que blanches. Il les regardait malgré lui, et il se demandait s'il était permis de les regarder, si cela se faisait, et, dans son trouble, il ne savait pas ce qu'il disait, ni même s'il disait quelque chose. Elle se lassa de le questionner, ne s'occupa plus de ce benêt. Ce qui fut pis, c'est qu'en passant au salon il mit sottement le pied sur la traîne de sa robe. Elle se retourna vivement, et ses yeux disaient : « Imbécile I » De ce moment, il ne songea plus qu'à se cacher. Sa mère chanta; il aimait à l'entendre, il ne l'écouta pas. 11 pensait que le monde est un redoutable mystère, et il méditait sur son néant.
Malheur aux timides ! heureux les Laventie ! Tandis qu'Olivier était au supplice, Aristide semblait content de lui et des autres. Dès le commencement du dîner, il s'était mis à l'aise. Il avait bu et mangé; il adorait les truffes, il n'en avait jamais vu de si grosses. Tout en mangeant, il avait osé interpeller au travers de la table la jolie blonde. Ce coup d'audace avait fait frissonner Olivier, qui crut que le plafond allait tomber. Le plafond ne tomba pas. L'entretien s'était engagé et roulait sur ui\e histoire d'actrice qui faisait du bruit
dans Paris. Laventie en connaissait le fin raot, il expliqua comment les choses avaient dû se passer. La femme aux blanches épaules Técoutait avec plaisir; sa figure exprimait un agréable étonnement. Une heure plus tard, au salon, elle lui fit un signe de tête; il vint s'asseoir auprès d'elle et, avec des attitudes penchées, il lui défila tout un chapelet. Que pouvait-il bien lui dire? Le fait est qu'il l'amusait; elle agitait son éventail et riait. Olivier n'en revenait pas. Laventie connaissait déjà le secret d'amuser les femmes, et même des femmes décolletées I Décidément, c'était un grand homme, grand comme le monde. Olivier s'en doutait depuis longtemps, désormais sa conviction était faite.
Toute médaille a son revers. Gomme il contemplait le grand homme avec stupeur, il entendit que quelqu'un derrière lui disait à M. Maresquel :
« Qui sont ces deux collégiens? »
L'amphitryon répondit de son ton pince-sans-rire :
c( L'un est un fruit vert qui ne mûrira jamais; l'autre est déjà presque blet.
— Oui, avant peu, ce sera une jolie petite catin de salon.
— Ou de réunions publiques, » repartit M. Maresquel, qui n'aimait pas les tribuns.
Si vert que fût le fruit, Olivier fit la réflexion que le monde est encore plus redoutable qu'il ne l'avait pensé, que le monde est à la fois un grand tentateur et un austère moraliste, qu'il veut qu'on se donne à lui et qu'il méprise ceux qui se donnent, qu'il leur prend leur vertu et leur reproche de l'avoir perdue. Olivier sentait tout cela confusément ; les timides ont beaucoup de petites perceptions. ^
A dix heures, on renvoya les deux collégiens. Au bas de l'escalier, l'un poussa un soupir d'aise et de délivrance, l'autre un soupir de regret. L'un s'écria, en lançant sa casquette en l'air :
« Dieul que je suis content que ce soit fini ! »
L'autre entra dans un bureau de tabac, acheta un londrès et, après l'avoir allumé :
« L'heureux homme que je serais, dit-il, si on me donnait cette petite blonde !
— Qu'en ferais-tu? » lui demanda ingénument Olivier.
Laventie ne daigna pas relever cet inepte propos, il regarda son copain d'un air d'accablante pitié. Olivier n'avait pas de chance ; pour la seconde fois dans la soirée, une paire d'yeux lui disait : « Imbécile ! » Durant vingt minutes, Aristide ne desserra pas les dents. Sa tête travaillait et, tout en regrettant la coupe délicieuse où il venait de tremper ses lèvres, il creusait un problème. Quand ils passèrent l'eau, frappant de sa badine le parapet du pont, il s'écria :
« Dès que j'en aurai fini avec mon bachot, je tâcherai de devenir directeur de quelque chose. Je me contenterais de douze mille francs d'appointements , pourvu que j'eusse une voiture et mon entrée dans tous les théâtres. Gela doit se trouver. »
Olivier ne pouvait pas lui dire où cela se trouvait ; mais, après l'exploit qu'il venait d'accomplir, le moyen de douter qu'il trouvât I En arrivant devant la porte du lycée :
« Triste caserne ! murmura Laventie. Gela manque de femmes. »
Quelques jours plus tard, comme Mme Maresquel se trouvait en visite chez son père, l'indifférent vieillard tomba foudroyé par une attaque d'apoplexie. M. Maresquel était retourné à Fornay ; il en revint en hâte pour assister à l'enterrement et pour veiller sur les intérêts de sa femme. Elle était fort affligée, pleurait beaucoup ; il finit par lui en témoigner quelque humeur. Il ne pouvait souffrir les visages tristes, les voix dolentes. Sans doute, il faisait sa part au sentiment et aux convenances ; il avait fait le compte des larmes qu'une bonne fille doit à un bon père. La somme y était, sa femme était quitte, et il n'admettait pas qu'on payât deux fois.
Ce fut à cette occasion qu'Olivier lia connaissance avec Mélie, sa demi-sœur, alors âgée de quatre ans, qu'il n'avait pas eu l'heur de rencontrer rue de Berri. Pendant les conférences d'affaires, on le chargeait de la garder et de l'amuser. Gomme entrée en matière, elle lui dit :
« Pourquoi que tu boites? C'est bête. »
Les explications qu'il lui donna lui parurent insuffi-
santés, elle persista à croire qu'il était bête. Traitée avec les égards, les attentions qu'on prodigue aux princesses du sang, elle imposait à ce collégien tous ses caprices, elle en eût fait volontiers son souffredouleur.
Le dimanche après l'enterrement, M. Maresquel voulut montrer à sa fille le Jardin d'acclimatation, et il emmena Olivier. Chemin faisant, il lui tâta le pouls, lui demanda son opinion sur les Grecs et les Romains. Ses curiosités ne respiraient pas la bienveillance , ses questions ressemblaient à des épigrammes. A peine arrivés au Jardin, Mélie se pendit au bras de son demi-frère, qui dut lui servir de cicérone. De la singerie à la poulerie, du parc aux rennes jusqu'au chenil et à l'aquarium, il fallut tout lui expliquer. Olivier était recru de fatigue, d'autant que, ce jour-là, il était plus bête que d'habitude, c'est-à-dire qu'il boitait assez bas et que son pied gauche lui faisait mal. Quelque quadrupède qui se présentât, Mélie disait :
« Qu'est-ce que c'est que ça? »
Et Olivier lui expliquait qu'un mouflon est un mouflon. Ce n'était pas bien difficile, mais il fallait toujours recommencer. En traversant la serre des oiseaux, elle s'arrêta devant un colibri :
« Qu'est-ce que c'est que ça ?
— C'est un colibri.
— Qu'est-ce que tu dis? Je ne comprends pas.
— Un colibri ou, si tu aimes mieux, un oiseaumouche.
— Pourquoi est-ce qu'on l'appelle oiseau-mouche ?
— Parce qu'il est petit et léger comme une mouche et qu'il vole toujours.
— Pourquoi est-ce qu'il vole toujours?
— C'est qu'il a des pattes impropres à la marche? » M. Maresquel intervint dans la conversation et dit
entre ses dents :
« Je connais des garçons qui sont impropres à la marche et qui pourtant ne sont pas des colibris. »
Gomme ils sortaient de l'aquarium, Mélie manqua une marche et se laissa tomber. Elle ne se fit pas de mal, mais elle pleura, trépigna de colère. Agenouillé devant elle, Olivier, qui s'était hâté de la relever,, essuyait avec son mouchoir une jupe et des mains crottées. Pour la consoler tout à fait, il s'avisa de l'embrasser et crut bien faire. Cette privante déplut à M. Maresquel. Il trouva un peu fort que le fils d'un ex-chef d'escadron sans fortune et sans talents se permît d'embrasser sa princesse. Il dit avec un sourd grondement :
« Mélie, on ne se laisse pas embrasser par tout le monde. »
Elle tenait une gaule à la main, elle en cingla la figure d'Obvier.
Elle allait redoubler; son père lui retint le bras en disant :
« Je ne t'avais pas dit de frapper si fort. »
De ce jour, l'antipathie qu'Olivier se sentait pour cet homme se compliqua d'une secrète terreur. Il dit le soir à Laventie :
« M. Maresquel est un méchant monsieur.
— C'est toujours un grave inconvénient que d'avoir un parâtre, répondit l'omniscient Laventie. Le tien pourrait bien te chiper ton héritage- Veille au grain, mon petit vieux. »
Olivier aurait été fort empêché de veiller au grain ;
heureusement il n'en était pas besoin, M. Maresquel n'était pas un voleur. Il savait le nombre de larmes qu'une fille bien née doit à la mémoire de son père, et il savait aussi qu'il y a mille moyens de témoigner son mauvais vouloir à un orphelin sans le dépouiller. Quiconque lui demandait son dû était sûr d'être écouté. Il n'était pas tendre, mais il était correct.
Dans les premiers jours du printemps suivant, Olivier eut une bonne fortune à laquelle il ne s'attendait pas. Il lui fut donné de passer toute une journée seul à seule avec sa mère. Elle lui parut fatiguée et souffrante; elle était éprouvée par le commencement d'une nouvelle grossesse. Il fut frappé davantage d'un autre changement, qui le toucha au vif du cœur : elle le regardait avec des yeux de mère et lui disait des choses presque tendres. Peut-être s'accusait -elle d'avoir trop sacrifié à l'ingrate Mélie l'enfant de son premier lit. Elle n'avait pas trouvé dans son second mariage tout le bonheur qu'elle espérait, et les déconvenues réveillent quelquefois la conscience. Elle questionna longuement Olivier, s'informa de sa vie, de ses pensées, de ses goûts, de ses rêves d'avenir. Il eut le courage de lui faire ses petites confessions. Il lui avoua que, s'il n'était pas né boiteux, il se serait senti, comme son père, de la vocation pour le métier de soldat, que tout le reste le laissait indifférent, qu'elle n'avait qu'à parler, qu'il était prêt à faire ce qu'elle voudrait. Elle le gronda, mais doucement; elle lui représenta qu'un homme qui ne sait pas ce qu'il veut faire n'est pas un homme. On passa en revue tou$ les états. Il se trouva que le plus agréable, à son avis, était celui d'un bon curé de campagne qui possède un jardin et un rucher. Elle lui demanda s'il avait
la foi; il répondit oui; à ce compte, il ne lui manquait plus que les abeilles. Elle lui serra le bouton et découvrit que ce qui lui plaisait tant dans la vie des curés de village, c*est qu'ils ne sont pas tenus d'aller dans le monde et qu'ils sont tenus de ne pas se marier. Il s'était fait du bonheur une idée toute négative : les heureux, selon lui, étaient les gens qui vivent cachés et peuvent se dispenser, par une grâce du ciel, d'aller dans des salons où il faut causer avec des femmes parées et décolletées.
Elle se moqua de ses idées baroques et de ses peurs. Elle l'assura qu'il en reviendrait, qu'il se plairait un jour dans le monde, qu'il y aurait des succès, qu'il n'avait pas à craindre d'être ridicule, qu'on s'apercevait très peu de son infirmité, que souvent on ne s'en apercevait pas du tout, qu'il avait de beaux yeux gris très doux, très agréables à regarder et beaucoup de grâce dans le sourire, et cela était vrai. Que n'avaitelle parlé plus tôt?
« Il faut absolument, lui dit-elle, que tu te guérisses de ton absurde timidité. Je ne veux pas que tu restes dans ta coquille, et voici ce que j'ai imaginé. Rappelle-toi que tu as un oncle, qui s'appelle M. Valtreux, une tante, qui est ma sœur, et deux cousines, que tu ne connais guère : il y a dix ans que tu ne les as vues. Georgine, l'aînée, est remarquablement belle; Béatrice est une négrillonne assez originale. Sache pour ta gouverne qu'après avoir été un avocat médiocre, ton oncle est entré dans l'administration. Sous-préfet à Péronne, puis préfet dans un département du Midi, un changement de ministère l'a mis à pied, et il n'est plus rien que le cinquième fils d'un gros banquier, dont il a hérité depuis dix-huit mois ; mais quand on
est cinq, cela diminue beaucoup les parts. Il a eu dans son lot une charmante villa agréablement située sur les bords de la Seine, à deux pas de Melun. L'endroit s'appelle le Val-Fleuri, et en effet il est très fleuri. Les Valtreux y passeront tout Tété. La maison est fort bien montée. On aime le luxe, le faste, et je ne serais pas étonnée qu'on entamât son capital ; sans vouloir lui faire de tort, ma sœur n'a jamais su compter. Jusqu'à la mort de mon pauvre père, tu passais souvent le dimanche à Brunoy ; désormais tu le passeras au Val-Fleuri. C'est une chose convenue avec ta tante, et tu ne t'ennuieras pas dans cette maison. J'ai vu l'autre jour tes cousines, je t'ai recommandé à leurs bons soins, elles m'ont promis de faire ton éducation, de te dégauchir... Allons, ne prends pas cet air effaré, elles ne te mangeront pas. Ah I par exemple, je ne te conseille point de les épouser, elles sont un peu trop princesses pour toi. Mais elles t'apprendront à n'avoir plus peur des femmes, et dans six mois d'ici, monsieur le curé, vous laisserez à qui voudra les prendre votre presbytère et vos abeilles. »
Une cheminée se détachant d'un toit serait tombée sur Olivier qu'il n'eût pas été plus effrayé. Il fit ce qu'il put pour conjurer sa déplorable destinée. Il se lamenta, il supplia : sa mère fut inexorable. Il employa toute la semaine à maudire ce qu'il appelait son accident ou sa catastrophe. Ces deux cousines inconnues, cette Georgine, cette Béatrice, dont on lui faisaitfête, l'épouvantaient. Il se demandaitpourquoi elles étaient nées ; il lui semblait prouvé que celui qui les avait inventées n'avait songé qu'à lui jouer un mauvais tour. Il pensait à elles en s'endormant, il y pensait en se réveillant. 11 se trouvait bien malheureux.
Le dimanche arriva, il finit toujours par arriver. Bon gré mal gré, Olivier partit à Theure indiquée. Il lui parut que le train qui l'emportait vers Melun dévorait l'espace, qu'il brûlait à dessein toutes les étapes, qu'il y mettait de la perfidie, et il ne se trouva personne pour le faire dérailler. En mettant le pied sur le quai de la gare, l'infortuné garçon aperçut une petite porte à claire-voie, et derrière cette porte deux robes lilas et deux chapeaux Rembrandt, surmontés de deux plumes également lilas. Il n'en pouvait douter, c'étaient elles, les implacables ennemies de son repos, ses deux terribles cousines, qui, dans leur impatience de voir le fameux cousin que leur amenait la destinée, étaient venues l'attendre à la station, escortées de miss Glarke, leur institutrice. Elles ouvraient leurs quatre yeux, se disputant à qui apercevrait la première le phénomène. L'aînée était assez grande pour regarder par-dessus la petite porte ; la cadette, beaucoup plus courte sur jambes, avait fourré son nez entre deux montants. On les avait prévenues que le cousin boitait un peu. L'aînée dit :
« Le voilà !
— Oui, c'est lui ! » s'écria la cadette, en battant des mains.
L'instant fatal était venu. Olivier donna son billet à l'employé, sortit, s'avança gauchement, et la présentation se fit. Ces deux cousines se ressemblaient bien peu. Georgine était une ravissante créature qui courait sa seizième année, une belle blonde aux yeux brun clair, d'une finesse de teint merveilleuse, la gorge déjà pleine, la taille élancée, une vraie taille de nymphe. Très formée pour son âge, jouant à la dame, à la reine, elle avait la tournure, les manières, la
majesté précoce d'une personne d'expérience et de haute condition, qui sait le monde et la vie. Béatrice était un vrai gamin, portait encore des robes courtes. Un peu trapue, ramassée, après avoir été jolie dans son enfance, elle était dans les années où le visage des jeunes filles se dérange, sauf à s'arranger plus tard. Son nez aquilin lui donnait l'air d'un petit oiseau de proie, tandis que ses yeux très foncés, son teint de brune presque basané et son épaisse chevelure noire, toujoui's en désordre, la faisaient ressembler à une bohémienne. Les deux sœurs regardaient Olivier des pieds à la tête, le soumettaient à un redoutable examen. On lui avait promis qu'elles ne le mangeraient pas : il se sentait mangé. L'une se disait :
« Peut-on le prendre au sérieux? »
L'autre :
« Pourra-t-on en faire son camarade? »
Georgine l'eut bientôt toisé; elle détourna les yeux et fit une moue dédaigneuse. Béatrice suspendit son jugement, elle ne savait pas encore à quoi s'en tenir. On monta en voiture. Pendant le trajet, qui fut court, Olivier ne sut que faire de ses yeux et de ses deux genoux, qui craignaient de froisser des robes lilas ou de rencontrer d'autres genoux.
On andva. Mme Maresquel n'avait rien dit de trop, le Val-Fleuri était un joli endroit. Le parc de cinquante hectares, qui descendait jusqu'à la Seine, avait été dessiné par un habile homme. La maison était une merveille d'architecture flamboyante et tourmentée; à l'intérieur, tout était luxueux, coquet et pimpant; ce confortable castel n'avait que le défaut de ressembler un peu trop à un magasin de bibelots. M. Valtreux était un homme de belle prestance,
qui, quoique mis à pied, avait l'encolure, les attitudes, le langage d'un préfet en fonctions. Il parlait avec un accent convaincu, ses opinions étaient des principes, et il représentait toujours, même en dormant. Bien qu'il se dît dégoûté de la politique, il ne demandait qu'à reprendre du poil de la bête, et il manœuvrait sourdement à cet effet. Il accueillit Olivier avec toute l'aménité d'un homme qui aime à mettre de la bonne grâce dans ses bonnes actions ; c'est le premier devoir d'un fonctionnaire. Il lui passa la main dans les cheveux, en lui disant :
« Sois le bienvenu au Val-Fleuri, mon garçon. Il a été convenu entre ta mère et moi que chaque dimanche tu viendrais y oublier les tristesses de ta vie de reclus. Mets-toi à l'aise, tu es chez toi. »
Mme Valtreux avait eu quelque inquiétude; au premier coup d'œil qu'elle jeta sur son neveu, elle se sentit rassurée : il ne tirait pas à conséquence, il n'était pas un danger. Elle fut suave, elle l'était toujours. Elle fit jouer en son honneur le savant petit mécanisme de sa double fossette, qui ne servait pourtant que dans les grandes occasions. Elle le complimenta d'une voix flûtée et traînante sur son air de santé; il ne tenait qu'à lui de s'imaginer qu'il l'intéressait beaucoup. Mme Valtreux avait eu de belles années, elle les regrettait et tâchait de prolonger sa jeunesse. On l'avait accusée de quelques légèretés, mais son mari s'en était bien trouvé. Elle lui savait tant de gré d'avoir tout ignoré, qu'elle se faisait uue loi de le rendre heureux. Elle était aux petits soins avec lui ; elle le regardait de temps à autre avec un air d'étonnement joyeux ; on eût juré qu'elle le voyait pour la première fois. Elle aurait pu lui dire comme le poète italien :
OLIVIER MAUOANT 23
« Va, sois tranquille, mon cœur est toujours demeuré avec toi. »
Après chaque aventure, elle était devenue plus tendre : il n'y a d'amour éclairé que celui qui est le fruit des comparaisons. En revanche, comme beaucoup de femmes qui ont un passé douteux, elle se montrait fort sévère dans l'éducation de ses filles. Elle pensait faire merveille en les confiant à la garde de miss Glarke, dont on lui avait vanté l'intraitable sagesse. Mais miss Glarke, qui n'était pas une sotte, avait bien vite découvert qu'une institutrice qui se fait mal voir de ses élèves se condamne à beaucoup de contrariétés, et que les accommodements sont de bonne politique. Elle passait tout à l'impérieuse Georgine, elle se rattrapait un peu sur Béatrice.
Le déjeuner fut excellent, Olivier le trouva mortellement long. Il était dans la situation de ce Marseillais qui allait quelquefois à la messe et à qui on demandait ce qu'il y faisait; il répondit :
« J'attends que ce soit fini. »
Olivier attendait pour respirer que le déjeuner fût fini. Cependant on respectait son embarras, personne ne lui adressa la parole. Georgine ne daignait pas le regarder; Béatrice le regardait, mais en silence; elle était en train de découvrir que ses yeux, comme le disait Mme Maresquel, avaient beaucoup d'expression et que sa candeur avait de la grâce. Jusqu'au dessert, la. conversation roula sur deux chevaux bais qu'on se proposait d'acheter. Georgine, qui les avait examinés, plaidait le pour et le contre avec l'autorité d'une personne très compétente. Quand on eut pris le café, M. Valtreux envoya son neveu courir dans le parc et s'y amuser tout seul comme il l'entendrait.
On l'encouragea à descendre jusqu'à la Seine, on rengagea toutefois à ne pas s'y noyer.
Il ne resta pas longtemps dans sa solitude. Au détour d'un sentier il fut rejoint par Béatrice, qui tenait deux lignes à la main. Elle lui demanda s'il aimait à pêcher; il confessa qu'il n'avait jamais essayé. Cet aveu d'ignorance la ravit.
« Tant mieux! je vous apprendrai, lui dit-elle. C'est si amusant I Mais c'est bien difficile aussi ! ajouta-t-elle d'un air capable. Le poisson est plus malin qu'on ne croit. Venez vite, Olivier, — car vous vous appelez Olivier? Un drôle de nom, tout de même! C'est égal, je m'y ferai. Je suis votre cousine, il faut bien que je vous appelle par votre nom. »
Elle l'entraîna sur la berge, au delà du chemin de halage, et lui donna d'un ton doctoral de savantes explications sur l'art d'amorcer et de jeter la ligne, sur les mœurs et les ruses du poisson. Il l'écoutait avec recueillement, et, tout en l'écoutant, il s'étonnait de se sentir à l'aise. Elle lui plaisait beaucoup. Elle avait une voix fraîche comme le chant d'un rouge-gorge et un petit défaut de prononciation, un léger zézaiement qui n'était pas désagréable, avec cela beaucoup d'animation, une vivacité caressante, une gaîté sans moquerie, un continuel pétillement du regard, une joie de vivre qui se répandait dans ses yeux, quelque chose à la fois d'impétueux et de doux. Elle aimait à ordonner; sa grand'tante, dont elle était la favorite et qui lui destinait son héritage, avait déclaré depuis longtemps que Georgine avait la fureur de la dépense comme sa mère, que Béatrice tenait de son père le goût et la science du commandement. Elle voulait que les choses se fissent à sa façon, qui était presque
toujours la meilleure, car son jugement était sûr; il faisait clair dans sa tête de noiraude et, malgré ses airs évaporés, il y avait de Tordre dans son désordre.
Olivier tâcha de profiter de ses leçons; mais il ne prenait rien, peut-être était-il né pour ne rien prendre. Elle finit par s'impatienter.
« Il faut absolument, Olivier, que vous preniez quelque chose; autrement, vous ne voudriez plus pêcher, et c'est si amusant ! »
Il y avait près de là une barque amarrée de court à un piquet.
« Entrons-y, dit-elle. C'est défendu, mais cela se fait. »
On y entra, on déroula l'amarre sans la détacher. Au bout de vingt minutes, une ablette mordit, puis deux, puis trois. Cet heureux événement causa à Béatrice des transports de joie. Les cheveux au vent, les yeux hors de la tête, elle semblait plus bohémienne que jamais. Ils étaient là depuis deux heures, quand ils entendirent une voix qui criait :
(( Béatrice ! »
Elle répondit :
« On y va. »
« Par bonheur, dit-elle, ce n'est pas maman, et avec miss Glarke il y a toujours moyen de s'arranger. Mais elle nous demandera peut-être si nous sommes entrés dans le bateau... Savez-vous mentir, Olivier?
— Oh ! pour ce qui est de mentir, dit-il, le lycée est une fameuse école; mais je n'aime pas.
— C'est comme moi, je ne mens jamais, je suis trop fière pour cela... Si vous voulez, vous pourrez dire à miss Clarke que vous ne vouliez pas entrer dans la barque, que je vous y ai forcé. Ce ne sera pas mentir. »
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Il lui répliqua, avec l'austère enthousiasme de Mutius Scaevola étendant sa main sur le brasier, que, si elle était punie, il voulait qu'on le punît aussi. Heureusement il ne fut pas question du bateau. Miss Clarke se contenta de reprocher à Béatrice le désordre de sa coiffure, sa déplorable tenue. Quand donc serait-elle un peu plus demoiselle? La société des garçons ne lui valait rien.
« Oh I bien, miss Clarke, dit-elle, ce n'est pas un garçon, c'est mon cousin, et même je l'appelle Olivier : c'est mon droit. »
Et elle dit tout bas à son cousin en lui serrant le coude :
« Nous recommencerons dimanche prochain, n'estce pas? »
Olivier repartit pour Paris à moitié réconcilié avec son sort; sa poitrine était soulagée d'un gros poids. Il trouvait que si sa cousine Georgine était une personne effrayante, sa cousine Béatrice était une bonne fille, qu'un camarade en jupons avait son charme, et la pèche à la Ugne son intérêt et ses émotions.
Huit jours plus tard, en voyant Olivier reparaître au Val-Fleuri, Mlle Georgine le salua à peine du bout du menton. Mais il se passa pendant le déjeuner un petit incident qui changea ses idées au sujet du cousin boiteux. Gomme il arrive quelquefois aux maris trompés, M. Valtreux se plaisait à conter des histoires où les auditeurs malintentionnés pouvaient reconnaître la sienne. Ce jour-là, quoique Mme Valtreux, attentive à garder de toute atteinte la modestie de ses filles, fît de vains efforts pour l'interrompre, il narra jusqu'au bout un petit scandale dont s'égayait la ville de Melun. Georgine ne semblait pas cx)m-
prendre, ni même écouter; sa parfaite innocence était à Tabri des soupçons. Quand il eut quitté ce thème, M. VaJtreux, interpellant Olivier, lui demanda quels étaient ses auteurs de prédilection. Olivier rougit, mais répondit. Béatrice Fencourageait par ses hochements de tête et ses regards bienveillants ; elle avait Tair de dire à son père :
« Vous voyez bien qu'il n'est pas aussi bête que vous pensiez. »
M. Valtreux se piquait de littérature, il connaissait ses poètes latins.
« Moi, dit-il, ce que je préfère à tout le reste, ce sont les élégiaques. Que penses-tu, Olivier, de ces vers de Catulle :
Vivamus, mea Lesbia, atque amemus.
Et il récita toute la poésie jusqu'à JDa mî hasia mille. Laventie, qui n'avait de goût que pour les lectures de contrebande, avait initié son ami Maugant aux beautés de Catulle. Olivier connaissait ce morceau, et il le goûtait comme on goûte les récits d'un voyageur qui vous décrit un pays très lointain où l'on n'est jamais allé, où l'on n'ira jamais.
« Voyons, mon neveu, reprit l'ex-préfet, qui, lorsqu'il ne posait pas, s'amusait à mettre les gens dans l'embarras, explique-nous un peu ces vers, et ne te laisse pas intimider par les terribles yeux que te fera Georgine. »
Cette fois, Olivier ne rougit pas, mais il sourit, et Georgine le vit sourire. Cependant il hésitait à commencer son épineuse traduction. Sa tante lui dit d'un ton pincé :
« Je VOUS sais gré de votre scrupule, Olivier. Respectez, je vous prie, Tignorance de vos cousines. »
En sortant de table, Béatrice dit à son cousin de descendre sur la berge, qu'elle Ty rejoindrait avec les deux lignes. Il se mettait en chemin lorsque à son vif étonnement la dédaigneuse Georgine, le regardant d'un air agréable, lui barra le passage et lui dit :
« Laissez cette petite pêcher toute seule, Olivier, et venez avec moi. Je désire vous parler. »
Il n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles ; mais le moyen de rien refuser à une si belle et si imposante personne ?
(( Où emmenez-vous votre cousin ? cria miss Clarke^ qui les vit passer.
— En premier lieu, miss Clarke, cela ne vous regarde pas, répliqua-t-elle, et, en second lieu, je l'emmène à la volière. Je suis sûre que vous aimez beaucoup les oiseaux, Olivier. »
Il était trop bon garçon pour ne pas convenir qu'il les aimait passionnément, quoique, depuis certaine visite au Jardin d'acclimatation, il eût pris les colibris en horreur. Georgine ne le mena pourtant pas jusqu'à la volière. S'arrêtant à mi-chemin, près d'un massif de lilas qui les protégeait contre les indiscrets, elle fît brusquement volte-face, s'adossa contre un arbre et dit :
« Expliquez -moi bien vite, mon cousin, ce que signifient ces vers latins que papa récitait tout à l'heure. »
Il fut cruellement embarrassé et perdit contenance. La tâche qu'on lui imposait était bien délicate. Com-
ment s'y prendrait-il pour traduire honnêtement ces deux vers :
Da mi basia mille, deinde centum, Dein mille altéra, dein secunda centura.
Il se tira d'affaire comme il put.
« Excusez-moi, mademoiselle . . .
— Je ne suis pas mademoiselle, dit-elle d'un ton fort engageant, je suis votre cousine.
— Excusez-moi, ma cousine, balbutia-t-il , je ne sais pas ces vers par cœur.
— Mauvaise défaite ! Mais vous savez en gros ce qu'ils disent, ces vers; je veux le savoir.
— Il s'agit d'un certain Catulle qui écrivait à quelqu'un : « Vivons pour nous aimer, ma Lesbie. »
Elle parut un peu déçue, elle s'attendait à quelque chose de pis.
« Et qui était cette Lesbie ?
— C'était la femme de Catulle, répondit-il avec empressement.
— Pour qui me prenez-vous ? On n'écrit pas à sa femme : « Vivons pour nous aimer. » Vous faites l'innocent, mon cousin ; je vous soupçonne d'en savoir plus long que vous ne dites. On se gâte tellement, parait-il, dans ces lycées de Paris !.. Soyez franc : n'avez-vous jamais dit à une femme : Vivons pour nous aimer? »
Il protesta de sa parfaite innocence, de la pureté de ses sentiments.
« Et moi je vous dis que vous êtes un monstre, interrompit-elle... Oseriez-vous nier que vous soyez un monstre ? »
Et, quittant son arbre, elle s'approcha de lui, avança la tête, le regarda fixement les yeux dans les yeux. Il y avait dans cet audacieux et provocant regard comme une prise de possession. C'était un beau jour de printemps, un oiseau chantait, les lilas étaient fleuris, et les yeux brun clair ne lâchaient pas leur proie. Olivier éprouva un frémissement qui lui était tout nouveau; il ne savait pas ce qui lui arrivait, son aventure lui semblait incroyable. Il se sentait violemment attiré et il avait peur, et tour à tour l'attrait l'emportait sur la peur ou la peur sur l'attrait. Il avait l'air très sot, mais sa sottise ne déplaisait pas aux yeux brun clair. Cette scène muette fut interrompue par l'apparition soudaine de miss Clarke, qui cherchait son élève pour lui annoncer que des visites venaient d'arriver et que Mme Valtreux la priait de l'aider à les recevoir.
«Vous êtes insupportable, miss Clarke, et vous survenez bien mal à propos. J'étais en train d'obtenir les confessions de mon cousin.
— For shame ! que dirait Madame votre mère si elle vous entendait parler ainsi ?
— Et que dirait-elle, miss Clarke, si elle apprenait quel est le roman que j'ai trouvé l'autre jour dans votre chambre? Vous avez la mauvaise habitude de laisser traîner vos livres. »
Miss Clarke se radoucit sur-le-champ; cette menace peu voilée avait produit son effet.
« Georgine, ma chère Georgine, dit-elle, je vous en prie, c'est Madame votre mère qui m'envoie, et vous savez qu'elle aime à être obéie.
— Obéir ! on n'entend que ce mot dans cette maison. Allons, ne pleurnichez pas, miss Clarke, vous auriez
le nez rouge, et cela enlaidirait votre charmant minois. J'y vais... Quant à vous, mon cousin, je vous retrouverai, et il faudra que vous me disiez tout. »
Elle partit, suivie de miss Glarke, et Olivier alla rejoindre Béatrice, qui fut ravie de lui donner une seconde leçon de pêche. Mais il Timpatienta par ses distractions ; il voyait passer entre le poisson et lui d'admirables yeux bruns, qui, faute de mieux, s'étaient amusés à pêcher le cœur d'un collégien. Jusqu'au soir, il n'eut pas le bonheur de se retrouver avec l'ensorcelante Georgine, mais, pendant le dîner, elle le regarda plus d'une fois ; elle avait l'air de lui dire : « Il s'est passé quelque chose entre nous, et cette aventure ne peut manquer d'avoir une suite. »
En retournant à Paris, il se livra dans son compartiment à de délicieuses rêveries. Toutes ses idées avaient changé, il s'était fait une révolution dans sa tête. Ce grand philosophe venait de découvrir que les cheveux blonds sont une divine invention et que les gens qui n'ont pas de cousines sont bien à plaindre, qu'une cousine germaine, quand elle est blonde et qu'elle s'appelle Georgine, est une sœur dont il est permis d'être follement amoureux. Il était si pénétré de ce sentiment qu'il ne put se tenir de révéler à son cher Laventie l'état de son âme. Laventie l'écouta avec indulgence, lui demanda si sa cousine était vraiment chic. De l'air de gravité d'un médecin qui donne une consultation, il se fit rï^conter en détail toute la scène qui s'était passée près d'un massif de lilas, et par forme de conclusion :
« Tu as de la chance, dit-il, et il me parait prouvé que cette demoiselle est amoureuse de toi. Elle te sait timide, et elle a bien voulu faire les premières
M OLIVIER MAUGANT
avances. Mais ne te flatte pas qu'elle aille aussi loin que Mme de Larnage avec ce pauvre Jean- Jacques. C'est à toi de poursuivre tes avantages, ou tu n'es qu'un imbécile.
— Que veux-tu donc que je fasôe? demandal'innocent.
— Je veux que tu ne reviennes pas ici, dimanche prochain, sans avoir embrassé cette blonde. »
Olivier se récria, leva les bras au ciel; il déclara qu'il n'oserait jamais.
« Tu oseras, ou tu n'es qu'un pleutre, et je te renie devant Dieu et devant les hommes. Mon cher, il n'y a que l'audace qui serve, c'est Danton qui l'a dit, et la femme est un étrange animal qui veut qu'on le mène tambour battant. »
Tous les jours de la semaine, l'éloquent Laventie revint à la charge, jusqu'à ce qu'il eût fait pénétrer la conviction dans cette tête rebelle; à force de cogner, le clou avait fini par entrer. Le dimanche suivant, Olivier partit pour Melun muni des exhortations de son ami comme d'un viatique, mais il avait peur de son courage, son audace l'épouvantait.
La fortune lui fut favorable, lui ménagea l'occasion désirée.. Après le déjeuner, Georgine proposa une promenade à miss Glarke ; comme elle avait son idée, elle lui demanda de la conduire jusqu'à un pavillon planté au sommet d'un coteau voisin et qui commandait une belle vue. Elle offrit à son cousin de se mettre de la partie, on peut croire qu'il ne se fit pas prier. La pauvre Béatrice, qu'on laissait toute seule, avait le cœur gros en les voyant s'éloigner :
« Le pavillon est joli, cria-t-elle à Olivier; mais voyez-vous, mon cousin, il n'y a que le poisson, vous y reviendrez. »
A peine eut-on commencé de gravir la colline, dont la pente était raide, miss Glarke, qui avait le souffle court, demeura en arrière. Elle suppliait qu'on l'attendît, on ne Técoutait pas; Olivier avait entièrement oublié qu'il était boiteux. Elle était encore à mi-côte, quand Georgine, qui venait d'entrer dans le pavillon, se retourna vers son compagnon et lui dit :
« Cette fois, je vous tiens. Vous allez me faire la confession de vos péchés. »
Il avait juré de ne pas être un pleutre, et d'autre part sa cousine lui parut divinement jolie; il se résolut à jouer son va-tout. Il invoqua l'image du grand Laventie, recommanda son âme à Dieu, et comme il avait eu toute une semaine pour préparer sa phrase, il répondit sans hésiter :
« Voici mon premier péché. »
Aussitôt il s'approcha de Georgine, coula une main hardie autour de sa taille; il l'eût sûrement embrassée si, poussant un cri d'horreur, elle n'eût reculé précipitamment de trois pas. Une telle insolence lui semblait si criminelle qu'elle ne pouvait reprendre son souffle ni ses esprits. Elle murmurait : « Ah ! par exemple ! Quand je vous disais que vous étiez un monstre! » Olivier fut saisi de remords et d'un accès de désespoir ; il sentait l'énormité de son action. Il se laissa tomber à genoux, il implora la clémence de cette reine en colère, de cette vertu offensée; il promit de ne plus recommencer. Il avait la» voix entrecoupée et de grosses larmes dans les yeux. Ce fut dans cet état, dans cette posture que miss Glarke le surprit. Georgine s'élança au-devant d'elle.
« Ah! si vous saviez, mademoiselle, ce que mon
cousin s'est permis! Il a fait ce qu'on peut imaginer de plus inconvenant.
— Serait-il vrai? dit miss Glarke en montant sur ses grands chevaux. J'aime à croire que vous plaisantez, Georgine.
— Vous croyez que je plaisante! C'est tout ce qu'il y a de plus grave, c'est-à-dire que, si l'on venait à se douter des libertés qu'il vient de prendre, je serais à jamais compromise, et que je suis bien décidée à ne plus me retrouver seule avec lui. »
Miss Glarke, comme on sait, avait des principes très sévères. Dans l'habitude de la vie, ses élèves, qui les goûtaient peu, l'obligeaient à les garder pour elle. Aussi fut-elle heureuse de trouver enfin une occasion de déballer. Elle fit à Olivier un sermon en trois points, qu'elle termina en disant :
(( Monsieur, tout à l'heure M. Valtreux sera instruit de votre impardonnable conduite.
— G'est moi qui me chargerai de l'en instruire, s'écria Georgine. Allons-nous-en bien vite, miss Glarke, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en étendant le bras d'un air tragique, je vous défends de nous suivre. »
Elles s'éloignèrent, laissant le malheureux Olivier tète à tête avec sa conscience, qui ne lui ménageait pas les plus durs reproches. Il pensa sérieusement à s'aller noyer dans la Seine; toutefois ce moyen lui parut un peu violent, il en sentit les inconvénients. Il finit par se résoudre à regagner cahin-caha le Val- Fleuri; mais il n'osa pas y rentrer par la porte, il avisa un trou dans une haie, il y passa d'abord sa tête, puis son corps, puis ses jambes, et dès qu'il fut de l'autre côté, se faisant tout petit, comme il convient à
un pécheur repentant, il se glissa ou rampa jusqu'à l'endroit le plus fourré d'une épaisse chênaie. Là il se coucha sur l'herbe, mordant ses poings, furieux contre lui-même, maudissant son audace, les adages de Danton et l'éloquence de Laventie. Il croyait voir son oncle lui interdisant l'entrée de sa maison, il se comparait à Adam chassé du jardin d'Éden. Il était depuis plus d'une heure dans sa retraite quand il entendit un bruit de pas et vit paraître au bout d'un sentier Georgine, qui peut-être le cherchait. Il se releva aussitôt, tendit vers elle des bras suppliants. Elle fit un geste de surprise et fut sur le point de s'enfuir. Mais, se ravisant, elle continua d'avancer.
« Ah ! le vilain garçon ! disait-elle. Mais enfin, s'il se repent, s'il promet de ne plus recommencer, peutêtre lui fera-t-on grâce. »
Et, tout en le grondant, elle avançait toujours, et bientôt elle lui parla de si près, elle le regarda avec des yeux si indulgents, que, si candide qu'il fût, il se rassura, ne crut plus à ses colères. Que se passa-t-il? Est-ce le bras d'Olivier qui alla chercher la taille de sa cousine ou la taille de sa cousine qui vint chercher son bras? Ni l'un ni l'autre n'en savaient rien. Le fait est qu'il ne demanda pas cent mille baisers, comme Catulle, mais il en prit jusqu'à deux, et elle se fâcha si peu qu'il en prit encore trois ou quatre.
Gomme ils étaient au fort de leur réconciliation, une tète ébouriffée apparut entre deux buissons, et une voix qu'une émotion de colère faisait trembler leur cria :
« Je le dirai à maman ! »
C'était Béatrice, qui revenait avec son poisson. Si Olivier avait pu deviner ce qui se passait dans le cœur
de cette petite fille, il aurait eu de nouveau quelques remords. Mais elle n'avait pas Thabitude de s'abandonner à ses émotions, elle savait prendre son parti, elle ne chipotait pas avec la destinée, elle était prompte et brusque dans ses renoncements, elle ne dénouait pas, elle rompait, et la cassure était nette. Honteuse d'avoir cédé à son premier mouvement, elle s'écria avec une gaîté affectée :
« Allons, c'est bien. Ne vous gênez pas, mes enfants; je n'ai rien vu. »
Et, cela dit, elle s'en alla en chantant à gorge déployée.
« C'est une petite fille sans conséquence, qui ne comprend rien à rien, dit Georgine à son cousin. Au surplus, il faut reconnaître qu'elle n'est pas rapporteuse. Quant à miss Glarke, je l'ai priée de tenir sa langue... Mais à l'avenir, monsieur, soyez sage. »
Il le lui promit en l'embrassant encore, et, quelques heures plus tard, Laventie, après avoir écouté le récit de cette triomphante aventure, lui déclara qu'il était content de lui, qu'il lui rendait son estime : c'était avoir tous les bonheurs à la fois !
Olivier parlait si souvent à son copain de son admirable cousine, il lui en ressassait tellement les oreilles, que celui-ci éprouva le désir de la connaître. A sa prière, Olivier obtint de son oncle la permission de l'amener un jour au Val-Fleuri. Il lui en coûtait un peu de faire cette demande, il n'était pas sans inquiétude ; il avait une si haute idée de la supériorité de Laventie, de son éloquence et de ses grâces, qu'il lui fit jurer de ne pas faire la cour à Mlle Georgine Valtreux. Il avait tort de s'inquiéter; Laventie déplut beaucoup à Georgine. Elle dit à son cousin :
« Je ne sais pas ce qui vous plait dans ce garçon. Il est très commun, il a des chairs molles et un visage bouffi. Où donc avez-vous pris qu'il était le bâtard d'un prince russe? Papa s'est informé, il est le fils d'un petit agent d'affaires. Ce n'est rien du tout que votre ami, et vous avez eu tort de nous l'amener. »
Les gens d'esprit ont leurs jours de malheur, et ces jours-là ils sont plus sots que les sots; plus leur voix est belle, plus on s'aperçoit qu'ils chantent faux. Laventie s'était promis d'étonner ou, pour employer son mot, d'épater tous les Valtreux; leur étonnement ne fut pas de l'admiration. A déjeuner, il se jeta dans la haute politique. Il se donnait pour un réactionnaire à outrance, pour un légitimiste de la plus belle eau. L'ex-préfet, qui ne voyait dans la légitimité qu'une opinion compromettante, goûta peu ses harangues et se moqua de lui tout doucement sans qu'il s'en aperçût.
Dans l'après-midi, Aristide fit d'autres sottises. Il avait beaucoup bu, il était un peu lancé. Les hautaines froideurs de Georgine le désolaient; il essaya d'en triompher par des tours de force. Il sauta par-dessus des barrières, il grimpa à la cime d'un peuplier. Elle ne lui fit pas la grâce de contempler ses prouesses. Pour se venger, il fit une cour acharnée à Béatrice; dès qu'il fut descendu de son peuplier, il lui déclara qu'il n'aimait que les brunes, que ses yeux étaient des diamants noirs ; il l'appelait son adorable négrillonne, et il la supplia de lui donner un nœud de rubans rouges qu'elle portait dans ses cheveux. Béatrice adorait toutes les bêtes; ses préférences étant pour les plus humbles et les plus laides, elle avait la déplorable manie de cueillir au passage toutes celles qui se lais-
saient prendre, lézards, grillons ou sauterelles, et de les garder longtemps dans sa main. A Tinsu d'Aristide, elle venait d'attraper dans le gazon une petite rainette verte.
« Et patati, patata, dit-elle, je ne donne pas mes rubans. Mais voulez-vous ce que je tiens? »
Il lui jura sur ses diamants noirs que, quelque présent qu'elle lui fit, il le garderait à jamais comme la plus précieuse des reliques. Les grands hommes ont leurs faiblesses: Laventie avait horreur des grenouilles. A peine eut-il senti le froid de la rainette qu'elle venait de lui fourrer dans la main et ses pelotes visqueuses, qu'il devint pâle, et jeta un cri. « Vous me le payerez! » dit-il. Et il s'élança vers elle, les bras ouverts. Il s'adressait mal ; elle prit sa course, franchit d'un bond de gazelle toute la largeur d'un fossé bourbeux. Il voulut en faire autant, se laissa prendre le pied dans une souche pourrie, et cet habile gymnaste tomba lourdement, le nez dans la vase. Béatrice craignit qu'il ne se fût blessé. Elle revenait pour lui porter secours; il s'était déjà relevé plus confus que meurtri, et, lui montrant le poing, il partit comme un trait pour aller cacher sa honte dans quelque solitude.
On ne le revit qu'à dîner. Il s'était séché, nettoyé, et n'avait rien perdu de son assurance. Il ne causa plus politique, il enfila l'une après l'autre plusieurs anecdotes de coulisses, qui n'eurent pas plus de succès que son légitimisme; toutes ses fusées ratèrent. Il quitta le Val-Fleuri mal édifié de l'accueil qu'on lui avait fait. Aussitôt qu'il fut seul avec Olivier, il lui dit que son oncle était une huître, que ses cousines étaient de franches pécores, qu'il n'y avait dans la maison qu'une personne vraiment chic, et qu'elle lui était
tombée en partage, que sa bonne étoile, pour le consoler de sa chute, lui avait fait rencontrer miss Glarke, qu'il était resté une heure avec elle, qu'il avait été très entreprenant, que, sans la maudite cloche qui avait appelé pour le dîner, cette séduisante Anglaise était à lui. Le ciel veillait sur la vertu de miss Glarke. Le dimanche suivant, M. Valtreux signifia à Olivier que son fameux Laventie était un garçon aussi mal élevé qu'outrecuidant, et qu'il souhaitait de ne jamais le revoir. Olivier, qui plaidait avec plus de courage la cause des autres que la sienne, essaya de représenter à son oncle qu'il ne devait pas juger son ami sur cette première épreuve, qu'il l'avait vu dans un mauvais jour.
« Je crains bien, dit M. Valtreux, qu'il n'y ait trois cent soixante-cinq mauvais jours dans son année. »
Olivier se garda d'insister; mais son admiration pour Laventie ne se refroidit pas. Il avait l'entêtement du cœur.
Olivier Maugant commençait une nouvelle vie; chaque matin, à son réveil, même dans les jours les plus gris, il lui semblait que le monde est un lieu de fête et que le soleil venait le chercher pour lui en faire les honneurs. Il avait oublié ses longs ennuis, cette impression de solitude, d'abandon, qui jadis corrompait jusqu'à ses plaisirs et les lui rendait amers. Le ciel d'airain venait de s'ouvrir, la jeune plante avait sa part des rosées qui fécondent, elle se redressait sur sa tige, sentait courir en elle un délicieux printemps, qui lui promettait une saison plus délicieuse encore.
Il comptait les heures en attendant ces dimanches bénis, éternelles Pâques fleuries, qui le rendaient à ses amours. Il se mêlait pourtant plus d'un mécompte à ses joies, à ses enchantements. Sa divinité avait l'humeur fort inégale et le goût de tourmenter les imprudents qui l'adoraient avec trop de soumission. Elle possédait un chien, qu'elle appelait son toutou, et selon les cas, sans raison, elle le caressait ou le rabrouait, lui donnait des gimblettes ou le fouet. Un
élève en rhétorique, très épris, était un jouet bien plus amusant qu'un toutou ; c'était du moins l'opinion de Mlle Georgine Valtreux. Tantôt gracieuse, tantôt sévère, elle étonnait, consternait Olivier par ses changements à vue. Il avait obtenu à force d'instances qu'elle le tutoyât dans le téte-à-tête, et lorsqu'il s'y attendait le moins, elle s'obstinait à lui dire : vous. Elle l'appelait tour à tour son petit Livier ou M. Olivier, gros comme le bras; cet o de plus ou de moins annonçait des changements subits de température, des sautes de vent. Elle se dérobait quelquefois, se rendait invisible, s'enfermait dans sa chambre et s'amusait à contempler à travers le treillis de sa jalousie cet amant désespéré, qui errait sur la terrasse comme une âme du purgatoire. A plusieurs reprises, il y eut du monde au Val-Fleuri ; déjeuners et dîners, on était vingt-cinq à table; ces jours-là, Georgine se faisait toute à tous; Olivier avait disparu, il n'existait plus. Il se plaignait de ses cruautés, lui faisait des scènes, pleurait, menaçait de s'arracher les cheveux. Elle répondait que ce serait dommage, qu'ils étaient d'une jolie nuance. Puis, elle alléguait les ordres de sa mère, les convenances, les indiscrétions du monde, ses méchants propos, la peur qu'elle en avait. Elle lui disait tout cela en souriant; ce sourire buvait ses larmes.
Dans les heures où son impérieuse et décevante maîtresse lui donnait le fouet et lui refusait les gimblettes, Olivier recourait à Béatrice. Il lui contait ses dépits amoureux, elle était sa consolation, sa ressource. Cette petite fille, qui aimait les grenouilles et qui, au dire de sa sœur, ne comprenait rien à rien, était déjà fort savante dans les choses du cœur. Elle
semblait née pour l'ingrat métier de confidente. Elle inspirait une absolue confiance, on se sentait en parfaite sûreté auprès d'elle; miséricordieuse autant que discrète, elle touchait aux blessures sans les faire crier, elle rendait l'espérance aux affligés. Malgré ses vivacités, ses brusqueries, Olivier la trouvait très reposante, parce qu'elle n'avait jamais de caprices, qu'elle était toujours la même, que son cœur ne changeait jamais de place, qu'on était certain de le retrouver chaque matin où on l'avait laissé la veille. Et puis, elle avait la raison gaie. C'est le don le plus rare ; celui qui l'a reçu du ciel peut s'estimer un être heureux.
Depuis le jour où elle avait surpris sa sœur et Olivier dans la chênaie, Béatrice en usait moins familièrement avec lui. Elle était plus grave, plus réservée, sans lui témoigner moins de bienveillance. Elle écoutait ses plaintes et ses colères avec une patience infinie; elle lui disait qu'il avait tort de se fâcher, qu'on l'aimait beaucoup, que tout finirait par aller bien. Tout en le rassurant, elle le regardait quelquefois d'un air étrange, elle lui parlait avec les yeux. Il ne comprenait pas qu'elle lui disait : « Ah ! mon cousin, mon cousin, qu'avez- vous fait ! quelle folie est la vôtre! Vous avez donné votre cœur à une grande coquette qui s'amuse à essayer sur un collégien la puissance magnétique de son regard; elle vous fait payer bien cher ses fugitives attentions, et vous prépare bien des chagrins. Il est vrai que c'est une reine de beauté, je l'entends dire tous les jours, et je suis un laideron ; personne ne me le dit, mais je le devine. Le malheur est que vous m'avez plu dès notre première entrevue, et c'était moi qu'il fallait aimer, vous
y auriez trouvé votre compte. Hélas ! je n'avais à vous offrir que l'insipide amusement de la pèche à la ligne. Elle a pourtant son charme quand on est deux à pêcher. Il est si doux de faire quelque chose avec quelqu'un qui nous plaît! Ingrat qui ne l'avez pas compris! Ah! mon cousin! mon cousin!.. » Olivier ne comprenait pas ce langage.. Il avait pour Béatrice une franche, une grosse amitié de frère. Cependant, un vague instinct l'avertissait par moments que Georgine était un danger, que Béatrice était le bonheur. Mais quoi! l'amour est comme le vent de Tesprit, qui souffle où il veut. Il faut qu'un homme ait beaucoup pâti avant qu'il préfère à la femme qui ensorcelle la femme qui repose, et la magie blanche h la noire.
On doit rendre à Georgine cette justice que les jours où son amoureux n'avait pas à se plaindre d'elle étaient les plus nombreux, qu'il y en avait deux sur trois : aussi la pauvre Béatrice restait bien souvent seule dans son coin. Olivier s'en faisait des reproches, s'accusait d'égoïsme. Un dimanche que M. et Mme Valtreux déjeunaient chez des voisins et que miss Glarke lisait un roman dans sa chambre, Georgine, qui aimait le fruit défendu, proposa à son cousin de profiter de cette occasion unique pour faire un tour sur la Seine. Il y consentit, à la condition que Béatrice serait de la partie.
« Cette petite est pourtant bien ennuyeuse, dit-elle. Si nous la prenons avec nous, tu en seras le premier puni, mon petit Livier, car nous ne pourrons pas nous tutoyer devant elle.
— Pourquoi pas ? Elle sait tout, elle sait que nous nousk aimons.-
— Comprend-elle seulement ce que c'est que d'aimer? reprit Georgine, en lui jetant un de ces regards qui Tensorcelaient.
— Elle le comprend parfaitement, répondit-il. Elle est bien plus savante que tu ne crois. »
On descendit à la Seine, on s'embarqua tous les trois ; Tamarre fut détachée, Olivier prit les rames, heureux d'exercer sous les yeux de sa dame le talent qu'il avait acquis en canotant sur l'Yères. La Seine était basse, le courant était faible ; après avoir quelque temps rangé le rivage, on se hasarda bientôt à gagner le large.
« Es-tu bon nageur, Olivier? demanda Georgine.
— Assez bon.
— Si nous venions à chavirer, serais-tu capable de nous ramener toutes les deux à terre?
— Toutes les deux à la fois?
— Non, l'une de nous resterait cramponnée à la barque, en attendant que tu pusses revenir la chercher. »
Il mesura des yeux la distance, et répondit avec sa bonne foi accoutumée :
« Sûrement je pourrais sauver l'une de vous ; l'autre, je ne sais pas, et peut-être me noierais-je en tâchant de la sauver.
— Alors mon affaire est bonne, s'écria Béatrice la décoiffée, qui s'éventait à tour de bras avec son chapeau.
— Que veux-tu dire? lui demanda Georgine, sur un ton de dédaigneux étonnement.
— Eh oui ! je m'entends, dit-elle. Puisqu'il ne peut en sauver qu'une, il sauvera celle qu'il aime le moins et reviendra se noyer avec celle qu'il aime le plus,
parce que ainsi il sera sûr que personne ne la lui prendra. »
Ce raisonnement parut admirablement juste à Olivier.
« Ne t'avais-je pas dit, Georgine, s'écria-t-il, qu'elle comprend très bien ce que c'est que d'aimer? »
Il est possible que le raisonnement de Béatrice fût juste, mais il faut croire que Georgine le trouva inquiétant, car elle ne tarda pas à supplier Olivier de regagner la rive, où ils furent interpellés en débarquant par miss Glarke, qui, après avoir achevé la lecture de son roman, s'était rappelé tout à coup qu'elle était institutrice dans une maison située au bord d'une rivière.
Les grands bonheurs se croient éternels. Après les lilas avaient fleuri les roses, après les roses, les verveines. Puis les noix et les pommes avaient mûri, et maintenant les arbres fruitiers, qui semblaient honteux de leur dépouillement, disputaient aux morsures d'une bise aigre et glacée le peu de feuilles qui leur restaient. Elle soufflait très fort un jour qu'en arrivant au Val-Fleuri, Olivier rencontra sur la terrasse Béatrice, qui l'attendait. Elle semblait consternée.
« Quel malheur! mon cousin.
— De quoi s'agit-il, ma cousine?
— Papa rentre dans la politique. On l'envoie à Lille, et c'est bien loin. »
Il fut atterré : « Quelle nouvelle! s'écria-t-il. Mon Dieu ! quelle nouvelle ! »
Béatrice avait l'habitude d'aller droit au fait; elle se souciait peu des transitions, elle enjambait les intermédiaires.
' « Vous a-t-elle promis de vous épouser?
— C'est tout comme. Elle n'a pas promis positivement, mais je vous assure que c'est tout comme.
— Oh ! bien, papa dit souvent que dans les affaires rien n'est fait tant qu'il n'y a rien d'écrit. Il faut obtenir de Georgine qu'elle écrive. Quand on a écrit, c'est sûr. »
M. Valtreux survint en ce moment; il aborda d'un air riant son neveu et lui confirma la fatale nouvelle, qui, pour sa part, le réjouissait fort. Il lui frotta le revers de sa main sur les deux joues et lui dit :
« Je ne peux pas te proposer de venir passer tes dimanches à Lille, mon garçon. Que veux-tu? Les meilleures choses ont une fin. »
Pendant le déjeuner , Georgine parut sérieuse ; pourtant Olivier ne s'aperçut pas qu'elle eût le visage allongé ni les yeux rouges ; mais il la savait habile à dissimuler ses émotions. Qu'il lui tardait de se trouver seul avec elle ! Malheureusement, la bise, qui faisait rage, ne permettait pas de songer à une promenade. Georgine avait pourvu à cette difficulté. En se levant de table, elle s'arrangea pour passer près de son cousin, et elle lui dit tout bas à l'oreille : « Tu me trouveras dans ma chambre. » Dès qu'il put s'échapper, il gravit furtivement le grand escalier, enfila un corridor. Il ne savait où s'arrêter ; on avait reconnu son pas, une petite toux l'avertit. Il poussa une porte entr' ouverte, qu'il referma avec soin, et il pénétra dans le sanctuaire, bien digne de la divinité qui l'habitait. Il ne perdit pas un instant à en admirer les élégantes tentures, l'ameublement coquet ; il n'eut pas un regard pour les mille colifichets qui garnissaient les étagères, ou encombraient les consoles. Georgine lui dit du bout des lèvres :
« Ne faisons pas de bruit et parlons bas. Si miss Glarke pouvait se douter que tu es ici, elle en ferait une grosse maladie. »
Puis elle se replongea dans sa causeuse, il s'assit à ses pieds sur un coussin et ils se regardèrent.
« Nous voilà donc perdus l'un pour l'autre ! repritelle avec un long soupir. Promets-moi, mon petit Livier, que tu ne t'en consoleras jamais. Peux-tu me le promettre en me regardant fixement dans les yeux?
— Qu'as- tu dit, Georgine ? Perdus l'un pour l'autre ?. . . Oh ! mais,- j'en mourrais.
— Que veux-tu donc faire ?
T- T'épouser.
— Et quand m'épouseras-tu?
— Dès que j'aurai un état.
— Et quel état aiiras-tu?
— Celui qui sera le plus à ton goût. C'est toi-même qui le choisiras. »
Elle regarda de côté son toutou, qui dormait sur une chaise ; elle avait l'air de lui dire : — Quel innocent! Le vrai toutou, ce n'est pas toi, c'est lui.
« Ah! mon pauvre Livier, dit-elle, ce n'est pas si simple que tu penses.
— Quand on s'aime, on s'épouse, et c'est bien simple.
— Tu crois cela? J'y vois, pour ma part, bien des difficultés.
— Lesquelles?
— Il y a des questions de fortune, par exemple, répondit-elle en se rengorgeant comme une colombe qui explique à son pigeon les mystères de la vie.
— Des questions de fortune!.. Eh ! qu'importe que
Tun ait un peu plus, l'autre un peu moins, puisqu'on met tout en commun quand on s'aime.
— Oh ! tu comprends bien que, s'il ne s'agissait que de moi, je té prendrais tel que te voilà, avec ton uniforme qui n'est plus de la première fraîcheur, ton grand col et tes boutons jaunes... Mais il y a les parents. Papa a des principes très rigides. Il prétend qu'avec ma beauté je ne pourrais sans me déshonorer accepter un homme qui ait moins d'un million... Astu un million, toi? »
Il était pris au dépourvu. Un million lui semblait une bien grosse somme, et, au surplus, 41 ne pouvait dire quelle fortune il aurait un jour, il n'avait jamais songé à s'en éclaircir. 11 savait seulement que son père ne lui avait rien laissé que ses épaulettes., qu'il n'avait rien à attendre que de sa mère, et il tenait du docte Laventie qu'elle l'avait considérablement appauvri en se remariant. Il savait aussi que son grandpère, dont elle venait d'hériter, avait toujours passé pour jouir d'une honnête aisance, mais que ses deux filles lui avaient reproché plus d'une fois de s'être retiré trop tôt des affaires. C'était ce grand-père luimême qui l'avait dit à son petit-fils.
(( Vraiment, je ne sais pas ce que j'ai ou plutôt ce que j'aurai, reprit-il avec un accent de profonde mélancohe. Il te faut donc décidément un million, Georgine? Pourquoi t'es-tu mis cette idée-là dans la tête?
— Ce n'est pas mon idée, c'est l'idée de papa.
— Ah ! vois-tu, quand on s'aime, on est sûr d'être heureux, et je t'aime, je t'adore !
— Vous êtes un enfant, monsieur. J'ai entendu dire à maman, non pas une fois, mais mille, que si la richesse ne fait pas le bonheur, c'est elle qui le fait
durer, qu'à la longue une femme qui ne peut se passer ses fantaisies se refroidit pour son mari, qu'elle ne peut estimer longtemps un homme qui n'a pas de voiture à lui offrir et qui l'oblige à prendre des fiacres, car l'omnibus, je n'en parle pas. Fi l'horreur!.. Ce sont les idées de maman.
— Mais ce ne sont pas les tiennes.
— Certes, non; mais une honnête fille se mariet-elle contre le gré de ses parents?
— Ah I tu ne m'aimes pas ! s'écria-t-il dans un emportement de chagrin et de colère.
— Ne parle donc pas si haut! dit-elle en lui enfonçant dans l'épaule ses jolis ongles roses. Miss Clarke n'a point de cervelle, mais elle a des oreilles.
— Non, tu ne m'aimes pas ; tu ne m'as jamais aimé ! reprit-il en baissant la voix.
— Voyez donc l'ingrat! Moi qui le reçois dans ma chambre! Il me semble que c'est assez compromettant.
— Tu ne sais pas toute la peine que tu me fais avec tes idées de millions.
— Quand je te dis que ce sont les idées de papa et de maman !
— Eh bien! écoute-moi, je te le donnerai un jour, ton miUion. Laisse-moi faire, je le gagnerai, ton million ; je choisirai un de ces états qui rapportent beaucoup, et je travaillerai dur. Oh ! tu verras comme je travaillerai, et tu auras ta voiture, et tu n'iras jamais en fiacre. Mais tu vas me jurer que tu m'aimeras toujours...
— Je le jure!
— Et que tu n'épouseras jamais un autre homme que moi... Tiens, il faut me le jurer par écrit. Autrement je ne te croirai pas. Voici une feuille de papier
50 OLIVI&R MAUGANT
satiné; écris dessus : « Je m'engage solennellement à n*avoir jamais d'autre mari que mon cousin Olivier Maugant. » Et tu signeras.
Cette proposition ne lui souriait qu'à moitié. Il insista avec tant d'énergie qu'elle finit par céder, tout en faisant mille objections. La feuille qu'il lui présentait n'était pas d'un bon format, l'encre était épaisse, la plume grattait. En fin de compte, elle écrivit; mais, au moment de signer, elle chiff'onna brusquement le papier, le fourra dans sa poche, et, saisissant entre ses deux mains la tête de son cousin, elle lui appliqua sur la bouche un tendre baiser qui l'affola, le grisa, car c'était le premier, et elle ajouta :
« Voilà mon écriture ! »
Puis, lui montrant la porte :
« A présent, va-t'en bien vite. »
Et il s'en alla sans son papier, mais avec son baiser, qui était de bon aloi; cette bonne payeuse lui avait remboursé d'un coup tous ceux qu'il lui avait donnés, et, somme toute, il lui parut que l'écriture étaiten règle.
Cependant les deux semaines qui suivirent lui semblèrent difficiles à passer. Il était soucieux, préoccupé, il se négligeait dans son travail. Le proviseur et le censeur ne savaient ce qui lui prenait; cet écolier modèle avait des cinq cents vers latins à copier. Il pensait en les copiant : — La première fois que je verrai maman, je lui dirai tout, et elle me dira combien il me manque pour avoir un million.
Elle ne put rien lui dire et il ne put rien lui demander : dans les premiers jours de décembre, il reçut de Fornay une dépêche qui lui annonçait que sa mère était morte, qu'il eût à partir en hâte pour assister à l'enterrement.
Ce n'est pas un endroit plaisant que Fornay ; ceux qui n'aiment que les vergers, les pâturages et les champs feront bien de n'y pas aller. Assise entre deux arides collines, au milieu d'un petit vallon encaissé que traverse un cours d'eau grisâtre dont les rives ne sont égayées que par de maigres saulaies, cette usine fameuse est entourée, aussi loin que le regard s'étend, de villages industriels et de hauts fourneaux, et rien ne ressemble moins à une idylle. Il est vrai que, le jour où M. Maresquel avait épousé la mère d'Olivier Maugant, un poète local lui envoya un épithalame où Fornay et ses ouvriers étaient comparés à une ruche toujours bourdonnante, et ses immenses cheminées, plus hautes que toutes celles d'alentour, à des nymphes environnées de leurs suivantes, qui leur font de loin la révérence. Mais les nymphes n'aiment pas la fumée et le bruit, et, pour supporter le séjour de Fornay, il faut aimer et le bruit et la fumée. Noir est le ciel où se mêlent aux vapeurs d'un climat du Nord d'épais nuages fabriqués de main d'hommes; noirs sont les murs incrustés d'une poussière de charbon ;
noirs les pavés des rues comme la boue des chemins ; noirs les visages des ouvriers bouilleurs, quand, sortant de leur trou , ils apparaissent au jour pour donner aux vivants des nouvelles de ce qui se passe sous terre. Leurs faces embarbouillées semblent raconter les effarements de la nuit éternelle, et cependant, dès qu'ils les ont lavées, on s'aperçoit qu'un mineur ressemble beaucoup à un autre homme : il faut des yeux exercés pour en saisir la différence.
Il y a trente ans à peu près, Fornay n'en était qu'à ses commencements. On y trouvait deux puits pour l'extraction du charbon, près desquels s'établirent quelques fours à puddler et une petite forge où l'on fabriquait des verges à clous. Plus tard , on vit s'élever un haut fourneau pour la production de la fonte au coke. Bientôt les laminoirs s'étendirent, la société anonyme de Fornay fut fondée et s'agrandit par l'acquisition de plusieurs usines du voisinage. Les progrès avaient été rapides et continus, mais le nouveau directeur général leur donna une impulsion décisive. Aux laminoirs il joignit les aciéries et des ateliers où se construisaient des locomotives, des charpentes métalliques, des cuvelages, des grues. Il avait obtenu qu'on achetât dans le Luxembourg et en Espagne des gisements miniers. Il avait le goût des dépenses utiles, sachant bien que la fortune veut qu'on lui fasse des avances, qu'il faut risquer quelque chose pour mériter ses faveurs. Il n'ignorait pas non plus que, dans ce temps d'échanges internationaux et de concurrence universelle, il n'y a de chances de succès que par la perfection de l'outillage, et il améliorait le sien d'année en année. Il était sans cesse à l'affût des inventions nouvelles, il multipliait les
essais, et, joignant à Tesprit d'entreprise la sûreté du jugement, il avait rarement des déboires : — Qui s'arrête recule, disait-il souvent. Son conseil d'administration lui avait témoigné plus d'une fois. des inquiétudes , l'événement avait justifié ses audaces. Aussi autoritaire qu'entreprenant , il ne consultait pas, il décidait, il tranchait et n'aimait pas qu'on le discutât. On le laissait faire; il avait la qualité que Mazarin demandait aux hommes d'État, il était heureux. Grâce à lui, Fornay produisait lui-même son charbon, brûlait son propre minerai, le travaillait, le façonnait, le transformait en machines. Après avoir eu quelques centaines d'ouvriers, on en avait plus de cinq mille. On était devenu une puissance, un empire, et celui qui gouvernait cet empire était regardé cà dix lieues à la ronde comme un grand personnage, fort admiré, médiocrement aimé, de qui tout le monde disait qu'il avait les bras longs, la main pesante et une mine d'or dans la tête.
Olivier arriva après la tombée de la nuit. Il avait beaucoup pleuré dans son wagon, mais par accès, oubliant de temps à autre son malheur pour contempler ses voisins ou le paysage. En approchant du pays noir, il aperçut de toutes parts les reflets d'un vaste incendie. A la lumière pâle et froide comme un clair de lune que projetaient les lampes électriques se mariaient les flammes rouges des fours à coke et les flammes violettes comme celle d'un punch allumé, qui jaillissent des hauts fourneaux. Cette fantasmagorie l'elîraya. Une voiture l'attendait à la petite ville de Toulins et l'amena en dix minutes à la demeure du directeur de Fornay, qui était attenante à l'usine, dont la séparait un grand mur; les tessons de bouteilles dont il était
M OLIVIER MAUGANT
hérissé le protégeaient moins contre les escalades que le caractère trop connu du propriétaire et la terreur de son nom. La spacieuse maison dont s'était accommodé M. Maresquel n'avait pas été construite pour lui ; ce vieux manoir d'un style demi-gothique s'étonnait d'être habité par un homme si moderne; il l'avait meublé à sa guise, donnant tout au confort, n'accordant rien à la vanité. Le parc qui en dépendait avait été envahi, dévoré par l'usine, à l'exception de deux ou trois hectares. Les arbres séculaires et magnifiques qui ombrageaient cet enclos réservé s'y trouvaient bien à l'étroit, on leur avait mesuré la place avec une avarice utilitaire. Qu'était devenu leur antique domaine, les vastes pelouses qu'ils commandaient jadis? Ces rois dépossédés de leurs États par un conquérant sorti de bas se rappelaient ses petits commencements et s'indignaient de l'insolence de leur vainqueur.
Après avoir traversé le parc et une cour, Olivier gravit les marches un peu dégradées d'un perron de marbre, dont l'élégante balustrade avait perdu quelques-uns de ses rinceaux. Il fut reçu par un grand laquais en culotte courte. Il avait eu froid en voiture, et, malgré ses douloureuses préoccupations, son premier sentiment fut un certain plaisir de la peau en entrant dans une maison chauffée comme une serre. On lui fit parcourir une longue galerie, une porte s'ouvrit, et il se trouva en présence de son beau-père, qui l'étonna par son air dévasté.
M. Maresquel était fort triste, et encore plus fâché que triste. Il regrettait sincèrement sa femme, cette excellente musicienne, dont la voix de contralto lui avait pris le cœur. Mais il y avait de la colère dans
son chagrin ; cet empereur qui aspirait à fonder une dynastie ne pouvait pardonner à la défunte de l'avoir quitté à jamais sans lui laisser un héritier. Neuf mois après son mariage, elle était accouchée de Mélie, et dix-huit mois plus tard, d'une autre fille qui n'avait pas vécu. Ses couches avaient été si laborieuses que les médecins se crurent tenus en conscience de donner au mari des avis, qu'il n'écouta pas. Mme Maresquel venait de mourir en mettant au monde un enfant mort. Le veuf ne se faisait aucun reproche, il ne se reprochait jamais rien ; mais sa volonté venait d'essuyer une défaite, il se sentait diminué. Il lui semblait que quelqu'un ou quelque chose lui avait manqué de respect.
Il ne fit pas beaucoup de cérémonies avec Olivier ; il le prit par la main sans lui dire un mot, et le poussa vers un grand lit où était couchée une femme qui ne parlait plus. L'enfant demeura interdit. La mort est de toutes les choses qui ne se comprennent pas celle que la jeunesse comprend le moins. Olivier contemplait sa mère; il lui semblait à chaque instant que ses lèvres pâles allaient remuer, que sa main glacée allait changer de place, que ses yeux allaient s'ouvrir, et qu'elle lui expliquerait pourquoi elle était morte. S'en aller ainsi sans s'expliquer, cela ne se fait pas, pensait-il, et à la stupeur succédèrent les sanglots ; il eut un long accès de désespoir et on l'emmena dans sa chambre. Jusqu'au matin, il dormit à peine; il continuait d'interroger la mort, tandis que son oreille était déchirée par le perpétuel sifflet de trains de marchandises qui allaient et venaient bruyamment, tout entiers à leur affaire, sans se douter qu'il y avait quelque part un enfant qui pleurait.
Le lendemain, la grande usine parut tombée en léthargie. Des forges aux ateliers de construction, de la chaudronnerie aux laminoirs, tout chômait, hormis les hauts fourneaux, qui ne s'étaient pas éteints un seul jour depuis dix ans. Ces prodigieux mangeurs réclamaient leur provision de minerai et de charbon, il fallait bien les servir et les gorger. Plusieurs milliers d'ouvriers accompagnèrent le convoi. Un vent qui faisait frissonner soufflait par rafales ; on cheminait dans des ornières, sur une boue à demi durcie. M. Maresquel avait les yeux rouges, mais secs, et Olivier, qui savait son horreur pour les scènes, n'osait pas pleurer. Quand la bière descendit dans la fosse, son pauvre cœur s'y abîma avec elle. Mais tout à coup, au fond de ce creux qu'on se disposait à combler, il crut apercevoir un jeune visage et des yeux brun clair qui le regardaient, et pendant que sa douleur demeurait ensevelie avec la morte, à mesure que pelletée par pelletée l'affreux trou s'emplissait, il lui parut que, mêlée à cette terre, il y avait une espérance aux cheveux blonds qui montait vers lui, en l'appelant par son nom. Les ouvriers défilèrent devant leur directeur. Beaucoup tendirent la main à Olivier, et, en la serrant, il leur disait en lui-même :
(( Oui, je suis bien malheureux d'avoir perdu ma mère, mais il y a Georgine, et vous savez bien que, quand on s'aime, on réussit toujours à s'épouser. »
Au retour, M. Maresquel lui dit brusquement qu'il entendait le garder quelques jours auprès de lui, qu'il en avait écrit au proviseur de Louis-le-Grand. On avait fait croire à Mélie que sa mère était partie pour un voyage, qu'elle ne tarderait pas à revenir; mais elle la demandait souvent. Il fallait la distraire, c'est
à cela que devait servir Olivier. 11 passa Taprès-midi avec elle dans le parc et se mit en frais d'invention pour l'amuser. Le lendemain, comme elle ne cessait de geindre, il obtipt la permission de la promener dans l'usine, dont l'accès jusqu'alors lui était sévèrement interdit. Escortés d'une gouvernante et d'un contremaître qui avait l'ordre de ne pas les quitter des yeux, ils poussèrent jusqu'aux charbonnages. Ils rencontrèrent en chemin de petites et de grandes filles qui s'attelaient à des wagonnets et les faisaient courir sur des rails. Quelques-unes, qui étaient jolies, avaient l'air hardi, égrillard; leurs yeux effrontés faisaient peur à Olivier. Il se livra à des comparaisons, accompagnées de gros soupirs, qui n'arrivèrent pas jusqu'à Lille.
Ils passèrent leur soirée dans la fabrique de fer, d'où sortait une clarté rougeâtre, et Olivier crut contempler les forges de Vulcain, mais d'un Vulcain perfectionné, qui chargeait une.machine à vapeur d'enfler ses soufflets et de faire retomber en cadence ses lourds marteaux. Il lui vint le désir de comprendre un peu ce qu'il voyait. On lui expliqua que le fer, qui est malléable, est produit par la décarburation de la fonte, qui ne l'est pas ; il fit semblant de comprendre et ne poussa pas plus loin ses questions. Mais il prit quelque plaisir à âuivre dans ses voyages une grosse loupe de gueuse toute rouge. Des ouvriers, le visage couvert d'un treillis métallique qui les abritait contre les étincelles, tournaient et retournaient cette gueuse sous le pilon. Sans violence, sans effort, l'énorme marteau l'aplatissait, la façonnait comme on pétrit une pâte. Puis on la menait au laminoir ; elle en sortait en barres, que des gamins aussi lestes que des singes replaçaient
entre les cylindres, jusqu'à ce que ces barres, amincies par degrés, se déroulassent sur le sol en ondulant comme de longs serpents de feu, devant lesquels Mélie se sauvait avec des cris de frayeur.
Malgré la beauté de ces spectacles, Olivier trouvait Mélie bien ennuyeuse et les journées bien longues. Aussi éprouva-t-il quelque satisfaction quand M. Maresquel lui annonça, un soir à dîner, qu'il le renverrait le lendemain à Paris, mais qu'auparavant il désirait causer avec lui, qu'il le priait de venir le trouver quelques instants plus tard à l'usine, dans son cabinet de directeur, où il passait ses soirées, quelquefois ses nuits. Lorsqu'il n'avait pas reparu au château à onze heures sonnantes, cela voulait dire qu'il travaillerait jusqu'au matin; on ne l'attendait plus, on fermait les portes.
Olivier fut exact au rendez-vous. Son beau-père le reçut, non dans son cabinet, mais dans une pièce attenante, où brûlait un grand feu de coke. On y voyait, dans un coin, un Ht de repos, très bas, sur lequel ce grand travailleur s'allongeait quelquefois, lorsque la fatigue le surprenait au milieu de ses nuits blanches. Avant de causer avec le marmot boiteux, qui n'était plus un marmot, M. Maresquel s'occupa d'arranger son feu. Olivier surveillait tous ses mouvements avec autant d'attention qu'une fourmi peut observer ceux d'un gros animal, qui, d'un coup de patte, anéantirait sa fourmilière. Il se sentait petit, tout petit, et cet homme lui semblait énorme. Il songeait à toutes ces machines grondantes et grinçantes qui s'évertuaient le jour et la nuit dans les innombrables hangars de Fornay, à ces Titans occupés sans cesse à aplatir, à découper, à broyer, à triturer, à
mâcher quelque chose pour satisfaire les caprices du tout-puissant enchanteur qui les tenait dans son obéissance. Il n'avait qu'à lever le doigt; aussi dociles que formidables, ces monstres exécutaient aussitôt ce qu'il avait dans la tête. Oui, cet homme était énorme, et, comme ses machines, il était de fer. Quatre ou cinq heures de sommeil lui suffisaient et, quand il le voulait, il se passait de dormir. A cela près qu'il commençait à s'épaissir un peu, personne ne se fût douté qu'il venait de doubler le cap de la cinquantaine. Il avait encore toute sa jeunesse et toutes ses forces et tous ses désirs, comme toutes ses dents, qui étaient très blanches ; à peine eût-on découvert un poil gris dans son abondante chevelure.
Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait enterré sa femme; cet événement était déjà bien loin de lui. Ses nerfs s'étaient calmés; il avait recouvré sa belle humeur ordinaire et toute son ironie.
« Assieds-toi, mon garçon, dit-il. Ta mère m'a fait promettre en mourant de m'intéresser à toi : je m'intéresse à toi. As-tu quelque chose à me demander?
— Oui, monsieur, répondit Olivier en tortillant un pli de son pantalon. Je voudrais bien savoir...
— Quoi donc?
— Je voudrais savoir, monsieur, à quoi peut bien monter?... Enfin, je voudrais savoir ce que j'ai.
— Peste ! nous sommes de notre siècle, nous avons l'esprit des affaires, nous ne nous perdons pas dans les nuages. Tu as le goût du positif, toi, et tu vas tout de suite au fait ; je trouve même que tu te presses un peu trop. Ce n'est pas encore le moment de te rendre mes comptes de tutelle, quoique ton subrogé tuteur et moi ayons résolu de t' émanciper avant l'âge, parce
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que tu nous semblés un de ces garçons qui ne font pas de folies... Enfin, ton dossier et ton compte sont là, dans cette armoire très bien fermée. Veux-tu les voir?
— Oh non ! monsieur. Je voudrais seulement savoir à peu près, en gros, si vous aviez la bonté de me le dire, à quoi peut monter ma fortune.
— En ajoutant à ce que ton père ne t'a pas laissé ta part de ce que laisse ta mère ou de ce que ton grand-père lui a laissé, tu peux avoir à peu près trois cent mille francs. »
Trois cent mille francs étaient bien quelque chose, mais ce n'était pas le tiers d'un million. Qu'en penserait Georgine? Ah! les idées de maman! Olivier parut consterné.
« Oh! bien, tu es fort dégoûté, mon camarade, reprit M. Maresquel d'un ton goguenard. C'est un joli denier, et le tout en bons titres et en bonnes valeurs ; je sais des gens qui s'en accommoderaient. Te voilà assuré de quinze mille livres par an. Libre à toi de grossir le nombre des inutiles, de vivre en rentier, sans rien faire.
— Monsieur, je veux faire quelque chose, dit-il d'un ton résolu.
— Tiens, voilà un bon sentiment. Il n'y a que le travail, vois-tu, et je crèverais d'ennui si je ne faisais rien. Mais que comptes-tu faire?... Ah ! je m'en souviens, ta mère m'avait parlé un jour de ton désir d'être curé. Un drôle de goût que celui-là ! Un curé, mon ami, passe son temps à prêcher aux autres la morale chrétienne et à faire semblant de la pratiquer. Elle est fort belle, ta morale chrétienne, mais c'est un pur roman. Elle nous commande de pardonner à nos
ennemis : as-tu jamais rencontré qui que ce soit qui ait jamais pardonné quoi que ce fût? Elle nous engage à aimer les autres comme nous-mêmes : pourrais-tu me nommer un bon chrétien qui ne s'intéresse au plus bénin de ses rhumes plus qu*à toutes les fluxions de poitrine de son prochain? Elle nous dit aussi : « Heureux les affligés ! car ils seront consolés. » Tous les gens que je vois préfèrent le bonheur à la consolation...
• — Je ne regrette plus de ne pouvoir être curé, interrompit Olivier, qui, lui aussi, préférait le bonheur à la consolation.
— Tu as changé de visées ? Est-ce la littérature qui t'attire? Te sens-tu poète? Mauvaise affaire par le temps qui court. En exaltant les imaginations, et les nourrissant de sa gloire. Napoléon a prolongé d'un demi-siècle Texistence de la poésie. Adieu Napoléon ! Aux héros a succédé tout le monde, et monsieur Tout-le-monde n'est pas un personnage épique. Mais tu pourrais écrire en prose. Le fond de la littérature, aujourd'hui, est la description scientifique. En y ajoutant quelques scènes gaillardes et des mots de gueule, c'est un art assez lucratif. Te sens-tu charlatan?
— Pas beaucoup, répondit -il en souriant et sans trop savoir de quoi il s'agissait.
— Alors renonce à la littérature. »
Il y renonça sans peine. Il avait peu de talent pour la prose et encore moins pour la poésie. Ayant voulu mettre en français à l'usage de Georgine la fameuse élégie de Catulle, il avait traduit ainsi le premier vers :
Vivons pour nous aimer, ma Lesbie adorée...
Il n'avait pu trouver le second.
« Faisons-nous avocat, poursuivit M. Maresquel. Ce n'est pas un vilain métier que je te propose. Mais, pour s'en tirer, la première condition est de savoir tourner la phrase et d'avoir l'air de prendre l'eu pour des questions qui nous laissent parfaitement froids... Te sens-tu éloquent, jeune Gicéron?
— J'aime mieux être autre chose.
— Et la médecine, qu'en dis-tu? C'est un autre genre de charlatanisme, qui exploite la lâcheté humaine, la peur affreuse que nous avons de souffrir et de mourir. L'homme sera toujours lâche, tu peux y compter, et si les avocats sont des marchands de paroles, les médecins sont des vendeurs d'espérance ; c'est une denrée qui se payera toujours très cher.
-- Combien faut-il de temps pour devenir médecin?
— Dame I sept ou huit ans.
— C'est trop long, dit Olivier, qui ne voulait pas mettre à une trop dure épreuve la patience de Georgine.
— Fais-toi donc journaliste. Le journal a tué le livre, et journalistes comme médecins, voilà les puissances du siècle. Ces messieurs doivent gagner beaucoup si j'en juge par ce qu'ils me coûtent. »
Olivier hocha la tête :
« Autre chose, murmura-t-il.
— Eh bien! je finis par où j'aurais dû commencer. As-tu du goût pour l'algèbre, pour la trigonométrie?
— J'en aurai, si l'on veut.
— Et pour le dessin?
— Oh oui! monsieur; on me reproche de dessiner des bonshommes sur mes livres.
— Les bonshommes, c'est du grand art, et ce n*est pas celui que j'apprécie le plus ; une belle épure me caresse davantage les yeux et le cœur. C'est égal, tu t'y mettras. Après ta rhétorique, nous t'avons fait entrer sans te consulter en mathématiques élémentaires. Gomme tu n'es pas un génie fougueux, tu feras bien de ne pas trop te presser et d'être sûr de toi avant de concourir pour l'École centrale. Au bout de trois ans, tu en sortiras, croyant savoir quelque chose, et pour te prouver que tu ne sais rien, je te procurerai quelque emploi d'ingénieur à Fornay ou quelque autre part. C'était l'idée de ta mère, je lui ai promis de te mettre en selle, et tu seras content de moi. Tu me prends, je crois, pour un loup-garou. Tu as tort. Je veux beaucoup de bien à ceux qui me sont utiles, et au risque de m'attirer les malédictions des paresseux et des imbéciles, je paye chacun selon les services qu'il me rend... C'est donc convenu? tu seras ingénieur?
— Oui, monsieur, très volontiers, » répondit-il. C'était l'idée de sa mère, et les études de l'École
centrale ne duraient que trois ans : cette double considération lui avait paru décisive.
M. Maresquel lui fit signe d'approcher, et, plongeant son redoutable regard dans les yeux très gris et très doux de ce futur ingénieur :
c( Un dernier mot, jeune homme. Souviens-toi que, prosateur ou poète, avocat ou médecin, journahste ou ingénieur, on ne fait rien dans ce monde sans avoir le diable au corps. »
Olivier n'eut pas le temps de répondre. La pièce où il était s'ouvrait par une petite porte sur un escalier dérobé, débouchant dans un passage voûté qui per-
mettait d'entrer dans le pavillon du directeur ou d'en sortir sans traverser la cour principale de l'usine. Quelqu'un gratta légèrement à la petite porte ; on eût dit un grignotement de souris. M. Maresquel ne prit pas le change. Il chassa Olivier d'un grand geste.
« Et là-dessus, va-t'en te coucher. Tu n'auras pas l'avantage de me revoir; ton train est fort matinal, on t'éveillera avant le jour. Bonne nuit et bon voyage ! »
Olivier était si pressé de devenir un grand ingénieur qu'il sortit en toute hâte, laissant sur le dossier de sa chaise un foulard qui lui était infiniment cher. Il l'avait vu plus d'une fois noué autour d'un cou délicat et souple, et Georgine lui en avait fait cadeau, un jour qu'ayant eu de grands torts à son égard, elle voulait apaiser ses jalouses fureurs. Il s'aperçut de son oubli en arrivant au château. Perdre son foulard ! plutôt perdre la vie ! Il retourna bien vite sur ses pas. Le pavillon avait son concierge particulier, le plus bourru, le plus malgracieux des hommes. Mais, comme les poules qui ont des poussins, les timides ne craignent plus rien quand ils sont amoureux. Malgré les rebuffades qu'il essuya, Olivier parvint jusqu'à une porte qu'on venait de fermer au verrou. Il y frappa.
<( Mille pardons, monsieur; c'est encore moi. Il s'agit d'une chose très importante. »
Au bout de deux ou trois minutes, M. Maresquel vint lui ouvrir. Quand il sut ce qui l'amenait :
« Voilà ce que tu appelles une affaire importante ! s'écria-t-il fort en colère. Que le diable vous emporte, ton chiffon des Indes et toi ! »
Olivier, tout tremblant, s'excusa et courut cher-
cher son foulard. Mais, pour Tavoir, il dut soulever une marmotte en laine tricotée, qui le cachait presque entièrement. D'où sortait cette marmotte? Il se rappela en avoir vu de toutes pareilles sur la tête de jeunes filles, jolies ou laides, qui poussaient des wagonnets sur des rails. Il promena furtivement son regard autour de lui. A l'un des coins de la chambre, il avisa une grande armoire, engagée dans la muraille, dont la porte était entr'ouverte ; il n'y vit personne, mais il aurait donné sa tête à couper qu'il y avait quelcpi'un. Il s'enfuit précipitamment. M. Maresquel le retint une seconde sur le seuil, pour lui dire d'un ton radouci :
« Mon garçon, pour réussir dans le monde, il ne suffit pas d'avoir le diable au corps : il faut y joindre l'esprit d'à-propos, »
Quelques heures plus tard, Olivier racontait à son cher Laventie, en ouvrant des yeux énormes, cet incident prodigieux, qui l'avait vivement ému.
« Huit jours après la mort de ma mère I s'écriait-il. Et remarque qu'il avait l'air de la regretter beaucoup. »
Laventie lui repartit que son observation n'avait pas le sens commun, que plus M. Maresquel regrettait sa femme, plus il avait besoin de se consoler, que les grands hommes ont toujours du tempérament, et qu'au surplus il n'était pas prouvé que la morale fût autre chose qu'une convention*
« C'est égal, ajouta-t-il, c'est un heureux gaillard que ton beau-père. Il a son sérail dans son usine^ il peut jeter chaque jour le mouchoir à qui lui plaît. »
Olivier s'en indignait; Laventie en rêva.
Il y a des choses qu'on ne dit à personne, et personne, pas même Laventie, ne sut que, vingt-quatre
heures après être revenu de Fornay, Olivier Maugant avait écrit une lettre de dix pages à Mlle Georgine Valtreux. Il attendit quelques jours la réponse; elle arriva enfin, mais ce n'était pas Georgine qui l'avait écrite. Cette réponse était ainsi conçue :
« Mon cher neveu, vous savez par un mot que vous avez reçu à Fornay toute la part que nous prenons, votre oncle et moi, à la perte cruelle que vous venez de faire et combien nous avons regretté que les embarras d'une nouvelle installation nous empêchassent d'assister à la triste cérémonie. Quant à la lettre que vous venez d'adresser à Georgine et dans laquelle vous lui exprimez votre tendresse avec toute l'exaltation d'un collégien qui connaît ses classiques, votre cousine en a ressenti un profond étonnement. Elle me charge de vous dire qu'elle était à mille lieues de se douter qu'elle vous eût inspiré des sentiments si vifs. Elle a pour vous une bonne amitié de cousine, qui a bien son prix, et j'espère que désormais vous réglerez vos sentiments sur les siens, que vous aurez pour elle cette affection tranquille qui permet à un jeune homme de s'occuper de ses études sans fâcheuse distraction* Georgine sera depuis longtemps mariée avant que vous soyez en situation d'en faire autant, et je suis sûre que, si vous rehsiez dans quelques mois d'ici votre épître trop passionnée, elle vous semblerait fort ridicule. Mais soyez, certain, de votre côté, que vous trouverez toujours en nous des parents qui vous sont fort attachés, et que, si l'occasion se présentait de vous être utile, votre oncle ne la laisserait pas échapper. Vous pourrez faire hardiment appel à sa bienveillance; conseils ou bons offices, son secours vous est tout acquis. »
Plus mort que vif, pâle et tremblant, Olivier dut relire dix fois cette lettre pour s'assurer qu'il Tavait bien lue, qu'elle voulait bien dire ce qu'elle disait, qu'une si horrible trahison était au nombre des événements possibles. Avec quelle férocité cette Georgine s'était jouée de sa candeur I Ah I la coquette fieffée î la cruelle ! la perfide ! Il la chargeait d'imprécations; le monde lui semblait une caverne, les femmes lui apparaissaient comme des monstres. Il tenait pour prouvé que toutes les paroles sont de la fausse monnaie, que tous les sourires sont des mensonges, que tous les yeux brun clair sont des trébuchets tendus pour attraper des pinsons. Il se promettait de ne plus être candide, de ne plus jamais croire rien de ce qu'on lui dirait, non, rien, absolument rien, et il le jura par son pied boiteux, qui, en ce moment, lui faisait mal. Vraiment, peu s'en fallut que son chagrin n'affectât sérieusement sa santé. Deux jours plus tard, il recevait le billet suivant : o: Mon cher cousin, je vous écris dans le plus grand secret. Georgine s'est bien mal conduite; mais aussi pourquoi n'aviez-vous rien d'écrit? Je crains que la lettre de maman ne vous ait fait beaucoup de peine, et cela quand vous venez d'avoir un tout gros cha^grin. Je voudrais bien avoir une consolation à vous offrir. Papa répète souvent que je traverse ce qu'il appelle la mue des jeunes filles, que j'ai été très jolie toute petite et que je pourrais bien le redevenir. Je voulais donc vous proposer,., mais je n'ose pas. Le fait est que j'attendrais aussi longtemps que vous voudriez. Si par hasard vous acceptez, envoyez-moi sous pli une feuille de papier blanche avec une grande croix au milieu; les autres ne comprendront
pas ; mais moi, je comprendrai. Seulement, il faudrait que l'adresse ne fût pas de votre écriture. Je suis, mon cher Olivier, votre petite cousine Béatrice, qui un jour sera grande. »
Cette lettre ne procura au pauvre Olivier aucune consolation. Il avait lacéré la première par colère; il déchira la seconde par indifférence.
Olivier Maugant avait vu avorter son roman de jeu^ nesse. La clarté d'un fier et beau sourire qui rayonnait sur sa vie s'était brusquement éteinte ; il venait de retomber dans son brouillard, dans son indifférence, dans son ennui. Toutefois, comme il avait pris envers M. Maresquel une sorte d'engagement d'honneur d'entrer à l'École centrale, il y entra, et, ce qui est plus difficile encore et plus méritoire, il sut y rester et se maintenir dans un rang fort honnête. Cela exige beaucoup d'efforts ; l'École n'est pas indulgente aux paresseux. Cette mère vigilante examine chaque semaine tous ses enfants, leur tâte le pouls, les ausculte, et ceux qu'elle croit désespérément infirmes, elle les prie sans façon d'aller se faire soigner ailleurs. Olivier était bien vu du directeur, qui joignait à la supériorité de l'esprit un cœur chaud et une active bienveillance. Cet excellent homme lui disait : « Mon cher enfant, vous vous donnez beaucoup de peine et je vous en sais beaucoup degré; mais votre travail serait moins rebutant si vous vous décidiez à aimer un peu ce que vous faites. » Hélas I
depuis que Georgine n'était plus dans cette affaire, Olivier continuait de tourner sa meule; mais il ne fallait pas lui demander de Taimer. Les joies que causent les curiosités satisfaites et les vérités démontrées le touchaient peu, et le calcul différentiel le jeta dans des étonnements qui allaient jusqu'au scandale. Consciencieux comme il Tétait, il lui semblait inadmissible qu'en résolvant des équations on pût négliger des infiniment petits d'un ordre quelconque sans compromettre l'exactitude du résultat. Mais il se dit : « Ceux qui ont fait cette belle invention ont arrangé les choses comme il leur convenait , ils n'iront pas les déranger pour m'être agréables. » Il leur mettait ce péché sur la conscience, il s'en lavait les mains. Nonobstant, il avait promis d'être ingénieur, il faisait tout ce qu'il fallait pour cela ; il avait pris l'habitude de travailler, il travaillait d'arrachépied, et, si sa raison n'était pas contente, sa conscience l'était. Ce n'est pas le bonheur; mais ce brave garçon pensait qu'après tout on peut se passer d'être heureux.
Peu s'en fallut qu'il ne se dérangeât. Quoique la direction de l'École ait des préventions bien ou mal fondées contre le quartier latin et qu'elle déconseille à ses élèves de planter leur tente dans ce lieu plein de dangers, Olivier y logeait; c'était là qu'il avait toutes ses habitudes. Un jour, en remontant le boulevard Saint -Michel, il rencontra Laventie, qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. On l'avait rappelé à Limoges; mais, à force d'éloquence et de fallacieuses promesses, Aristide avait arraché à sa famille la permission de retourner à Paris pour y faire son droit. Olivier fut charmé de revoir ce cher Laventie,
qu'à tort et à travers il s'obstinait à admirer. C'était toujours le même garçon, le chapeau sur l'oreille, portant beau , abondant en gestes, en paroles et se grisant de son bruit, gonflé de vent, gras d'espérance, avec cela cadet de grand appétit, qui prenait ses convoitises pour des ambitions, très déniaisé, très attentif à son jeu et quelquefois fourrant son nez dans les cartes du voisin.
« D'où sors-tu? dit-il à Olivier. Tu as Fair d'un décavé; il paraît que les cosinus n'engraissent pas leur homme. Sais-tu quoi ? J'irai te chercher tantôt pour te conduire dans mon cabaret. Tu verras là une collection de fruits secs, tous hommes de génie, mon vieux. Nous finirons par t'en donner. »
Olivier eut beau s'en défendre, Laventie l'intro^ duisit, deux heures plus tard, dans une réunion de faux étudiants qu'il présidait et qu'on avait surnommée « la parlote des hommes d'avenir ». On s'assemblait chaque soir dans l'arrière -cabinet d'un petit café. Pour y avoir ses entrées, il fallait se soumettre à une épreuve : les aspirants étaient tenus de faire ou de dire quelque chose d'extraordinaire. Olivier fut dispensé de cette obligation, qui l'eût fort embarrassé. Le bruit s'était répandu qu'il avait quinze mille livres de rente ; on jugea que c'était assez pour faire de lui un jeune homme fort étonnant. La réunion se composait d'une douzaine d'adeptes, qui tous savaient tout sans avoir rien appris. Ces dames étaient admises quelquefois, mais seulement aux jours fixés par le président, qui entendait conserver au cénacle un caractère de gravité. Enveloppés d'une épaisse et acre fumée qui leur permettait à peine de s'entrevoir les uns les autres, les hommes d'avenir faisaient d'in-
terminables parties de piquet ou des cents de dominos, en vidant beaucoup de bocks. Les privilégiés jouaient le whist avec Laventie, qui gagnait toujours. Le plus souvent, on bavardait, on pérorait fort bruyamment, mais il était défendu de s'échauffer pour aucune idée générale ou généreuse. Celui qu'on pouvait soupçonner d'avoir un peu de cœur ou de raison était rappelé à l'ordre par Laventie, qui frappait du poing sur la table et s'écriait : « A bas le vieux jeu ! Soyons pratiques, mes enfants. » Tous ces débraillés qui braillaient étaient de petits calculateurs, très glorieux de leur perversité précoce, mais plus naïfs qu'ils ne pensaient. Quand le grand Frédéric préluda à la conquête de la Silésie en réfutant Machiavel, il crachait dans le plat pour en dégoûter les autres. Ces jouvenceaux divulguaient leur secret, et cela prouve qu'il leur restait quelque candeur. Olivier ressentit d'abord un profond respect pour ces sages désabusés de tout; son bon sens naturel l'avertit bien vite que l'auguste assemblée où il avait eu l'honneur d'être présenté n'était qu'un moulin à paroles, et que ce moulin ne moulait que du sable.
La littérature n'y avait que deux représentants. L'un était le plus chevelu des parnassiens, qui dépensait sa faconde à démontrer que l'accouplement de sons rares est tout le secret de la poésie, que l'émotion est la mort du talent et la marque distinctive des sots. L'autre était un joli garçon, blanc et rose, apprenti romancier, remarquable par la richesse de ses documents et surtout par l'abondance de ses adjectifs. Il en avait de chatoyants et d'exquis, de magnifiques et de pompeux, empanachés comme des tambours-majors. Quelquesuns étaient de sa fabrique, et il ne s'occupait en écri-
vant que de les placer, de leur faire un sort. Il avait su reconnaître que les adjectifs sont le fond de la littérature, de l'art, du génie et de tout.
Les politiciens étaient de beaucoup les plus nombreux dans la parlote des hommes d'avenir, et, quelles que fussent leurs opinions, tous s'inclinaient devant la grande autorité de leur président. Il avait le don de se faire écouter, le talent de se faire croire. Son front déjà dégarni et comme travaillé par la vie inspirait le respect. Quand il montait sur son Sinaï et déployait son tonnerre, il se faisait dans le peuple saint conune un silence d'adoration. Ses. thèmes n'étaient pas variés, mais il avait d'inépuisables ressources pour les renouveler. Il exposait avec une crudité cynique la théorie du succès à tout prix. Citant Darwin, qu'il n'avait jamais lu , il dissertait sur le combat pour l'existence, et, sans se douter qu'il était le plagiaire des sophistes grecs, il affirmait qu'il n'y a pas d'autre droit que celui du plus fort, ni d'autre politique que la dictature du génie, que César fait beaucoup d'honneur aux peuples en prenant la peine de les gouverner, et que son premier devoir est de se procurer la plus grande somme de jouissances possible. Il démontrait aussi que, dans l'intérêt de l'humanité, il fallait Mre des lois pour empêcher les pauvres de se marier et rétablir à l'usage des grands hommes la polygamie, qui est la plus utile des institutions quand elle est bien pratiquée. Il va sans dire qu'il se considérait comme un futur grand homme; c'était écrit; il en avait la patente dans sa poche.
Ses deux bêtes noires étaient le socialisme et la charité chrétienne, qu'il englobait dans la même condamnation et tenait pour les deux formes principales
du nigaudinisme. Il déclarait avec de gra,nds éclats de voix que, la nature vouant les faibles à une inévitable destruction, on allait contre ses lois et Ton contrariait ses judicieux desseins en s'appliquant à prolonger Texistence des infirmes, des phtisiques et des scrofuleux. Il entonnait son Vœ viciis! avec tant de véhémence et d'emphase qu'Olivier était tenté de lui dire : « Les boiteux en sont-ils? » Mais Olivier ne disait rien, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort recherché par les habitués du club. Dans leurs jours d'agape et de frairie, ils comptaient sur sa bonne grâce pour solder l'addition ; si partagés que fussent les avis sur d'autres sujets, tout le monde s'accordait sur ce point. Le parnassien, qui avait pour toute fortune l'opulence de ses rimes, recourait à lui quand il était dans la panne ; l'homme documentaire en usait de même et le récompensa de ses libéralités en le faisant figurer sous un nom ridicule dans un petit volume, où se révélèrent pour la première fois à l'univers étonné la sûreté de sa méthode, la beauté de son génie et de ses adjectifs. Mais celui qui puisait avec le plus d'indiscrétion dans cette bourse facile à s'ouvrir était le grand Laventie lui-même, qui, joignant la pratique à la doctrine, s'employait résolument au bonheur de son cher petit Aristide et ne lui refusait rien, pas même les plaisirs coûteux de la polygamie.
Olivier ne fréquentait la parlote qu'à regret; mais il craignait de désobliger Laventie. Si peu qu'il y allât, son travail en souffrit. Un incident acheva de le dégoûter des hommes d'avenir. Ils se moquaient entre eux de sa taciturne mélancolie, de son candide pessimisme. On lui représenta que, selon l'aphorisme de l'auteur de l'Ecclésiaste, il est un temps de rire et un
temps de pleurer, qu'il n'est permis de maudire l'existence qu'en connaissance de cause, qu'avant de briser la coupe il faut l'avoir vidée jusqu'à la lie. On tendit un piège à son innocence, qui s'y laissa prendre. Un banquet fut célébré à ses frais pour célébrer cet événement, auquel il ne songeait qu'avec confusion. Il était honteux d'avoir été dupe et résolu à laisser aux autres les plaisirs où l'on ne peut mettre un peu de sentiment. Son aventure avait eu une autre conséquence. Pour la première fois, il s'était présenté à l'École après l'heure réglementaire, il avait trouvé la grille fermée. Son correspondant en fut avisé et lui adressa une mercuriale qu'il ne méritait guère et qui l'humilia.
Ce fut vers ce temps que M Maresquel, qui était venu passer quelques jours à Paris, invita Olivier à dîner chez Bignon, en l'autorisant à amener deux ou trois de ses amis. Olivier choisit les fortes têtes du cénacle, le parnassien, le romancier et Laventie. M. Maresquel, qui était de fort belle humeur, les traita comme des rois. Laventie, toujours à la hauteur de toutes les situations, dégusta les vins les plus exquis en gourmet difficile, en connaisseur un peu blasé, en vrai Pococurante. Le parnassien trouva des rimes riches dans son assiette, le romancier conserva le menu comme un document. On s'anima, on s'échauffa; les marmites firent sauter leurs couvercles, on put voir ce qui bouillait au fond. Quand M. Maresquel se trouva seul avec Olivier, il lui dit :
« Ton parnassien est un niais, ton homme aux adjectifs est un faquin, ton Laventie est un polichinelle, et tu es toi-même... un très bon garçon. »
De ce jour, Olivier ne reparut plus au club. La-
ventie, qui vint le relancer chez lui, en fut pour ses frais d'éloquence, mais réussit en revanche à lui emprunter une forte somme, qu'il promettait de rembourser avant la fin du mois. Olivier n'entendit plus parler de lui; quand il le rencontrait dans la rue, Laventie passait bien vite sans le voir. Olivier pleurait, non son argent, dont il se souciait peu, mais ses illusions. L'amour et l'amitié, Georgine et Laventie, à qui se fier désormais? — C'est dommage qu'il se gâte, pensait-il. Je l'ai beaucoup aimé, et sûrement il avait du génie.
Si l'on entend par la vertu une application courageuse et opiniâtre à un travail qu'on n'aime pas, on a raison de dire que dans ce monde la vertu est toujours récompensée. Olivier sortit de l'École et n'en sortit pas sec. Il se hâta d'informer M. Maresquel de son succès. Il reçut une réponse où il n'y avait point d'ironie; M. Maresquel n'en mettait jamais dans les affaires. Il mandait au jeune homme que l'ingénieur distingué, M. Lebon, à qui la société de Fornay avait confié l'exploitation de ses minières du Luxembourg, se faisait vieux et prendrait avant peu sa retraite, qu'il ne tenait qu'à Olivier de lui succéder un jour, que M. Lebon avait l'ordre de lui enseigner le métier, qu'il eût à se mettre en route pour aller commencer son apprentissage. La lettre se terminait ainsi :
« J'ai promis à ta mère que je m'intéresserais à toi. Pour te prouver que je suis de parole, je te donne dès ce jour quatre mille francs de traitement; c'est ce qui s'appelle jeter l'argent par les fenêtres. J'écris à M. Lebon pour te recommander à ses bons soins, c'est-à-dire pour le prier d'exiger beaucoup de toi. Tu auras chaque année quinze jours de vacances. Si
OLIVIER MAUGANt *î?
tu n*es paâ content, viens me le dire à Fornay. Sinon, réponds-moi courrier par courrier que tu acceptes, et pars bien vite. »
Olivier répondit qu'il acceptait et il partit.
Il était depuis neuf mois dans le Luxembourg quand M. Lebon, qui, fidèle à. ses instructions, avait exigé beaucoup de lui, l'autorisa à se donner quelques jours de repos. Il se demanda où il les passerait, il n'eut pas besoin de réfléchir longtemps. La seule distraction dont il faisait cas était le théâtre. Que la pièce fît rire ou fît pleurer, il s'intéressait à cette fiction plus qu'à sa propre existence, qui lui paraissait médiocre. De huit heures à minuit, il avait le plaisir de sortir de lui-même, et il aimait .à passer toute une soirée dans la peau de Jacques ou d'Arthur. Il gagna sur-lechamp la station la plus proche et, le soir, se mit en route pour Paris, résolu de voir en dix jours toutes les pièces nouvelles.
Il s'endormit profondément dans son wagon, ne s'éveilla qu'à l'aube et s'aperçut qu'il se trouvait tête à tête avec une femme, assise en face de lui, qui ne dormait pas et le regardait. A peine eut-il ouvert les yeux :
« Ah ! mon cher neveu ! s'écria- t-elle. Quelle rencontre inattendue ! »
Il ne prit pas les deux mains qu'elle lui tendait, il n'en prit qu'une, et encore il ne fit que l'effleurer du bout du doigt. Il était constant dans ses rancunes comme dans ses affections. Oui, c'était bien Mme Valtreux, mais qu'elle lui parut changée I Sa toilette avait tin air de négligence, son teint s'était fané, son visage s'était flétri, elle avait des cheveux blancs et ne songeait pas à les cacher. On eût dit qu'après avoir res-
pecté longtemps ses illusions, la vieillesse eût fondu sur elle comme une avalanche. La bouche en cœur, elle attendait qu'Olivier lui parlât. Elle devina son étonnement et lui dit de sa voix traînante :
« Je suis bien changée, n'est-ce pas? J'ai tant souffert! Qui résisterait à un tel malheur?
— A quel malheur, madame?
— Quoi! vous ne savez donc rien? »
Il s'excusa de son ignorance; il sortait d'une mine. Elle entama aussitôt un lamentable récit, qu'elle entrecoupait de profonds soupirs. Son mari s'était engagé dans de désastreuses spéculations, sa fortune s'y était engloutie; on l'avait trompé, disait-elle, odieusement trompé. Il avait dû se démettre de ses fonctions, et il était parti avant elle pour le Val- Fleuri, qu'il cherchait à vendre. S'il en tirait un bon prix, il pourrait payer ses différences, satisfaire ses créanciers, il ne lui resterait rien ou presque rien, mais l'honneur serait sauf. Tour à tour elle parlait de lui avec une sourde colère, ou elle le déclarait le plus admirable des hommes; elle vantait ses héroïques sacrifices, son énergie, son incomparable probité.
Olivier l'écoutait, bouche béante. Ce récit l'agitait, le remuait, lui causait un trouble mêlé de peine et de plaisir, qu'il dissimulait soigneusement. Elle lui apprit qu'ils avaient une consolation dans leur malheur, que l'avenir de leur fille Béatrice était assuré, que peu de temps avant la catastrophe elle avait hérité quatre cent mille francs de sa marraine et s'était mariée avec un notaire de Lille. Mme Valtreux ajouta que leur gendre s'était indignement conduit, qu'il avait refusé de venir en aide à son beau-père, et même de recueillir chez lui sa belle-sœur.
(( Gomment donc, madame? dit Olivier. Mlle Georgine Valtreux n'est pas mariée? »
Elle le regarda quelques instants en silence, elle rassemblait ses idées. Il lui en vint une qui lui parut bonne :
« Ah I mon cher enfant, reprit-elle, que vous me rendez confuse! Depuis nos tristes événements, je n'ai pu penser sans remords à cette lettre si touchante que vous nous avez écrite après la mort de votre mère. Que j'y ai mal répondu et que la vanité est une mauvaise conseillère I Que voulez-vous? votre oncle et moi, nous avions pour notre fille des prétentions que justifiait sa beauté. Elle vous aimait autant que vous l'aimiez, elle n'a pu me pardonner de vous avoir si brutalement éconduit. Elle nous a déclaré cent fois qu'elle vous avait engagé son cœur; elle l'a bien prouvé en refusant malgré nos instances les plus brillants partis. »
Mme Valtreux n'en put dire davantage, elle porta son mouchoir à ses yeux. Elle mentait effrontément. Les provinciaux sont gens de précaution. A Lille comme ailleurs, Mlle Georgine Valtreux avait inspiré des passions ou du moins ce qu'on nomme ainsi; mais sa coquetterie, ses toilettes, ses grands airs, ses fureurs de dépense avaient fait hésiter les plus hardis. On l'admirait, on la désirait, on la courtisait, on tournait autour d'elle, et, au moment décisif, on se dérobait. Cette adorable araignée avait tendu vainement ses toiles tissées avec art; mouches et moucherons, tout le monde avait passé à côté. Elle avait eu l'amer déplaisir de voir sa cadette se marier la première, elle lui en gardait une implacable rancune, trouvait le sort bien injuste et les hommes bien stupides.
Olivier avait cru pieusement au récit de sa tante comme au témoignage des quatre évangélistes réunis. Toutefois il parut peu touché de ses doléances et de ses larmes; il se contenta de lui adresser quelques consolations banales. Mais il fut poli; en débarquant à la gare .du Nord, il s'occupa d'elle, de ses paquets. Dans sa hâte de rejoindre à Melun son mari et sa chère enfant, elle ne faisait que traverser Paris; il l'accompagna jusqu'à la gare de Lyon, sans se départir d'une gravité cérémonieuse qui la navrait. On fut bien surpris de le voir arriver quelques heures plus tard au Val-Fleuri. L' ex-préfet, qui lui fit l'accueil le plus empressé, ne songeait plus à représenter; il avait l'air d'un homme dégonflé, aplati par ses désastres ; quand on n'a de culte que pour la fortune et le succès, on a bien de la peine à respecter ses propres malheurs. Il fit ce qu'il put pour dégourdir la froideur glaciale de son neveu, Olivier resta froid. Mais tout à coup cet excellent garçon enteiidit venir quelqu'un derrière lui. Il se retourna, et Georgine lui apparut, pâlie par le chagrin, mais aussi belle qu'elle l'avait jamais été. Il y avait de la majesté dans son deuil, c'était une reine découronnée; qu'importe la couronne, quand les cheveux sont d'un blond si doux? Olivier prit à peine le temps de la regarder, son cœur s'était déjà élancé au-devant d'elle. Il dit à son oncle ;
c( Monsieur, vous connaissez l'état de ma fortune^ qui jadis vous a paru trop médiocre pour que vous puissiez consentir à m'agréer jamais pour votre gen* dre. A mes quinze mille livres de rente ajoutez les quatre mille de mon traitement d'ingénieur. Il me semble qu'il y a là de quoi faire vivre une femme. Si
tel est votre avis, j'ai Thonneur de vous demander la main de ma cousme. »
Depuis son malheur, M. Valtreux, quoique très préoccupé de régler ses comptes avec ses créanciers, avait un autre souci qui lui donnait plus de tourment; il aurait consenti joyeusement à avoir la goutte à perpétuité pourvu qu'on le débarrassât de sa fille, qui était le plus cruel de ses embarras. Chaque matin et chaque soir, elle lui remettait sous le nez ses fausses spéculations ; elle le traitait de haut en bas, comme un pauvre hère qui s'était cru du génie et n'entendait rien aux choses de ce monde; elle lui reprochait d'avoir trahi sa confiance, tué son avenir. Quand Olivier eut terminé son petit discours, l'ex-préfet ressentit un tel saisissement de joie qu'il se précipita sur l'orateur et faillit l'étouffer. De son côté, Mme Valtreux faisait de grands bras, la bouche ouverte, comme pour happer un bonheur qu'elle voyait tomber du ciel comme un perdreau rôti et craignait de laisser échapper. Toujours maîtresse d'elle-même, Georgine garda seule son sang-froid. Elle engagea avec son cousin un combat de générosité, déclara qu'elle n'entendait pas lui imposer la charge d'une femme sans dot et sans espérances, qu'elle le déliait de tous ses engagements. Il était à ses genoux, il lui avait pris les deux mains; il parla si longuement et si bien qu'elle finit par lui dire :
« Eh bien ! mon petit Livier, puisque tu le veux, je le veux aussi. »
Il était écrit qu'on aurait ce jour-là tous les bonheurs à la fois; M. Valtreux reçut dans la soirée un mot de son notaire, qui lui annonçait que le Val- Fleuri était vendu, qu'on signerait les actes dans huit
jours. L'honneur était sauf comme Tavait dit Mme Valtreux, mais qu'allait-on faire? Comment vivrait-on? Il s'agissait de trouver un emploi, une occupation ; si humble qu'elle fût, M. Valtreux se déclarait prêt à s'en accommoder. Olivier aurait pu proposer à sa tante de la prendre quelque temps chez lui, il s'en garda bien. Il voulait avoir Georgine à lui seul, tout entière, et le grand Laventie lui avait enseigné jadis au lycée que les belles-mères sont des êtres pervers, qu'après s'être donné beaucoup de mal pour se défaire de leur fille, elles s'en donnent encore plus pour la ravoir, que les gendres doivent se contenter du peu qu'elles leur en laissent. Il n'entendait pas qu'on le mît à la portion congrue et il s'avisa d'autre chose. Il avait appris de M. Lebon que la société de Fornay cherchait à se procurer de bons agents d'exportation. Il s'assura que son futur beau-père ne répugnait pas à voyager, à s'expatrier, et, sans en rien dire à personne, il écrivit incontinent à M. Maresquel.
En attendant la réponse favorable qu'il espérait, il coulait des jours délicieux. Il arrivait de Paris par le premier train, il y retournait par le dernier. Georgine avait repris toutes ses coquetteries d'autrefois. Elle s'appliquait à persuader que c'était elle qui avait à se plaindre de lui, qu'il l'avait oubliée, délaissée. Elle lui disait :
(( Mon petit Livier, pourrais-tu me jurer que tu ne m'as jamais été infidèle, pas une seule fois? »
Et selon sa coutume, avançant la tête, elle le regardait les yeux dans les yeux. Il ne jurait pas, car il était fort véridique, et il se souvenait du méchant tour que lui avaient joué les hommes d'avenir.
Pour se tirer d'embarras, il lui récita ces quatre vers :
Que je suis pénétré ! Que je la trouve belle ! Que son air de douceur et noble et naturelle A bien renouvelé cet instinct enchanteur, Ce sentiment si pur, le premier de mon cœur!
Elle trouva ces vers charmants et lui demanda s'ils étaient de lui. Il répondit modestement qu'ils étaient de Gresset; il ajouta que Gresset les lui avait volés, qu'ils étaient sortis de son cœur. On avait d'autres occupations. Georgine avait pris une grande feuille de papier écolier, l'avait partagée en deux colonnes par une ligne verticale. La première contenait la liste • de tous les plaisirs qu'on peut s'accorder raisonnablement quand on a dix-neuf mille livres à manger par an. Dans la seconde, on avait inscrit les choses dont il faut savoir se passer et qui à la rigueur ne sont pas indispensables. En examinant cette seconde liste, Georgine avait des repentirs ; elle faisait des ratures et des surcharges dans l'autre, qui s'allongeait de jour en jour. Olivier grondait un peu, mais bien doucement. Il avait de courtes inquiétudes, qui ne laissaient pas plus de trace dans son âme que l'ombre d'un vol de pigeons dans l'azur d'un lac. Il croyait que tout est possible, que l'amour est un magicien, qu'il opère, quand il lui plaît, le miracle de la multiplication des rentes.
Georgine le charmait surtout par ses impatiences. Elle aurait voulu en finir bien vite, se marier tout de suite, au pied levé. Elle trouvait le code absurde; à quoi bon tant de formalités? Elle ne lui disait pas sa vraie raison : elle avait hâte de ne plus voir l'air pi-
teux et les joues cousues de son père. Elle s'était mis en tête que le malheur est une maladie contagieuse, elle craignait que cela ne se prit comme la petite vérole. Quoi qu'elle pût dire ou faire, Olivier la tenait pour une créature accomplie, parfaite, aussi infaillible qu'impeccable, et il estimait que la vie est un lit de roses, un lieu de délices, une superbe invention. Ses vieux chagrins rances, ses ennuis qui sentaient la moisissure, ce brouillard où il avait erré comme une âme en peine, sans oser se permettre de croire au soleil, les mornes captivités de Fintemat, l'École centrale, les calembredaines des hommes d'avenir, ce Laventie qui empruntait mille francs et ne les rendait pas, les ironies de M. Maresquel et les minières du Luxembourg, tout avait disparu. Il ne voyait plus dans l'univers que deux beaux yeux couleur noisette, qui lui enseignaient la joie et lui prêchaient du même coup une nouvelle morale, toute sorte de devoirs de fantaisie qu'il leur promettait d'observer scrupuleusement. Ces yeux au regard velouté, ombragés de longs cils qui frisaient, étaient son bréviaire, et il le Usait tout le long du jour.
Il était si heureux qu'il se mordait le bout du doigt pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Il croyait vivre dans un conte de fées. Chaque matin en se rendant à la gare de Lyon, il lui semblait que le boulevard Diderot, qu'il parcourait d'un pas élastique, était un boulevard incomparable, que l'air y avait une odeur particulière, que les arbres qui en décorent les trottoirs savaient exactement où il allait et faisaient des gestes en le voyant venir, qu'à droite et à gauche les maisons s'intéressaient à lui, qu'elles avaient des visages débonnaires et pacifiques, et que leurs fenê-
très étaient des yeux attentifs, tout grands ouverts, qui regardaient passer son bonheur.
Après une semaine d'attente, il reçut la dépêche que voici :
« Mon garçon, puisque tu veux te marier, qu'à cela ne tienne, marie-toi. Je serais charmé de pouvoir être agréable à ton futur beau-père, mais je n'ai pas l'habitude d'acheter chat en poche et d'employer les gens sans les avoir vus. Amène-le-moi, lui et sa smala. Et pourquoi ne viendrais-tu pas te marier à Fornay? Cela m'amusera. »
M. et Mme Valtreux étaient enchantés de leur futur gendre. Ce jeune homme providentiel, à qui venaient toutes les bonnes idées, s'était chargé non seulement de les débarrasser de leur fille, mais de trouver une place à son beau-père. Ils le caressaient, le cajolaient, ne savaient lui témoigner assez tout le bien qu'ils pensaient de lui; jamais saint ne fut plus fêté. On partit pour Fornay, le cœur partagé entre les grandes espérances et les grandes inquiétudes. Fornay, c'était l'inconnu. Quoiqu'il y eût alliance entre les deux familles, elles n'avaient eu ensemble aucun rapport, et, depuis la mort de Mme Maresquel, on ne s'était pas donné signe de vie. Mme Valtreux n'avait vu son beau-frère qu'une seule fois et en gardait une fâcheuse impression. Olivier, qui s'était réconcilié avec le second mari de sa mère et lui trouvait du bon, com* battait les craintes de sa tante. Il l'assurait que ce porc-épic était, dans le fond, un bourru bienfaisant, qu'il y avait manière de le prendre, que tout irait bien. Pour mener à bonne fin cette négociation, il comptait sur l'adresse, sur les grâces de Georgine, à
qui il disait : « Promets-moi d'être très aimable ; il ne pourra rien refuser à tes beaux yeux. » Elle ne répondait ni oui ni non. Tout cela intéressait fort peu son profond égoïsme. Chacun pour soi; elle s'était tirée d'affaire, elle laissait barboter les autres et se souciait peu de leur tendre une corde. Elle allait à Fornay parce qu'il fallait y aller ; mais elle craignait que ce voyage n'apportât des retards à son bonheur, ou, pour mieux dire, à sa délivrance.
Ils devaient arriver à Fornay avant le coucher du soleil; un train de marchandises, qui avait déraillé et obstruait la voie, les retint longtemps en chemin. Si on avait demandé à l'amoureux Olivier l'heure qu'il était, il n'aurait pas su la dire; mais M. Maresquel la savait toujours. On le faisait attendre, il n'attendit pas, dîna tout seul et retourna à ses affaires sans plus s'inquiéter de ses hôtes. Il ne pensait pas comme Georgine que le malheur fût une maladie contagieuse; mais il avait pour lui un secret mépris, il le traitait avec un certain sans-gène. Les retardataires furent reçus par deux laquais en culotte courte et, l'instant d'après, par la gouvernante de Mlle Mélie, qui les avertit d'un ton gourmé qu'ils ne verraient M. Maresquel que le lendemain. Elle insinua aussi que les gens bien élevés arrivent toujours à l'heure où on les attend. Quoique M. Valtreux ne se sentit point coupable, il accepta cette leçon d'un air soumis, résigné, comme il convient aux gens qui ont besoin des autres. Le château était vaste, les pièces étaient immenses. On avait préparé pour un père, une mère et leur fille un appartement où trois familles eussent tenu à l'aise. La première impression de Georgine fut de le trouver très nu. M. Maresquel se souciait beaucoup du con-
fort, très peu de la décoration, de ce qu'il appelait le fla-fla, et il avait horreur du bibelot, dont Georgine faisait grand cas. Elle dit à Olivier :
« Gomme on voit bien, en entrant ici, que le propriétaire n'a pas de goût! Passe encore s'il était poli.
— G'est égal, tu m'as promis d'être aimable.
— Donnant donnant. Je serai ce qu'il sera. »
On leur annonça que le dîner était servi; il ne sentait pas le réchauffé et faisait honneur au chef illustre qui gouvernait les cuisines de Fornay et dont les talents étaient fort appréciés de tous les usiniers des environs. La vaisselle était riche, l'argenterie avait une solidité imposante. M. Maresquel était un homme de poids, il aimait le massif en tout genre, il voulait que ses fourchettes pesassent à la main. On prenait le café quand il entra. Après un accès d'humeur il s'était ravisé. Il tendit trois doigts à Olivier; souvent il n'en donnait que deux. Il salua rapidement M. et Mme Valtreux. Georgine détournait la tête; il fit le tour de la table pour rencontrer ce regard qui le fuyait. S'il méprisait le malheur, il admirait la beauté. Il fut frappé, saisi. Il s'inclina gracieusement et dit :
« Tous mes compliments, mademoiselle; et à toi, Olivier, toutes mes félicitations I r>
Il s'assit, l'entretien s'engagea. Mme Valtreux prodigua ses sourires et l'ex-préfet toutes les grâces de son esprit pour amadouer le porc-épic. Georgine demeura impassible et muette; malgré les regards suppliants que lui jetait Olivier, elle ne désarmait pas. Elle se retira bientôt en alléguant les fatigues du voyage. M. Maresquel fit mine de lui offrir le bras pour la conduire jusqu'à sa porte; elle se déroba à
ses empressements, en accompagnant son refus d'un geste d'impératrice. Ses parents ne tardèrent pas à la suivre. Demeuré seul avec Olivier, M. Maresquel lui fit conter en détail l'histoire de ses amours, auxquelles il parut prendre un vif intérêt. Olivier profita des bonnes dispositions oii il le voyait pour plaider chaleureusement la cause de son futur beaupère.
« En voilà assez! ne t'échauffe pas, interrompit-il. J^ai une enquête à faire; je tiens à m'assurer que l'honneur est aussi sauf que tu le dis, que ce monsieur n'a pas mérité son désastre, qu'il n'y a rien de louche dans son cas. J'ai peu de penchant pour les gens tarés et le malheur de ne croire ni au repentir ni à la conversion des pécheurs. Et puis, la question est de savoir s'il peut me servir à quelque chose. Un agent d'exportation est à la fois un fournisseur de renseignements et un placier. Nous sommes, nous autres Français, de bons fabricants et de détestables marchands. Nous nous occupons de nous plaire à nousmêmes, de satisfaire notre propre goût, et c'est le goût de l'acheteur qu'il faudrait contenter. Nous avons aussi la funeste manie de vouloir qu'on vienne à nous quand il faut provoquer la demande, aller la chercher au bout du monde. Ce qui nous manque le plus, c'est l'esprit commercial. Nous nous croyons des phénix, et tous nos voisins, sans exception, nous surpassent dans le grand art du boniment. »
Georgine, à son ordinaire, fit la grasse matinée. Olivier l'attendait impatiemment pour lui montrer le château et ses appartenances. A quoi bon? Son jugement était fait. Elle jugeait vite et bien ; sa première
impression n'avait pas été favorable, elle en était revenue. Elle savait qu'à Fornay la cuisine était exquise, que les lits étaient fort tendres, les tapis moelleux, les meubles commodes, les domestiques bien dressés, bien stylés, que le service se faisait rapidement et sans bruit, qu'il régnait partout une propreté hollandaise, que la salle de bains ne laissait rien à désirer, que c'était une de ces maisons où l'on n'a qu'à étendre la main et à pousser un bouton pour se procurer les facilités, les douceurs nécessaires à l'existence d'une femme qui se respecte; il n'y manquait que le bibelot. Elle voulut visiter les remises, les écuries; voitures et chevaux lui parurent irréprochables, et elle se piquait de s'y connaître. Elle ne laissa pas de faire plusieurs critiques. Elle en voulait encore à M. Maresquel, elle ne pouvait lui pardonner d'avoir dîné seul, elle était résolue à lui en témoigner son déplaisir jusqu'à la dernière heure de son séjour chez lui. En sortant de la sellerie, elle dit à Olivier :
(( Cette maison n'est pas trop mal ; mais le propriétaire est un sot personnage, un vilain homme, sa figure est repoussante, elle m'est insupportable, elle m'est odieuse, et j'entends le lui prouver. »
Olivier la conjurait de s'observer beaucoup, lorsque le sot personnage parut.
«A chacun son tour! dit-il. Je veux faire moimême à ces dames les honneurs de mon parc. Suiveznous, monsieur Valtreux, et toi, Olivier, va-t'en trouver notre chef de service des hauts fourneaux, qui a quelque chose à te demander. »
On se promena dans le parc. La silencieuse Georgine affecta de ne rien admirer. Elle avait un nou-
veau grief contre M. Maresquel : il s'était permis, en sa présence, de donner un ordre à Olivier, qui n'en avait à recevoir que de Mlle Georgine Valtreux. Elle regrettait que son futur eût obéi : « Je lui apprendrai, pensait-elle, à se redresser devant cet homme, à n'être plus si petit garçon. » Pendant que la fille boudait, M. Maresquel causait avec le père et la mère. Il eut bientôt fait de prendre leur mesure; lui aussi jugeait vite et bien. Il ne lui fallut que dix minutes pour se convaincre qu'ils appartenaient à cette classe d'honnêtes gens peu délicats, dont l'honneur ne s'effarouche pas sottement. Leur conscience est une bonne personne, d'un caractère facile; elle ne court pas après les aventures, mais quand les aventures viennent la chercher, elle se laisse faire sans qu'il soit besoin de lui mettre le pistolet sur la gorge. M. Maresquel parut satisfait de son enquête.
« Je ne saurais trop vous féliciter de l'excellente éducation que vous avez donnée à mademoiselle votre fille, dit-il gaiement à Mme Valtreux. J'admire son courage. Épouser un ingénieur et l'accompagner dans un pays perdu, c'est une vaillante entreprise. Ce n'est pas que, pour les amateurs de pittoresque, les Ardennes n'aient leurs beautés, et dans la belle saison il y a Spa. Mais, en hiver, c'est autre chose. Il faut se condamner à la privation de tous les plaisirs. »
Georgine boudait toujours, mais elle écoutait. Elle fut prise d'un léger frisson; le pittoresque ne suffisait pas à son bonheur.
« Je ne sais, poursuivit-il, qui m'a fait une réputation de férocité. Cette nuit, j'ai passé deux heures à me demander comment je pourrais m'y prendre pour épargner à la jeune personne que voici le chagrin
d'aller enfouir sa beauté dans ce triste Luxembourg. Je voudrais garder notre jeune couple auprès de moi. Assurément Fornay n'est pas Tendroït le plus gai de la terre. Mais nous avons des voisins, notre baraque est assez habitable, et puis nous ne sommes pas très loin de Paris... Ma femme, à qui je laissais la bride sur le cou, y passait deux ou trois mois chaque hiver, ajouta-t-il négligemment.
— Fornay est un délicieux séjour, répondit madame Valtreux en minaudant, et si par votre bonne grâce mon gendre et ma fille pouvaient y rester...
— Impossible, interrompit-il brusquement. Olivier m'est nécessaire là-bas, et je ne saurais à quoi l'employer ici... Il est vrai qu'après tout il a des rentes; libre à lui de renoncer à sa carrière et d'aller vivre où il lui plaira.
— Il n'est pas assez riche pour ne rien faire, dirent à la fois la mère et la fille d'un ton décisif.
— Eh ! mon Dieu, reprit M. Maresquel, quand on s'aime, quand on s'adore, l'imagination se charge d'égayer les endroits les plus moroses. La solitude, le désert, les sacrifices, les privations, tout devient agréable. »
Il regardait la fille et la mère, qui elles-mêmes se regardaient sans rien dire. Cette fois encore, il sut ce qu'il voulait savoir.
« Je me hâte d'ajouter qu'Olivier est un bon, un excellent garçon. Il a peut-être l'entretien un peu sec, mais il possède toutes les qualités essentielles, toutes celles qui font le bonheur d'une femme, pourvu toutefois que cette femme n'aspire pas à un bonheur trop compliqué. »
Ici M. Valtreux intervint. Il se crut obligé de faire
l'éloge de son gendre, de vanter, non les agréments de sa personne, mais la noblesse de son caractère, l'excellence de son cœur, la délicatesse de ses sentiments. C'était un naufragé célébrant les vertus de son sauveur.
«Vraiment, vous m'étonnez, monsieur, répliqua vivement M. Maresquel, les yeux fixés sur Georgine. Si Olivier croyait faire un acte de vertu en épousant Mlle votre fille, il ne serait, à mon avis, qu'un sot ou un misérable. La beauté de Mlle Valtreux est d'une espèce si rare qu'un homme qui aurait trois ou quatre cent mille livres de rente à lui offrir se sentirait pauvre et souhaiterait d'être roi pour pouvoir mettre à ses pieds une couronne et un royaume. »
Ayant dit ces mots, il se tut, parce qu'il n'avait plus rien à dire ; il venait d'attacher le grelot. De leur côté, les trois personnes à qui il avait adressé son éloquent discours se taisaient aussi. Il nous arrive parfois en dormant de rêver que nous fuyons un danger et qu'un mur nous barre le chemin; on voudrait passer, on ne peut, et tout à coup le mur s'ouvre et l'on passe. C'est un rêve qu'on ne fait jamais sans éprouver quelque émotion. Les trois Valtreux étaient émus; leur silence en témoignait. Machinalement, Georgine ôta son chapeau : sa fière beauté, d'une espèce rare, aimait à affronter l'éclat du jour; elle était si sûre de la victoire que cette bataille lui plaisait. Machinalement aussi, sa mère, qui tenait une fleur à la main, la lui mit dans les cheveux. L'acheteur était là, la bourse à la ceinture, et il regardait. On ne pouvait trop parer la marchandise. Cependant, il pouvait se faire qu'on eût rêvé, et aussi longtemps qu'on a des doutes, on a des scrupules.
Olivier parut au bout d'une allée; Georgine courut au-devant de lui et se pendit tendrement à son bras.
« Eh bien!' comment vont les affaires? demanda-t-il en la dévorant des yeux.
— Pas trop mal, mais j'en suis pour ce que j'ai dit, c'est un vilain homme, » répondit-elle d'un ton fort doux.
Le déjeuner fut très gai. M. Maresquel parla beaucoup; il lançait la balle, Georgine la renvoyait. Olivier n'avait point à se plaindre, elle ne l'oubliait point, elle faisait les parts égales. Cette blonde n'était heureuse qu'en présence de deux hommes uniquement occupés d'elle; un seul ne suffisait pas, il en fallait au moins deux : l'un éperdument épris, l'autre en train de le devenir. Inquiéter le premier, encourager le second, les tenir l'un et l'autre en haleine, distribuer à tour de rôle les espérances et les angoisses, c'était le souverain bien, le parfait bonheur.
M. Valtreux craignait qu'Olivier ne s'offensât d'une audace de coquetterie qui couvrait si peu son jeu. Il lui dit en sortant de table :
« Elle est presque trop gaie. C'est votre faute, mon cher Olivier; après tant de tristesses, vous lui avez rendu toute sa belle humeur.
— Ne vous en plaignez pas, répondit le bon Olivier ; elle travaille pour vous. »
M. Maresquel conduisit ses hôtes au jardin, leur montra son champ de roses, qui commençaient à fleurir. Georgine les moissonna, en cueillit trente, n'en garda que dix; les autres jonchèrent le gazon de leurs pétales. Elle voulut savoir si les serres étaient bien tenues. M. Maresquel lui offrit le plus beau de ses camélias; elle le passa incontinent à la boutonnière d'Olivier, qu'elle pria de lui en cueillir un autre
pour elle-même. Olivier ne savait que faire; il adorait sa Georgine, mais il respectait beaucoup le directeur de Fornay. Il finit par s'exécuter, et M. Maresquel se mordit la lèvre.
« N'est-ce pas que je suis insupportable? » lui dit Georgine.
Le regard qu'elle lui jetait eût fait tourner la tête la plus solide ; il en garda l'éblouissement dans ses yeux. En sortant des serres, on fut surpris par une ondée, on se réfugia dans la salle de billard. L' ex-préfet, h qui M. Maresquel proposait de faire une poule, répondit que sa fille jouait beaucoup mieux que lui, et c'était vrai.
« Prenez garde, monsieur, s'écria-t-elle. Je n'aime pas à perdre et je n'aime pas non plus qu'on me fasse gagner. Arrangez-vous. »
M. Maresquel s'arrangea, il ne l'aida pas, mais il lui permit de s'attribuer un point fort contestable. Quand elle eut gagné :
« Que vous êtes innocent I dit-elle. J'ai triché. »
Jamais on n'avait traité ce puissant directeur avec un tel sans-gêne. Le lion se laissait faire, rentrait ses griffes, et sa crinière ne se hérissait point; mais il avait la gorge sèche, les dents longues, et, par instants, il bâillait de faim. Il se disait : « Je lui pardonne tout, pourvu que je la mange. »
On avait réservé pour la soirée les plus beaux spectacles que puisse offrir une usine. Quand eut sonné l'heure de la coulée, M. Maresquel offrit son bras à Georgine, et ils partirent en avant-garde. A grands coups de marteau, trois ouvriers enfoncèrent le tampon, et comme un taureau à qui l'on ouvre les barrières, la fonte liquide sortit d'un bond et prit sa course. On
eut bien vite fait de la calmer. Amoncelant tour à tour ou creusant le sable devant elle, on l'obligea de suivre tranquillement le chemin qu'on lui marquait, et on renvoya remplir Tune après l'autre les auges de la lingotière. A mesure qu'elle poussait son torrent de feu , l'intense chaleur devenait insupportable. Bientôt les auges furent pleines. Une clarté rouge envahit tout le hangar, et, à cette étrange lumière, les chevrons de la toiture, les piliers, les figures humaines prenaient un air de fantômes.
Quoique très incurieuse de tout ce qui ne la concernait pas, Georgine questionnait beaucoup M. Maresquel : elle paraissait apprendre avec un intérêt extrême la différence entre la fonte blanche et la fonte grise, entre la noire et la truitée. Tout en causant, ils s'étaient un peu éloignés, et leur conversation était si animée qu'Olivier, qui donnait le bras à sa tante, la quitta pour s'approcher d'eux. Il entendit ces mots, prononcés par Georgine :
« Ce serait bien mal à moi! Ce pauvre Olivier!
— Quel mal veut-on faire à ce pauvre Olivier? demanda-t-il.
— Je disais à Mlle Valtreux, répondit M. Maresquel, qu'à mon vif étonnement elle a de merveilleuses dispositions pour la métallurgie, et que j'ai grande envie de te la voler.
— Oh ! je suis bien tranquille, elle ne se laissera pas voler, » répliqua-t-il avec un sourire placide qui témoignait de l'intrépidité de sa confiance.
Elle lui tendit sa main droite pour le remercier de la bonne opinion qu'il avait d'elle, et il l'eût portée à ses lèvres si elle ne lui avait dit de sa voix la plus caressante :
« Prenez garde, nous ne sommes pas seuls.
— Et maintenant, s'écria M. Maresquel, nous allons tirer en l'honneur de cette jeune personne le plus beau feu d'artifice qu'elle ait jamais vu. Ce sera le bouquet. y>
Ils se rendirent à l'aciérie, où les attendait un spectacle plus bruyant. La ruse a toujours dompté la force, et, par les artifices de son industrie, l'homme a toujours raison de la matière; mais elle s'indigne quelquefois des violences qu'il lui fait, et la bête cherche à dévorer son dompteur. Du cubilot la fonte à acier fut amenée dans un convertisseur chauffé à blanc, qui s'inclinait sur ses deux tourillons pour la recevoir et l'engloutir; puis il se relevait, et, par ses tuyères, une machine soufflante de cinq cents chevaux l'emplissait de vent. Le métal roulait tumultueusement dans l'appareil; on entendait gronder sa tempête, et ses fureurs s'exhalaient en une gerbe d'étincelles qui crépitaient dans l'air, menaçant d'embraser tout ce qu'elles touchaient. Le bouillonnement s'accrut, le bassin de coulée fut couvert d'une pluie de feu, d'un rejaillissement de scories en fusion. La flamme, d'abord jaunâtre, avait blanchi par degrés; on la vit pâlir et bleuir. La grande cornue s'inclina de nouveau pour recevoir encore un peu de fonte , un coup de vent fut rendu jusqu'à ce que le métal, sortant d'une poche, se répandit enfin dans les formes. De quoi lui avaient servi ses frémissantes colères? Convaincu d'impuissance, il coulait silencieusement dans les sillons ouverts à son passage, il y promenait sa lassitude et sa défaite.
M. Maresquel expliquait à Georgine les avantages de la fabrication de l'acier par le procédé Bessemer,
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qu'il était plus homogène que les autres aciers, qu'on pouvait le produire à la houille, que, la fonte entrant en ébullition, un simple courant d'air tenait lieu du brassage. Sans doute il lui parlait aussi d'autre chose, car tout à coup elle se boucha les deux oreilles en disant : « Plus un mot. Je n'écoute plus rien.
— Qu'est-ce encore? dit Olivier. Vous aimez à vous quereller.
— J'épouse tes intérêts, répondit M. Maresquel. Mlle Valtreux me parlait de vos deux fameuses listes. . . Tu sais, il y a la colonne des plaisirs nécessaires au bonheur et la colonne des choses dont on peut se passer. Je lui disais, moi, que quand on s'aime, on peut se passer de tout, même d'un landau à deux chevaux et à huit ressorts.
— Vous avez raison, monsieur, repartit Olivier. Aussi avons-nous inscrit les landaus dans la liste des choses qui ne sont pas rigoureusement nécessaires. Cela ne nous empêchera pas d'avoir dans notre Luxembourg un joli petit cabriolet; je sais déjà où nous trouverons un cheval à louer.
— C'est possible, mon garçon, reprit M. Maresquel. Mais l'espérance est un cabriolet qui nous verse quelquefois en beau chemin. »
Cela dit, s' emparant du bras de Georgine, il l'entraîna au pas de charge. Le reste de la compagnie les suivit, en disant : « Où vont-ils donc? » On les aperçut gravissant l'escalier qui conduisait à la passerelle d'un haut fourneau, sur laquelle allaient et venaient des ouvriers occupés à vider alternativement dans le gueulard des wagons entiers de houille, de minerai et de fondants. Le monstre avalait tout; il ne disait jamais : C'est assez I La lune, entourée d'un halo et
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Voilée par une mince couche de nuages, ne répandait qu'une clarté diffuse. Elle mêlait de vagues pâleurs aux flammes blanches, jaunes, rouges, violettes, que de toutes parts vomissait l'usine. On entendait des bruits confus et discordants de machines, des sons aigus et criards, des ronflements de roues, des gémissements de courroies, le tapage cadencé des marteaux, le sifflement des jets de vapeur, les expirations subites d'une toux haletante, des soupirs étranges auxquels s'unissaient, par intervalles, les abois inquiets d'un chien de garde à la chaîne. Appuyée contre la balustrade de la passerelle, Georgine contemplait cette immense ville noire, ce royaume infernal. Elle n'avait pas lu les Métamorphoses d'Ovide; autrement, comme jadis Olivier, elle eût trouvé que M. Maresquel ressemblait à Pluton. En ce moment, ses robustes épaules semblaient plus larges, plus épaisses qu'à l'ordinaire; il avait les cheveux tombant sur le front, l'air d'un dieu qui ne rit pas ; une émotion mystérieuse gonflait ses narines, plissait sa lèvre, et la nuit de ses pensées était répandue dans ses yeux, qu'habitait une sinistre espérance. Devant lui se tenait immobile, rêveuse, la svelte Proserpine, dont les coquetteries étaient remplacées par une grâce un peu farouche. Elle portait à son corsage quelques-unes des fleurs qu'elle avait moissonnées dans les prairies d'Enna.
« Vraiment, dit-elle, c'est tout un empire que vous gouvernez. »
Elle sentit courir sur son frais visage un souffle brûlant. Pluton s'était penché sur elle et lui disait :
« Ouij c'est un empire, et vous n'avez qu'un petit mot à prononcer pour en devenir l'impératrice. »
Elle se recula loin de lui, pas très loin : « Savezvous que vous êtes un homme bien dangereux?
— Le métier des femmes est de succomber, et je vous crois très femme
— Arrière, tentateur I » fit-elle avec une colère jouée. On entendit dans l'escalier le bruit d'un pas inégal
et pénible, et la tête d'Olivier apparut.
« Mlle Valtreux se moque de moi, lui dit M. Maresquel. Elle a le front de me soutenir que cette lune borgne fait tort à mon éclairage électrique. Dieu sait pourtant s'il me coûte cher! »
Et il essaya de faire comprendre à Olivier ce que lui coûtait son éclairage. Mlle Valtreux n'écoutait pas. Elle songeait à un délicieux cheval de selle noir qu'elle avait vu le matin dans l'écurie du château* Ce cheval avait le poil luisant, la queue bien fournie, les jambes très fines et une façon toute particulière et capricieuse de relever la tête. Il semblait à Georgine qu'elle tenait à la main une balance invisible. L'un des bassins contenait un boiteux, petit ingénieur, petit rentier; mais avec lui, dans ce même bassin, il y avait la foi jurée, la sainteté d'un engagement, un cœur plein d'elle, une confiance si touchante qu'il était impie de la tromper, et quelques autres bagatelles du même genre. Dans l'autre plateau, elle voyait quatre cent mille livres de rente et un joli cheval noir. Tour à tour les deux plateaux montaient ou descendaient; le fléau de la balance trébuchait sans cesse, la main qui la tenait était agitée de mouvements fébriles.
M. Maresquelj qui continuait de causer avec Olivier, finit par lui dire, en jetant à Georgine un regard ^oblique :
« Oui, mon éclairage me coûte gros, mais je suis toujours pour le progrès, et j'ai Thabitude de me décider vite. Je connais des gens qui ont tué leur avenir à force de le discuter. »
A ces mots, il gagna l'escalier, qu'il descendit rapidement. Olivier passa le bras de sa cousine sous le sien, et ils descendirent aussi. Il boitait assez bas ce jour-là; pour ne pas tomber, de sa main gauche, qui restait libre, il s'appuyait à la balustrade, et ainsi, de marche en marche, tour à tour plongeant ou se redressant, il imprimait à sa compagne une secousse qui lui était désagréable. Ce n'était qu'une sensation, mais nos sensations se convertissent quelquefois en idées, et nos idées influent sur nos sentiments. Quand ils furent dans la cour :
« Mon Dieul que je t'aime! dit-il; et que tu as été gentille aujourd'hui! J'espère que tu n'es pas trop mécontente de ta journée.
— Mais non, mais non, » répondit-elle d'une voix languissante.
Il était si heureux qu'il en devenait bavard; il ne déparlait plus. Elle entendait à peine les histoires qu'il lui contait. Elle flottait dans les incertitudes, et elle était furieuse d'être incertaine, furieuse non contre elle-même, mais contre lui. Elle se disait :
« Pourtant, s'il n'existait pas, l'affaire irait toute seule. »
Le lendemain, vers le milieu de la matinée, Georgine reposait encore sur la plume. Les grands rideaux de mousseline ne laissaient arriver jusqu'à elle qu'un jour discret. Sa joue dans sa main, les yeux à demi fermés, elle songeait à certaines choses, à certaines personnes, et particulièrement à sa sœur Béatrice, devenue Mme Gourlize. Elle ne l'avait jamais aimée bien tendrement, elle l'aimait encore moins depuis qu'au mépris de toutes les convenances, cette insignifiante petite fille, dotée par une marraine, avait fait la conquête d'un notaire et s'était mariée à dixhuit ans, tandis qu'elle-même en avait vingt-trois et s'appelait encore Mlle Georgine Valtreux. Elle avait dû avaler ce mariage et ce notaire, et voilà qu'un enchaînement mystérieux de circonstances lui préparait une revanche inespérée. Si certains événements venaient à se réaliser, quel coup terrible pour Mme Gourlize ! Elle et son notaire ne seraient plus rien, il ne lui resterait qu'à se prosterner, qu'à s'anéantir devant l'éclatante fortune de son aînée. Beau rêve à caresser I Malheureusement, il y avait une difficulté, un
obstacle, et cet obstacle, c'étaient les yeux gris d'Olivier Maugant, auxquels Georgine ne pouvait s'empêcher de penser et qui la hantaient comme des revenants. Ces yeux-là ne ressemblaient pas à tous les yeux; ils étaient si désespérément honnêtes, si candides et si convaincus de la bonne foi des autres que cette audacieuse en avait peur.
M. Maresquel avait-il deviné ses secrètes préoccupations? A la même heure, il faisait prier Olivier de venir le trouver à l'usine, dans le pavillon du directeur.
« Tu es un plaisant garçon, lui dit-il. Je reçois h l'instant une lettre de M. Lebon, qui est fort surpris de ton procédé. Je ne veux pas te la montrer, elle contient quelques expressions un peu vives qui te chagrineraient. Comment donc ! tu pars en lui disant que tu prends dix jours de congé, en voilà quinze que tu cours le monde et tu n'as pas daigné lui écrire un moti II faut croire que le bonheur te trouble l'esprit. Mon garçon, quand on a eu des torts, il faut les réparer. Il m'en coûte de t' arracher à ta Capoue, mais ne fais qu'un saut de Fomay dans le Luxembourg, va t' expliquer en personne avec ton chef; c'est une marque de déférence que tu lui dois. Tu seras revenu dans trois ou quatre jours. »
Olivier se soumit à ce déplaisant arrêt avec une facilité d'humeur et de résignation qui étonna M. Maresquel. Qu'importent trois jours d'ennui quand on a devant soi toute une vie de déliré, une Georgine à perpétuité? Il se contenta de dire :
« Promettez-moi, du moins, que pendant mon absence vous vous occuperez de M. Valtreux. Il attend votre décision avec une anxiété bien naturelle. Je serais si charmé qu'elle fût favorable!
' — Rassure-toi, je m'occuperai de ce monsieur. Nous aurons ensemble, aujourd'hui même, une longue conversation, et j'espère qu'elle aura de bons résultats pour lui comme pour moi. Mais si tu yeux m'en croire, va-t'en bien vite sans faire tes adieux à personne. Tu t'attendrirais, et les attendrissements sont la chose du monde la plus fastidieuse et la plus inutile. Je me charge d'expliquer moi-même à ces dames que je suis un affreux tyran, »
En arrivant dans le Luxembourg, Olivier eut la surprise de trouver M. Lebon beaucoup moins fâché qu'il ne s'y attendait. Le surlendemain, il eut une autre surprise, qui lui fut moins agréable. Il reçut un mot de M. Maresquel, qui lui annonçait qu'une affaire importante l'appelait à Paris, qu'il le priait de s'y rendre directement, qu'il désirait l'employer à quelques courses, que ce ne serait pas long, qu'ils retourneraient ensemble à Fornay. Olivier maudit secrètement la tyrannie des affaires ; elles sont toujours cruelles aux amoureux. Si pénible que lui fût ce contretemps, il n'en partit pas moins pour Paris, et, à peine débarqué, il courut à la rue de Berri dans l'espérance d'y trouver M* Maresquel. La concierge lui montra une dépèche par laquelle le directeur de Fornay remettait son arrivée au lendemain. Olivier laissa son adresse, et, fidèle à ses habitudes, il alla dîner dans un restaurant du quartier latin.
Il se proposait de passer sa soirée dans quelque théâtre. Mais, comme il sortait de son cabaret, il avisa une petite affiche couleur sang de bœuf, qui attira son attention. Cette affiche annonçait que, dans un local de la rive gauche, une conférence serait faite le soir même sur la question ouvrière et que l'orateur confé-
rencier serait le citoyen Aristide Laventie. Olivier crut rêver, se frotta les yeux; c'était écrit, il avait bien lu. Quelle année, quel jour, à quelle heure et par quelle conjonction extraordinaire des astres ce cher ami, ce bon vivant, ce superbe contempteur des humbles et des faibles, cet homme peu démocrate et souverainement pratique était-il devenu le citoyen Laventie? C'était bien plus fort que les métamorphoses d'Ovide. Olivier, l'ayant perdu de vue depuis longtemps, ignorait que ce cher ami avait eu des défilés à traverser. L'agent d'affaires qui lui avait donné le jour se plaignait que les mains de son héritier versaient l'or; il l'avait mis en demeure de quitter Babylone, ses œuvres et ses pompes et de venir travailler dans son bureau, à Limoges. Babylone était chère à Aristide, il estimait que l'air qu'on y respire est le seul respirable, et, d'ailleurs, une ville de province ne pouvait suffire à ses vastes ambitions. On s'était brouillé, la pension avait été supprimée, Aristide avait vécu d'expédients. Il n'était pas homme à s'abandonner. Un an plus tard, il était devenu le rédacteur en chef d'un petit journal, qui, grâce aux vivacités fringantes de sa plume, prenait son essor. Mais il se piquait aussi d'être orateur; il se promettait de briller avant peu dans les réunions électorales, et, pour s'y préparer, il faisait des conférences. Olivier, qui ne savait rien de cette histoire, demeura convaincu qu'il y avait deux Laventie, qui, par miracle, s'appelaient l'un et l'autre Aristide. Il voulut en avoir le cœur net, et à huit heures sonnantes il se présentait au local désigné.
Laventie en était à ses débuts; Gharonne et Ménilmontant ignoraient son nom, sa gloire n'avait pas
encore gravi les escarpements du mont Aventin. Beaucoup plus connu sur la rive gauche, il était sûr d'y trouver un auditoire, et, dans le fait, la salle était presque pleine. L'assistance se composait de badauds, de curieux et d'un bon nombre de ces étudiants qui n'étudient pas, auxquels s'étaient joints quelques-uns de ces travailleurs qui ne travaillent guère. Il y avait parmi ces derniers des possibilistes et des anarchistes; les uns comme les autres étaient décidés d'avance à trouver que le citoyen conférencier n'était pas un vrai citoyen, qu'il n'était, à le bien prendre, qu'un bourgeois fortement suspect d'orléanisme. Ils étaient venus parce qu'il n'y avait pas ce soir-là d'autre endroit où ils pussent aller et que, faute d'absinthe, on se contente de vermouth.
L'orateur parut. Olivier n'en pouvait plus douter, c'était le vrai Laventie, le sien, quoique un peu changé. Depuis le temps où Mlle Georgine Valtreux lui reprochait la mollesse de ses chairs, son visage s'était encore bouffi; sa taille s'était épaissie, il avait pris du ventre et perdu la bonne moitié du peu de cheveux qui lui restaient. Son gros corps était étroitement serré dans une longue redingote noire, boutonnée jusqu'au menton. Il avait conservé son air d'assurance impérieuse, son miraculeux aplomb; mais sa figure s'était creusée, sa physionomie était grave, méditative, sévère, il roulait des yeux pleins d'un feu sombre. Était-ce le feu d'une âme de missionnaire, travaillée par le désir de répandre sa foi sur le monde? Il y a des sceptiques qui ont l'enthousiasme de leur scepticisme. Quoi qu'il en soit, ce n'était plus un talon rouge de brasserie; cependant le vieil homme perçait sous le nouveau, et cela
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faisait un mélange assez bizarre, une sorte d'austère bon vivant ou de quaker qui semblait disposé à terminer ses oraisons par une pantalonnade. Il gravit impétueusement les degrés de la tribune; on eût dit qu'il la prenait d'assaut, et à peine eut-il prononcé trois paroles, il s'était emparé de son auditoire.
On pouvait l'aimer ou ne pas l'aimer, il fallait lui reconnaître le don fatal de l'éloquence, de celle qui consiste à communiquer aux autres les convictions qu'on n'a pas. C'était une éloquence commune, vulgaire, incorrecte et débraillée; mais les poumons étaient puissants, la voix était pleine, moelleuse, chaude, et il la modulait avec art. Il avait étudié la science des ombres et des lumières. Aux grands éclats, aux coups de tonnerre succédaient les notes sourdes et voilées ou flûtées et tendres, et le flageolet à la grosse caisse. Depuis qu'il y a des orateurs, on n'en peut citer qu'un seul qui n'ait jamais fait une phrase; il était né l'an 385 avant l'ère chrétienne, et Philippe de Macédoine ne l'aimait pas. Laventie, qui n'était pas un Démosthène, faisait beaucoup do phrases, le plus souvent banales, mais la musique en était agréable, et il accompagnait la cadence de ses périodes d'un grand geste de semeur qui lance sa graine au vent. Cette graine arrivait jusqu'en Chine.
Il employa la première partie de son discours à fulminer des anathèmes contre la grande injustice sociale. Il démontra que la nature veut l'égalité, que l'inégalité est l'ouvrage des tyrans, que la société est tenue d'outiller chaque citoyen pour le dur métier de la vie, que les deux outils indispensables sont l'éducation et le capital , que tant que le capital et l'éducation seront l'apanage exclusif des classes pos-
sédantes, leur lutte avec les classes souffrantes sera rinégal duel d'un homme armé de pied en cap avec un homme nu. Il partit de là pour comparer les châtelains des temps féodaux à des tigres dévorants, les barons de l'industrie et de la banque moderne à des renards pleins d'hypocrisie et d'astuce; renards et tigres, il les maudissait tous au nom de la sainte fraternité dont il était l'apôtre. En l'écoutant, la pensée d'Olivier se reportait au club des hommes d'avenir, à qui leur président enseignait qu'il n'y a pas d'autre justice que la force, que tous les droits sont d'un côté, tous les devoirs de l'autre, que les peuples doivent se sentir très honorés de travailler au bonheur polygame des grands hommes et de faciliter à ces sultans le recrutement de leurs harems.
Après avoir tonné, l'orateur se jeta dans le pathétique, dans les notes émues et dans les sons tremblés. Il s'attendrit avec des larmes dans la voix sur les souffrances de ses frères, qui, disait-il, troublaient le repos de ses nuits; il n'osa pas affirmer pourtant qu'elles le fissent maigrir. Il avait dénoncé le mal, il en vint aux remèdes et n'en proposa que de fort anodins. C'était le point déhcat de sa harangue, et il le savait; il était trop intelligent pour ne pas sentir le vide de certaines utopies, mais il sentait aussi que sa raison compromettait son succès, qu'on lui ferait un crime d'avoir le sens commun. Il se tira d'affaire en sauvant la faiblesse de ses conclusions par la violence inouïe de son langage. Quand on allait au fond, ses grandes phrases signifiaient que la parole est la vraie dynamite, que ses discours étaient des événements et que tout irait bien le jour où il serait élu député. Mais il disait ou insinuait tout cela sur un ton d'éner-
gumène. Cette modération gesticulante et convulsive fit illusion à tout l'auditoire, à cela près qu'un anarchiste lui cria :
« Tu n'es qu'un radical, mon petit!
— Un radical socialiste, répliqua l'orateur. Je vous crois assez perspicace, mon ami, pour en sentir la différence. »
Et croisant ses bras, le sourcil hérissé, il écrasa l'interrupteur sous son regard olympien; après quoi il entama sa péroraison, qui fut une sorte de serment d'Annibal. Cet ouvrier de la pensée déclara que sa plume et sa voix, son corps et son âme, il ne s'était rien réservé, que Laventie tout entier appartenait au service du peuple, qu'il répandrait pour cette sainte cause jusqu'à la dernière goutte de son encre et que, si on lui demandait son sang, il était prêt à s'ouvrir les quatre veines. On l'applaudit, on l'acclama. Il n'y avait qu'un mécontent, c'était l'anarchiste qui l'avait interrompu et qui disait en s'en allant qu'on ne guérit pas la fièvre typhoïde avec du jujube et de la guimauve, que la vraie solution de la question sociale était « de tailler des boutonnières dans des endroits gras ». Heureusement Laventie n'entendit pas ce dernier propos, qu'il eût considéré peut-être comme une personnalité offensante et dangereuse. Pendant ce temps, on faisait une collecte en faveur des ouvriers sans travail, et, pour l'amour des pauvres et de Georgine, Olivier donna autant que toute la salle. Puis, se retirant avec la foule qui s'écoulait, il s'arrêta dans une petite cour pavée pour y attendre Laventie. Ce n'était pas assez de l'avoir vu; il voulait le toucher, le palper.
Enfin Laventie sortit. Tel que le sophiste Prota-
goras le jour où Socrate lui rendit visite avec le fils d'ApoUodore, il était escorté d'une douzaine de jeunes gens qui étaient sa séquelle, ses gardes de la manche et se tenaient devant lui dans une humble attitude. Ils croyaient tout ce qu'il leur disait, et, pleins de foi dans son avenir, dans sa fortune, ils se promettaient de se cramponner un jour aux pans de son habit pour atteindre aux sommets dont ils rêvaient. Le tribun traversa la cour, le nez au vent, épongeant avec son mouchoir la sueur de son vaste front et de sa tète fumante. Olivier lui tendit ses deux mains; il les prit sans étonnement, il ne s'étonnait de rien. Les deux amis se promenèrent de long en large, suivis des douze disciples, qui, aussi bien élevés que ceux de Protagoras, chaque fois que le maître faisait volteface pour revenir sur ses pas, se rangeaient de côté dans le plus bel ordre et se remettaient derrière lui avec respect.
c< Que je suis content de te retrouver, dit Olivier, et de t'avoir entendu I Je ne te félicite pas de ton talent : tu en avais déjà beaucoup au lycée. Ce sont tés idées qui me paraissent singulières; je ne te les connaissais pas. »
Il s'était flatté que, dans le tète-à-tète, Laventie redeviendrait l'Aristide d'autrefois, dépouillerait sa majesté, lui conterait ses petites affaires. Mais Laventie, qui s'était fait une réputation d'homme grave, n'avait garde de la compromettre; il la protégeait contre les hasards, et d'ailleurs, par l'effet de l'habitude, une grimace finit par devenir un visage. Il répondit vaguement qu'il avait beaucoup souffert, que la souffrance est le vrai chemin de Damas; il insinua qu'Olivier trouverait peut-être un jour le sien. Après
cela, il ne parla plus que par monosyllabes, et Olivier, qui ne pouvait rien tirer de cet apôtre gras, pensa que la présence des douze disciples le gênait dans ses expansions. Il lui témoigna son désir de le revoir, de déjeuner avec lui au café Riche; on avait tant de choses à se direl Aristide, qui pensait qu'on avait encore plus de choses à ne pas se dire, déclina froidement cette proposition; mais, vaincu par ses instances, il accepta pour le surlendemain. Dès qu'Olivier fut parti, les disciples, se rapprochant du maître, lui demandèrent avec curiosité quel était ce jeune homme qui le traitait si familièrement.
ce C'est le petit Olivier Maugant, leur dit-il, un petit rentier doublé d'un grand dadais. Mais ne méprisons rien, mes enfants; tout peut servir au sage. »
Olivier, en regagnant son hôtel, faisait de profondes réflexions sur ce qu'il venait de Voir et d'entendre. Il se demandait si Laventie était absolument sincère dans sa conversion, si c'était lui faire tort que de le soupçonner d'y avoir trouvé son compte. Quant à la conférence, il était disposé à croire qu'il y avait un peu d'emphase, de déclamation, de rhétorique dans l'éloquence de son ami. 11 lui semblait que, somme toute, les souffrants méritaient quelquefois leur souffrance et les heureux leur bonheur. Quand on est très épris de sa cousine Georgine, très sûr d'en être aimé et de l'épouser dans quinze jours, on croit difficilement à la grande injustice sociale.
Le lendemain, quoiqu'il ne fût pas grand clerc en matière de correspondance, Olivier écrivit à sa fiancée une longue lettre où son cœur se fondait : il y avait des siècles qu'il ne l'avait vue. Il lui parlait d'elle, de lui, de leur longue séparation, de son impatience
de la revoir et de ne plus la quitter, de leur avenir, du bonheur qui les attendait, de tout ce qu'il inventerait pour lui rendre la vie agréable et douce. Cet innocent ne savait pas qu'il lui écrivait dans une langue qu'elle ne comprenait point et qu'elle était résolue à ne jamais apprendre. Sans qu'il s'en doutât, sa lettre était plus éloquente que la conférence de Laventie. Tout y était vrai, sincère; il y avait mis son âme, et cette âme était un métal sans tare, un diamant sans paille. Quand il eut terminé ses écritures , auxquelles il employa toute la matinée et une partie de l'aprèsmidi, il alla se promener dans Paris. Il s'arrêtait devant les magasins, il examinait les devantures avec une curiosité qui lui était venue tout récemment. Il se disait : « Voilà les couleurs qu'elle aime; voilà une étoffe qui lui plairait; voilà un petit meuble comme il lui en faut un; voilà un bracelet que je lui achèterai; il doit être bien cher, mais faisons des folies pour qu'elle soit contente. » Il ne l'achetait pas encore, il voulait s'assurer qu'il n'en trouverait pas ailleurs un plus beau. Le cœur léger, l'âme en fête, il reprenait sa marche. Il y avait comme un bonheur mêlé à tout ce qu'il voyait, car Georgine était partout, jusque dans l'air qu'il respirait. De magasin en magasin, de quartier en quartier, il atteignit enfin la rue de Berri. Il y apprit qu'à peine arrivé de Fornay, on s'était mis en course, qu'on rentrerait vers huit heures du soir. Il alla dîner ajux Champs-Elysées, et à huit heures il se présentait devant M. Maresquel, qui causait affaires avec deux Américains et les quitta, après les avoir priés d'attendre quelques moments. Puis il emmena Olivier dans la pièce voisine, lui offrit une chaise, s'adossa contre la cheminée, et
il le regardait comme un bourreau miséricordieux regarde le condamné qu'il se dispose à exécuter, en se disant : « Faisons vite, il souffrira moins, c'est tout ce que je puis faire pour son service. »
Ce fut Olivier qui parla le premier.
« J'espère, monsieur, dit-il d'un air réjoui, que vous m'apportez de bonnes nouvelles de Fornay, que vous j avez laissé tout le monde en bon état et que M. Valtreux est content de vous.
— Oui, mon garçon, Fornay est toujours à la même place, et je n'ai de mauvaises nouvelles à te donner que de certain projet de mariage, qui était absurde.
— De quel mariage s'agit-il? demanda tranquillement Olivier.
— Du tien, mon ami.
— Et vous dites?
— Je dis et je répète que ton projet n'avait pas le sens commun, que le voilà dans l'eau, pour le plus grand bonheur de tout le monde. Vrai, je suis fâché de te faire du chagrin, mais tu es un garçon raisonnable, tu feras bonne mine à mauvais jeu. »
Olivier persistait à ne pas comprendre.
c( Vous devez me trouver l'esprit bien lent, répondit-il, mais je vous jure que je ne comprends pas.
— Et moi, je te jure que, de toutes les femmes que tu pourrais épouser, tu as été choisir précisément celle qui te convenait le moins. Représente-toi un petit médecin de campagne, qui s'en va trottinant de ferme en ferme, dans sa petite calèche à soufflet, et qui aurait Tidée bizarre d'y atteler un pur-sang, la fine fleur d'une écurie de courses. Tu le trouverais fort ridicule, n'est-ce pas ? et tu blâmerais son acquisition, et pourtant c'est ton cas. Ce qu'il te faut,
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c'est une bonne petite jument bien tranquille, ayant le trot bien égal et sachant se contenter d'un demipicotin d'avoine. Je t'aiderai à la chercher, si tu veux, mais renonce à ta chimère. Tu étais en train de faire une imprudence, une folie, dont tu n'aurais pas tardé à te repentir. Par bonheur, il s'est trouvé quelqu'un pour te crier casse-cou. »
Olivier se leva de sa chaise. Oubliant ses déférences accoutumées pour l'homme qui lui parlait, il dit sur un ton résolu :
« Monsieur, vous êtes mille fois trop bon. Vous aviez promis à ma mère de vous intéresser à moi, de m'aider à faire mon chemin, et je vous suis reconnaissant des marques de bienveillance que .vous m'avez données. Mais en ce qui concerne mon mariage, vous vous occupez trop de m' épargner des repentirs. Ma folie me plaît, je veux la faire, je la ferai.
— Peste! voilà parler, repartit M. Maresquel, irrité de trouver dans ce docile jeune homme une fierté de résistance à laquelle il ne s'attendait pas. Malheureusement, quand on s'épouse, on est deux, et ton mariage ressemble à celui d'Arlequin, qui était à moitié fait, attendu qu'il ne manquait que le consentement de la future.
— Oseriez-vous dire, monsieur, répliqua Olivier prêt à s'emporter, que Mlle Georgine Valtreux, ma cousine, ne consent pas à m'épouser ?
— Elle y consentait, elle n'y consent plus, » dit M. Maresquel d'un ton bref.
Olivier demeura un instant sans voix, sans soufQe, le regard immobile, fixé sur une barbe fauve qui lui semblait effrayante. Il se rappelait tout à coup certaines choses qu'il avait vues sans les voir, certaines
paroles qui avaient frappé ses oreilles et n'étaient pas arrivées jusqu'à son esprit. Il se souvenait d'une lingotière où coulait un ruisseau de fonte toute rouge. 11 y avait dans un coin du hangar deux personnes qui causaient en riant, et l'une avait dit à l'autre : « Ce serait bien mal! Ce pauvre Olivier! » Il s'était approché, il avait demandé de quoi il s'agissait, et l'homme à la barbe fauve, qu'il voyait en ce moment adossé contre une cheminée sans feu, s'était écrié : « J'ai bien envie de te la voler! » Olivier avait cru qu'il plaisantait. Eh oui! les chats plaisantent en étranglant leur souris ; elle est déjà à demi morte qu'ils lui proposent encore de jouer, et si elle refuse, ils se plaignent de son humeur maussade.
Il étendit le bras et dit :
« Convenez, monsieur, que vous voulez me la prendre.
— Tu n'en dis pas assez, je te l'ai prise. »
Olivier traversait la chambre en courant et s'élançait vers la porte. M. Maresquel lui barra le passage.
« Où vas-tu donc?
— A Fornay.
— Qu'y veux-tu faire? Elle refusera de te voir. » A ces mots, saisissant le jeune homme par les deux
épaules, il leur fit sentir toute la pesanteur de ses puissantes mains et l'obligea de se rasseoir. Mais, en voyant son visage bouleversé, ses lèvres blanches qui tremblaient, il en eut pitié. Il voulait bien lui prendre sa femme, il ne voulait pas le tuer.
« Vraiment, reprit-il d'un ton plus humain, je suis aussi brutal qu'un dentiste. Mais, tu peux m'en croire, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer. Si on t'avait laissé faire, tu te mettais la corde au cou ; avant
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six mois d'ici, tu me remercieras comme ton sauveur. Ce n'est pas que je ne trouve mon procédé fort vilain. Traite-le de trahison, de perfidie, de guet-apens; je n'y contredirai point. Que veux-tu? j'ai l'imagination trop inflammable, je li'ai jamais su résister aux tentations de la chair; c'est mon péché mignon. Du premier instant que je l'ai vue, cette ravissante créature m'a comme ensorcelé. Pourtant, je te l'affirme, la main sur la conscience, si j'avais découvert qu'elle t'aimât, je me serais abstenu. Mais elle ne t'aime pas, elle ne t'a jamais aimé. Elle sentait mieux que personne que vous ne vous conveniez guère, tu étais pour elle un pis-aller. Tu ne sais pas tout ce qu'il faut à ce genre de femmes pour leur rendre la vie supportable; il aurait manqué un billet de mille francs à chaque plaisir que tù lui aurais procuré en saignant ta bourse. Et puis, quel caractère ! que vous auriez eu de peine à vous entendre I Elle a tous les défauts dangereux. Ce sera affaire à moi de la mater, et cela m'amusera; je suis l'homme qu'il faut pour la gouverner. Tu le vois, je ne me fais point d'illusions, je n'ai garde de m'imaginer qu'elle m'épouse pour mes beaux yeux. Sauf une légère infirmité, tu es un fort joli garçon et tu n'as pas vingt-cinq ans. J'en ai cinquante-six ; elle me les pardonne en faveur de ma caisse, qui est mieux garnie que la tienne. Tu n'avais à offrir à ce beau poisson qu'une toute petite flaque d'eau, dans laquelle il aurait tristement langui; il a vu un vivier, il y a sauté... Je ne veux pas dire pourtant qu'elle ait cédé au premier mot. C'est une grande coquette, elle a fait quelques façons ; mais en vingt-quatre heures tout était réglé, et quand tu aurais été là pour te défendre, le juge était gagné et ta Cause perdue d'avance. Pour ce qui est des
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parents, ce sont gens de bonne composition, d'une vertu peu farouche. Ils m'ont tout de suite ouvert leurs bras. Je doute qu'ils emportent leur belle action en paradis, mais ils comptent bien en toucher ici-bas la récompense. Je te le dis franchement, c'est le mauvais côté de mon affaire, me voilà obligé de faire un sort à un homme qui n'a pas mon estime. Comme tu vois, nous avons tous nos chagrins, et que sait-on? de nous deux, c'est peut-être toi qui fais le meilleur marché, y^
Olivier ne savait que penser, que croire ; il se sentait comme suspendu entre le rêve et la veille ; il lui semblait par instants qu'il n'y avait rien de réel dans la monstrueuse histoire qu'on lui racontait, et, quoique M. Maresquel lui parlât de très près, sa voix lui arrivait comme un bruit vague et lointain. M. MaresqueJ trouvait que cet amant trahi et dépouillé devait lui savoir beaucoup de gré des peines qu'il s'était données pour le convaincre et des excellentes raisons qu'il lui avait présentées. Il augurait bien de son air d'accablement, qu'il prenait pour une résignation muette, pour un abandonnement à son malheur.
« Allons, mon garçon, reprit-il, soyons philosophe ; pardonne-moi et embrassons-nous. »
Cette prodigieuse proposition fit sortir Olivier de son silence et de son rêve. Il se leva de nouveau si brusquement qu'il renversa son fauteuil, et il cria :
«: Monsieur, vous mentez I Georgine est incapable d'une si lâche trahison. »
M. Maresquel fut aussi surpris que si une bombe lui avait éclaté sous les pieds. Il n'aimait pas ce genre d'étonnement, il fronça ses énormes sourcils.
a Là, tu n'es pas poli. Prends ce petit papier, tu verras si je mens. »
Et il lui tendit une lettre qui sentait Tins et dont récriture était une charmante anglaise, élégamment penchée. Cette lettre n'était pas bien longue; vingt lignes avaient suffi à Mlle Valtreux pour expliquer à son cher cousin qu'elle était désolée, navrée du chagrin qu'elle lui causait, qu'elle avait cru l'aimer, qu'elle s'était trompée, qu'ils s'étaient l'un et l'autre imprudemment engagés, que leurs caractères s'accordaient mal, que l'union qu'ils avaient rêvée aurait fait deux malheureux, qu'elle le conjurait de lui pardonner et de lui conserver un peu d'amitié. Olivier ne lut pas jusqu'au bout ; quoiqu'elle sentît l'iris, cette lettre lui faisait l'efTet de quelque chose de vilain et de sale, d'une araignée venimeuse. Il la jeta sur le plancher, mit le pied dessus et dit à M. Maresquel :
c( Monsieur, vous m'avez pris Georgine, gardez-la; mais votre conduite a été si odieuse que je crois pouvoir exiger de vous une satisfaction, et je compte que vous voudrez bien me l'accorder. »
M. Maresquel allait d'étonnement en étonnement; on lui avait changé son Olivier, il ne s'y reconnaissait plus. Mais, cette fois, il parut plus amusé que fâché. La provocation que lui adressait ce curieux jeune homme lui sembla aussi plaisante qu'un cartel adressé au plus gros des requins par une modeste sardine,
« Ma parole ! il m'appelle sur le terrain ! s'écria-t-il en posant ses deux poings sur ses hanches. Es-tu fou ? As-tu oublié que jadis j'ai épousé ta mère?
— Excusez-moi, répondit Olivier, je m'en souviens à présent, et il faut avouer que vous êtes pour moi un bien excellent père. »
M. Maresquel aimait beaucoup sa propre ironie; il goûtait moins celle des autres. Le visage gonflé de
colère, jetant à Olivier un de ces regards qui écrasaient un homme aussi facilement que ses gros marteaux-pilons aplatissaient une loupe de fonte, il lui dit :
« Trêve de paroles inutiles ! J'aime Mlle Valtreux, je la veux, il me la faut et je l'aurai. Quoi que tu dises, quoi que tu fasses ou ne fasses pas, elle est perdue pour toi, il en faut prendre ton parti. Choisis ou d'entendre raison ou de te brouiller avec moi. Eh bien ! je veux te donner un bon conseil, ne te brouille pas avec moi. Si tu te résignes de bonne grâce, je me croirai tenu de te dédommager^ je prendrai tes intérêts à cœur, je ferai ta fortune... Pas un motl tu as la tête montée ; n'engage pas l'avenir par une parole imprudente. On a vingt-quatre heures pour maudire ses juges ; après quoi, on réfléchit. Donnetoi le temps de la réflexion, et reviens ici demain soir. Mais tu peux te vanter de me faire perdre ma soirée ; sans doute, mes deux Américains s'impatientent. A demain ! Puisse la nuit te porter conseil ! »
L'instant d'après, il avait disparu, et Olivier, resté seul, l'air égaré, allait de meuble en meuble, comme pour chercher sous les chaises, sous les tables quelque chose qu'il avait apporté dans cette chambre et qu'il ne voulait pas y laisser; mais il ne savait pas quoi. Était-ce son bonheur? Non, c'était tout simplement son chapeau, et il finit par découvrir qu'il le tenait à sa main. Il s'aperçut aussi qu'il était dans Un endroit d'où il avait hâte de sortir, qu'il y avait une porte qui donnait sur un corridor, et qu'après avoir suivi ce corridor et ouvert une seconde porte, on atteignait un escalier qui conduisait à la rue.
En arrivant dans la rue, Olivier Maugant fut confondu d*y retrouver tout en ordre, tout à sa place. Quoi! après ce qui venait de se passer! On ne savait donc rien; on n'avait pas appris cette chose inouïe, monstrueuse, cet événement qui prouvait que la probité, rhonneur, Tamour sincère, loyal sont de vains noms, qu'il n'y a plus rien de sacré dans le monde, que les puissants y tiennent les petits à leur discrétion et que, dans l'insolence de leur injustice, ils marchent sur eux comme un éléphant sur une fourmi. Non, on ne savait rien. Il apercevait devant lui deux longues rangées de maisons qui étaient vraiment fort tranquilles et dont le silence ne pensait à rien. L'une d'elles cependant avait son premier étage très éclairé; les fenêtres étaient entr'ouvertes; il en sortait un bourdonnement de voix et de rires ; il y avait là des gens qui s'amusaient. Devant la porte s'étaient alignés des fiacres. Un vieux cocher, sa pipe aux dents, rajustait une mèche à son fouet; un autre dormait sur son siège, et son cheval dormait aussi, le nez dans sa musette. Il rencontra quelques
passants ; ils passaient, et c'était tout. Le ciel était plein d'étoiles ; elles vivaient si haut que les événements n'arrivaient pas jusqu'à elles, et elles abaissaient sur la terre des yeux d'une implacable limpidité. Olivier courba la tête et ne regarda plus rien. Personne n'avait répondu aux appels désespérés de son cœur meurtri, dont la blessure saignait. Il lui semblait que son malheur ignoré traversait une immense solitude, et à la pesanteur de son chagrin une autre pesanteur s'ajoutait : c'était l'indifférence des choses, qui de partout tombait lourdement sur lui.
Pendant qu'il descendait les Champs-Elysées, un vent du nord-est se leva brusquement et souffla quelque temps par bouffées. Ce lui fut une occupation. Ce vent qui le frappait au visage et empêchait sa marche était quelqu'un avec qui il se battait. Il lui prêtait des yeux, une barbe fauve, une bouche qui, en s'ouvrant, laissait voir des incisives de carnassier, une voix gutturale qui disait :
« Je l'aime, je la veux, il me la faut, je l'aurai. j>
La tête en avant, les m^ins crispées, il lui rendait soufflet pour soufflet. Dans les moments où la rafale venait à s'apaiser, c'était avec lui-même qu'il se battait. Il se reprochait son aveuglement, son incurable niaiserie. Il n'avait rien vu, rien soupçonné, rien deviné; il avait cru tout ce que lui disaient des yeux pleins de mensonge. Toutes les fois qu'il dépassait un réverbère et voyait son ombre s'allonger devant lui sur l'asphalte, il la prenait en pitié; c'était l'ombre d'un sot, et il la regardait avec indignation, en balbutiant des injures.
A mesure qu'il avançait, il marchait plus vite, dou-
blait le pas; il avait hâte d'arriver chez lui. Dès qu'il y fut, il jeta son chapeau sur son lit, se jeta lui-même dans un fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains et pleura comme un enfant. C'était là ce qu'il avait à faire de si pressé ; il avait senti son cœur se gonfler et les sanglots qui montaient ; on ne pleure pas dans la rue. Mais il eut bientôt ho|;ite de ses larmes, et pourtant elles ne lui avaient pas été inutiles ; il lui parut qu'il y avait noyé son indigne amour, qu'il ne lui restait que sa rage. Il tira d'un petit écrin en velours rouge une miniature sur émail, qui lui avait été donnée quinze jours auparavant. Il la contempla une minute ou deux, la lèvre contractée, avec un sourd ricanement; puis il la posa sur le plancher, et ces cheveux d'un blond si doux, cette bouche dont le sourire l'avait affolé, ces yeux bruns, pleins de mensonge, d'un coup sec il broya tout sous son talon.
Cette exécution ne lui procura qu'une joie bien courte, après laquelle le sentiment cruel de sa solitude lui revint. Il étouffait, l'air lui manquait; il avait ouvert sa fenêtre pour respirer la fraîcheur de la nuit. Il entendait au loin des roulements de voitures, de vagues rumeurs, auxquelles succédaient de longs silences, et Paris lui semblait effrayant, parce qu'il ne s'y trouvait personne à qui son chagrin pût se plaindre et se raconter. Il se rappela tout à coup que, le matin suivant, il devait déjeuner dans un café du boulevard avec Aristide Laventie. C'était un confident que lui envoyait sa destinée, et le meilleur de tous; il l'eût choisi entre cent mille. Il se souvint aussi de la conférence de la veille, et, la repassant point par point dans son esprit, il s'étonnait, il s'indi-
gnâit d'avoir pu reprocher à l'orateur de gâter son éloquence par un peu d'emphase, de rhétorique. Les écailles lui étaient tombées brusquement des yeux; la grande iniquité sociale s'était révélée à lui; à la lueur d'un éclair, il avait aperçu le monde tel qu'il est ; c'était comme une vision ; il avait vu passer les lions, les renards, les éléphants qui marchent sur les fourmis. Quel tort il avait fait à Laventie en doutant de son chemin de Damas, de la sincérité de sa conversion! Il lui demandait grâce pour ses soupçons injurieux. Il lui tardait de le revoir, de répandre ses peines et sa colère dans le cœur de cet apôtre.
Il arriva au rendez-vous longtemps avant l'heure indiquée. Il s'établit sur la terrasse du café et il attendit, guettant son homme comme un naufragé cramponné à sa planche guette une voile à l'horizon. Enfin Laventie parut; Olivier courut à sa rencontre sans que sa préoccupation lui permît de s'apercevoir que ce cher ami ressemblait fort peu à l'austère Laventie de la conférence. Son air fringant, sa toilette un peu tapageuse, sa cravate flamboyante et sa boutonnière fleurie rappelaient les beaux jours d'autrefois; quand on a du goût, on n'est pas quaker dans toutes les circonstances de la vie. S'il y avait beaucoup de choses qu'Olivier ne voyait pas, Laventie voyait tout.
« Comme te voilà pâle, mon petit! lui dit-il. Que signifient ces yeux battus? Es-tu malade? Qu'as-tu donc?
— - Rien, ou plutôt quelque chose que je te raconterai tout à l'heure. »
Ils entrèrent dans le café, ils demandèrent un cabinet, et Olivier laissa à son invité le soin de régler le menu.
124 OLIVIER MAtlGANT
« Tu plaisantes, dit Aristide. Un œuf, une côte-^ lette et une carafe d'eau claire, voilà mon déjeuner. »
Toutefois il ne se fit pas prier longtemps pour remplacer Teau claire par une bouteille de clos-vougeot, qui était son vin favori, pourvu qu'il sentît la framboise. L'œuf et la côtelette furent changés en deux petits plats très compliqués, au sujet desquels le tribun fit au garçon les recommandations les plus minutieuses. On mit du temps à les servir, et les deux amis commençaient à peine de déjeuner qu'Olivier avait déjà raconté toute sa funeste aventure, Aristide n'écoutait d'abord que d'une oreille; il pensait à un article qu'il devait écrire dans l'après-midi. Il cherchait le mot de la fin ; il le trouva et devint plus attentif. Il fit quelques questions, témoigna sa sympathie par des roulements d'yeux, des hochements de tète, des interjections. Gesticulant de sa fourchette, il s'écriait :
« Peuh ! les vilaines gens ! Pauvre garçon ! Pauvre agneau du bon Dieu î »
Après quoi, pour réparer le temps perdu, il mettait les morceaux doubles. Olivier, possédé de son idée, la tête en feu, l'estomac serré, mangeait du bout des dents, grignotait par bon procédé. Laventie vida les plats et la bouteille; quand il eut fini, il poussa un de ces bruyants soupirs particuliers aux gastronomes et qui signifient : « J'ai bien déjeuné et me voilà repu. C'est bien peu de chose que l'homme; quoi qu'il fasse, il en trouve bientôt le bout. » Ce soupir résumait toute la sagesse de l'Ecclésiaste.
« Se figure-t-on une telle infamie I disait Olivier pour la centième fois. Quelle insolence! quelle bru-
talité!... Et, en me quittant, il est retourné vers ses Américains, il leur a parlé de ses petites affaires. Se figure-t-on un homme pareil !
— Eh oui I [eh oui ! répondait Laventie, qui trouvait que décidément Olivier se répétait. Mais quand tu dirais la même chose deux ans de suite, cela n'y changerait rien. C'est une aventure très commune que la tienne. Ils sont tous les mêmes, ces pourris ! »
Puis, roulant sa serviette en bouchon, il la modela de son large pouce, lui fit des yeux, un front carré de buffle, un grand nez busqué, une grande bouche ricaneuse. C'était un art où il excellait.
« Regarde un peu ; n'est-ce pas ton homme? j>
D est certain que la serviette de Laventie offrait en ce moment une vague ressemblance avec le visage de M. Maresquel. Mais Olivier ne songea pas à féliciter de son talent ce sculpteur en hnge. Il se faisait comme une religion de sa tristesse farouche, et toute distraction lui semblait impie. Le gros Aristide, pour qui le fanatisme de la douleur était un ordre de sentiments tout à fait incompréhensible, se souvint qu'il avait donné rendez-vous à un député de Textrême gauche dans les bureaux de son journal. On ne fait pas attendre les députés. Il avait pris son café et deux verres de fine Champagne; il ne pensait plus qu'à s'en aller.
« Mon petit vieux, dit-il, je suis, désolé de ce qui t'arrive. Mais, après tout, ton affaire n'est pas si mauvaise que tu le crois. Ce vilain homme t'a pris ta blonde ; qu'il l'épouse ! Il s'est chargé de la dépense, de l'entretien; après quoi, il n'est plus de la première fraîcheur, tu es frais et charmant; un jour ou l'autre, tu la lui reprendras, et ce ne sera pas difficile; tu auras pour elle l'attrait du fruit défendu. »
Et, chiffonnant de nouveau sa serviette, il compléta le portrait qu'il avait ébauché en couronnant le front carré d'une énorme ramure de cerf.
« Tiens, dit-il, voilà ta consolation. »
Il allait s'esquiver sur ce beau mot; mais Olivier le contemplait d'un air si navré qu'il regretta sa plaisanterie et se crut tenu d'en réparer le désastreux effet. Dans le fond, il était bon diable ; il n'aimait pas à désobliger les gens, à moins qu'il ne fût certain d'y trouver son profit. Il voulut laisser Olivier sur une meilleure impression ; comme il l'avait dit un soir à ses disciples assemblés, il ne faut mépriser personne, tout peut servir. Il s'était levé ; au risque de faire attendre un député, il se rassit sur le divan, croisa ses bras sur sa poitrine, fronça le sourcil, prit un air grave, oraculaire. C'était presque le Laventie de la conférence.
« Mon fils, dit-il, tu ne peux douter de l'intérêt que je te porte. Nous avons longtemps mangé dans la même gamelle, et les vieilles amitiés sont sacrées. Il est possible que je connaisse la vie un peu mieux que toi. Veux-tu que je te donne un bon conseil?... Parlons peu, mais parlons bien, et dis-moi la vérité vraie. Aimes-tu encore Mlle Georgine Valtreux?
— Quand je te dis que je la méprise !
— Ce n'est pas une raison.
— Quand je te dis qu'hier soir j'ai broyé son portrait sous mon talon !
— Ce n'est pas une raison, répéta Laventie en mâchonnant son cure-dents. Mais je te prie, à qui en veux-tu le plus, à elle ou à l'autre?
— A l'autre, à lui seul. C'est lui qui a tout fait... Ah! vois-tu, Aristide, je donnerais ma vie pour me venger de lui.
— Eh bien I là, mon fils, tu me plais. Te voilà en colère, dans une belle colère rouge, et je t'en sais gré. Soit dit entre nous, je te trouvais jadis un peu veule, un peu molasse; c'était ton seul défaut. La colère, vois-tu, il n'y a que ça. C'est elle qui a fait toutes les grandes choses de l'histoire; c'est elle qui détrône les Tarquins et qui fonde les républiques... J'aime les gens qui se fâchent, et, je te le répète, tu me plais beaucoup... Ainsi, tu as juré de te venger?
— Je l'ai juré ; oh I certes, je l'ai juré.
— Et comment te vengeras-tu?
— Ah ! si je le savais, quelle joie ! quelle ivresse !
— Dis-moi, mon fils, es-tu capable de garder longtemps ta haine, de l'entretenir, de la nourrir, de lui donner chaque matin et chaque soir sa pitance, comme à un lionceau encagé dont on veut faire un lion? Oui, lui donneras-tu chaque jour ton cœur à manger?.. Les haines qui ne sont pas patientes, les haines qui ne savent pas attendre et guetter leur moment ne sont pas des haines sérieuses. Sauras-tu haïr pendant deux ans, trois ans s'il le faut?
— Je voudrais me venger dès aujourd'hui; mais s'il faut attendre, j'attendrai.
— Je t'en crois capable. Tu as la mémoire tenace; on y entre difficilement, mais, quand on y est, on y reste. Gageons que tu n'as pas oublié un seul des vers latins que tu avais tant de peine à ânonner, parce qu'il y avait devant toi un monsieur qui te regardait. Quant à moi, il y en a un dont je me souviens : Ultricesque sedent in limine Dirœ, Que dis-tu de celui-là ?.. Je t'ai promis un bon conseil, le voici. Mon fils, écoute-moi bien : ce soir même, tU iras trouver M. Maresquel, tu diras à ce galant homme
que tu lui as tout pardonné, et tu lui donneras un baiser de Judas sur les deux joues. »
Olivier crut qu'il plaisantait et le regarda d'un air interdit.
« Aurais-tu des scrupules, par hasard? Tu serais bien bon , ma foi 1 C'est pain bénit de tromper un homme qui t'as pris ton bien, un homme qui luimême t'a vilainement trompé en t' envoyant croquer le marmot dans le Luxembourg pour avoir le champ libre en ton absence, un monsieur qui, par-dessus le marché, t'a refusé la satisfaction que tu lui demandais sous prétexte qu'il a jadis épousé ta mère. Un joli coco de père, en vérité!.. Embrasse-le, te dis-je, quoi qu'il t'en coûte.
— Il m'en coûterait trop : impossible ! répondit Olivier, qui secouait tristement la tête.
— Alors renonce à te venger, reprit Laventie, en avalant un troisième verre de fine Champagne, qu'il pensait avoir bien gagné. Iras-tu mettre le feu aux quatre coins de l'usine de Fornay, ou lanceras-tu un flacon de vitriol à la figure de Mlle Valtreux ? Ce serait bête, et il ne faut jamais être bête. Que peux-tu faire à cet homme, si tu ne le trompes pas? Il est hors d'atteinte, hors d'insulte; c'est Jupiter sur son Olympe. Tu auras beau lui montrer le poing, tes petits bras n'arriveront jamais jusqu'à son cou pour l'étrangler. Il faut gagner sa confiance, t'insinuer dans ses bonnes grâces. A renard renard et demi, et il faudra bien qu'il te paye sa dette.
— Mais comment cela se fera-t-il? Si j'étais sûr, absolument sûr qu'un jour ou l'autre...
— Il faut croire à la destinée, interrompit Aristide sur un ton d'autorité. Pour ma part, j'y crois de toute
mon âme ; c'est la foi qui sauve. Au surplus, j'ai eu des nouvelles de ton voleur par des gens qui le connaissent bien. Il est très fort, très habile, mais très audacieux et brutal jusqu'à Timprudence. Ses ouvriers le craignent comme la gale, son conseil d'administration le déteste cordialement. Il en fera tant qu'à force de tirer sur la corde, la corde cassera, surtout si, au moment décisif, il se trouve quelqu'un pour la scier tout doucement... Enfin que veux-tu? Je ne sais pas exactement ce qui arrivera; je n'ai pas mes poches pleines de vengeances à distribuer aux petits garçons bien sages en guise de dragées ; mais je te déclare sur mon honneur que l'occasion ne manque jamais à qui sait s'y prendre et attendre.
— Allons, je ferai ce que tu me dis. J'irai trouver ce soir M. Maresquel.
— A la bonne heure! Et sois très souple, très humble, très soumis. Ne crains pas de ramper, de t'aplatir. Un jour tu te redresseras en essuyant tes genoux et en disant : « Monseigneur , à nous « deux! » Brutus a fait l'idiot, fais le chien couchant, et, aidé de mes conseils, tu mettras à la raison ce pourri. »
Puis, prenant son grand air de pontife, Laventie se leva et posa ses deux mains sur la tête d'Olivier. On aurait pu croire qu'il lui administrait le sacrement de la confirmation. Cependant il ne trempa point son pouce dans le saint chrême pour lui marquer le front du signe de la croix, il ne lui appHqua pas un léger soufflet sur la joue gauche. Il se contenta de lui dire sur un ton plein d'onction :
« Mon fils, n'oublie pas que ton malheur est un cas particulier de la grande iniquité sociale. Je lis dans
tes yeux que tu seras un ouvrier de la sainte cause et l'un des vengeurs du peuple. »
On dit qu'Arlequin se déguisa un jour en évêque, mais qu'on le reconnut à la façon dont il donnait la bénédiction. Laventie était plus fort qu'Arlequin, et Olivier se sentit béni de la tête aux pieds. Là-dessus, ils se firent leurs adieux, se séparèrent, après s'être promis de se donner souvent de leurs nouvelles. Le blême néophyte, ayant soldé l'addition, s'en alla cacher sa pâleur au fond du quartier latin, tandis que le rubicond pontife hélait un fiacre et s'y élançait en se disant :
« Peu s'en faut que cet animal ne m'ait fait manquer mon rendez-vous avec ses histoires dont je me soucie comme de turlurette. Mais il faut avoir pour lui quelque indulgence ; son clos-vougeot sentait la framboise. »
Un peu plus tard, Olivier s'acheminait à pied vers la rue de Berri. Il lui fallut plus de deux heures pour y arriver. Il s'arrêtait à chaque instant; plus d'une fois, il fit volte-face, retournait sur ses pas. L'action qu'il allait commettre lui semblait si dégradante, si peu conforme à son caractère, qu'il eût préféré qu'on le conduisît à l'échafaud. Mais Laventie avait recouvré par l'eifet des circonstances tout son empire sur lui ; il entendait la voix chaude de ce tribun qui lui criait : « Tu n'as pas autre chose à faire ; embrasse cet homme; sois bas, soit rampant. » Après avoir parlementé avec sa conscience, avec son honneur qui lui demandait grâce, il se remettait en route, et il tâchait de se persuader qu'il s'immolait à la sainte cause; il priait ses nouveaux dieux d'accepter comme une offrande agréable l'horrible violence qu'il se faisait à lui-même.
OLIVIER ICAUGANT 131
Il arriva enfin. Que cet escalier lui parut dur à gravir I Quel effort il dut s'imposer pour franchir le seuil de cette porte! Il trouva M. Maresquel dans son cabinet de travail. Assis devant une table, il écrivait une lettre d'affaires. « Ah ! c'est toi ! » dit-il sans se déranger, et il continua d'écrire. Il tournait le dos à Ohvier, et Olivier contemplait ce dos, qui était large, escarpé, hautain, terminé par deux épaules capables de porter une usine et un monde. C'était un dos inattaquable, et M. Maresquel ne songeait pas à le défendre. Il posa enfin sa plume, baissa la mèche de sa lampe qui filait, et murmura : « Sacrée lampe ! » Puis, faisant pivoter sa chaise sur elle-même, ses deux mains posées sur ses genoux, la tête portée en avant, comme celle d'un bélier qui se dispose à cesser, il dit tranquillement :
« En un mot, mon garçon, est-ce la paix ou la guerre que tu m'apportes? »
Olivier ne répondit rien, mais sa figure répondit pour lui, et M. Maresquel reprit :
« C'est la paix, je crois?
— Oui, soupira le jeune homme, la paix, la résignation.
— Je m'en doutais, et je m'en félicite pour toi comme pour moi. Ainsi cette grande colère s'est apaisée, et nous nous sommes ravisé ! Mais avoue que tu as été fort ridicule hier au soir.
— Je L'avoue, dit Olivier.
— Conviens que cette lubie qui t'était venue de t' aligner avec moi sur le terrain...
— N'en parlons plus, monsieur; mais, à votre tour, convenez que votre procédé était un peu... comment dirai-je?
— Uii peu désobligeant ; j'en suis déjà convenu, et j'ai passé condamnation. Un moment, tu m'as fait peur; ma parole, j'ai cru que tu allais me manger. Je t'aime mieux comme te voilà, je suis tout à fait rassuré. Il paraît que, décidément, la nuit porte conseil. Mais peut-on savoir quelles réflexions tu as faites, d'où est venue cette petite pluie qui a subitement abattu un si grand vent?
— Je me suis dit, monsieur, qu après tout, vous aviez raison, que j'avais agi fort à la légère, que Georgine n'est pas une femme qui me convienne, que je me serais ruiné sans réussir à la satisfaire, que son bonheur, comme vous le disiez, est trop compliqué pour moi.
— Voilà ce qui s'appelle être un garçon raisonnable. Je crois qu'à ta place et à ton âge je l'aurais été un peu moins; mais le monde devient beau fils, et la jeunesse se perfectionne.
— Je me suis dit aussi qu'il y a bien des femmes dans ce monde, que j'en trouverai peut-être une autre qui me conviendra davantage.
— A merveille ! et voilà ce que c'est que d'avoir l'esprit bien fait.
— Je me suis dit surtout que j'aurais grand tort de me brouiller avec vous, que vous pouviez m'être utile.
— Mon garçon, j'augure bien de ton avenir. Quand on a le souci de ses intérêts, qu'on est de facile composition, on est sûr de faire son chemin dans le monde.
— Mais, monsieur, n'oubliez pas vos promesses. Vous m'avez assuré que si j'étais sage...
— Je n'oublie rien, je ne rétracte rien, et puisque tu prends si galamment les choses, tu n'auras pas à
te plaindre de moi. Tu vas retourner dans ton Luxembourg. Travaille bien, rends-toi utile et même nécessaire, et tu succéderas un jour à ton directeur.
— Le Luxembourg est un endroit un peu triste, répliqua Olivier du ton d'un enfant gâté à qui on offre du pain bis et qui pense avoir mérité la brioche qu'on lui refuse. Je ne voudrais pas y finir mes jours.
— Peste ! tu deviens difficile, ou plutôt tu es un habile homme, tu as barres sur moi et tu profites de tes avantages pour me faire chanter. Soit, je trouverai un jour ou l'autre à t'employer à Fornay, et si je suis content, très content de toi, peut-être t'intéresserai-je dans l'usine. Je pousserai même l'obligeance jusqu'à te chercher une femme dont le bonheur ne soit pas trop compliqué. Mais je ne te ferai venir là-bas que quand nous aurons eu le temps de tout oublier, dans deux ans, dans trois ans d'ici, si tu le veux bien. »
Olivier se souvint des recommandations de Laventie et répondit :
« Dans deux ans, dans trois ans, comme il vous plaira.
— Et là-dessus , laisse-moi finir ma lettre , dit M. Maresquel, qui se leva... A propos, ajouta-t-il en riant, as-tu quelque message dont tu veuilles me charger pour cette belle infidèle? »
Olivier eut un frisson dans tout son corps : « Vous lui direz, vous lui direz... »
Il ne put achever sa phrase. Mais, apaisant aussitôt son visage comme sa voix :
« Monsieur, vous lui direz que je la mets en tête de la liste des choses dont je peux me passer.
— Prends-y garde, il y a encore un peu de pique là dedans.
— Vous m'avez donné vingt-quatre heures pour maudire mes juges, j'en prends quarante-huit.
•— Et soixante-douze, si tu le veux... Touche là, homme raisonnable, et va-t'en. »
A ces mots, il lui tendit sa grande main osseuse et velue. Prendre cette main! serrer cette maini Olivier la prit, il la serra; mais il crut en mourir. Cependant on voyait trembler à ses lèvres un demi-sourire presque agréable. Saint Laventie, vous opériez un miracle î
M. Maresbuel eut la bonne grâce de le reconduire jusqu'au palier et le regarda descendre les marches de l'étage, en se disant :
« Mon Dieu ! qu'il est débonnaire ! Et cela se croit amoureux! »
Au même instant, Olivier se disait : « Que la mépris est quelquefois bête! Cet homme se croit clairvoyant! »
Un vent de tempête qui couche les blés, fracasse les chênes, ne fait pas plus de ravages dans les champs et dans les forêts que n'en peut faire dans notre , esprit une grande iniquité dont nous sommes les victimes, car tôt ou tard nous nous modelons sur l'image du monde tel qu'il apparaît à nos rancunes. Si nous venions à découvrir que les astronomes ont menti, que les soleils qui peuplent l'espace, se dérobant à toute loi, règlent leur course au hasard de leurs fantaisies , notre intelligence en révolte se déroberait elle-même à toute règle, et notre raison ne croirait plus à la raison. Quand nous venons à nous convaincre que nos destinées sont pesées dans des balances fausses, notre conscience, qui nous semblait une émanation de la souveraine justice, une lampe allumée à l'éternel foyer, n'est plus pour nous qu'une exception dans l'univers, et nous refusons d'être plus longtemps la dupe de ce témoin suborné.
L'homme qui consent à être le seul juste dans un monde d'injustice, Platon l'a connu, il s'appelait Socrate. Plus tard, il s'est appelé Spinoza. Quelque-
fois, il n'a pas de nom, et à peine a-t-il un visage. C'est un petit, un obscur, un ignoré, un être sans forme et sans apparence, vil insecte, rebut de la terre. Le monde ne l'aperçoit pas ; il habite dans la nuit comme un malfaiteur, cachant sa vertu comme un crime. Que ces justes sont rares, et combien sont laborieux de tels enfantements ! Après un si grand effort, la nature est lasse et se repose. Le secret de ces grands cœurs est le saint mépris des choses fortuites, ce renoncement universel qui dispense de toutes les résignations particulières. D'autres sont des martyrs chrétiens, qui préfèrent l'espérance à la joie et s'écrient : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! » Infiniment plus nombreux sont les opprimés qui concluent de leur aventure qu'il n'y a de sacré que la force et que les faibles doivent se procurer à tout prix de la moelle de lion pour se mettre en état de faire l'injustice au lieu de la souffrir. Le ressentiment de leur infortune les presse comme un aiguillon et, dans leurs nuits d'insomnie, ils croient déjà tenir la revanche, elle chatouille délicieusement et leurs doigts et leur cœur. A vrai dire, ils n'en veulent pas trop à l'oppresseur dont l'iniquité les a affranchis des scrupules qui les gênaient. Ils lui font grâce comme un joueur malheureux pardonne au grec qui, en le ruinant, lui enseigna le bel art de tricher. Mais pour tirer de ses déconvenues de si utiles instructions, il faut avoir le sang chaud, les reins solides, le tempérament des grands ambitieux et cette gaieté de l'esprit qui leur garantit le succès.
Olivier Maugant n'était pas de la race des ambitieux sanguins; il se souciait peu de la gloire et ne souhaitait d'autre fortune que celle qui pouvait convenir à
la médiocrité de ses désirs. Il n'était pas non plus du bois dont on fait les martyrs chrétiens. On lui avait enseigné dans sa jeunesse que la vie a été inventée par un Dieu très bon, qui veut le bien de sa créature. Cette croyance et celles qui en dépendent étaient subitement tombées de son esprit comme tombent d'un arbre malade des fruits gâtés avant d'être mûrs. Les consolations qu'on peut trouver dans les maximes de Marc-Aurèle ou dans V Éthique de Spinoza n'étaient point à sa portée. La philosophie suppose l'absolu détachement, ce qu'on pourrait appeler l'ascétisme de la pensée. Le vrai philosophe fait abstraction de sa personne, il se met hors de cause,* il n'a point de procès avec Dieu; il adore la vérité jusque dans ses tristesses et dans ses cruautés, il a le divin plaisir de la comprendre et l'ineffable douceur de sa possession ; mais c'est une fête où nul profane n'est admis.
Olivier était le moins philosophe des hommes; il avait un cœur excellent et un esprit fort personnel, il rapportait tout à lui, il jugeait des choses par l'heur et le malheur de sa vie, il les voyait au travers de son aventure. Son incurable mélancolie lui faisait prendre en déplaisance comme en dégoût un monde où personne ne l'aimait, et dans lequel il avait rencontré, au premier détour du chemin, la trahison embusquée derrière un buisson fleuri. Le pessimiste est un homme qui s'indigne de ce que l'univers n'est pas un immense magasin de bonheur à son usage. Quoi qu'en ait dit Copernic, il n'est pas bien convaincu que le soleil ne tourne pas autour de la terre et la terre autour de son petit moi. Toutes ses déceptions, toutes ses aigreurs lui viennent de l'importance excessive et de la situation privilégiée qu'il s'attribue parmi les
êtres; pour voir les choses telles qu'elles sont, il suffit quelquefois de changer de place. Si aujourd'hui le pessimisme est à la mode, c'est que, faute de grandes choses à aimer, on s'aime beaucoup soi-même. La fatuité est une religion triste. Quelque part d'attention que-le monde accorde au fat, son amour-propre se plaint qu'on ne lui fait pas assez bonne mesure ; il entend qu'il n'y en ait que pour lui. Il se considère de bonne foi comme- le plus intéressant des spectacles, comme le centre de l'humanité, dont il voudrait être la seule occupation et qui malheureusement en a beaucoup d'autres. Certains moines d'Orient, à force de contempler et d'admirer leur nombril, le voyaient resplendir de toute la lumière du Thabor. Ils l'affirmaient du moins à l'univers, mais l'univers n'en croyait-rien. ^
Olivier n'était pas un philosophe, mais il n'y avait point de fatuité dans son pessimisme. Il ne se regardait pas comme un être à. part, digne d'être offert en spectacle. Il avait l'âme généreuse, et son malheur lui apparaissait, selon le mot de Laventie, comme un cas particulier de la grande iniquité sociale. Son imagination échauffée lui représentait toutes les oppressions qui pèsent sur les humbles et les petits ; il rassemblait autour de lui toutes ces souffrances imméritées, et son chagrin s'y sentait comme en famille. On voisinait, on se donnait la main, on s'asseyait tous devant un foyer mort, et l'on se promettait de ne pas s'oublier les uns les autres au jour de la vengeance. Il y a des paroles qui décident d'une destinée; peu importe qui les prononce. Voilà une terre où il n'y avait rien; depuis hier il y pousse un arbre. Il a suffi pour cela d'un pépin que le vent apporta ou qu'un
sansonnet a laissé tomber de son bec. Laventie avait dit à Olivier : « Je lis dans tes yeux que tu seras un ouvrier de la bonne cause et un vengeur du peuple. » Gomme si une voix d'en haut lui avait parlé, Olivier se répétait sans cesse cette parole prophétique, qui faisait germer en lui de mystérieuses espéraiices. C'était le pépin tombé du bec d'un sansonnet*
En attendant, il se faisait adorer dé tous les ouvriers qui l'approchaient. Il avait résolu,- en arrivant dans le Luxembourg, de ne pas se réserver un sou de son traitement. Il le dépensait, ainsi qu'une grosse partie de ses rentes, en libéralités, en gratifications, en aumônes plus ou moins bien placées. Sa charité n'était pas toujours intelligente; il croyait sans difficulté h toutes les histoires qu'on lui contait, à toutes les doléances dont on le régalait, à tous les ulcères menteurs qui imploraient sa pitié. Il ne demandait pas à les tâter, il ne demandait pas même à les voir; il vidait sa boîte à onguents et se fâchait quand on se permettait de lui représenter que les vrais malheureux sont discrets, qu'il faut souvent les aller chercher. Il partait du principe que tous ceux qui se plaignent ont sujet de se plaindre, que les millionnaires et les puissants sont tous des drôles, que les pauvres diables n'ont jamais de torts, que c'est la faute des Maresquel s'il y a des paresseux qui crèvent de faim et des ivrognes qui succombent à une attaque de delirium tremens. Il donnait beaucoup, il donnait sans discernement et sans se douter que ses obligés riaient sous cape de sa candeur, le traitaient parfois de Jobard. Fausse ou vraie, toute misère lui était sacrée. Ce boiteux n'avait plus de sympathie que pour ceux dont la vie cloche ; il avait élevé dans son cœur un
autel à la sainte miséricorde : c'était la seule religion qui lui restât.
Pour se plaire dans Tabondance de ses aumônes, qui dilataient ses entrailles et flattaient un peu sa vanité, il n'avait qu'à s'abandonner à ses penchants naturels; il devait les violenter au contraire, pour conserver à ses rancunes tout leur emportement, tout leur venin. Il se défiait de la mansuétude de son caractère, de la douceur de son âme et de ses habitudes; il s'appliquait à s'endurcir, à se défaire des scrupules qui pouvaient lui rester et qu'il traitait de coupables faiblesses. Il entendait devenir un de ces hommes qui n'ont qu'une idée et qui sont prêts atout lui sacrifier, jusqu'à leur vertu. Il avait juré qu'il ne pardonnerait jamais ; cet excellent garçon, qui avait toujours envisagé comme des scélératesses les innocences de la perversité, se promettait que, le moment venu, il serait terrible, qu'il n'aurait ni ménagements ni remords. Une sainte religieuse disait que « sa vocation la sollicitait avec l'insistance d'un péché jj». Olivier souhaitait que la sienne eût la beauté d'un crime, et il tenait pour certain qu'il ne serait en état de grâce que le jour où il se sentirait capable d'être méchant. Quand cette grande passion qui couvait en lui semblait par intervalles s'apaiser et s'alanguir, il en ressentait une mortelle inquiétude comme un dévot qui a mis en péril le salut de son âme. Aussitôt il recourait aux grands moyens. L'indignité des avanies qu'on lui avait faites, la foi violée, les perfidies, les brutalités de M. Maresquel, les mensonges et les cheveux blonds de Mlle Georgine Valtreux, le souvenir obsédant de sa beauté, la rhétorique de Laventie et ses hyperboles empanachées, les iniquités des grands du
monde, les misères, les blessures dont il avait entendu la plainte, les afflictions des petits, les épines dont on couronne la justice et les croix qu'on Toblige à porter, il jetait pêle-mêle tout ce combustible dans le brasier de sa colère qui commençait à se couvrir de cendres, il en irritait la braise, il en faisait jaillir de dévorantes étincelles, et ce débonnaire goûtait une joie candide à voir flamber sa haine.
Comment se vengerait-il? Quand et par quel enchaînement de circonstances verrait-il venir à lui l'occasion désirée? Il ne le savait pas. Mais Laventie lui avait enseigné que les haines sérieuses sont patientes : il était patient. Laventie lui avait dit aussi qu'il faut croire à la destinée, et, malgré son pessimisme, il y croyait. S'il n'y avait pas cru, il serait tombé dans le désespoir, et les pessimistes s'arrangent toujours pour avoir quelque raison de tenir à la vie; quand on a la foi qui tue, à moins d'être un héros, on se sauve par l'inconséquence. Il y avait, tout près de l'usine, un petit bois, et à la lisière de ce bois, un grand chêne, frappé naguère de la foudre, qui l'avait à demi consumé. Il protestait contre l'insulte; il s'obstinait à vivre par le pied et dressait encore vers le ciel son front dévasté. Mais ses grosses branches étaient mortes ; de place en place son énorme tronc rugueux se crevassait et se vidait. Olivier aimait à contempler cette royauté déchue et souffletée, cette défaite, cet orgueil qui avait trouvé son maître. Quand il avait quelques moments à lui, il les passait volontiers dans cet endroit. Il s'asseyait dans l'herbe, pour peu qu'elle fût sèche, et tirait de sa poche un petit journal qui lui arrivait chaque matin de Paris et dont le titre lui plaisait infiniment. Ce journal s'appelait le Vengeur^ et
c'était Tami Laventie qui en rédigeait les articles de fond. Ils étaient écrits de bonne encre ; Laventie mettait dans sa salade beaucoup de poivre et de vinaigre. Parmi les nombreux abonnés du Vengeur, aucun ne le lisait avec autant de soin, de conscience qu'Olivier. Il commençait par le titre, qui lui était toujours nouveau, et il ne s'arrêtait qu'à la dernière ligne : il se repaissait, il se gavait.
Cependant il n'était pas absolument content de son journal, dont la lecture laissait quelquefois des plis sur ^on front comme dans son esprit. Il aurait voulu s'en expliquer avec Laventie, soumettre respectueusement à ce grand homme ses objections et ses doutes. Quoique le Vengeur fit profession de principes très avancés, il était plus radical que socialiste, et Olivier l'aurait voulu plus socialiste que radical. Laventie s'occupait souvent dans ses articles de la question sociale. C'était pour lui un prétexte à roulades; ce beau chanteur aimait les airs de bravoure où il pouvait déployer toutes les ressources de sa voix; mais sa musique manquait de conviction. Les inventeurs de panacées qui guérissent toutes les misères n'étaient pas ses hommes. Il leur témoignait une indulgence où perçait l'ironie, en ayant soin de ne pas se brouiller avec eux. Ce sage ménageait beaucoup les fous, race très susceptible. Il leur accordait le bénéfice des interprétations bénignes, il les représentait comme de nobles rêveurs, que l'excès de la logique faisait quelquefois divaguer, mais dont les erreurs mêmes étaient utiles au genre humain. Quand les fous se fâchaient et le traitaient de faux frère, de vil bourgeois, il s'appliquait à les désarmer par sa bonne grâce, par ses sourires pateUns, par ses gambades, et il avalait leurs
injures comme du lait riche en sucre. C'était sur les modérés, les opportunistes, les ministériels qu'il prenait sa revanche et que sa bile s'épanchait. Il les rangeait tous dans la grande tribu des pourris. Il ne pouvait leur pardonner d'être devenus raisonnables par l'expérience et la pratique des affaires ; il se mêlait une secrète envie à sa* feinte indignation, qui n'était que du dépit. Laventie regardait la raison comme le luxe des gens arrivés, et ce luxe insolent, il n'osait encore se l'accorder. Il comptait bien arriver un jour, et il se promettait que, si jamais il devenait ministre, il jetterait sa marotte aux orties, dirait leur fait aux aliénés et se donnerait le plaisir d'avoir publiquement du bon sens. Jusque-là il fallait déraisonner, rechercher l'amitié des fous et dire pis que pendre de tous ceux qui ont des nuances dans l'esprit. Il lui en coûtait quelquefois; aussi ne faut-il pas s'étonner que sa musique manquât de conviction.
Pour se consoler des dures contraintes de son métier, des dégoûts que lui causait ce qu'il appelait lui-même ses tartines, il écrivait de petits articles amusants qu'il avait soin de ne pas signer. Chroniques du monde et du demi-monde, historiettes bouffonnes et souvent perfides, anecdotes de coulisses ou de boudoirs, le Vengeur abondait en racontars de tout genre et leur devait la meilleure partie de son succès. Il est bon d'affriander son lecteur, la bonne cause y trouve son compte; il n'est que de savoir s'y prendre pour faire avaler aux enfants une pilule dans une dragée. Olivier n'était pas de cet avis. Les historiettes du Vengeur lui paraissaient un peu légères ; la vie lui semblait si sérieuse, si triste, qu'il ne comprenait pas qu'on se permit d'être gai. S'il avait été roi, le rire
eût été prohibé dans toute l'étendue de ses États comme un exercice dangereux. Il s* étonnait aussi de trouver à la fin de chaque numéro de son journal le menu d'un déjeuner et d'un dîner. Ces menus, où ne figurait pas le brouet des Spartiates, le scandalisaient, lui faisaient l'effet d'un^ air de gigue joué dans une église au moment de l'élévation. Il n'admettait pas ces alliages adultères, ni qu'on mêlât des frivolités à d'austères réquisitoires contre les pourris. Il s'était proposé d'en écrire à Laventie, de lui faire de modestes représentations à ce sujet; mais il s'était dit qu'après tout Laventie avait peut-être ses raisons, qui lui échappaient, que Gros-Jean doit beaucoup réfléchir avant d'en remontrer à son curé. Malgré les étonnements, les petits scandales qu'il éprouvait et quelques réserves qu'il pût faire, il considérait le Vengeur comme une école de haute sagesse, le grand philosophe qui le rédigeait comme un puits de science et d'édifiante doctrine, sans se douter qu'au fond de ce puits il n'y avait peut-être qu'un polichinelle. M. Maresquel le lui avait dit un jour; c'était une raison de plus pour n'en rien croire : il ne sortait de cette bouche impure que des calomnies et des blasphèmes.
Il put mesurer son affection pour Laventie à la vivacité des inquiétudes qu'il ressentit pour lui pendant quarante-huit heures. Au cours d'une véhémente polémique avec le Vengeur y le plus acrimonieux des journaux intransigeants publia un article intitulé : un Champignon vénéneux. C'était le portrait en pied d'un ex-habitué de brasseries miraculeusement transformé en Gracque, qui, à force d'industrie, d'audace, d'impudence, était devenu en peu de temps une manière de personnage. On peignait ce soi-disant ami
du peuple, ce tribun d'opérette, ce justicier des grands de la terre, comme un ambitieux sans vergogne et sans principes, qui ne croyait sérieusement qu'à la truffe et à la fille et, chaque soir, en descendant du mont Aventin, s'embarquait pour Cythère. L'article se terminait ainsi : « Triple farceur, quand nous direzvous votre secret? » Laventie n'était pas nommé; mais quelques détails d'une insultante précision lui permettaient de se reconnaître. Il se reconnut et envoya ses témoins au journaliste intransigeant. Olivier fut deux nuits sans dormir. Il ne respira qu'en lisant dans le Vengeur qu'après deux balles échangées sans résultat, les témoins avaient déclaré l'honneur satisfait. Cette heureuse nouvelle lui mit du baume dans le sang. Il aurait bien voulu embrasser Laventie, le presser sur son cœur; il n'avait pas les bras assez longs. Il se contenta de lui écrire et répandit dans sa lettre toute l'abondance de sa joie. Il ne reçut pas de réponse; les grands hommes sont fort occupés.
A quelques jours de là, ce garçon qui avait le cœur sur la main eut l'occasion de prouver à quel point le malheur l'avait rendu dissimulé comme un diplomate, sournois comme un conspirateur. M. Lebon l'avait invité à dîner. Au dessert, la conversation tomba sur le duel de Laventie, qui faisait quelque bruit. Quelqu'un s'avisa de demander à Olivier pourquoi il était abonné au Vengeur, quel charme il pouvait trouver dans la lecture de cette venimeuse petite feuille. Il répondit que Laventie ayait été son camarade d'études, qu'on doit à ses amis la complaisance de lire ce qu'ils écrivent, qu'au surplus ce qui l'intéressait dans le Vengeur, c'étaient les chroniques, les faits divers, qu'il ne parcourait les articles de fond que par acquit
de conscience, qu'ils lui semblaient fort ennuyeux, quand ils n'étaient pas absurdes. Là-dessus, on parla de Laventie. Un des convives, qui goûtait son style, avança que ce journaliste de grand talent ferait parler de lui, qu'il irait loin. Un autre s'étonna qu'un homme de tant d'esprit eût des opinions extravagantes.
« Extravagantes ou autres, je soutiens qu'il n'en a point du tout, repartit M. Lebon. Je n'ai lu que deux numéros de son journal, cela m'a suffi. Votre ancien camarade, mon cher Olivier, est un faux violent qui s'amuse à jouer au croquemitaine. Il se flatte sans doute qu'il épouvantera les gens tranquilles par les éclats de sa grosse voix et qu'ils se cotiseront pour le décider à se taire. Mais je ne crois pas à son avenir. Plus radical que socialiste, plus ambitieux que radical, plus intéressé qu'ambitieux et peut-être encore plus jouisseur qu'intéressé, il n'est pas de la race des grands coquins, et les petits finissent toujours mal. »
M. Lebon, qui était Belge, ingénieur et clérical, avait trois raisons pour une de ne pas ménager ses termes, et il traitait volontiers de coquins tous ceux qui n'étaient pas de son avis.
« Voilà le monde ! pensait Olivier, qui s'efforçait de réprimer les bouillonnements de son indignation. Voilà le monde et ses jugements ! Il a de tout temps lapidé ses prophètes. »
M. Lebon ni personne ne pouvait soupçonner ce que cachait cette âme limpide et transparente, devenue trouble par un méchant caprice de la destinée et qui s'étonnait elle-même d'avoir un secret. Pourtant M. Lebon savait à peu près ce qui s'était passé; il se permit un jour d'en parler à Olivier, qui répondit avec un sourire placide : « Ma cousine et moi, nous
ne nous convenions guère, et c'est un grand service que m'a rendu M. Maresquel. » M. Lebon admirait sa résignation et au demeurant faisait grand cas de lui. Ce jeune homme résigné s'acquittait de ses devoirs avec une religieuse ponctualité; il faisait consciencieusement son ouvrage et quelquefois celui des autres; il avait juré d'apprendre son métier, et aucune fatigue ne le rebutait. Avec cela, d'humeur douce, obligeant, serviable,'onne lui reprochait que ses longs silences. Son chef lui rendait les meilleurs témoignages dans ses lettres à M. Maresquel : « Il n'a pas inventé l'esprit de conversation, écrivait-il un jour; mais quel bon et intelligent travailleur et quel excellent garçon! »
Et la blonde Georgine, y pensait-il souvent? On n'^st jamais sûr de son indifférence, on ne Test que de son infidélité, et il n'est permis de croire qu'on n'aime plus que le jour où l'on commence à aimer ailleurs. Ce fut une expérience que fit Olivier près d'un an après être revenu dans le Luxembourg.
Il s'était surmené et il se rongeait. La fatigue s' ajoutant au chagrin avait pris sur sa santé; il perdait l'appétit, le sommeil. Vers le milieu de juillet, M. Lebon lui imposa quelques semaines de vacances, en l'engageant à aller se refaire à Spa. Le jour qu'il y arriva, il entra au casino. On y donnait un concert, l'assistance était nombreuse, et il décida une fois de plus que l'humanité, à la réserve de tout ce qui travaille de ses mains, de tout ce qui est vêtu d'une veste de futaine ou d'une limousine, ou d'un sarrau, ou d'un bourgeron, est une bien misérable espèce. Gens pohs, gens bien élevés, oisifs, mondains e.t mondaines , il les regardait tous avec des yeux d'aversion et de mépris. Il n'avait pas besoin de les questionner pour découvrir qui ils étaient, il avait fait
depuis longtemps son enquête et il ne croyait plus aux étiquettes, il ne savait que trop ce que valait toute cette marchandise. Il y avait là d'aimables étrangères venues du Nord et du Midi, oiseaux jaseurs qui gazouillaient dans toutes les langues. Quelquesunes étaient fort jolies. Il épluchait avec aigreur leur beauté, ne leur faisait grâce sur rien. L'une était trop grasse, l'autre trop maigre; celle-ci avait une vilaine bouche, celle-là une tournure prétentieuse et ridicule, et toutes avaient des yeux qui mentaient. L'instant d'après, il aperçut debout, dans l'embrasure d'une porte, une jeune femme très brune à laquelle, par miracle, il ne trouva rien à reprendre. Il fallait qu'elle fût charmante, on la regardait beaucoup. Elle promenait dans tous les coins de la salle de grands yeux noirs qui s'informaient de tout avec une curiosité sans malice; ils n'étaient jamais en repos, elle les employait à amuser sa vie, qui était un peu triste, et ils réussissaient à lui faire oublier ses ennuis, car son visage, dans ce moment, exprimait une gaîté sans mensonge. Olivier ne la vit pas longtemps. Elle était sous la garde d'un petit homme à lunettes d'or, agité, nerveux, qui ne pouvait tenir en place et qui l'emmena en disant : « On étouffe dans leur casino, et leur musique m'agace. »
Le lendemain, dans l'après-midi, Olivier, à qui on avait recommandé de se promener beaucoup, prit une voiture pour faire lé tour des Fontaines. A mi-chemin, au bas d'une côte en pente douce, il voulut marcher un peu, pria son cocher de prendre les devants, d'aller l'attendre à La Sauvenière. Au bout de quelques minutes, il fut rejoint par une calèche découverte qui contenait deux personnes. Absorbé dans ses pensées,
il ne s'aperçut pas que Tune de ces personnes était la jeune femme très brune qu'il avait rencontrée la veille au casino. Il ne s'avisa pas non plus qu'elle le regardait avec insistance. La calèche l'eut bientôt distancé. Il la retrouva à La Sauvenière. L'homme aux lunettes d'or en était descendu et se dirigeait vers la porte du restaurant. La dame aux grands yeux noirs le suivait ; mais, en voyant venir Olivier, elle se retourna, marcha ou plutôt courut à sa rencontre. Ne sachant ce qu'elle lui voulait, et intimidé par cette brusque attaque, il fit un détour pour l'éviter. Elle lui barra le chemin, en le menaçant de son ombrelle, et elle s'écria :
« Eh ! quoi, monsieur, on ne me reconnaît pas ! » Elle avait la vue très longue, très perçante, et quand elle regardait quelqu'un de près, comme si elle en eût éprouvé quelque fatigue, il lui arrivait quelquefois de fermer à moitié les y eux, avec un léger clignotement des cils accompagné d'un froncement des narines. Ce fut à ce signe qu'Olivier la reconnut, ainsi qu'à son teint de noiraude, à l'impétueuse franchise de son regard, à la fraîcheur de sa voix et à son léger zézaiement. Mais qu'elle avait changé depuis sept ans qu'on ne s'était vu! Il se souvenait que jadis elle avait le cou dans les épaules, qu'elle était trapue, ramassée dans sa taille. Il se rappelait aussi qu'on lui reprochait d'avoir des creux dans les joues, le nez trop fort, la bouche trop grande. La taille s'était amincie, allongée, le cou s'était élancé, les joues s'étaient remplies, le nez ne paraissait plus trop fort, ni la bouche trop grande. Après de longs débats, après un long procès, on s'était mis d'accord et d'ensemble, tout avait fini par s'arranger. Son père avait toujours pensé
OLIVIER MAUGANT iSi
qu'à vingt ans elle serait aussi belle que sa sœur. Il s'en fallait bien, elle était plus jolie que belle; mais il y avait dans cette figure changeante et mobile^quelque chose d'inachevé qui plaisait beaucoup à ceax qui préfèrent les esquisses aux tableaux. Elle ne ressemblait à personne; en la voyant, on était frappé. Elle étonnait comme une apparition, et la légèreté de sa démarche, la vivacité de ses mouvements faisaient craindre qu'elle ne s'envolât.
Olivier l'examinait, le chapeau à la main, avec une sorte de stupeur. Il se disait : « Est-ce elle? n'est-ce pas elle? » Il comparait le passé au présent, ce qu'il voyait à ses souvenirs; il se demandait comment ceci avait pu sortir de cela, ce papillon de cette chrysalide, cette charmante créature de cette bonne fille qui semblait née pour les rôles de confidente. Il croyait rêver, comme le prince des contes orientaux qui entendit un bourdonnement au fond d'un étui de carton et qui, l'ayant ouvert, en vit sortir une fée.
Elle s'impatientait.
« Vous décidez-vous à me reconnaître? repritelle.
— Je crois bien que c'est à ma cousine Béatrice que j'ai l'honneur de parler.
— Enfin ! c'est heureux. Vous y mettiez de la mauvaise volonté... Cependant, mon cousin, il n'est pas juste que les innocents payent pour les coupables. Il y a cousine et cousine ; pourquoi les fourrer toutes dans le même sac?
— Je vous assure que vous vous trompez, que je suis charmé de vous voir. Vous avez reconnu tout de suite le boiteux, et moi, j'hésitais à vous reconnaître parce que vous êtes devenue... »
Il n'acheva pas sa phrase, mais ses yeux parlaient, ils étaient fort éloquents.
« Achevez donc! dit-elle. Vous ne m'avez jamais fait de compliment; c'est le premier, et j'y tiens beaucoup. Vous vouliez dire qu'autrefois j'étais fort laide et que je suis devenue... comment dirai-je?.. presque une jolie femme. Je vous l'avais prédit, vous n'avez pas voulu me croire... Ainsi je vous plais? Allons, tant mieux I »
Puis, changeant de visage et de ton :
« Ahl mon Dieu! qu'est-ce donc? Au milieu de vos cheveux bruns j'aperçois une petite mèche blanche... Pauvre garçon, comme vous avez souffert!
— Oh ! c'est fini, je vous assure que c'est fini, répondit-il vivement. Je ne m'en souviens plus.
— Bien sûr? bien vrai?.. Vous ne la regrettez plus, cette méchante fille? Vous l'avez oubliée?
— Je me soucie d'elle comme de la poussière des grands chemins.
— Bien sûr? bien vrai?
— Je vous en donne ma parole.
— Cela me fait plaisir de vous entendre parler ainsi. Mais, voyez-vous, il faut l'excuser. Elle est de ces personnes à qui on doit tout pardonner, parce qu'elles n'ont pas une idée très nette du bien et du mal. Il y a quelques semaines, je lui ai reproché sa conduite en passant à Fornay. Elle m'a répondu qu'elle avait consulté avant tout votre intérêt, qu'elle aurait été un paquet trop lourd pour vos épaules. Je lui ai répliqué qu'il n'aurait tenu qu'à elle de vous alléger le fardeau. Elle a pirouetté sur ses talons en me priant de ne pas lui faire de la morale, et ilest certain que ce n'est pas toujours amusant, la
morale, mais elle empêche quelquefois de faire de la peine aux autres... Enfin, vous n'en êtes pas mort, Olivier, c'est l'essentiel, et sauf la petite mèche blanche... Mais il y a dans votre conduite quelque chose qui m'étonne, qui me choque. Je me disais toujours : « La première fois que je le verrai, il faudra qu'il « m'explique comment il a pu, après ce qui s'est « passé, accepter la place que lui offrait M. Mares- (( quel?.. » Olivier, je vous avais toujours pris pour un garçon très fier.
— Vous vous trompiez, je ne suis qu'un pied-plat.
— Oh! je ne vous lâche pas. Vous m'exphquerez pourquoi vous avez accepté cette place.
— J'aurais eu de la peine à en trouver une autre, et je voulais travailler. Il n'y a de bon dans ce monde que le travail.
— C'est une raison; mais je soupçonne aussi qu'en prouvant à M. Maresquel que vous n'aviez pas de rancune, vous avez voulu prouver à Georgine qu'elle vous était devenue parfaitement indifférente. Ai-je deviné?
— Ne parlons plus de moi, dit-il; parlons un peu de vous.
— Tout à l'heure; il faut d'abord que je vous présente à M. GourUze, qui ne doit pas savoir ce que je deviens. »
Et, lui prenant le bras, elle l'entraîna dans le jardin du restaurant, où ils trouvèrent M. Gourlize se promenant d'un pas agité le long d'une tonnelle.
« Gyprien, lui dit-elle, je vous présente mon cousin germain, M. Olivier Maugant. »
Le petit homme ôta ses lunettes d'or, en essuya les verres, les remit sur son nez et dit à Olivier en le regardant de côté :
« C'est VOUS, monsieur, qui avez failli épouser ma belle-sœur ? Bénissez votre étoile; quelle chance vous avez eue de ne pas entrer dans cette affreuse famille des Valtreuxl
— Ahl Gyprien, toujours des exagérations! lui dit sa femme. Nous ne sommes pas si affreux que vous le dites.
— Une affreuse famille ! répéta M. Courlize. Plût au ciel que moi-même !..
— Ne le croyez pas, Olivier, interrompit-elle ; dans le fond, il m'adore... Voyons, Gyprien, dites bien vite à mon cousin que vous m'adorez. Il va croire que je suis une mauvaise. femme, et je tiens beaucoup à son estime.
— Votre cousine, monsieur, reprit-il, sera un ange le jour où elle ne s'entendra plus avec mes ennemis. »
Là-dessus , il fit un grand geste qui signifiait : Laissez-moi tranquille ! — et sortant de la tonnelle, il alla promener son agitation dans le potager entre deux rangées de pois rames.
« Et c'est toujours comme cela? demanda Olivier, en regardant sa cousine d'un air navré.
— Pas toujours, malheureusement. Demain peutêtre, il sera abattu, taciturne, il passera des heures dans son fauteuil, il faudra tour à tour se fâcher et s'attendrir pour l'en faire bouger. Je l'aime mieux agité. Mais asseyons-nous là, sur ce banc. Vous ne sauriez croire, Olivier, combien je suis contente de vous avoir retrouvé. Gela me rajeunit de sept ans, je redeviens petite fille. J'ai l'âge où l'on pêche des ablettes dans la Seine. Hélas ! nous ne sommes pas de fameux pêcheurs, vous et moi. Nous avons jeté notre ligne dans les grandes eaux; quels poissons nous
avons ramenés ! On devrait toujours rester petit.
— Et dire, s'écria-t-il, en revenant à son idée, qu'il y a des gens qui trouvent que le monde est bien organisé, que la société est une superbe invention !
— Oh bien ! dit-elle, en ce qui me concerne, je n'ai le droit de me plaindre de personne. J'ai fait une sottise, je l'expie; c'est moi qui ai choisi mon mari. Voulez-vous savoir comme cela s'est passé ? J'appris le même jour que ma marraine était morte en me laissant quatre cent mille francs et qu'un jeune fat, que je ne pouvais souffrir, s'était mis en tête de demander ma main. Mes parents trouvaient que c'était un beau parti, que je serais folle de le refuser. Je fis cette folie, ou plutôt j'exigeai qu'on me laissât le temps de réfléchir. On me pressait beaucoup, et quand, à son tour, M. Courlize fit sa demande, je l'acceptai tout de suite, pour échapper à l'autre. Tout allait bien lorsque survint la catastrophe. En apprenant que mon pauvre père était ruiné, M. Courlize entra dans une violente colère. Il avait compté qu'avec ma dot je lui apportais des espérances ; il se regardait comme un homme volé, et c'est toujours humihant d'être volé, surtout pour un notaire. Il s'en prit à moi ; chaque jour, il me faisait des reproches, des scènes. Le pis est que son regret de m'avoir épousée prit par degrés le caractère d'une idée fixe. Il devint morose, bizarre; on l'engagea à vendre sa charge, et je l'y poussai ; c'est pour cela qu'il m'accuse d'être liguée avec ses ennemis. Bref, me voilà garde-malade, et mon malade n'est pas commode. Il a beaucoup de caprices ; ce qui lui plaît aujourd'hui lui déplaira demain. Il a voulu venir à Spa, nous sommes arrivés hier, et il a décidé dès ce matin que
les eaux ne lui convenaient pas, que c'est de Tair des montagnes qu'il a besoin. Nous partirons demain pour la Suisse, dont il ne tardera pas à se dégoûter, et nous finirons par faire le tour du monde. Quand on n'est pas content de soi, il n'y a pas de beaux pays. »
Olivier la plaignait de tout son cœur et la trouvait trop résignée.
(( Votre malade est non seulement peu commode, lui dit-il ; je crains qu'il ne devienne dangereux.
— Les médecins m'ont prévenue en effet que sa mélancolie pourrait bien tourner à la monomanie furieuse.
— Et vous ne pensez pas à le mettre dans quelque maison de santé ?
. — Ah! le pauvre homme! Ce serait cruel, et je ne m'y résoudrai qu'à la dernière extrémité. Mais rassurez-vous : si jamais il en veut à ma vie, je saurai me défendre; je suis parfaitement décidée à ne pas me laisser étrangler. Dans ma petite jeunesse, j'avais des épaules et une tête, mais point de cou; il m'en est venu un, non sans peine; il a une certaine tournure et j'entends le garder. »
Elle lui faisait l'effet d'une plante miraculeuse qui fleurit malgré les intempéries, la grêle et les gelées. Il s'écria sur un ton d'indignation :
« Quelle vie que la vôtre ! Et vous trouvez moyen d'être gaie !
— Excusez-moi, c'est un défaut de naissance, on m'a faite comme cela et je n'en suis pas fâchée ; les gens tristes ne sont bons à rien. Et puis j'ai toujours eu du goût pour les choses difficiles, et je n'ai jamais compris qu'on pût vivre sans rien faire. M. Gourlize m'occupe beaucoup. Si un jour, ce qu'à Dieu ne plaise,
on me condamne à me séparer de lui, je serai cruellement désœuvrée. Tâchez de tomber malade dans ce temps-là, c'est moi qui vous soignerai. »
Elle attachait sur lui ses yeux d'un éclat humide et chaud, qui lui fondaient le cœur.
« Soignez-moi dès à présent, répondit-il, j'en ai besoin.
— Vous m'aviez dit que vous étiez consolé , répliqua-t-elle avec un accent de reproche. J'avais eu la naïveté de vous croire. »
Il rougit, pâlit et fut sur le point de lui faire un aveu qui l'eût embarrassée; mais les paroles ne venaient pas et il se contenta de dire :
« Je suis consolé de tout, excepté du chagrin que j'aurai tout à l'heure en vous disant adieu.
— Qu'il est galant, ce beau monsieur qui ne voulait pas me reconnaître! Cette pauvre Béatrice d'autrefois, on ne se mettait pas en frais de compliments avec elle, on la traitait comme une personne sans conséquence, on lui parlait toujours de l'autre, de cette incomparable Georgine, et voilà qu'aujourd'hui... Décidément, vous me trouvez à votre goût? Ah! mon cousin, mon cousin... Mais je ne vous dirai pas ce que je voulais vous dire. »
. Ils furent interrompus dans leurs propos par M . Courlize, qui déclara à sa femme d'un air furibond qu'il avait renoncé à son projet de dîner à La Sauvenière, qu'il voulait repartir sur-le-champ pour Spa :
« Faites bien vite avancer la voiture, lui dit-il. Mais Dieu sait si vous retrouverez votre cocher I II n'est jamais là, votre cocher.
— Il faudrait d'abord prouver qu'il est à moi I » répondit-elle d'une voix caressante. '
Et, lui prenant les deux mains, elle essaya de l'amadouer par sa bonne grâce, à laquelle il demeura tout à fait insensible. Accompagnée de son cousin, elle se mit à la recherche du cocher. Quand ils revinrent, ils trouvèrent Tirascible petit homme dans une violente querelle avec le maître d'hôtel du restaurant^ qui lui représentait que le dîner était prêt, qu'il l'avait commandé en arrivant, qu'il était tenu de le payer. Olivier arrangea les choses en s'offrant à le manger, par pur dévouement, car il se sentait peu d'appétit. Mais avant de se mettre à table, malgré les yeux féroces que M. Gourlize braquait sur lui, il reconduisit sa cousine jusqu'à la voiture, lui donna la main pour l'y faire monter. Il voulait lui faire ses adieux.
«Non, pas encore! dit-elle tout bas. Venez nous voir demain à l'hôtel de Flandres ; nous déjeunerons ensemble. »
Le cocher toucha, la voiture emmena cette jeunesse chargée de garder cette folie. — Quel aimable petit homme! se disait Olivier en regardant tourner les roues. Il a épousé une délicieuse créature qui lui apportait quatre cent mille francs; mais il espérait un million, et son mécompte lui a détraqué le peu de cervelle qu'il avait. Elle le soigne comme si elle l'aimait, et elle ne peut pas l'estimer. Voilà sa gaieté rivée à jamais aux sombres chagrins de ce sot personnage, qui ne voit à travers ses lunettes d'or que les billets de banque dont on l'a frustré. Les verres en sont si troubles qu'il ne s'aperçoit pas même qu'elle est charmante et qu'elle lui sacrifie les grâces et la fleur de ses plus belles années. Combien de temps durera ce funeste accouplement? Malgré ses airs vieillots, il n'a guère dépassé la quarantaine, et l'on prétend que
les fous ont la vie dure. Quel avenir attend cette jeune femme ! quel boulet à traîner ! quelle destinée ! et que ce monde est bien arrangé !
Pendant et après son dîner et durant toute la soirée, Olivier ne cessa de penser à Béatrice, à son étonnante métamorphose, à ses vingt-deux ans prisonniers d'un triste devoir, à son sourire, à ses cruelles épreuves, à ce malheur qui chantait comme un rougegorge. Il lui parut en y réfléchissant qu'il avait tort de s'indigner contre M. Gourlize, que le vrai coupable dans cette affaire était Olivier Maugant : — Il ne tenait qu'à moi ! se disait-il. Si je l'avais voulu, elle serait aujourd'hui ma femme. Que nous serions heureux ! — A cette pensée que Béatrice pût être à lui, il lui entrait au cœur quelque chose de doux et de frais, et il voyait se répandre sur sa vie cette lumière dorée qui fait chanter les coqs; après quoi le rêve s'évanouissait, il se retrouvait dans ses ténèbres. Il en vint à se dire des injures, à se reprocher comme un crime son stupide aveuglement. Il avait préféré la magie noire à la magie blanche, la femme qui ensorcelle à la femme qui repose, et il n'avait pas su deviner qu'il y a des chrysalides d'où sortent des papillons. Puis, renonçant à s'accuser, il fit retomber tout le poids de sa colère sur la destinée qui nous trompe, sur le monde qui est un lieu plein d'embûches. Le bonheur se cache, on passe près de lui sans le voir. Le malheur nous appelle, nous siffle les airs que nous aimons, comme un chasseur pipe des oiseaux ; on s'élance, on accourt, on est pris.
« Oui, pensait-il, le fond de la vie est un malheur qui nous attire, nous prend et nous garde. »
Le lendemain, il se présenta de si bon matin à
rhôtel de Flandres qu'on le pria de repasser, Mme Courlize n'étant pas encore visible. Son malade lui donnait ce jour-là beaucoup d'occupation. Comme elle l'avait prévu, il n'avait plus la fièvre; il était dans une de ses crises d'abattement profond, de prostration. Ses bras, ses jambes, sa tête, sa volonté, tout lui manquait ; il lui en coûtait de faire un geste, d'articuler trois paroles. Sa femme et son valet de chambre avaient dû l'habiller et s'épuiser en discours pour obtenir qu'il les laissât faire. Mais, quoique Béatrice l'engageât à prolonger son séjour à Spa, il s'obstinait à partir, tout en assurant qu'il n'en aurait jamais la force.
Quand Olivier revint, sa cousine l'attendait et lui dit :
« Mon Dieu ! qu'il est aimable ! qu'il est gentil ce cher garçon ! Je n'ai que de l'ennui à lui offrir, et il vient le chercher. Il est vrai que, si amère que soit la soupe, un bon cousin et une bonne cousine ont toujours du plaisir à la manger ensemble, »
Il répondit d'un ton pénétré :
« Je vous assure, Béatrice, que je voudrais avoir ce plaisir tous les jours de ma vie. »
Il avait résolu d'être audacieux, de l'appeler par son petit nom, de lui dire ce qu'il avait dans le cœur, et il avait passé la matinée à chauffer son courage. Il ajouta :
« Savez-vous à quoi j'ai pensé hier soir en m'endormant et ce matin à mon réveil?
— A quoi donc?
— A la seule lettre que j'aie reçue de vous. Mais sûrement il ne vous en souvient plus.
— Au contraire, dit-elle en rougissant un peu, il ne
m'en souvient que trop. Cette lettre est la honte de ma vie et le déshonneur de mon sexe. Je m'offrais à vous sans vergogne ; je vous écrivais comme une sotte : « Prenez-moi, je vous aime beaucoup. » Mais vous n'avez pas été bon prince, vous n'avez pas daigné me répondre, et j'en ai eu bien du dépit. Ah! ma pauvre lettre, j'aurais bien voulu la ravoir. Hier, en vous revoyant, j'y ai pensé plus d'une fois, et j'allais vous en parler quand M. Gourlize m'a interrompue dans mon discours. Je tenais à vous dire que, depuis lors, nous avons fait des progrès, que nous savons nous conduire, que nous ne disons plus aux messieurs : « Prenez-moi. »
Olivier n'eut pas le temps de répondre, on annonça que le déjeuner était servi. Il fallut la croix et la bannière pour décider M. Gourlize à se mettre à table. Il y avait des jours où il mangeait comme un loup, d'autres où Béatrice devait prodiguer son éloquence pour lui faire grignoter une côtelette. C'est à cela qu'elle fut occupée tout le temps du repas, lui adressant de petites paroles encourageantes et mignardes comme une mère en emploie pour persuader son enfant.
Après le déjeuner, Olivier eut encore un moment de tète-à-tête avec elle. Il avait formé l'héroïque projet de lui prendre les deux mains et de les baiser l'une après l'autre. Il n'osa pas; cependant il poussa l'audace jusqu'à lui dire :
« Béatrice, j'ai une proposition à vous faire. Je suis prêt à vous accompagner en Suisse, en Italie, partout où vous irez. Voulez-vous m'emmener? »
Elle l'interrogea du regard pour s'assurer s'il parlait sérieusement :
« Moi, VOUS emmener! dit-elle en riant. Serait-ce pour m'aider à soigner M. Courlize ou à titre de second malade?
— Je vous aiderai, je vous rendrai toute sorte de petits services.
— Je ne doute pas de vos excellentes intentions. Mais je me ferais un scrupule de vous enlever à votre minière. J'entends, Olivier, que vous deveniez un grand ingénieur, et Ton m'a assuré que vous en preniez le chemin. Non, je ne vous emmène pas. Tout bien considéré, vous m'empêcheriez peut-être de vaquer à mes petits devoirs, vous me donneriez de fâcheuses distractions.
— Emmenez-moi. Si jamais M. Courlize devenait dangereux...
— Là, qu'il est boni s'écria-t-elle. S'il faut tout vous dire, mon pauvre ami, c'est M. Courlize qui vous regarde comme un danger. Hier soir, en revenant de La Sauvenière, il m'a appris, affirmé, soutenu, démontré que vous étiez amoureux de moi. »
Il eut un tressaillement et dit :
« M. Courlize a la tête plus saine que je ne croyais. Béatrice, s'il avait dit vrai? »
Elle s'était approchée de lui, elle recula de deux pas et, selon son habitude, elle ferma à moitié les yeux, fronça légèrement ses narines et répondit de sa voix chantante :
« Il est trop tard, mon bon monsieur. Adieu, paniers I vendanges sont faites. »
Après cela, elle ne songea plus qu'à ses préparatifs de départ. On réussit à force de bras à transporter M. Courlize dans son fiacre. Olivier en prit un autre •it se fit conduire à la gare pour revoir une fois
encore celle qui ne voulait pas remmener. Il était dans cette disposition d'esprit où un homme goûte un charme amer à prolonger sa souffrance. Il aida Béatrice à s'installer dans son wagon, à caser ses petits paquets; il retarda tant qu'il put le moment de la quitter. Elle lui dit en recevant ses adieux :
« C'est pourtant dommage d'avoir un cousin et de ne pouvoir s'en servir! »
Il resta sur le quai jusqu'à ce que le train s'ébranlât. Il vit une main qui sortait d'une portière en agitant un mouchoir, puis une tête qui s'avançait, une bouche qui lui envoyait un sourire, après quoi il ne vit plus rien.
« Bah! se dit-il avec colère, elles se ressemblent toutes. Celle-ci, à sa manière, est aussi coquette que sa sœur. L'air est différent, la chanson est toute pareille. »
Pendant les semaines qui suivirent, il employa son temps à récriminer contre lui-même. Il maudissait sa faiblesse, le charme qui l'avait entraîné et rendu infidèle à ses résolutions. Il avait juré de se faire un cœur d'airain, et ce Gracque s'était laissé reprendre au piège, attendrir, abuser par un sourire de femme. Au mépris de ses principes et de son austère pessimisme, un nouvel amour, encore plus enveloppant que le premier, lui avait fait croire durant quelques heures que ce triste monde est un paradis méconnu. Il rougissait de son illusion, et il cherchait à oublier. Mais l'enchanteresse ne le lâchait pas, elle était restée dans son cœur et dans ses yeux ; ce n'était pas l'affaire d'un jour que de l'en chasser. Il ne s'en obstinait que davantage à ce rebutant travail. Il avait une façon de cultiver son jardin bien différente de
celle des jardiniers. Gomme eux, il émondait, il essartait, il arrachait; mais, tandis qu'ils font la guerre aux mauvaises herbes, il entendait qu'il n'y eût place dans ses plates-bandes que « pour les orties de la rancune, pour la ciguë de la vengeance, pour les ronces de la colère ». Par aventure, une rose venait d'y pousser; il lui semblait qu'elle déshonorait son enclos, il lui tardait de ne plus la voir, de ne plus respirer les poisons de son parfum ; mais la rose se défendait, elle recroissait toujours. Il était naïf, c'était sa seule excuse, et il croyait travailler au bonheur de la sainte humanité. Comme la philosophie et la religion, les passions farouches ont leur ascétisme, il voulait devenir un ascète de la haine.
Cependant les mois succédaient aux mois sans amener aucun changement dans sa destinée, sans lui procurer ni lui promettre l'occasion après laquelle il soupirait. M. Maresquel ne lui donnait aucun signe de vie et paraissait avoir oublié les clauses de leur contrat. Ne le rappellerait-on jamais à Fomay? Étaitil condamné à végéter éternellement dans le Luxembourg, où il se trouvait comme en exil? Laventie l'avait engagé à croire à la destinée; il commençait à en douter, et il doutait même un peu de l'amitié de Laventie, à qui il avait écrit trois fois sans obtenir, malgré ses vives instances, la faveur d'un mot de réponse. Il se sentait envahir de jour en jour par une morne tristesse, par une désolante langueur. L'amour n'est pas seul à connaître la douleur des éternelles séparations. C'est un supplice de se croire condamné à ne plus revoir un visage qu'on hait et de rester avec la rougeur de son soufflet en désespérant de le rendre jamais.
Lavent ie avait raison, il faut se fier quelquefois à la destinée; il lui arrive, dans ses bons jours, de nous aider sans que nous nous aidions nous-même. Il survint un déplorable incident qui consterna Olivier et auquel il dut pourtant sa délivrance. Une galerie de mine qu'on venait d'ouvrir à l'exploitation s'effondra subitement; vingt ouvriers demeurèrent enfouis sous les décombres, deux périrent; les autres furent sauvés par d'énergiques efforts, et ce sauvetage fit grand honneur à Olivier. Il resta sur les lieux durant trente-six heures, très anxieux, très tourmenté, mais, malgré son émotion, dirigeant le travail avec une grande sûreté de jugement, mettant lui-même la main à l'œuvre, infatigable, oubliant de manger et de dormir, et, cette fois, travaillant vraiment pour la sainte humanité. Il fut admiré, loué, félicité.
Après le sauvetage, on procéda à l'enquête, et le ministère public s'en mêla. La galerie éboulée avait été percée en partie dans une roche argileuse, sujette à se déliter. Des fissures s'étaient produites; la poussée des terrains avait resserré les parois. Olivier en avait conféré avec M. Lebon, et il fut décidé qu'on s'occuperait, toute affaire cessante, de consolider les boisages, qu'on suspendrait momentanément l'abatage du minerai. Le contremaître à qui Olivier transmit cet ordre affirma qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il répondait de ses boisages. Il ne laissa pas de faire ce qu'on lui disait, à cela près qu'il autorisa une vingtaine d'abatteurs à poursuivre leur travail. Ce contremaître était un assez brave homme à qui Olivier s'intéressait et avait rendu quelques services. Après la catastrophe, la peur des conséquences et des poursuites l'emporta sur ses scrupules, et il déclara
à M. Lebon qu'il n'était pas en faute, que M. Maugant s'était mal expliqué ou ne s'était pas expliqué du tout. Mais, se doutant bien qu'il ne pourrait soutenir son mensonge contre le témoignage décisif d'Olivier, il alla le trouver en secret, le supplia en pleurant de ne pas le perdre. Olivier fut saisi de pitié pour ce malheureux, qui était chargé de famille et voyait son avenir détruit. A la pitié se joignit peut-être une forfanterie d'abnégation, un emportement d'orgueilleuse générosité, peut-être aussi cette joie féroce que goûte un homme injustement frappé à aggraver son cas, à s'enfoncer dans sa misère, à noyer sa dernière espérance et à prouver à la justice humaine qu'elle est la souveraine injustice. On aime à barbouiller un laid visage pour l'enlaidir encore; c'est un plaisir pour un pessimiste d'ajouter à ses iniques malheurs d'autres malheurs volontaires et de pouvoir dire : « Voilà ce qu'est la vie! je ne la calomniais pas. »
Le fait est que, sans prendre le temps de réfléchir, il répondit au suppliant :
« Je ne peux vous justifier qu'en m'accusant : je le veux bien. »
Il le voulut si bien qu'il prit sur lui toute la faute. M. Lebon, qui le savait très attentif, presque méticuleux dans l'exécution des ordres qu'on lui donnait, eut beaucoup de peine à l'en croire. Mais il persista à se charger, disant qu'il n'avait pas cru à l'imminence du danger, que sans doute, comme l'affirmait le contremaître, il n'avait pas été assez pressant dans ses injonctions. Sur ces entrefaites arriva une lettre de Fornay. M. Maresquel ne badinait pas en matière de catastrophes ; il avait la sainte horreur des accidents qui causent mort d'homme et obligent les compagnies
à payer des pensions ou des indemnités. Il demandait qu'on l'informât exactement de ce qui s'était passé et qu'on fût sans pitié pour le coupable. M. Lebon lui répondit qu'Olivier était pour quelque chose dans ce malheur, mais qu'il avait droit à l'indulgence, qu'il avait racheté son étourderie par son admirable conduite dans les opérations du sauvetage. M. Maresquel considérait une étourderie comme un péché mortel; il n'admettait pas qu'on pût la racheter par les plus beaux dévouements. Dans la première émotion de sa colère, il envoya une dépêche qui portait ceci :
« Mettez tout de suite à pied l'imbécile, et envoyezle-moi le plus tôt possible pour que je lui dise son fait. »
« Ah I vous voilà , monsieur l'habile homme î Asseyez-vous donc, je suis ravi de vous voir; il me tardait de vous complimenter sur vos prouesses... Mais vraiment j'admire ta tranquillité ! Gageons que tu te sens à Taise dans ta peau, que tu es fier de ton exploit, heureux de balancer sur tes épaules la noble tête que voici et dont je fais pour ma part autant de cas que d'un grelot fêlé. Tu te rends singulièrement utile aux gens qui t'emploient ! ils sont brillants, tes états de services ! Oui, certes, tu as raison d'être content de toi et de ton éboulement, qui est ton œuvre personnelle ; il n'y a pas moyen de te la disputer, tu y as mis ta signature. Un éboulement, c'est une façon d'entrer dans la gloire, et tu as eu la joie de lire ton nom dans les journaux. M. Lebon a dépensé sa verbeuse éloquence à me démontrer que quelques coups de pioche donnés au hasard dans un sauvetage suffisent à racheter les plus monstrueuses bévues, que tu étais un grand homme, que je devais t' envoyer par la poste une couronne triomphale. Entre nous, c'est un niais que ton Lebon, et je me suis
donné le plaisir de l'en informer. Si tu veux du laurier, va-t'en bien vite en chercher ailleurs ; je n'ai à t' offrir que les chardons de mon jardin. Le parquet a fermé les yeux : je le trouve trop indulgent. Ah ! nous sommes né philanthrope 1 nous nous distinguons dans les sauvetages! A merveille; mais deux hommes sont morts, et ce n'est pas toi qui les payeras. Que voulezvous? Monsieur a des distractions, des absences; monsieur n'écoute que d'une oreille ce qu'on lui dit et le répète tout de travers. Il ne sait pas commander, il ânonne, il mâchonne, il est avare de ses paroles; elles sont si précieuses î Veux-tu que je te dise toute ma pensée? Si j'étais toi, je me serais arrangé pour rester sous mon éboulement. Mais, puisque tu tiens à ta peau, tu n'as qu'une chose à faire : renonce à ton métier, va-t'en manger tes rentes à Paris ou te cacher dans un trou, pour y vivre sans rien faire, les bras croisés. C'est un vrai service que tu rendras à l'humanité, car tu parais avoir le génie des accidents,etu les attires, et les galeries de mine s'effondrent en te voyant venir. C'est un bien joli talent que tu as là et le seul que tu possèdes; mais renonce à l'exercer. Le grand paladin que voici est fait pour être ingénieur comme moi pour décrotter ses bottes. Olivier Maugant, tu peux m'en croire, le fils de ta mère ne sera jamais qu'un maladroit et un imbécile. »
Ce fut en ces termes que M. Maresquel, marchant a grands pas, le geste violent, le visage enflammé, apostropha Olivier dès qu'il le vit entrer dans son cabinet. Olivier, la tête basse, mais la figure impassible, le regardait en dessous et l'écoutait avec recueillement. Plus les reproches devenaient injurieux, plus il les savourait, c'était du sel répandu dans ses blés-
sures engourdies et qui les réveillait, les faisait crier; cette souffrance, qui le tirait de sa longue torpeur, lui était délicieuse. De moment en moment, son regard se ranimait; son sang, fouetté par l'insulte, échaujBFait ses pommettes, dont le rouge vif tranchait sur la pâleur de ses joues. En retrouvant le cher objet de sa haine, il se sentait revivre, et il disait à son juge : « Continuez, doublez la dose, accablez-moi; prolongez, de grâce, la volupté de mon supplice. »
M. Maresquel avait le sang trop chaud pour que sa raison pût facilement s'en rendre maîtresse, et quand la passion le tenait, désir ou colère, il ne lui refusait rien; ses employés qu'il rudoyait et les petites ouvrières qu'il trouvait à son goût en savaient quelque chose. Mais, après s'être satisfait, il recouvrait bien vite son calme, la sérénité de son ironie; il méprisait ses faiblesses comme ses emportements, il redevenait le vrai Maresquel, et ce qu'il appelait la politique des affaires triomphait de ses orageux caprices. Lorsqu'il eut déchargé son cœur, il lui parut qu'Olivier était bien peu de chose, qu'il tonnait sur le persil, et il s'apaisa subitement. Il s'était mis en tète de profiter de l'occasion pour se débarrasser de ce nigaud et de l'engagement qu'il avait pris de s'intéresser à lui. Mais il voulait sauver les apparences, que son créancier le tînt quitte et déchirât lui-même le billet qu'il lui avait souscrit. Quand il vit qu'Olivier acceptait d'un air de contrition ses foudroyantes réprimandes et se laissait traiter d'imbécile sans sourciller, il cessa d'arpenter la chambre, s'assit à cahfourchon sur l'angle d'une table et attacha sur le jeune homme un regard d'indulgente pitié. Il n'eut garde toutefois de rien rétracter ; il laissait aux vic-
times qu'il avait caressées de ses griffes de léopard le soin de lécher elles-mêmes leurs plaies.
« Tu peux te vanter d'avoir fait une lourde sottise, reprit-il d'un ton radouci, et ce qui me fâche le plus, c'est que tu en porteras la peine. Tu as compromis ton avenir comme à plaisir. En toute chose, il faut soigner ses commencements, tout le reste en dépend. Un jeune médecin qui, pour son coup d'essai, tue bêtement son premier malade, n'a rien de mieux à faire que de mettre la clef sous la porte et de s'embarquer pour l'Amérique. Je ne veux pas t'envoyer si loin ; mais, en conscience, que puis-je faire de toi? Je crains que tu ne sois un homme perdu. »
Olivier desserra enfin les dents.
« Perdu, monsieur?... Vous êtes bien dur.
— Notre avenir, mon garçon, dépend de l'idée que les autres se font de nous et de la confiance que nous leur inspirons, et la confiance est une plante très délicate; elle ne repousse pas à volonté... Enfin, tu sais quels desseins j'avais sur toi. Je*rêvais de te voir un jour chef de service de nos hauts fourneaux ou de notre fabrique de fer, ou ingénieur en chef de nos charbonnages. A quoi désormais veux-tu que je t'emploie? Ton histoire a fait du bruit; tu ne donnerais pas un ordre qui ne fût discuté, et nos ouvriers te marchanderaient leur obéissance. Ils diraient : « Voilà l'homme aux éboulements I Sauve qui peut I »
— Monsieur, occupez-moi à quelque chose. Je tâcherai de reconquérir votre estime; vous savez le prix que j'y attache.
— Mon Dieu ! tu es plein de bonnes intentions ; mais c'est si peu de chose qu'une intention ! La seule place dont je puisse disposer en ta faveur n'est pas
digne d'un ingénieur diplômé tel que toi, et tu me rirais au nez si je m'avisais de te Toffrir.
— Offrez-la-moi. Je l'accepte d'avance.
— Tu as tort, il faut toujours se réserver le bénéfice d'inventaire. Tu ne te doutes pas de quoi il s'agit. Ma vue s'allonge d'année en année, je deviens presbyte, et les écritures me fatiguent. Je cherche un jeune homme qui ait une belle main et qui écrive sous ma dictée mes lettres, mes rapports, mes mémoires et le reste. Ah ! par exemple, pour ce qui est de l'écriture, il n'y a rien à te reprocher, la tienne est superbe, tes lettres en font foi ; c'est un mérite que personne ne peut te contester. Mais l'École centrale me pardonnerait-elle d'offrir un emploi si mesquin au plus brillant de ses élèves?
— Ne vous moquez pas de moi, monsieur. Je ne suis pas brillant, je ne brillerai jamais. Mais je vous prie de croire qu'erreur ne fait pas compte, que désormais je me tiendrai en garde contre mes distractions, contre mes oublis. Un jour, vous me rendrez votre confiance, vous me trouverez quelque autre occupation plus conforme à mes goûts. Jusquelà je serai heureux d'être votre secrétaire, de mettre ma belle écriture à votre service, puisqu'elle vous plaît. »
M. Maresquel croyait trop facilement à l'imbécillité, à la platitude de son prochain, ce qui est toujours une cause d'erreur. Tant d'humilité le désarma, lui causa un demi-attendrissement; il n'en avait jamais de complets. « Qu'il est touchant! pensa-t-il. Je crois vraiment qu'il m'adore. »
« Je dois t'en prévenir, mon garçon, les fonctions que je te propose seront aussi incommodes que
modestes. On me reproche d'avoir l'humeur vive, un peu brusque. Quand je dicte, je n'aime pas à me répéter, et j'exige qu'on me comprenne à demi-mot.
— Je tâcherai de comprendre.
— On ne dicte pas toute la journée, mon secrétaire aura des loisirs, et il les emploiera à surveiller mes institutions de bienfaisance, car nous en avons, monsieur le sauveteur; nous cultivons la philanthropie à nos moments perdus, dans la limite de nos petits moyens. Nous avons une caisse de secours, alimentée par des retenues, à l'usage des ouvriers malades, blessés ou invalides. Tu as dû t'apercevoir dans le Luxembourg, si tu n'as pas une taie sur les yeux, que les ouvriers sont une triste race, que le plus honnête est aussi paresseux que menteur. Il en est qui se disent malades et qui prennent un congé pour s'en aller bêcher leur jardin. Ils s'absentent dix ou quinze jours et continuent de toucher le trente pour cent de leur salaire. Mon secrétaire sera chargé d'avoir l'œil sur ces faux malades, et il s'arrangera pour les surprendre avant que des voisins complaisants les préviennent de sa visite.
— Je tâcherai d'être adroit, ne fût-ce que pour vous prouver que le fils de ma mère...
— Ah ! tu n'as pu digérer le morceau, il t'est resté sur le cœur, interrompit en riant M. Maresquel. Que veux-tu? Je ne ménage pas mes mots, je ne crains pas les gros adjectifs. Il ne tient qu'à toi de faire mentir mon horoscope, de m'obliger à changer d'avis sur ton compte. Si je suis content de ton écriture et de ton zèle, je t'aiderai à te remettre en selle, dans l'espérance bien sincère que tu ne videras pas de nouveau les arçons. Défie-toi de ton amour pour les
fossés ; une fois ou l'autre, on y reste, et bonsoir la compagûie !
— Oh ! vous verrez, monsieur, fiez-vous à moi, la leçon a été sévère, elle me profitera.
— Ce n'est pas tout; si tu deviens mon secrétaire particulier, je ne t'emploierai pas à transmettre mes ordres ; averti par une dure expérience, je craindrais que tu n'en perdisses la moitié dans les chemins. D'ailleurs tu vois ceci, ajouta-t-il en montrant du doigt un téléphone. Grâce à ce petit appareil, je puis entrer en conversation avec mes chefs de service, leur expliquer moi-même mes volontés et m'assurer s'ils les ont comprises. C'est une belle chose que le téléphone; économie de temps et sûreté, voilà ce qu'on gagne à supprimer les intermédiaires. Mais il y a des cas où l'on ne peut s'en passer. Autrefois Fornay était un lieu de délices pour un directeur, et j'avais les coudes sur le velours. Depuis qu'ils ont institué leurs maudits syndicats, tout est devenu plus difficile. L'ouvrier raisonne, chipote et demande la lune. Ce n'est pas moi qui la lui donnerai jamais. Je viens de faire un exemple : j'ai renvoyé du jour au lendemain quinze syndiqués, quinze beaux parleurs qui avaient tenu des propos dans les cabarets, clabaudé contre mes nouveaux règlements. Je n'en resterai pas là, mais je n'entends frapper qu'à coup sûr. Mon secrétaire s'en ira quelquefois, les mains dans ses poches, rôder dans les réfectoires à l'heure du déjeuner; s'il y entend dire des choses qui méritent de m'ètre rapportées, je lui saurai beaucoup de gré de ses petites informations. Tu me diras peut-être que je veux faire de toi un agent de ma police secrète, que c'est un vilain métier. Eh I gouverne-t-on sans police?
J'espère que tu as une philosophie au-dessus des préjugés. »
C'était vraiment cracher dans le plat pour dégoûter les gens d'en manger; peu s'en fallut qu'Olivier, pris de nausées, ne dît ouvertement à ce cuisinier ce qu'il pensait de sa cuisine. Toute réflexion faite, il jugea qu'un policier qui n'a pas de goût pour son état peut toujours s'arranger pour ne rien voir et ne rien entendre. — Je serai sourd et aveugle, pensa-t-il, et si mes rapports sont un peu vides, j'alléguerai mes infirmités naturelles. — Il répondit :
« Je crains d'avoir peu d'aptitude à ce genre d'ouvrage. Ma bonne volonté suppléera peut-être au talent qui me manque ; je ferai ce qu'il vous plaira. »
M. Maresquel, qui espérait un refus, n'avait pas son compte. Il prit galamment son parti. Il avait voulu perdre son chien; Azor lui témoignait un tel attachement qu'il renonça à ses mauvais desseins. « Quel délicieux caractère! se disait-il. On n'en fait plus de cette trempe. » En ce moment, il regardait Olivier d'un œil presque doux. Les enfants aiment les confitures, et les despotes ont du goût pour les avilissements de leurs sujets.
« Que tu es gentil I reprit-il d'un air goguenard. Rien ne te coûte pour m'être agréable, et voilà une affaire en règle, tu entreras dès demain en fonctions. M. Lebon m'avait écrit dans le temps que tu avais une déplorable tendresse pour les auvriers, que tu te laissais sottement gruger par eux, qu'ils te mangeaient dans la main. Je craignais que tu ne fusses devenu socialiste, et j'ai voulu te mettre à l'épreuve; je vois qu'il faut en rabattre, et que, dans l'occasion, tu sais accommoder tes principes avec tes intérêts. Il va sans
dire que je te dispense d'aller faire de l'espionnage dans les réfectoires. Tu serais très gauche dans ce métier, et je compte sur de plus habiles gens que toi pour faire ma petite police. Je ne suis pas de ces chats qui ont un grelot au cou, les souris ne m'entendent jamais venir.
— Je vous suis fort obligé, monsieur; mais rappelezvous votre promesse. Si vous êtes content de moi...
— C'est entendu, et je n'aime pas à me répéter. Là-dessus , va -t'en trouver la directrice de notre orphelinat. C'est une fort jojie femme, dont tu seras bien aise de faire la connaissance. Elle s'intéresse aux maladroits; quand elle a su ton aventure, elle a plaidé ta cause, s'est mise en frais de beaux discours pour te recommander à mon indulgence. J'avais juré dans ma colère de rompre à jamais avec toi ; mais je m'attendris facilement, et elle a si bien parlé que je lui ai promis de te trouver une occupation. C'est à ses grandes phrases et à ses beaux yeux que tu es redevable de la grâce que je te fais. Va lui porter les remerciements que tu lui dois. Tu lui diras par la même occasion que j'ai examiné ses comptes du mois dernier, que j'en suis fort mécontent, qu'elle me coûte les yeux de la tête, qu'il y a du coulage dans sa maison. Ce n'est pas une mauvaise chose que son orphelinat; je l'envisage comme une école d'apprentissage qui nous fournira quelques bons ouvriers. Mais j'entends que cette dame apprenne à tondre les moutons de plus près. Il ne faut pas de luxe dans la charité; on ne doit à des assistés que le strict nécessaire. Si elle ne s'applique pas à réduire le chiffre de ses dépenses, je l'envoie promener, elle et ses bambins. Je veux bien être philanthrope, mais je ne veux pas être dindon. »
Olivier, assez content de lui et de son sort, se fit indiquer son chemin. Il sortit de Tusine, s'introduisit par une petite porte dans le parc du château et, après l'avoir traversé, pénétra dans un jardin- qui en était séparé par un mur en briques. Dans le fond du jardin s'allongeait un bâtiment d'un seul étage. L'infirmerie en occupait l'une des ailes; on avait installé dans l'autre l'orphelinat, où étaient nourris, habillés, élevés les fils et les filles des ouvriers morts au service de la compagnie ou demeurés veufs avec beaucoup d'enfants sur les bras. Entre les deux corps de bâtiment s'élevait une vieille petite chapelle, surmontée d'un petit clocher à jour.
Mme la directrice était absente, ce qui lui arrivait souvent. Elle aimait à se donner du mouvement, et il ne fallait pas lui en vouloir : ses courses n'étaient jamais inutiles. Elle s'était réservé tout le département du temporel, abandonnant le spirituel à deux religieuses, sœur Glotilde et sœur Agathe, qu'elle avait sous ses ordres. En ce qui concernait ses attributions, elle faisait elle-même ses affaires, ses marchés ; elle avait le goût et le génie de l'emplette. On la voyait partir chaque matin et quelquefois repartir vers le soir dans une petite voiture à deux roues, traînée par un âne gentiment harnaché, qu'elle conduisait d'une main sûre. Les soubresauts de sa patache auraient brisé depuis longtemps des os plus fragiles que les siens ; mais elle était solidement bâtie.
En son absence, les deux sœurs firent grand accueil à Olivier. Les religieuses sont friandes de visites, qui sont pour elles des événements; on les prend par leur faible en s'intéressant à leurs petites suaires, en écoutant leurs petites histoires; elles en ont toujours
un fonds à écouler, et elles mesurent le mérite du chaland au degré d'attention bienveillante qu'il accorde à leurs plus vieux rossignols. Sœur Glotilde offrit à Olivier de lai tout montrer, de le promener partout. Elle le conduisit d'abord à l'école; sœur Agathe y faisait la dictée, et la tristesse de ce labeur contractait plus d'un front. C'est une terrible chose que l'orthographe, tyran très arbitraire qui exige les dures obéissances. L'enfant proteste en disant : A quoi bon? Mais on lui explique que certaines inutilités ont un prix énorme dans le monde, qu'il y a deux espèces d'hommes, ceux qui savent la règle du participe et ceux qui ne la savent pas, que cette cruelle inégalité a survécu à toutes celles qu'a détruites 89.
Olivier passa quelques instants dans la classe des garçons. Il examina les cahiers, caressa du revers de la main un gros marmot rougissant qui s'appliquait beaucoup et révélait par le gonflement de ses joues toute l'énergie de son effort. Il interloqua par ses questions un jeune drôle, dont la précoce assurance le scandalisait. Il encouragea par ses sourires un petit être malingre, qui semblait regarder la vie comme une chose singulière, comme un cas embarrassant, et ne revenait pas des étonnements qu'elle lui causait. Il visita ensuite les dortoirs avec leurs lits de fer alignés le long des murs, les cuisines, la buanderie, l'atelier de couture, où de grandes demoiselles, très sournoises et très inquiétantes, penchées sur la serviette qu'elles ourlaient, ne voyaient que leur aiguille, sans rien perdre de ce qui se passait autour d'elles. Quand Olivier sortit, elles auraient pu dire, sans l'avoir regardé, quelle était la couleur de ses yeux et que ce jeune homme avait déjà quelques
fils d'argent mêlés à ses cheveux bruns. Il finit sa tournée d'inspection par la chapelle, qui n'avait rien à montrer. Les choses inutiles étaient fort méprisées du maître de céans, et il rangeait les chapelles parmi les plus inutiles. Celle-ci, comme un pauvre honteux qui désire et qui se tait, attendait humblement que quelque bonne âme lui fît l'aumône, enrichît son indigence, habillât sa nudité. Sœur Glotilde trouvait fort injuste que les orphehns ne manquassent de rien et que le bon Dieu fût si mal logé. Elle aurait voulu le faire émarger au budget du temporel. Mais le temporel se défendait. Mme la directrice avait répondu : « Le bon Dieu est si bon qu'il permet aux autres de se servir avant lui. »
Olivier ne s'ennuya pas dans sa tournée; il écoutait avec complaisance les litanies de sœur Glotilde. Cet orphelinat formait un singulier contraste avec la grande usine encharbonnée dont il était le voisin. Les murs crépis à la chaux, les vitres claires de l'école, les pupitres en sapin, les coiffes des religieuses, les cols des garçons, les collerettes et les tabliers des filles, les draps, les rideaux des lits, tout reluisait de propreté, et Dieu sait les peines qu'on avait à se défendre contre les salissantes fumées des hauts fourneaux ! C'était un plaisir de trouver cet endroit tout blanc à côté de cet endroit tout noir. A ce contraste s'en joignait un autre. Dans le lieu noir travaillaient jour et nuit de formidables machines, impassibles dans leurs emportements, sourdes à toute plainte, dont la bouche crachait le feu et la menace, dont les yeux de braise vous regardaient sans vous voir, et qui faisaient à force de tapage des choses violentes et brutales. Dans l'orphelinat, dont le silence
n'était interrompu que par des gazouillements d'enfants ou la voix traînante des sœurs, il ne se faisait que des choses douces et tranquilles, que les machines ne feront jamais, parce qu'il faut y mêler un peu de son âme, un peu de tendresse, quelques gouttes de cette huile divine que distille un cœur qui sait aimer. Charmé de ce qu'il avait vu dans cette pacifique maison que gouvernait la charité, Olivier trouvait en ce moment que les femmes sont bonnes à quelque chose et que les machines qui ont un cœur valent mieux que celles qui n'en ont point. Cet ingénieur n'avait pas le fanatisme de son métier, et ce pessimiste, qui croyait encore après avoir juré de ne plus croire, était bien incomplet.
La directrice ne revenant pas, il allait se retirer sans s'être acquitté de son message quand il entendit braire un âne, qui se plaignait de n'être pas encore dételé. L'instant d'après, une jeune fename, vêtue d'une robe de soie noire, traversa rapidement le jardin : « Voilà madame! » dit sœur Glotilde. Olivier se retourna, et son émotion fut si vive qu'il en pâlit. Cet ascète de la haine venait de reconnaître celle qu'il tâchait d'oublier et dont le désespérant souvenir s'obstinait à fleurir comme une rose parmi les orties et les ronces de son jardin. Il se dit : « Ce n'est pas ma faute, je ne la cherchais pas. Il parait que c'était écrit. »
En l'apercevant, Béatrice avait poussé une exclamation, non de surprise, mais de plaisir. Elle courut à lui ; puis, reculant de deux pas, occupée d'ôter ses gants et de dénouer les brides de son chapeau, elle le regardait fixement. Il lui semblait que c'était un autre Olivier, et pourtant c'était Je môme. Certaine avan-
ture qu'elle avait apprise le lui faisait voir sous un autre jour; elle le trouvait changé, grandi d'une coudée. Jusqu'alors, il lui avait inspiré beaucoup de sympathie et beaucoup de pitié; dans ce moment, elle l'admirait. Deux fois elle inurmura :
« Le voilà donc, cet étrange jeune homme! »
Puis, se tournant vers sœur Clotilde, elle lui dit :
« Ma sœur, ne vous scandalisez pas. Monsieur est mon cousin germain; dans notre famille, on est fort cousinant. ]»
Elle prit Olivier par le bout des doigts, l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre, le regarda dans les yeux et lui dit à voix basse :
« Il y a un mystère que je veux éclaircir. Je dînais l'autre jour au château, M. Maresquel m'a fait lire la lettre de M. Lebon... C'est bien, vous êtes un homme, Olivier. Mais il y a un point qui me paraît louche. Que s'est-il passé entre vous et ce contremaître? M. Lebon écrivait que, sans votre acharnement à le défendre, il l'aurait chassé comme un impudent menteur. Vous n'êtes pas distrait, Olivier, vous n'êtes pas étourdi. Il m'est venu à l'idée que vous vous êtes accusé pour sauver le vrai coupable. »
Il se défendit, nia, mais mollement. Il sentait qu'elle l'admirait; il fut lâche, il ne voulut rien perdre de son admiration. Il finit par dire :
« Croyez ce qu'il vous plaira; mais parlons d'autre chose.
— O l'étrange garçon ! reprit-elle. C'est absurde, ce que vous avez fait là... C'est égal, je suis d'une famille où l'on calcule toutes les actions de sa vie, et je ne suis pas fâchée d'avoir un cousin capable d'être absurdement généreux. Olivier, votre absurdité me
plaît tellement qu'au risque de me compromettre, je veux la faire dîner aujourd'hui à mon petit couvert. »
Et, revenant à sœur Glotilde :
« Ma sœur, mon cousin dînera tout à l'heure avec moi, et je vous invite aussi ; YOtre cornette sanctifiera cette petite agape. Allez bien vite dire à la cuisine que je veux qu'on soigne notre fricot; j'entends que ce jeune homme soit content de moi. »
A travers une cour pavée, qu'ombrageait un tulipier, elle conduisit Olivier dans un petit pavillon, qui servait de logement à la directrice. Ce n'était pas un palais ; les deux pièces dont il se composait étaient si exiguës qu'on pouvait à peine s'y retourner, et les meubles étaient à l'avenant; on eût dit un mobilier de poupée. Olivier réussit cependant à s'asseoir, tandis qu'elle lui disait :
« J'avais bien cru ne jamais vous revoir; décidément les montagnes se rencontrent. »
Elle avait beaucoup de choses à lui dire, d'explications à lui donner. La prédiction des médecins s'était accomplie. Un jour, à Florence, M. Gourlize avait été pris d'un accès de folie furieuse ; il avait fallu l'enfermer, et l'on défendait à sa femme de le voir. Il avait conçu pour elle une effroyable aversion; il s'était persuadé qu'après avoir détruit son bonheur elle en voulait à sa vie. Cette ingratitude de fou l'avait fort attristée. Elle s'était dit : « Que puis-je inventer pour me distraire, pour m' occuper? » M. Maresquel voulait depuis longtemps se débarrasser de la directrice de son orphelinat, qui lui coûtait cher et se négligeait. Il avait offert la place à sa belle-sœur, qui était accourue. Il gagnait beaucoup au change ; sa nouvelle directrice ne lui demandait pas un sou de traitement, et
elle avait Thabitude de bien faire tout ce qu'elle faisait.
« Fornay a du bon, dit-elle à Olivier; je m'y plais fort . J'y fais un peu de bien et je suis honteuse d'avoir tant de plaisir à le faire; quand il y a de l'amusement, il n'y a pas de vertu. Pour être heureuse, il me faut quelqu'un ou quelque chose à gouverner; c'est une manie. Et puis, j'aime beaucoup les enfants, surtout les enfants du peuple. Vous savez que, dès ma petite jeunesse, j'ai toujours adoré les bêtes, et parmi les créatures humaines je préfère celles qui leur ressemblent, qui sont naïves, qui, comme les bœufs, les ânes et les chevaux, ont de la candeur dans les yeux.
— Je suis fâché de gâter vos plaisirs, répondit Olivier; mais il faut bien que je m'acquitte de mon ambassade. M. Maresquel m'a chargé de vous dire qu'il y a du coulage dans votre maison et que, si vous ne réduisez pas vos dépenses, il sera forcé de vous mettre à la porte, vous et vos bambins.
— Le vilain ladre! » s'écria-t-elle. Et, s'adressant à sœur Glotilde, qui mettait le couvert : « Ne prenez pas cet air consterné, ma sœur. Nous ne réduirons pas nos dépenses; ce qu'on ne voudra pas nous donner, je le payerai de ma poche, car j'ai une poche, et je vous assure qu'elle est bien garnie... Monsieur, allez dire à votre maître que je me moque de ses menaces, que je le défie de trouver dans tout l'univers une femme blonde ou brune qui sache compter comme moi. »
Une sœur converse avait apporté le potage; on se mit à table. Elle était si étroite qu'OHvier, assis en face de sa cousine, ne savait que faire de ses genoux et de ses pieds; où qu'il les posât, il en rencontrait
d*autres, et ces rencontres, qu'il ne cherchait pas, lui causaient des tressaillements, de soudaines rougeurs. Mais, le plaisir l'emportant sur la peine, il s'accommoda bien vite de sa situation et de son embarras, dont la directrice, tout entière à son ressentiment contre M. Maresquel, n'avait garde de s'apercevoir. « Mon beau-frère est un grand homme, je le veux bien, disait-elle; mais je croirais encore plus à son génie s'il était un peu moins dur. Il n'a pas ce degré d'humanité, de bienveillance pour les petits, qui est nécessaire à la sûreté de la vie. Je le crois en train de faire des fautes. On se plaint de lui, et dans ses charbonnages, d'où il a renvoyé de bons travailleurs pour des raisons politiques, et dans ses laminoirs, où il a réduit d'un dixième tous les salaires en alléguant que la concurrence belge l'oblige à diminuer son prix de revient. Il a peut-être raison, mais il y a manière de faire les choses; sûrement la sienne n'est pas la bonne. Il frappe sans avoir averti ni menacé, ses rigueurs ne sont jamais préparées. Je me suis permis de lui insinuer tout doucement que, s'il était un peu plus aimable, on l'aimerait davantage et qu'il y trouverait son compte. Il s'est moqué de moi, m'a déclaré que j'étais une sotte, qu'il avait pour principe de ne jamais reculer ni devant un raisonnement, ni devant un mur, ni devant un danger, et, me prenant par les épaules, il m'a fait pirouetter sur mes deux talons. Ses mains sont des griffes, j'en porte encore la marque. J'ai toujours pensé que la sagesse consiste à savoir sacrifier une partie de ses opinions, de ses intérêts et de ses volontés pour sauver le reste. Mais il n'a pas l'esprit de sacrifice et il s'imagine n'avoir besoin de personne. Quelle illusion, bon Dieu ! Dès
OLIVIBR MAUGANT 18S
qu'arrivent les mauvais jours, on a besoin de tout le monde et Ton découvre que les amitiés sont le plus précieux des fonds de réserve.. M. Maresquel s'est mis dans la nécessité de réussir toujours. On lui pardonne bien des choses en considération de son bonheur; si jamais il a un échec, ceux qui l'admirent le plus seront les premiers à déclarer que ce casse-cou est un despote insupportable. »
Ce discours enchantait Olivier. Être assis à une petite table en face d'une jolie femme qu'on adore et qui prophétise des désastres aux gens qu'on n'aime pas, c'est une joie complète, et plus la table est étroite, plus cette joie est savoureuse. Sœur Glotilde était sortie avant la fin du repas pour assister au coucher de ses élèves et leur faire dire leurs prières. Il semblait à Olivier que la place qu'elle venait de quitter était encore occupée, qu'on était trois dans cette petite chambre, dont la fenêtre entr'ouverte laissait entrer, avec la fraîcheur du soir, un parfum d'acacias fleuris. Un hôte invisible venait d'y pénétrer et de s'asseoir tranquillement sur une chaise qui l'attendait. Olivier sentait qu'il était là, et le pauvre garçon osait à peine remuer, retenait son souffle de peur de le faire s'envoler. Il savait que c'était le bonheur, et que cet inconstant , qui lui révélait sa divine présence, une fois parti, est bien lent à revenir.
Béatrice s'aperçut enfin qu'il était comme perdu dans une contemplation, qu'il y avait de l'excès dans son recueillement, et elle n'eut pas de peine à contacter que c'était bien elle qu'il couvait des yeux. Elle rompit le charme en se levant.
« Mon cousin, dit-elle, les directrices sont fort occupées. Je vous renvoie, mais je ne vous défends
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pas de revenir. L'abbesse de ce couvent est visible tous les jours entre midi et deux heures. »
Il poussa un gros soupir, prit son chapeau et dit :
« Je ne vous ai pas encore remerciée. M. Maresquel a bien voulu m'apprendre que vous aviez eu la bonté de me recommander à son indulgence et que, s'il me gardait auprès de lui, c'était à la seule fin de vous être agréable.
— A-t-il bien fait les choses ? demanda-t-elle. Il m'avait solennellement promis de vous procurer une situation au moins égale à celle que vous avez perdue. S'il a tenu sa parole, il est de mes amis. »
Quand elle sut que M. Maresquel réduisait provisoirement cet ingénieur aux fonctions de scribe, elle s'indigna.
« Comme sa belle âme, dit-elle, se révèle dans toutes ses actions!.. Olivier, excusez-moi de vous avoir si mal servi. Je n'ai pas été assez bonne fille ; il a voulu se venger de moi, me punir.
— Qu'est-ce donc? Quel crime avez-vous commis?
— J'ai manqué de complaisance; c'est un crime qu'il ne pardonne pas.
— Mais encore ?
-— Au fait, vous êtes un homme si sûr qu'on peut tout vous dire. Ma sœur est partie avant-hier pour Paris. Son maître et seigneur n'aime pas à dîner seul, et il comptait sur moi pour lui tenir compagnie, pour égayer sa solitude. Je m'y suis refusée; apparemment j'avais mes raisons.
— Vous craignez ses griffes, dont vos épaules portent encore la marque.
— Je le crains surtout quand il les rentre.
— Aurait-il rinfamie de vous faire la cour? s'écria Olivier, frémissant de rage.
— Oh ! dit-elle, une petite cour si discrète que Georgine ne s'est aperçue de rien. C'est égal, je me défie de cet Orbassan, de son orgueil et de ses caprices.
— Il a donc juré de me prendre tout ce que j'aime ! » pensait Olivier en serrant les poings.
Elle vit son geste et devina sa fureur, qui n'était pas pour lui déplaire :
« Rassurez-vous, fit-elle; je suis bonne pour me défendre. »
Elle ajouta, avec un sourire qui disait bien des choses :
« Olivier, vous avez en ce moment l'air et la tournure d'un bon gendarme. C'est un sentiment honorable que de s'intéresser par pure charité à la vertu de sa cousine. »
Elle eut tort de le plaisanter ; elle le rendit audacieux. Il fit ce qu'il n'avait pas osé faire à Spa : il lui prit impétueusement les deux mains et les couvrit de baisers. Moitié étonnée, moitié fâchée, elle les retira aussitôt qu'elle le put :
« Monsieur mon cousin, dit-elle, vous oubliez où vous êtes ; mais il faut bien passer quelque chose à un jeune homme absurde. »
Il se dirigeait à reculons vers la porte. Elle la referma lentement derrière lui en disant :
« Vous êtes plus dangereux que M. Maresquel, et je vous en préviens, si vous revenez, je prierai sœur Clotilde de ne plus me quitter. »
Il s'affecta peu de cette menace. Il était aussi ravi que fier de ce qu'il avait fait; le bonheur n'a pas de
remords. En traversant le jardin, il regarda le ciel. Les premières étoiles s'y allumaient; il les prit à témoin qu'il avait calomnié la vie, et, du fond de leur étemelle indifférence, elles bénirent ses amours et sa haine.
M. Maresquel avait pris son secrétaire à l'épreuve, en se réservant de reconduire promptement s'il ne lui trouvait pas les qualités de son modeste emploi. Olivier, qui entendait ne plus quitter Fornay, avait tellement à cœur de le satisfaire que tant de bonne volonté le toucha. Il ne parla plus de l'éboulement qu'un jour sur trois : c'était pousser bien loin la délicatesse des attentions.
« Après tout, pensait-il, ce garçon est fort médiocre, mais ce n'est pas un sot. Il est du nombre de ces sous -officiers qui doivent renoncer à passer jamais capitaines ; mais il a de Tordre dans l'esprit, de la discipline dans les habitudes ; il finira par être bon à quelque chose. »
En attendant, il lui dictait des lettres, lui faisait tenir le journal de ses dépenses et de ses recettes personnelles. En même temps qu'il employait cet ingénieur à soulager ses yeux, il s'en servait comme d'une tête de Turc, sur laquelle il déchargeait sa mauvaise humeur quand il lui survenait quelque contrariété.
Olivier ne regrettait pas le Luxembourg; il menait une vie fort occupée et presque agréable. Longtemps sevré de la vue de M. Maresquel, il en jouissait pleinement. Il passait de longues heures tête à tête avec lui, essuyant force brocards et des plaisanteries amères ou pointues sur la lenteur de son esprit et de sa main, prenant tout en douceur, opposant aux vivacités, aux bourrasques la mansuétude de son angélique patience, inscrivant à son avoir, dans son compte courant, les mortifications infligées à son amourpropre, et, toutes les fois que M. Maresquel avait le dos tourné, le contemplant avec un demi-sourire qui signifiait : « Dès aujourd'hui, j'ai barres sur toi ; elle te plaît, tu lui fais la cour, mais tu ne me la prendras pas comme Tautre. » Il employait ses heures de liberté à s'enquérir de beaucoup de détails qui l'intéressaient, à s'orienter dans la grande usine, à en étudier les coulisses et les dessous. M. Maresquel l'avait logé dans un corps de bâtiment réservé à l'usage de ses ingénieurs célibataires. Ces messieurs faisaient leurs repas en commun, fumaient ensemble la dernière pipe de la journée. On vidait chaque soir quelques bouteilles de vin de Bourgogne, qui déliaient les langues; on s'égayait, on parlait librement de toute chose et de tout le monde, même de M. le prieur; on se racontait des histoires, ce qu'avait dit celui-ci, ce qu'avait fait celui-là; on faisait assaut de commérages et de médisances. Olivier écoutait, questionnait, s'instruisait, s'édifiait et concluait.
Mais il n'écoutait pas toujours; il avait de longues distractions, pendant lesquelles il oubliait de questionner et de conclure. Comme un oiseau qui retourne à son nid, sa pensée s'en allait de plein vol
rôder autour d'une maison où dormaient des orphelins sous la garde d'une jeune femme dont le sort était aussi bizarre que le caractère. Elle était mariée, et pourtant elle ne Tétait pas; elle était veuve quoique son mari vécût encore, et elle employait ses vingtquatre ans à de monotones et sévères occupations qui plaisaient à sa gaieté.
« Il est impossible que ses orphelins lui suffisent, pensait-il, et sa gaieté est un mensonge. Elle a un cœur; qu'en fera-t-elle? »
Et il se persuadait par moments que ce cœur était à lui, qu'elle le lui avait donné, qu'elle cherchait vainement à le lui reprendre, qu'après s'être bien disputée elle finirait par reconnaître et avouer sa défaite. Sans qu'elle s'en doutât, il passait des soirées entières à causer avec cette jeune directrice, et, à travers la cour, le parc, les murs qui les séparaient, il lui disait avec assurance beaucoup de choses hardies qu'il n'aurait pas osé lui dire tout bas, les yeux dans les yeux. Il lui représentait l'hypocrisie des grands de la terre, qui s'accordent toutes les douceurs de la vie, cherchent le bonheur dans la liberté des passions, et prêchent aux petits les sacrifices, la gêne des convenances, l'austérité des devoirs.
« Nous sommes tous deux autorisés à nous venger de la vie, lui criait-il à travers l'espace. Tu seras ma revanche, et je serai la tienne. Notre seul devoir est de nous aimer, d'être heureux l'un par l'autre. »
Elle ne l'entendait pas; il y avait entre eux une grande cour noire, un grand parc, des épaisseurs de verdure, de hautes murailles qui montaient la garde. Olivier le savait bien. A ses folles espérances, qui le faisaient rougir de bonheur, succédaient des découra-
gements, de douloureuses incertitudes. Il se dirait chaque matin :
€ Il faut que je la voie ! »
Mais il lui semblait qu'elle était bien loin de lui, au bout du monde. Le voyage, la longueur d'une route hérissée d'obstacles, lui faisaient peur; il craignait les fâcheuses rencontres, que quelqu'un ne le vit passer et ne lui demandât où il allait. Malgré les hardiesses de son esprit, cet émancipé, qui jugeait de si haut la société, ses lois et sa morale, conservait comme une gaucherie d'honnêteté qui le rendait impropre au métier de conquérant. Il lui arrivait de se mettre en chemin pour l'orphelinat et de sentir, en traversant le parc, de si violents battements de cœur que le courage d'aller plus loin lui manquait. A deux reprises cependant, il alla jusqu'au bout, mais avec un médiocre succès. La première fois, madame la directrice était occupée et le pria (le l'excuser; la seconde, elle le reçut; malheureusement sœur Glotilde était là, et elle n'eut garde de la renvoyer. Il avisa aux moyens de s'acquérir les bonnes grâces de cette incommode surveillante. Il avait trouvé dans l'héritage de sa mère un très beau crucifix d'ivoire, attribué à Donatello. Il sentait le prix de ce chefd'œuvre; mais, hommes ou dieux, il n'aimait pas les martyrs, les volontés qui s'abandonnent, les douleurs qui se sacrifient. Il imagina d'offrir ce crucifix à sa cousine pour qu'elle en décorât l'autel de cette humble petite église qui n'avait rien à montrer. Quoiqu'elle se fît un scrupule de le dépouiller d'une œuvre d'art qu'il tenait de sa mère, elle finit par l'accepter à titre de dépôt, vaincue par les instances de sœur Glotilde, dont les yeux brillaient d'une sainte convoitise. De ce
jour, la sœur voulut beaucoup de bien à Olivier, le favorisa de ses regards les plus doux ; mais elle avait le tort d'être toujours là, et il n'osait pas lui dire : « Ma sœur, vous êtes de trop. y>
La belle infidèle dont il se souvenait à peine, et qu'il ne désirait ni ne craignait de revoir, était absente depuis près de six semaines. Elle s'en allait souvent et n'était jamais pressée de revenir. M. Maresquel, après s'être assuré que son beau-père n'était pas un sot, lui avait confié la direction de son agence de Paris. Georgine faisait de longs séjours chez ses parents. Son maître et seigneur la laissait sans trop de regret se divertir à sa façon. Il n'était plus amoureux, mais la gloire, l'orgueil du propriétaire avaient survécu à l'amour. Il était fier de sa femme, il aimait à la produire, à la montrer et que tout le monde sût que cette adorable blonde était à lui. Dès qu'il pouvait s'accorder quelques jours de congé, il l'accompagnait à Paris, et, avant de l'y laisser sur sa bonne foi, il la conduisait dans tous les endroits où l'on s'amuse, heureux de promener à son bras cette triomphante et enviable beauté, devant laquelle les passants restaient en arrêt.
Il était un assez bon mari et un très bon payeur; il reconnaissait les services qu'on lui rendait. S'il savait gré à sa femme des satisfactions qu'elle procurait à son amour-propre, elle avait, à ses yeux, un autre mérite encore plus digne de récompense : jour pour jour, au bout de neuf mois de mariage, elle lui avait donné ce fils après lequel il avait tant soupiré. Ce robuste et puissant marmot était le portrait et l'idole de son père. Ses grosses joues paraissaient gonflées d'insolence autant que de lait ; il était né, non seulement
avec une touffe de cheveux roux, mais, comme le roi Louis XIV, avec deux incisives; il n'attendait que d'avoir les autres pour mordre à pleines dents à la grappe de la vie et s'en barbouiller les lèvres. Sa première mauvaise action fut de reléguer dans l'ombre la pauvre Mélie. Par un triste retour de la destinée, cette princesse, qui le prenait de si haut avec Olivier, était brusquement tombée au rang d'une cendrillon. Gomme elle ne comptait pas la résignation parmi ses vertus, son humeur s'aigrit de jour en jour; on s'était débarrassé de son encombrante personne en l'expédiant dans un pensionnat de Lille, gouverné par des sœurs, qu'on chargea de lui ôter tous les défauts qu'on avait pris à cœur de lui donner. Depuis le mélancolique départ de l'exilée. Chariot prospérait, engraissait à vue d'œil ; il jouissait de son triomphe. Il sentait confusément que son destin et son devoir étaient de tenir beaucoup de place dans ce monde; il s'y préparait de loin, sa précoce corpulence emplissait son berceau, et sûrement il avait déjà deviné que l'usine lui appartenait. La plus plantureuse des nourrices s'était livrée en proie à ses gloutons appétits ; sa mère le traitait avec une indifférence caressante dont il était la dupe ; son père faisait des bassesses pour mériter ses sourires.
M. Maresquel ne voyait aucun inconvénient à laisser de temps en temps à sa femme la bride sur le cou; il n'appréhendait pas qu'elle fit un fâcheux usage de sa liberté. Il la savait partagée entre une vague envie d'inquiéter son maître et la terreur salutaire qu'il lui inspirait. Il savait aussi qu'elle prenait un plaisir extrême à éveiller des désirs, des espérances et à les tromper; qu'elle mettait les joies delà vanité avant
toutes les autres; qu'elle se souciait beaucoup plus de faire des malheureux que des heureux. Ce bel oiseau aimait à s'offrir; bien naïf qui allongeait la main pour le prendre. Il s'enfuyait à tire-d'aile, et, perché sur son îirbre, sifflant à plein gosier, il insultait aux illusions des chasseurs et à la sottise des hommes. A tort ou à raison, M. Maresquel tenait pour certain que la coquetterie de Georgine sauverait toujours sa vertu. Non seulement il autorisait ses absences, il l'engageait quelquefois à les prolonger. Il en profitait pour satisfaire avec moins de contrainte certaines fantaisies qui lui faisaient oublier la fatigue des affaires. Gomme tout finit par se savoir, Georgine savait tout. Par le conseil de sa mère, elle n'avait point fait de scène ni d'éclat; elle s'était chrétiennement résignée. En définitive, ces amusements, ces caprices d'un jour ne tiraient pas à conséquence; une petite ouvrière n'est pas une rivale. Elle eût jeté les hauts cris si une femme du monde s'était permis de venir se promener sur ses plates-bandes. Mais, quoi qu'en pût dire Laventie, M. Maresquel avait une morale; il s'imposait des devoirs. Il n'oubhait pas ce qu'il devait à Mme Maresquel, il s'était promis de lui épargner tous les gros chagrins, et il ne faisait la cour à aucune femme du monde. Au surplus, il n'avait pas le temps, il ne s'accordait que des plaisirs sans lendemain. A la vérité, il avait témoigné à sa belle-sœur de tendres empressements, dont elle s'était effarouchée; ayant reconnu dès son premier essai la difficulté de son entreprise, il avait eu l'air de se désister. Gomme tous les sultans, il ne doutait pas de la fidélité de sa femme ; mais il estimait que, brunes ou blondes, la vertu des autres est à la merci des circonstances, des
incidents, de ce que Napoléon I®»" appelait une aventure de canapé. Sa belle-sœur lui trottait souvent dans Fesprit; il attendait Toccasion sans paraître la chercher.
Olivier apprit un matin que l'absente était de retour au domicile conjugal. Il balança quelque temps s'il était tenu d'aller lui rendre ses devoirs. M. Maresquel se chargea de résoudre son doute. Dès le lendemain, sans faire la moindre allusion au passé, sans avoir l'air de s'en souvenir, il emmena le jeune homme dîner au château. En se retrouvant en présence de Georgine, aussi belle que jamais et un peu plus parée que d'habitude, Olivier n'éprouva aucune émotion ni de colère, ni de rancune, ni même de curiosité. Il la salua, lui tendit la main, lui demanda des nouvelles de son voyage, la regarda intrépidement dans les yeux. Il se sentait si détaché d'elle qu'il n'eut pas besoin de s'observer pour n'être pas gauche. Il employa tout le temps du dîner à faire des comparaisons. Il décida hardiment que Mme Gourlize était cent fois mieux que sa sœur ; c'était une grave hérésie, mais les amoureux sont tous des hérétiques. Dieu ne se révèle que dans leur petite église. M. Maresquel, qui comptait s'amuser sous cape de son embarras, lui décocha quelques épigrammes pour le déconcerter. Il ne se troubla point; il répondit avec bonne humeur, il eut presque de l'esprit. Quand on se trouve face à face avec une femme d'une exquise élégance, qu'on a follement aimée, qu'on n'aime plus et qui vous surveille du coin de l'œil, on tâche de n'avoir pas l'air d'un sot. Ses manières dégagées et son ton de parfaite indifférence causèrent quelque surprise à Georgine, qui, à la fin du repas, devint un
peu rêveuse. Elle avait dans l'esprit quelque chose qu'elle ne disait pas. M. Maresquel ne s'en aperçut point; peu lui importait qu'à de certaines heures il passât des nuages sur le front de sa femme. En bon mari et en homme qui tient sa parole, il lui procurait le gras bonheur qu'il lui avait promis, mais il n'entrait pas dans les détails, il ne s'y intéressait qu'en matière de comptabilité.
On descendit au jardin pour prendre le café. L'instant d'après, l'un des huissiers de l'usine vint chercher M. Maresquel pour une affaire pressante. Voyant qu'Olivier se disposait à le suivre, il lui dit d'un ton maussade, comme pour lui reprocher de l'avoir privé d'un divertissement :
• « Peste I monsieur le conscrit, tu mériterais d'être décoré sur le champ de bataille; tu es allé au feu comme un vétéran. Jase quelques moments encore avec ta cousine; cela te sera compté comme une visite de digestion. »
Dès qu'il se fut éloigné, Georgine quitta son air de réserve un peu hautaine : une douce langueur, qui annonçait des intentions, se répandit sur son visage.
« Mon cousin, dit-elle, je ne vous dispense d'aucune de vos visites ; j'espère que vous m'en ferez souvent.
— Chère madame, vous m'excuserez si elles sont rares, répondit-il, je ne suis pas maître de mon temps. »
Elle se leva et lui fit signe de se lever aussi. Elle s'enhardit bientôt jusqu'à lui prendre le bras, l'entraîna le long d'une allée. Elle était nu-tête et avait ouvert son ombrelle pour s'abriter contre le soleil couchant, qui, par intervalles, mêlait un peu de pourpre à la
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douceur de ses cheveux blonds, ou tirait une étincelle des pendants de diamants qui ornaient la charmante coquille rose de ses fines oreilles.
Tout à coup elle s'arrêta, poussa un long soupir, et, sans regarder Olivier, comme se parlant à elle-même, elle murmura :
« Je ne devrais jamais me promener dans ce jardin; je n'y puis mettre les pieds sans éprouver de grands troubles de conscience. C'est dans l'allée où nous marchons, en face de ce champ de roses, que mon sort s'est décidé. C'est ici que M. Maresquel m'a arraché la promesse de renoncer à vous, Olivier, de me donner à lui. C'est ici que j'ai été fausse, cruelle, perfide, infidèle à mes plus chers souvenirs, que j'ai trahi mes engagements, sacrifié un homme qui m'avait témoigné tant d'affection, »
Puis, levant sur son cousin des yeux de levrette effarouchée qui demande grâce à son maître :
(( Olivier, vous avez le cœur bon et généreux. Jurezmoi que vous m'avez pardonné.
— Madame, n'en doutez pas. Je vous ai gardé rancune pendant quinze jours, mettons-en vingt; mais au bout du mois j'étais consolé.
— Vous me dites cela d'un ton qui ne me convainc pas, reprit-elle, en devenant de plus en plus sentimentale. Ah! si vous saviez combien j'ai besoin d'être rassurée à ce sujet, combien je serais heureuse de penser que vous avez conservé pour moi, pour votre pauvre petite Georgine d'autrefois, un peu de sympathie et d'amitié!.. Vrai, vous auriez tort de m'en vouloir. A quelles obsessions j'ai été en butte I Comme on a pesé sur moi ! Quels assauts m'ont livrés mes parents I Leur sort dépendait de mon obéissance. Je
me suis bien défendue; si vous aviez été là, je serais
aujourd'hui votre femme. »
Il lui montra du doigt un espalier, en disant : « Madame, votre jardinier se négligez Voilà un
pêcher qui ne tient plus à son palis.
— Mon cousin, si j'ai eu des torts envers vous, poursuivit-elle avec un peu d'impatience, ahl croyezmoi, je les ai bien expiés. La vie est une rude école, et je suis revenue de bien des illusions. Qu'est-ce que la fortune, lê confort? Il n'y a de sérieux que l'amour, c'est la seule chose nécessaire. Eh bien I c'est précisément la seule qui me manque. M. Maresquel est parfait pour moi, mais il ne me comprend pas. Non, je n'ai pas trouvé en lui ces délicatesses de sentiment qui rendent si douce la vie à deux. Ce qu'il n'a pas, vous l'avez, Olivier; ce qu'il ne sent pas, vous le sentez. Vous m'aviez donné votre cœur; je n'ai pas fait assez de cas de ce trésor.
— Ne le regrettez pas, madame. Vous avez reçu en échange les admirables diamants qui pendent à vos oreilles, et que je n'aurais pu vous donner, quel que fût mon désir de vous être agréable. Vous vous rappelez que nous avions rangé ces bagatelles dans la liste des choses dont il faut savoir se passer. »
Elle crut démêler un peu d'amertume dans son accent, et il lui revint quelque espérance. En ce moment, ils longeaient une pièce d'eau où voguaient deux cygnes. Elle se détourna un instant pour se pencher sur ce miroir et y contempler, le pied sur la margelle, son image, les hgnes serpentines de son cou, ses épaules onduleuses et sa robe de mousseline des Indes qui faisait un égal honneur à l'incomparable couturière qui l'avait façonnée de ses doigts de péri
et à la femme, plus incomparable encore, qui la portait si bien. Elle décida que ses grâces étaient irrésistibles, et après un silence, s'étant assise sur un banc de pierre :
« Olivier, venez vous asseoir auprès de moi et daignez m'écouter. C'est un grand homme d'affaires que M. Maresquel, mais c'est aussi un homme de plaisirs, et Dieu sait qu'il ne les raffine pas. Si je vous disais quelles rivales il me donne ! Promenez-vous autour de Fornay, un jour de fête; vous rencontrerez de charmantes houilleuses, habillées de soie, coiffées de chapeaux à plumes. Vous les reconnaîtrez à leur démarche, à leur tournure; dans la mine, les houilleuses marchent toujours courbées, et elles ont de la peine à se redresser. Quelques-unes de ces demoiselles sont si bien nippées que vous seriez tenté de les prendre pour des princesses. Soyez sûr que le maître de céans les a honorées de ses attentions... Peut-être l'aviez-vous entendu dire.
— Madame, je ne m'occupe jamais de ce qui ne me regarde pas, et les plaisirs de M. Maresquel m'intéressent peu. y>
Elle avait un talent merveilleux pour contrefaire les accents et les voix. Imitant les intonations tragiques d'une actrice qu'elle avait admirée huit jours auparavant dans une pièce à succès, elle s'écria :
« Olivier, la vengeance est douce au cœur des femmes I »
Le banc de pierre était adossé à un cerisier sauvage, où un merle venait de se poser. Content de la vie et des cerises, il se mit à chanter.
« Aimez-vous le chant du merle, ma cousine?
demanda Olivier. Je l'aime beaucoup. C'est le chant
d'un gai luron, d'un bon vivant, qui ne se fait point de soucis et méprise trop les injures pour vouloir s'en venger. Il y a beaucoup de philosophie dans sa musique. »
Elle avait juré de gagner la partie, d'avoir raison d'une indifférence qu'elle jugeait peu sincère et qui ne pouvait manquer de se démentir. Elle s'attendrit tout à fait, s'empara de la main d'Olivier, et, les intonations creuses et sombres n'ayant pas produit l'effet qu'elle en attendait, elle lui dit d'une voix presque céleste :
« Est-il possible, méchant garçon, que vous ayez tout oublié? En vous revoyant, je me suis rappelé mille choses auxquelles je me faisais un devoir de ne plus penser. Hélas! il ne vous souvient plus des heures délicieuses que nous avons passées ensemble, de nos longs entretiens, des serments que nous échangions, des faiblesses que j'eus pour vous, des quatre vers que vous avez écrits sur mon album et que je ne peux relire sans émotion? Ils se sont gravés à jamais dans ma mémoire, je me les récite bien souvent à moi-même. Que ne donnerais-je pas pour vous entendre me dire comme jadis :
Que je suis pénétré! Que je la trouve belle!
Que son air de douceur et noble et naturelle A bien renouvelé cet instinct enchanteur, Ce sentiment si pur, le premier de mon cœur! »
Et, recourant à son grand moyen, elle avança brusquement la tête, plongea dans les yeux d'Olivier un de ces regards assassins dont la violence bouleversait tous les cœurs. Qui peut résister à l'éblouissement d'un éclair? Si tous ne mouraient pas, tous étaient
frappés. Non seulement Olivier ne mourut pas, il ne fut pas atteint. Il resta calme, très calme, dégagea doucement sa main, se leva et dit :
« Ma chère madame, je me rappelle ces vers et vous méritez assurément qu'on vous les récite. Mais que voulez-vous? j'ai beaucoup changé, je me suis dégoûté du sentiment, je ne connais plus que mes vils intérêts, et comme ils dépendent d'un homme qui est très jaloux de son bien, vous ne vous étonnerez pas si je m'en tiens à distance. »
Il parlait d'un ton si assuré, d'un air si posé et si tranquille que cette fois elle dut se rendre à l'évidence et s'avouer sa défaite. Elle fit danser son ombrelle entre ses doigts, partit d'un éclat de rire aigu et s'écria :
« Ah I la bonne plaisanterie ! »
Puis, se reprenant : « Non, elle me parait mauvaise, puisqu'elle ne m'a pas réussi I Vous avez raison, mon cher cousin, vous avez bien changé. Qu'avez-vous fait de votre candeur? Vous *êtes un terrible homme, il n'y a pas moyen de vous prendre. »
Il s'empressa de la saluer très bas et il partit. Elle resta seule avec sa déconvenue, en face de la pièce d'eau, entendant sans l'écouter le chant du merle qui se moquait de quelque chose ou de quelqu'un. Elle était vraiment fort en colère. Elle n'admettait pas qu'on lui échappât, que ses victimes se dérobassent à leur supplice. C'était un défi, une provocation, un mauvais procédé. Elle avait formé des projets sur Ohvier. Elle s'était promis qu'il reviendrait du Luxembourg, nourrissant au fond de son cœur une vieille blessure mal cicatrisée, qu'elle s'amuserait à rouvrir du fin bout de ses ongles roses. Elle avait trois mois
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à passer à Fomay. Elle comptait sur Chérubin pour l'aider à se distraire, à désennuyer ses longues journées. Elle aurait eu infiniment de plaisir à le voir de temps en temps se mettre à ses pieds pour lui roucouler sa petite romance. Elle espérait que, de jour en jour, il s'échaufferait à ce jeu; elle se proposait de le tourmenter beaucoup, de le ballotter perpétuellement entre Fespérance et Fanxiété, entre les promesses et les refus, de le rendre très malheureux sans le désespérer jamais, quitte à le planter là quand elle aurait quelque autre partie plus sérieuse à jouer. On venait d'ôter sa souris à cette chatte. N'avait-elle pas sujet d'être en colère?
Elle réfléchit sur ce fâcheux incident. Elle était subtile, ingénieuse, même lorsqu'elle était fâchée. Elle commença par poser en axiome qu'il n'était pas de cœur libre ou à demi libre, de cœur disponible, dont elle ne fût certaine de venir à bout. Olivier ne s'était pas laissé reprendre; il fallait en conclure qu'il aimait ailleurs. Qui donc? Elle chercha, et il lui vint un soupçon. Elle n'ignorait point que Mme Courlize avait eu dans son enfance une passion malheureuse pour le cousin boiteux. Elle n'ignorait pas non plus qu'on s'était revu à Spa; elle se rappela avec quelle insistance cette même Mme Courlize avait plaidé la cause du malencontreux ingénieur, dont M. Maresquel ne voulait plus entendre parler : « S'il est ici, pensait-elle, c'est grâce aux peines qu'elle s'est données et à sa chaleureuse éloquence. On me dit coquette : elle ne l'est pas moins, quoiqu'elle cache mieux son jeu. Sans doute, dans leur entrevue à Spa, elle lui a dit tant de mal de moi, elle a palpé ses plaies d'une main si douce, et la pitié qu'elle affectait a mis
dans ses yeux couleur d'encre une expression si touchante, si suave, qu'éclairé de la grâce d'en haut, il les a trouvés plus beaux que les miens. Au fait, hier matin, quand je suis allée la chercher à l'orphelinat aussitôt après mon arrivée, je lui ai demandé si elle le voyait souvent; elle a rougi, bien qu'elle ne rougisse guère. Y aurait -il quelque chose entre eux? y>
Mme Maresquel aimait peu sa sœur; elle lui gardait rancune de s'être mariée la première et d'être devenue assez jolie contre toute attente pour faire figure à côté d'elle. Ce sont de ces crimes qui ne se pardonnent pas. Elle rentra au château déterminée à éclaircir son soupçon et se disant :
« Il y a quelque chose ; on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'il y a quelque chose. »
A huit jours de là, M. Maresquel disait à son secrétaire :
« Hier soir, Mme Courlize, qui dînait au château, a formé un petit complot avec ma femme. Ces deux folles ont décidé qu'il était honteux de vivre à deux pas d'une houillère sans savoir ce qui s'y passe, et que, ce matin même, elles visiteraient la plus profonde de nos fosses. Affaire de gloriole et de pouvoir dire en remontant qu'on est descendu à plus de six cents mètres sous terre. Elles ont décidé aussi que tu les accompagnerais. Singulier cicérone qu'elles ont choisi là! Je leur ai vainement représenté que Josué avait besoin d'une trompette pour renverser les murs de Jéricho, que tu te passes de trompette, que tu n'as qu'à paraître et les murailles s'écroulent. Enfin, Dieu les garde! Va-t'en bien vite leur offrir tes services, elles comptent sur toi. »
Olivier faisait toujours ce qu'on lui disait; il se hâta d'obéir, mais il flairait un danger. A quoi pensait Mme Maresquel de vouloir descendre dans une fosse quand elle savait qu'on en remonte tout noir, que dix
ablutions et un bain ne vous blanchissent qu'à moitié, que pendant deux ou trois jours on garde encore du charbon dans le coin des yeux et qu'il faut presque s'écorcher la paupière inférieure pour la nettoyer tout à fait? Gomment se faisait-il que cette hermine si amoureuse de sa personne voulût exposer sa blancheur immaculée à de tels affronts ? Elle devait avoir un secret dessein; il se promit d'être prudent, de s'observer beaucoup.
En arrivant à la fosse Sainte-Lucie, il trouva ses deux cousines qui l'attendaient avec impatience. Elles venaient d'achever leurs apprêts de voyage. Chaussées de gros souliers, vêtues d'un bourgeron de toile bleue, d'un pantalon de même étoffe, relevé aux chevilles, une cravate rouge autour du cou, la taille prise dans une ceinture de crin, les cheveux emprisonnés dans une coiffe étroite qui ne laissait à découvert que la moitié de leur front, cette coiffe serrée à son tour dans un chapeau de cuir très lourd, très solide, qui devait protéger leur tête contre les mauvaises rencontres, chacune d'elles tenait à la main une lampe de sûreté. C'étaient de ravissants mineurs; jamais la fosse n'en avait vu de pareils.
Georgine s'avança à la rencontre de son cousin et lui dit : « Excusez-moi. Quelle corvée je vous impose ! J'ai fait de mon mieux pour vous la rendre agréable. »
Et du doigt elle lui montrait Béatrice. Il ne répondit pas. Il les fit entrer l'une après l'autre dans la cage suspendue. Par son ordre, elles s'y accroupirent, les genoux aux dents ; il les pria instamment d'être sages, de ne pas bouger, de ne passer au travers des montants de la claire-voie ni le bras, ni la main, et la descente commençai
Une excursion dans une mine est une promenade qui ressemble à une aventure et dont nous avons gardé le meilleur souvenir. Nous ne saurions trop en recommander les émotions aux touristes qui, sans aimer beaucoup les hasards, aiment à les approcher, à les coudoyer, à pouvoir se dire : « Si telle chose arrivait, je serais un homme perdu! » Il n'arrivera rien, le maître de la mine leur en a donné sa parole. On s'enfonce précipitamment dans la nuit ; à la pâle clarté des lampes, on voit fuir le guidonnage avec une rapidité vertigineuse. Ce n'est pas une descente, c'est une chute, un engloutissement. Votre salut dépend de la solidité de deux câbles. Informez-vous s'ils sont en fil de fer ou en fil d'aloès. Les premiers durent à peu près dix mois; les seconds coûtent beaucoup plus cher, mais ils durent deux ans. Chaque jour on constate que le choc n'en a pas détérioré la partie inférieure, plus sujette à s'user ou à se rompre; une fois la semaine, on les visite de haut en bas. Mais il y a des inspecteurs néghgents. Avez-vous étudié le calcul des probabilités? C'est la plus rassurante des inventions; ne craignez rien et tenez-vous coi. « Êtes-vous bien certain que le câble soit solide? demanda Mme Maresquel en plongeant trois de ses ongles dans le bras de son cousin. — J'en suis très certain, répondit-il d'un ton bref, et il ne se mit pas autrement en peine de la tranquilliser. »
On arrive, on sort de sa cage, on débarque et on ne sait pas trop ce qu'on voit : vous vouliez vous assurer qu'on peut vivre sous terre et se passer du soleil ; vous vous êtes donné à la nuit, elle vous a pris, elle vous tient. C'est un monde compliqué que le monde souterrain ; pour vous reconnaître, peur vous orienter,
VOUS auriez besoin d'une carte : heureusement vous avez un guide. On s'engage à sa suite dans un couloir sinueux, qui, par endroits, s'élargit ou se resserre. Les poutrelles saillantes de la toiture vous obligent à marcher courbé, enjambant des traverses, glissant sur le schiste et quelquefois mettant le pied dans un trou. Vous apercevez au loin des lumières fixes et d'autres qui vont et viennent, s'approchent, s'éloignent, disparaissent. Tantôt l'humidité vous enveloppe, les parois suintent, de grosses gouttes vous tombent sur les mains ou sur le nez; tantôt vous traversez des Saharas, des régions sèches, torrides; l'instant d'après, la machine soufflante vous envoie au visage de larges bouffées d'un air glacial, le frisson vous saisit, et la violence de ces grands coups d'éventail vous fait regretter votre étouffement. Aux surprises de la peau se joint l'étonnement des oreilles. Dans l'ombre pleure tout bas un invisible ruisseau qui s'écoule discrètement dans quelque gouffre. Ailleurs, c'est le pic qui attaque la roche avec un bruit sourd , ou le grincement doux de la houille qui s'émiette, ou le cri perçant d'un sifflet, ou des appels, ou des ébrouements de chevaux, ou le ferraillement strident de wagonnets pleins ou vides qui font la navette entre le puits d'extraction et le chantier d'abatage. Les figures que vous rencontrez sont étranges et se ressemblent toutes sous la .noire poussière qui les couvre. Les yeux étincellent, les dents resplendissent comme celles des nègres. Vous ne devinez pas tout de suite à quelles besognes diverses vaquent ces fantômes ; vous les voyez remuer, s'agiter avec des gestes bizarres. Ce sont des hommes de nuit accomplissant une œuvre de ténèbres.
OLIVIER MAtJGANT 209
Attendez quelques instants, vous ne tarderez pas à voir clair dans ces apparentes confusions. Vous découvrirez que les cités souterraines sont construites avec toute la méthode d'un art savant, qu'elles ont leur gouvernement et leurs lois, que l'humaine raison est présente dans cet abîme, qu'elle y met tout à sa place, qu'elle y fait régner la règle, l'ordre, qui est aussi nécessaire à l'homme que le pain qui le nourrit. Ces rues qui s'entre-croisent ont chacune sa destination, son usage particulier ; malgré leurs détours elles savent où elles vont et d'où elles viennent. Voici les galeries d'aérage; d'autres conduisent à la couche exploitée ou à celle qu'on cherche, d'autres servent aux transports. La sombre cité a ses carrefours, ses places, elle a parfois ses monuments. Dans cette pro* fonde encognure, sur une table taillée dans le roc, deux lampes de sûreté brûlent constamment devant une image encadrée. C'est un autel, c'est une cha^ pelle, décorée de guirlandes en verroterie, de globes argentés, de fioles, de statuettes de plâtre. Un écri^ teau porte ces mots : « Donnez à sainte Barbe et à saint Léonard de tout votre cœur. i> Les saints qui patronnent les mineurs les accompagnent dans la mine, de peur qu'ils ne s'imaginent qu'en «'éloignant du ciel, ils se séparent de tout commerce avec lui; ils l'oublieraient, s'ils s'en croyaient oubliés. Donnez à sainte Barbe, donnez à saint Léonard; ce sont des saints débonnaires et des mendiants généreux; ils ne garderont pas votre argent, ils en feront part à leurs amis. Mme Courlize déposa dans leur sébile un louis tout neuf, ce que voyant, Mme Maresquel en mit deux; elle aimait h marquer les rangs, à maintenir les distances. « C'est singulier, dit Béatrice à son
cousin; sœur Clotilde prétend que nos mineurs ne croient à rien. — Les mineurs, répondit-il, croient toujours à quelque chose. S'ils ne croient pas en Dieu, ils croient aux saints; s'ils ne croient pas aux saints, ils croient au diable ou à quelque fétiche ou à leur pinson, à qui ils crèvent les yeux pour qu'il ait la voix plus belle et plus égale. »
Mme Gourlize aimait à comprendre ce qu'elle voyait; elle avait toutes les curiosités. Son cousin eut fort à faire de répondre à ses questions; mais Olivier le silencieux ne l'était pas auprès d'elle, il trouvait aussi naturel de lui parler que de se taire avec tout le monde. Il lui expliqua que les piqueurs abattent le charbon, que les hercheurs le chargent sur les berlines, que les rouleurs le voiturent jusqu'au puits, que les boiseurs étançonnent les galeries, que les haveurs pratiquent dans la roche des coupures parallèles à la couche. Elle voulut tout voir. Elle se traîna en rampant sur ses mains et sur ses genoux pour contempler un piqueur qui travaillait à col tordu. Étendu sur le dos, sa lampe accrochée à la paroi, il piquait le charbon de côté; une béquille courte lui servait d'oreiller. Elle le plaignait de tout son cœur et se permit de le lui dire. Il n'eut pas l'air de l'écouter; il raisonnait peu et s'en trouvait bien; c'était un épais garçon enfermé dans son malheur comme une huître dans son écaille. Elle accabla aussi de ses témoignages de sympathie un cheval blanc qu'elle rencontra traînant un convoi de wagonnets* Elle apprit avec une douloureuse surprise qu'il était là depuis six ans révolus, mais elle constata avec plaisir qu'il était gros et gras. On l'assura que si jamais il remontait à la surface de la terre, il éprou-
verait un court étonnement, et qu'après cela il se remettrait à vivre comme s'il ne lui était rien arrivé. Tout à coup elle entendit au fond d'un obscur couloir une voix jeune et fraîche qui chantait. Elle n'en croyait pas ses oreilles ; était-il possible qu'on chantât dans une mine? L'homme n'est pas comme l'oiseau, il chante partout. Vers les pôles, dans le pays des glaces qui ne fondent pas, il y a des huttes de neige, et, dans la tristesse enfumée de ces huttes, des femmes accroupies fredonnent de vieilles chansons où il est question de baleines, de phoques et d'amour. Ces deux grandes magiciennes qu'on appelle l'habitude et l'espérance opèrent de plus grands miracles que sainte Barbe ou saint Léonard. Elles rendent tout supportable. L'une nous endurcit les épaules et nous réconcilie avec la pesanteur de notre joug ; l'autre amuse nos chagrins par ses histoires ou par ses tours d'escamotage ou par le tintement de ses grelots.
Le mineur chante quelquefois, mais il ne rit guère et parle peu; le fond de son humeur est grave, il né s'égaye que lorscju'il s'oublie. Bien qu'il ne connaisse pas la théorie des probabilités^ il calcule ses chances^ qui ne sont pas celles du curieux qui passe trois heures dans la mine et s'en va peut* ne plus revenir. Son rude labeur est une bataille contre un ennemi caché et plein de ruses, qui lui dresse d'inquiétantes embûches. Si l'on n'y pourvoyait, il étoufferait ou serait noyé. On lui donne de l'air, il n'en a jamais assez ; on le débarrasse de l'eau qui l'incommode et le menace, il en reste toujours trop. Pour provoquer une catastrophe, il suffit d'une erreur, d'une distraction, d'un boiseur inattentif, d'un homme qui suit sa pensée et oublie son danger, du choc d'une pioche
contre une pyrite et de Tétincelle qui en jaillit. S*il échappe aux accidents, il n'échappe pas aux influences d'une chaleur humide et malsaine, à Tanémie, à la bronchite, à Fétiolement, à l'usure du corps et de l'âme. Un mineur disait : « La mine nous mange. » On reconnaît ses victimes à leur amaigrissement, à leur teint hâve, à leur taille voûtée, à leur démarche inégale, aux allures tâtonnantes de l'homme qui cherche son chemin dans la nuit. On les reconnaît aussi à la soif inextinguible qui les tourmente. Tout excès est pernicieux à ces santés attaquées, le cabaret achève de les détruire. On ne vieillit guère dans les charbonnages, ou l'on y vieillit avant l'âge d'être vieux. On lit dans un antique manuscrit que le secret de brûler la houille fut trouvé par un ange. Un commentateur a prétendu qu'on avait mal pris la pensée de l'auteur, qu'il avait voulu dire : par un Anglais. Nous opinons pour l'Anglais; si belle que soit l'invention, on a peine à croire que les anges s'en soient mêlés.
^ Ne les plaignez pas , dit à Mme Courlize le galant chef de service du puits Sainte-Lucie, qui, en apprenant que deux belles dames étaient descendues dans sa fosse, s'était hâté de les rejoindre pour leur en faire les honneurs. Non, ne les plaignez pas ; ils ne sont pas si malheureux que vous le pensez. La plupart aiment beaucoup leur métier; ils en sont fièrs; ils n'en veulent point d'autre pour leurs enfants* Ici tout le monde est mineur de père en fils. Ils ont pour le paysan, pour le laboureur le secret mépris qu'a le marin pour l'homme déterre, et ils ont pour leur puits, pour le travail du fond l'attachement du matelot pour son bord... Tenez, en voilà un, le
père Timothée Servoix, qui est descendu tout jeune dans la mine et qui sûrement a dépassé la cinquantaine. Il est fort bien conservé, il a bon œil et la main aussi solide que le pied. Demandez-lui s'il est un plus bel état que celui de bouilleur, ou plutôt ne le lui demandez pas, car il n'est pas tous les jours en humeur de causer. »
Le baveur qu'il lui montrait était un bomme entre deux âges, de baute taille, maigre comme un clou, les joues cousues, le nez en lame de couteau, le front traversé par un grand pli vertical qui ressemblait à une balafre et qui n'était qu'un sillon creusé par la vie; ce bon ouvrier s'entend aux labours profonds. Il avait pour tout vêtement un caleçon de toile et une cbemise de flanelle violette sans boutons, qui laissait à nu sa poitrine velue, dont on pouvait compter les côtes. Il avait posé son pic, il déjeunait, tenant de la main gaucbe une gourde, de la droite un chanteau de pain bis enveloppé dans un sac où il le laissait toujours, même en mangeant, pour ne pas le salir. Tour à tour, renversant la tête, il faisait descendre quelques gorgées d'eau coupée d'un peu de genièvre dans son long cou sec, dont on voyait saillir les veines et les tendons, ou, portant la musette à sa boucbe, il jnordait dans son pain durement gagné. Ce grand pbilosopbe le trouvait à son goût, il n'en sentait pas l'amertume.
Mme Gourlize s'était approchée de lui, sans qu'il daignât se déranger pour la saluer, et elle le regardait avec bienveillance. Peu lui importait; pour sa part, il ne regardait personne. Il avait l'air d'un vieil animal domestique, d'humeur paisible, mais hautaine, d'un vieux cheval qui a tant roulé dans le
monde que ni les caresses, ni les mauvais traitements, rien n'émeut plus sa coriace indifférence. Elle lui demanda s'il était marié, s'il avait des enfants, où il demeurait, à quelle heure il descendait dans la mine, quand il en sortait. Il répondit par des hochements de tête, par des haussements d'épaules, par de sourds monosyllabes. Il n'aimait pas qu'on le questionnât, qu'on s'ingérât dans ses petites affaires, qu'on entreprît sur son repos et son silence, qu'on ajoutât à ses labeurs la fatigue de parler. Cependant, comme, renonçant à en rien tirer, elle battait en retraite, il lui dit :
« N'êtes-vous pas la dame de l'orphelinat?
— Oui, Mme Gourlize. »
Il fit claquer sa langue comme pour s'applaudir de sa perspicacité, et il ajouta :
« Je ne sais pas comment vous vous appelez, mais je connais bien votre charrette et votre âne. »
Gela dit, prenant son pic, il se remit à travailler. Après avoir perdu ses peines auprès de Mme Maresquel, qu'il avait tâché vainement d'intéresser à ses exphcations, le chef de service s'était emparé de la complaisante Béatrice.
« Vous devez être très flattée, lui dit-il, que le père Servoix vous en ait dit si long; c'est une faveur qu'il vous a faite. Vous jouissez d'une bonne réputation même dans l'enfer. »
Il avait apporté le plan de la mine, il le déplia devant elle. Il lui montra comment les couches de charbon se succèdent par étages dans le schiste et à des intervalles inégaux, tantôt plus épaisses, tantôt plus minces, les unes tout à fait régulières, les autres onduleuses ou tordues, disloquées, interrompues
quelquefois par des étranglements, par des failles, par des brouillages où elles se perdent. Olivier, qui se sentait las, s'était assis à Fécart sur une brouette renversée; Mme Maresquel alla l'y trouver et, sans s'informer si elle le gênait, elle prit place à côté de lui. Elle n'était pas contente de sa promenade. Elle se souciait très peu des mines et des mineurs, des brouillages et des failles; elle n'était descendue au fond d'un puits que pour y faire une petite enquête qu'elle avait à cœur et dans la persuasion que l'obscurité enhardit les amoureux, qu'ils s'émancipent, se trahissent par des gestes et des propos imprudents. Elle n'avait pas quitté des yeux sa sœur et son cousin, elle n'avait rien découvert qui confirmât son soupçon.
« Olivier, que faites-vous là tout seul, sur cette brouette, qui n'est pas un siège fort tendre? dit-elle après s'être assise. Vous avez l'air de bouder?
— Pourquoi bouderais-je, madame?
— Parce que vous êtes jaloux.
— Jaloux!... De qui donc, je vous prie?
— De cet ingénieur loquace, qui, sous prétexte d'initier Béatrice à tous les mystères d'un charbon^ nage, lui parle de très près. Elle fait des conquêtes partout, cette chère enfant. Dans sa petite jeunesse, on l'aimait pour son bon cœur; on l'aime aujourd'hui pour ses beaux yeux. Qui de nous aurait deviné qu'elle deviendrait une femme si charmante, si délicieuse? Convenez, Olivier, que vous la trouvez plus délicieuse que moi, que vous en êtes éperdument amoureux. . . Ah I ne rougissez pas, ne perdez pas contenance, il n'y a point de mal à cela. Pourquoi vous en cacher? Elle m'a confessé elle-même que vous
Tadorez, que vous lui faites une cour acharnée... Ce qui m'étonne, c'est que vous ne vous attaquez jamais qu'à vos cousines; quand ce n'est pas à la blonde, c'est à la brune. Il y a pourtant dans l'univers d'autres brunes et d'autres blondes, mais vous passez près d'elles sans les regarder. Au fond, cela s'explique. D'abord vos cousines sont charmantes, et puis ce sont de bonnes filles ; elles viennent en aide à votre timidité, elles vont à sa rencontre, elles font les trois quarts du chemin. Je suis sûre qu'à Spa, Béatrice s'est jetée à votre cou en s'écriant : « Pauvre garçon « abandonné par une femme sans cœur, je t'offre le « mien ; le veux-tu? le voilà ! » Vous ne voulez pas me faire vos confidences? Vous avez tort, je suis une personne très discrète, infiniment discrète, et je veux beaucoup de bien à vos amours. Eh ! vraiment, c'est une bonne œuvre à faire que de consoler cette jeune femme, si peu mariée, si peu. Elle a bien ses orphelins, mais la charité remplit-elle le vide du cœur et des journées? Au surplus, les maris enfermés ne sont pas gênants. Vrai, tout vous est propice... Mais parlez-moi donc, Olivier, répondez-moi.
— Madame, avez-vous jamais entendu le bruit du vent dans une cheminée?
— Quelquefois.
— Lui avez-vous répondu?
— Qu'il est poli ! s'écria-t-elle. Olivier, vous vous gâtez, vous devenez impertinent, et je ne vous aime plus. Bah I vous vous faites plus mauvais que vous n'êtes. Je gagerais que, dans le fond, vous avez beaucoup d'affection pour moi.
— Pas la moindre, » répondit-il avec un accent de profond^ conviction,
Mme Gourlize, qui s'était enfin soustraite aux empressements du chef de service, les rejoignit en ce moment.
« Arrive, ma belle, lui dit sa sœur; ne me laisse pas seule avec ce jeune hojnme entreprenant, qui me tient de brûlants discours que je ne dois pas, que je ne veux pas entendre. Je le croyais guéri ; il est plus amoureux que jamais. Croirais-tu?
— Je crois, pour l'avoir appris tout à l'heure d'un ingénieur très savant et très aimable, interrompitelle, je crois, ma chère, que le grisou est de l'hydrogène carboné et même protocarboné, dont l'irruption subite rend l'air inflammable. Je crois aussi, pour l'avoir appris d'un porion, qu'il y a dans le schiste des endroits unis comme un miroir, où les bouilleurs croient apercevoir, à de certains jours, une casquette luisante : c'est un de leurs camarades, mort dans la mine, qui revient pour les avertir qu'une explosion est proche. Mais je crois surtout que je meurs de faim et que mon déjeuner m'attend.
— Allons-nous-en, y> dit Olivier, qui se leva en sursaut.
Il prit la tête de la caravane; Béatrice le suivait, Mme Maresquel venait en queue. Mais au milieu du trajet, comme on passait devant l'écurie du cheval blanc, Mme Gourlize s'arrêta pour s'assurer que sa litière était fraîche, et, sans qu'Olivier s'en aperçût, Georgine la devança. Il dit, l'instant d'après :
« Béatrice, prenez garde; il y a ici une flaque d'eau. »
Une voix vive et caressante lui répondit tout bas, avec un léger zézaiement :
« Olivier, Georgine n'est pas là; nous sommes seuls. y>
Il fit volte-face avec Timpétuosité d'un homme que le bonheur appelle.
« Ah! doucement! doucement! ne m'embrassez pas! s'écria Georgine avec son mauvais rire.
— Qu'avez-vous? Qu'y a-t-il? demanda Béatrice, qui venait de les rattraper.
— Ce n'est rien, rassure-toi ! répliqua Mme Maresquel. Notre cousin se moque de moi parce que j'ai cru voir une casquette luisante. »
La petite caravane se remit en marche, et personne ne dit plus mot. Vingt minutes plus tard, on sortait du puits, on se retrouvait à l'air et au grand jour. Il arrive quelquefois que, de deux sœurs ou de deux amies qui vivent ensemble, l'une a toujours la bonne part, que l'autre est sujette à tous les accidents. Si elles voyagent dans les montagnes, l'une garde la fraîcheur de son teint, l'autre se hâle et sa peau se gerce. Si elles sont condamnées à descendre dans une méchante auberge où il n'y a qu'un bon lit, l'une est sûre de l'avoir sans qu'on puisse l'accuser de l'avoir choisi; l'autre couchera à la diable. Si leur voiture vient à verser, l'une se relèvera indemne, sans la moindre contusion, l'autre se cassera bras ou jambe. S'il règne quelque part une épidémie, l'une ne la prendra pas, l'autre en sera malade jusqu'à en mourir. Il faut croire que lune a des secrets ou que la fortune lui tient compte du soin religieux qu'elle a d'elle-même, que l'autre s'oublie souvent et néglige les précautions. L'égoïsme est ingénieux, plein d'industrie. En parcourant la mine, Mme Courlize avait voulu tout voir et tout savoir,
même comme on s'y prend pour piquer le charbon à col tordu. Mme Maresquel, qui était capable d'avoir à la fois deux idées fixes, tout en s'occupant de deviner s'il y avait quelque chose entre sa sœur et son cousin, avait eu le perpétuel souci de se salir le moins possible, et elle n'avait pas une seule fois promené son gant sur sa figure. Il en résulta que, sauf un léger trait de charbon autour des yeux, elle sortit du puits presque blanche, tout à fait présentable, tandis que sa sœur était noire comme une négresse du Soudan. Fière de son double triomphe, elle tira de sa poche un petit miroir, le tendit à Mme Courlize, en la priant de s'y regarder. Béatrice fut si épouvantée de ce qu'elle y voyait, qu'elle jeta un cri d'horreur, et que, tournant le dos à son cousin, elle s'enfuit à toutes jambes pour aller se plonger la tète dans un baquet. Georgine fut plus polie. Elle remercia Olivier de son obligeance, de toutes les peines qu'il avait prises, des savantes et lumineuses explications qu'il lui avait données. Elle ajouta :
« Mon cousin, un homme a beau se garder, il finit toujours par se faire prendre. »
Plusieurs jours avant qu'une fourmilière se dispose à émigrer, un observateur attentif y remarque une agitation inusitée. Prises d'une vague inquiétude, les fourmis vont, viennent, sortent, rentrent, sortent de nouveau. Elles ont Tair affairé, et cependant elles négligent leurs affaires pour se livrer à des exercices désordonnés, à d'inutiles mouvements. C'est une fièvre, l'attente d'un événement les travaille; on en voit qui se réunissent, s'attroupent, se communiquent des nouvelles les unes aux autres dans cette langue mystérieuse que parlent leurs antennes et dont aucun philologue n'a encore déchiffré l'alphabet. A quelque temps de là, tout est prêt, on se sent mûr pour son entreprise. Au signal convenu, corps et biens, toute la cité déloge. Les forts, les entendus, ceux qui savent les chemins marchent en avantgarde; les faibles, les irrésolus, ceux qui font ce qu'ils voient faire aux autres se laissent entraîner par les audacieux. On s'ébranle, on part sans esprit de retour.
En apparence, il n'y avait rien de changé à Fomay.
La grande usine travaillait; on l'entendait siffler, grincer et gronder. Les hauts fourneaux crachaient la fumée et le feu; la flamme de la houille, comme une ourse façonne ses oursons à force de les lécher, promenait sa langue infatigable sur la fonte toute rouge qu'on brassait dans les fours à puddler. La grande machine soufflante envoyait du vent dans les charbonnages; les wagonnets descendaient vides et remontaient pleins, et il y avait encore des bouilleurs qui chantaient. Néanmoins Fornay n'était pas dans , son assiette ordinaire, un événement couvait dans les esprits. Plus d'un visage était grave, soucieux; on s'interrogeait du regard, on cherchait à lire dans les yeux de son prochain. Les réfectoires étaient presque silencieux; on se savait surveillé, et les chuchotements remplaçaient le bruit des causeries. Dans la soirée, entre deux rangs de maisons ouvrières, il se formait quelquefois des groupes qui parlaient bas. Ce n'était rien , et pourtant c'était quelque chose.
M. Maresquel, toujours bien servi par sa police, était instruit des intentions et devinait les projets, qu'il ne prenait pas au sérieux. Toutefois, comme il avait le génie de l'offensive, le goût de braver les menaces et l'habitude de se défendre en attaquant, il expulsa encore quelques ouvriers qu'on lui dénonçait comme des meneurs qui haranguaient et échauffaient leurs camarades. Le lendemain, il reçut en audience une délégation qui venait plaider la cause des expulsés et lui demander par la même occasion de modifier son nouveau règlement de travail dans les charbonnages* On lui parla fort poUment; il rendit politesse pour politesse. Les mains dans les poches, le sourire aux
lèvres, il expliqua aux plaignants qu'il ne rétractait jamais aucune de ses paroles, que jamais il ne revenait sur aucune de ses résolutions, que les réformes qu'il avait introduites dans ses règlements ne faisaient tort qu'aux paresseux, dont le rêve était de substituer à l'adjudication ou au vrai travail à la tâche le travail à la journée, qu'au surplus ceux de ses ouvriers qui n'étaient pas contents n'avaient qu'à s'en aller. Personne ne s'en alla. La fourmilière s'agita de plus en plus, mais elle n'émigra pas.
Un soir que M. Maresquel dînait avec sa femme chez un usinier des environs, Olivier apprit d'un garçon d'hôtel, dépêché auprès de lui en exprès, qu'un de ses camarades de collège, arrivé de la veille dans la petite ville de Toulins, le priait de venir le voir à l'auberge du Lion d'Or, où il était descendu. On ne. met guère qu'une demi-heure pour aller à pied de Fornay à Toulins. Olivier profita de sa liberté pour se rendre sur-le-champ auprès du mystérieux ami qui l'attendait. Dès qu'il eut dit son nom au maître d'hôtel du Lion d'Or, on le conduisit au premier étage, dans une chambre où il crut en entrant qu'il n'y avait personne. Un clapotement d'eau dans une baignoire l'avertit qu'il y avait quelqu'un. Derrière un paravent, un gros garçon très las se délassait en prenant un bain tiède, où il avait fait répandre plus d'un flacon de vinaigre de santé. Il avait couru tout le jour par une chaleur étouffante, avalant beaucoup de poussière, mangé du soleil, bavardant avec celui-ci, avec celuilà, argumentant, pérorant et obligé de presser dans ses jolies mains grasses, qu'un prélat lui aurait enviées, des mains rudes, calleuses, qui n'étaient pas toujours très propres. Ce n'était pas trop d'un bain
pour le remettre des fatigues et des assujettissements de son métier
<3c Qui est là? » demanda-t-il d'une voix étouffée, éclatante.
Olivier tressaillit. Il avait reconnu cette voix agréable à son cœur autant que peut l'être le clairon des batailles aux oreilles d'un conscrit qui se sentait moisir dans sa caserne et soupirait après les hasards.
L'entretien s'engagea à travers le paravent.
« Assieds-toi, installe-toi, si tu trouves une chaise dans cette baraque, disait Laventie. Mon cher petit vieux, que tu es gentil d'être venu I On n'a qu'à te faire un signe, et tu accours. Je reconnais là ton joli caractère.
— J'avais pourtant le droit de t'en vouloir, répondait. Olivier. Comme tu me négliges! comme tu m'oublies! Je t'ai écrit cinq fois; point de nouvelles, pas un mot de réponse.
— Que veux-tu? c'est la vie. On ne se voit pas, on ne s'écrit pas, mais on ne s'oublie point. Il faut porter sa poutre, traîner son boulet , ramer dans sa ga* 1ère. Gela n'empêche pas d'aimer beaucoup son petit Olivier, de penser à lui aussi souvent qu'Amaryllis, i. A qui donc pensait-elle. Amaryllis? Du diable s'il m'en souvient!... Là, mon fils, il faut que tu te rendes utile. Si tu es assis, lève-toi; passe délicatement entre la muraille et le paravent, en prenant bien garde de ne pas le renverser, car on n'a qu'à souffler dessus pour le faire tomber, et viens m'envelopper dans mon drap. Celui qui voit tout t'en récompensera quelque jour. »
L'instant d'après , Olivier contemplait le grand
homme qui était déjà debout dans sa baignoire; il pouvait admirer son embonpoint, son corps potelé et dodu. Il lui prodigua ses soins, que Laventie reçut en homme accoutumé à se faire servir.
« ce brave, ce bon Olivier ! c'est donc lui ! . . Vrai, je suis heureux de te revoir, tu me manquais. On a beau dire, il n'y a que les vieilles amitiés, les autres ne comptent pas... Tiens, avant de m'aider à passer ma chemise, frotte-moi bien fort la poitrine, le dos et les bras avec la brosse que voici. Il n'y a rien de pareil pour faire circuler le sang. Ne crains pas de m'enlever la peau, déployons notre vigueur... M'as-tu bien tamponné le cou? Serre-le dans cette flanelle. C'est l'endroit, comme dit l'autre, où entrent les bons morceaux et par où sortent les bons mots et les fortes paroles. Dans notre partie, c'est l'outil; on ne saurait trop le soigner... A propos, sais-tu que je te trouve un peu changé? Ce que c'est que le monde! J'engraisse et tu maigris. Mais ta maigreur te va bien; si j'étais une jolie femme, je dirais : Voilà un jeune homme intéressant! Sûrement ton infidèle bergère a des regrets; es-tu rentré dans ton bien?.. Non? bien vrai? Tu as porté ailleurs tes hommages? Au fait, c'est un paradis de Mahomet que ce Fornay. J'ai vu tantôt, dans une voiture à deux roues, attelé d'un petit une pomponné, un amour de brune, aussi piquante que grassouillette et moelleuse, un de ces morceaux qui mettent un homme en appétit. Je me suis informé, et l'on m'a dit... Qu'as-tu donc? Te voilà rouge comme une pivoine. Est-ce que par hasard...? Ne te gêne pas, mon doux enfant; quand on a des cousines, c'est pour s'en servir. Je te félicite, tu choisis bien tes consolations; elle a l'air très conso-
latif, cette petite femme. Te fait-elle bon poids , bonne mesure? Je^ suis indiscret? Mille excuses I je croyais qu'on disait tout à son petit Laventie.. . Et làdessus, mon vieux, je te remercie de tes bons offices, je me charge du reste. Pendant que je termine ma toilette, sois assez aimable pour descendre à la cuisine et prier le gâte-sauce de cette gargote qu'il s'occupe de me faire dîner... Tu as mangé avant de venir ici? C'est fâcheux; je t'aurais offert la moitié de mon brouet. »
Grâce à la sollicitude et à la diligence d'Olivier, le couvert se trouva mis à l'instant même où, vêtu d'une vareuse rouge, le teint clair, reposé, l'œil radieux, Laventie sortait de derrière son paravent comme le soleil sort d'un nuage. Il n'eut que la peine de traverser la chambre, de s'asseoir, de déplier sa serviette; Olivier s'était chargé de lui servir son potage, qu'il avala tout bouillant et à grandes gorgées, quoiqu'il le déclarât détestable. Dès que la fureur de son premier appétit se fut un peu calmée, il fit subir à l'ingénieur un long interrogatoire aussi méthodique que circonstancié sur tout ce qui se faisait, se disait, se passait ou pouvait se passer à Fornay. Il n'écoutait pas ses réponses jusqu'au bout; il comprenait très vite et n'aimait pas qu'on lui expliquât ce qu'il avait compris. Il frappait un coup sec sur la table avec le manche de son couteau et disait : « Suffit; autre chose maintenant. y> Quelquefois aussi il interrompait Olivier pour se plaindre du Lion d'Or, de la triste chère qu'on y faisait. Il laissait tomber sa fourchette d'un air découragé, il s'écriait mélancoliquement : « Seigneur Dieu ! quelle gargote ! » Puis, faisant un effort généreux, il recommençait à bâfrer, en disant *
Îi6 OLIVIER MAUâANt
« Revenons à notre affaire. » Et les bouchées sUî^ valent les bouchées, les questions succédaient aux questions. Le fait est qu'il avait un estomac d'autruche; mais, friand autant que glouton, s'il réussissait à digérer les fritures et les ragoûts du Lion d'Or, il les digérait avec mépris, avec indignation.
Quand il eut fini de boire son café et d'apprendre tout ce qu'il désirait savoir, il se leva, jeta sa serviette sur sa chaise, alluma un cigare, passa la main dans ce qui lui restait de cheveux et se mit à arpenter la chambre à grands pas. Il s'était subitement transformé. C'était le Laventie des grands jours et des grandes heures, le Laventie oraculaire et tragique. Tout à coup, il s'appi'ocha d'Olivier, et, allongeant le bras :
« Regarde attentivement le creux de ma main i Qu'y vois-tu? »
Et comme Olivier hésitait à répondre : « N'y vois-tu pas ta vengeance? Je te l'apporte ; embrasse-moi. »
Mais il comprit qu'après leâ fatigues de la journée il ne pouvait se soutenir longtemps à ces hauteurs. Il t-enonça au sublime, ouvrit la feoupape de son ballon et reprit terre, redevint le Laventie bonhomme et bon enfant. Si Olivier ô'y était prêté, il n'eût pas demandé fnieux que de se détendre, de s'égayer un peu. Un âruspice est chai*itié d'en rencontrer un autre, parce qu'on peut rire; on se dit l'un à l'autre : « Mon Dieu ! Qu'ils sont bêtes ! » Malheureusement, Olivier n'était pas du métier, de la confrérie, et il prenait tout au sérieux. Laventie revint s'asseoir en face de lui, et, lui frappant sur la cuisse :
« Mon petit vieux, tu es un garçon intelligent; tu as sûrement deviné que je ne suis pas venu dans ce
triste pays pour y manger des semelles de souliers et y boire du vin sur. J'arrive ici en apôtre ou en missionnaire, comme tu voudras, et j'ose espérer que tu me trouves la figure de l'emploi. Si malin que soit ton Maresquel, il veut aller trop vite, il commet des imprudences; jeté jure qu'il les payera. Non content de réduire le salaire de ses métallurgistes, d'imposer à ses mineurs le travail à l'adjudication, il les tracasse, il les moleste, il prétend les empêcher de délibérer en commun sur leurs petits intérêts, il traite tous les syndiqués de mauvaises têtes, de boute-feu, il en a déjà expulsé une centaine. Le syndicat a résolu d'organiser la grève ; mais il paraît que cela n'est pas facile. On est un peu Belge dans ce pays; on a le sang épais, l'humeur tranquille, la passion lente. On réfléchit pendant huit jours, le neuvième on se décide, le dixième on recommence à réfléchir, et à force de dis* cuter sa colère elle finit par s'éventer, par s'évaporer; quand on veut s'en servir, on la cherche, on ne la trouve plus. La réflexion, mon enfant, est la mort de la volonté ; c'est Laventie qui te le dit. Bref, le syndicat a songé aux moyens de chauffer ces lymphatiques, de leur brûler de la paille sous le ventre. Il avait besoin d'un orateur. C'est une espèce assez rare à Fornay, semble-t-il, et dans les lieux circonvoisins. On s'est adressé à Paris, je me suis oflert et me voilà. y>
Il se leva et se promena de nouveau de la porte à la fenêtre, le nez haut, les bras croisés.
. « Oui, me voilà, reprit-il. Je ne me fais point d'illusions, mon doux ami; ce n'est pas un jeu d'enfants que la mission dont je me suis chargé. Mais, quelque devoir que l'on m'impose, je ne me dérobe jamais, et j
quand le peuple a besoin de moi, je n'ai pas Thabitude de lui marchander mes peines et mes sueurs... Mon bon petit peuple, tu n'as qu'un mot à dire, Aristide Laventie t'appartient, dispose de lui; il sait ce qu'il te doit, et les plus dures obéissances ne rebuteront pas son zèle. Veux-tu sa vie? elle est à toi... Au surplus, il y a longtemps que je les déteste, ces hauts barons de la finance et de l'industrie. Je ne serais pas fâché de leur donner une leçon, d'humilier, de souffleter leur orgueil sur la joue du plus insolent de tous. Il se défendra, je le sais bien; ce n'est pas un ennemi méprisable, et nous aurons du mal à l'acculer, à le réduire, à forcer le sanglier dans sa bauge. Il tiendra tète aux chiens. Ce n'est pas un marcassin, ni une bête rousse, ni un ragot; c'est un porc entier, un vrai solitaire, les soies hérissées, le chanfrein très arqué, les défenses tranchantes. Laisse-moi faire, mon petit, nous en viendrons à bout, nous aurons sa hure. ie me connais, je m'échauffe au feu, je savoure comme personne l'exquise volupté des entreprises. Èh! que diable, c'est une grosse affaire pour moi, mon avenir en dépend. Je veux qu'on dise : « Vous savez, cette grosse bête qui faisait peur à tout le monde, c'est le chasseur Laventie qui l'a abattue de son premier coup de fusil. » Malheur à qui perd sa première bataille! J'entends gagner la mienne et rentrer à Paris en victorieux. Monsieur Maresquel, tenez -vous bien! Nous ne vous ménagerons pas, tous les moyens nous seront bons :
A moi, comte, deux mots !... Gonnais-lu bien don Diègue? »'
il s'échauffait et se calmait avec une égale facilité. Après avoir crié : « Tayaut I » et cité Corneille^ en
promenant autour de lui des yeux de vainqueur et de Rodrigue, il se dit : ce Assez blagué ! soyons sérieux. » Il décroisa ses bras, se recueillit un instant, et, s'asseyant à califourchon sur une chaise :
« Après tout, mon fils, si tu as su lire dans mon cœur et entre les lignes de mon journal, qui, soit dit en passant, tire à quarante-cinq mille, tu dois savoir que je ne suis pas un homme de sang, un anthropophage, un caraïbe. J*ai peu de goût pour les moyens violents; je compte sur l'éloquence plus que sur la dynamite ou la saignée pour améliorer le sort du genre humain. Quand je disais tout à l'heure : Nous aurons sa hure! c'était une façon de parler. Je ne déteste pas les bourgeois jusqu'à vouloir leur tête. Quand ils me la donneraient de bonne grâce, je ne saurais qu'en faire ; la mienne me suffit. Je souhaite que ton Maresquel soit raisonnable, qu'il se décide à nous faire en temps opportun quelques petites concessions, qu'il recoure à mon entremise pour se ménager un traité de paix avec ses ouvriers. Avant d'entrer en campagne, je voudrais le voir, lui parler. Je me charge de lui prouver qu'un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès. En attendant, dis-lui que tu m'as vu et que, s'il se montre de bonne composition, les choses se passeront en douceur. Je te nomme mon ambassadeur auprès de lui, mon fécial ; offre-lui de ma part la paix ou la guerre.
— Sa réponse n'est pas douteuse, dit Olivier, qui réussit enfin à placer un mot. Tu peux être certain d'avance qu'il choisira la guerre.
— En ce cas, malheur à luil s'écria Laventie. Nous mènerons si bien notre petit siège qu'avant un mois il sera contraint de capituler. Mon fils, je compte sur
toi pour nous aider; il nous sera précieux d'avoir des intelligences dans la place. »
Et, lui tendant la main, il ajouta avec une gravité empesée et solennelle :
« Olivier Maugant, tu m'as dit un jour que tu te donnerais au diable pour pouvoir te venger. C'est un bon diable que Laventie ; mais quand on se donne à lui, il n'entend pas qu'on se reprenne. »
Quelques heures plus tard, Olivier s'acquittait de son ambassade. Il alla jusqu'au bout sans se laisser intimider par les sourcils olympiens de M. Maresquel, qui le regardait de très haut, comme un aigle peut regarder un linot qui se mêle de lui donner des avis et de lui débiter des sottises. Quand le linot eut terminé son récit et son discours, l'aigle lui dit en ricanant :
« Vraiment, tu es admirable, mon garçon, et je t'admire. Ta candeur m'étonne et me ravit. Ma parole I en me récitant ta petite harangue, tu avais l'air de te prendre au sérieux; tu te flattais de m'eflrayer ou de m'attendrir. Oh ! je suis convaincu que tu ne veux que mon bien, que tu t'intéresses à mon bonheur, et je te sais gré de tes excellentes intentions. Mais, encore un coup, ta candeur me réjouit. Tu es bien le cousin de ta cousine, Mme Gourlize, dont le petit bavardage câlin et zézayant a beaucoup de charme, je l'avoue. Si je l'écoutais, je dirais à mes ouvriers, chapeau bas : « Mes amis, que vous faut-il? Ne vous gênez pas, vous ne demanderez jamais assez. Votre plus cher désir est de gagner gros en travaillant peu. Qu'à cela ne tienne ! Je vous payerai grassement pour ne rien faire. Je mangerai votre pain bis et vous mangerez ma brioche. Me jugez-vous digne de cirer vos bottes? Passez-moi bien vite la boîte à cirage. » C'est ainsi
que cette péronnelle entend les affaires. Je ne lui en veux pas; le métier des femmes est de n'avoir pas le sens commun, et d'ailleurs elle a de si beaux yeux qu'il faut bien lui pardonner quelque chose. Ce qui m'étonne, c'est que toi qui n'es pas une jolie femme...
— Vous ne m'avez pas compris, monsieur, interrompit Olivier. On m'avait chargé d'une commission, d'un message; je m'en suis acquitté de mon mieux, Mais ne croyez pas que j'aie la prétention de voua donner des avis, des conseils. C'est une liberté impertinente que je ne prendrai jamais.
— A la bonne heure!... Tu n'en es pas moins l'être le plus étonnamment naïf qu'on puisse rencontrer sous la calotte des cieux. Autrement tu n'aurais pas consenti à te faire le porte-parole d'un Laventie. Que m'importe ce que peut dire, ce que peut faire un petit intrigant qui cherche une occasion et s'imagine traiter avec moi de puissance à puissance, de couronne à couronne? Ne vois-tu pas que c'est un paillasse qui vient dresser ici ses tréteaux, ébahir la galerie par sa parade et ses sauts périlleux? Connaît-il assez peu son monde pour se figurer que je m'en vais lui servir bonnement de trempHn? Qu'il exécute ses menaces, qu'il entre en campagne, qu'il se remue, s'agite et s'époumonne ! Je ne lui ferai pas l'honneur de m'occuper de lui... Tiens, mets-toi à cette table, et écris de ma part à ce foudre de guerre, à ce croquemitaine, que, quelle que soit mon admiration pour ses grâces et son génie, je me priverai du plaisir de le voir, et que si jamais il a l'audace de se présenter chez moi, c'est par la fenêtre qu'il en sortira. »
L'homme ne sait guère ce qu'il désire, il a souvent bien de la peine à se reconnaître dans les incohérences de sa volonté. Olivier avait une confiance absolue dans le talent, dans l'industrie, dans l'habileté du paillasse ou du croquemitaine dont M. Maresquel parlait en termes si dédaigneux; il croyait de tout son cœur à Laventie et à sa fortune. Il savait aussi de science certaine que, si la grève éclatait à Fornay, les jaloux , les nombreux ennemis que comptait M. Maresquel dans son conseil d'administration, exploiteraient ce malheur contre lui, que leurs rancunes s'en feraient une arme, qu'ils profiteraient peut-être de l'occasion pour secouer un joug plus pesant, plus détesté de jour en jour. Il pouvait donc espérer qu'avant peu les circonstances serviraient à souhait sa haine et sa vengeance, et cependant l'événement qui se préparait lui causait plus d'inquiétude que de joie. Il était perplexe, anxieux, tourmenté. Quelques efforts qu'il pût faire pour étouffer ses scrupules, sa conscience grondait sourdement et le réveillait quelquefois au milieu de la nuit pour lui exposer
ses raisons ; il s'ensuivait des querelles où il n'avait pas le dessus. Laventie lui avait dit :
« Je compte sur toi ; il nous sera précieux d'avoir des intelligences dans la place. »
Quel genre de services lui demanderait-on? Vainement avait-il juré dans sa colère que rien ne lui coûterait pour se venger, pour se faire justice; les procédés louches, les situations équivoques lui inspiraient une invincible répugnance. En y réfléchissant, il ne pouvait se dissimuler que le rôle qu'on lui destinait ressemblait beaucoup à celui d'un traître; il ne se sentait pas né pour les trahisons. Nos actions ont un visage; plus il regardait la sienne, plus il lui trouvait une vilaine figiire, et il lui prenait des dégoûts, accompagnés d'un violent désir de se sauver quelque part pour se mettre à couvert de la tentation, à l'abri des poursuites de ce bon ou de ce mauvais diable qui voulait lui acheter son âme.
Il était si tourmenté qu'il voulut s'en expliquer avec Laventie. Il profita d'un de ses rares moments de loisir pour se rendre secrètement à Toulins. Il n'y trouva pas celui qu'il était venu chercher et qui courait les champs; après l'avoir attendu deux heures, il repartit sans l'avoir vu. En sortant de Toulins, la route longe quelque temps des murs et des cours d'usines, qui la noircissent de leur poussière ; un peu plus loin, elle s'enfonce tout à coup dans un étroit vallon où elle côtoie un ruisseau courant entre deux rangées de trembles et de saules. C'est un petit coin de campagne bien verte, bien tranquille, où n'arrivent ni les fumées des fourneaux ni le tapage des machines. Il avait plu la veille; les verdures, les hautes herbes, les ronces étaient fraîches et luisantes.
Le ruisseau promenait à petit bruit son eau claire, pailletée d'argent. Du côté opposé, un champ de luzerne s'abaissait en pente brusque et semblait bomber son dos comme un chat qui s'endort au soleil. Des moucherons en gaieté dansaient dans la lumière du soir. Le long de la crête d'une muraille effritée se dressaient par endroits de grandes touffes de coquelicots en fleur, qui rajeunissaient sa vieillesse et dont le rouge ardent éclatait comme une fanfare, comme un chant de triomphe et de joie, comme un bonheur inattendu.
Olivier avait traversé souvent cette oasis du pays noir sans que l'idée lui vînt de s'y arrêter. Mais il y a des jours où les choses, les arbres et les pierres nous adressent de muettes invitations ; ce sont de sympathiques témoins de notre vie, qui nous parlent, nous interrogent, nous demandent nos secrets, et nous leur répondons. Olivier s'assit dans l'herbe, sur la berge, le dos contre un saule, son chapeau par terre à ses pieds, et il contemplait le ruisseau, qui, en s'échappant, lui disait quelque chose. Au bout de quelques instants, il en détourna ses yeux ; relevant la tête, il regarda dans le vide, et il crut apercevoir bien loin, au bout du monde, dans un pays perdu, une maison blanchie à la chaux où vivaient un homme et une femme qui étaient parfaitement heureux, parce qu'ils s'aimaient chaque jour un peu plus que la veille et qu'ils n'étaient qu'une chair et qu'une âme. De quoi se composait leur bonheur? De promenades dans un chemin creux, dans un sentier, entre deux haies qui empêchaient que personne ne les vît, de repas en têteà-tête, d'un peu de travail et de beaucoup de paresse, de sourires échangés, de longues causeries et de
longs silences pendant lesquels on se regardait , d'habitudes déjà vieilles et toujours jeunes, de douceurs depuis longtemps connues qu'on croyait savourer pour la première fois, d'étemelles redites dont on ne se lassait pas. Ce bonheur discret ressemblait à une source qui parait pauvre en eau parce qu'elle coule goutte à goutte; mais elle ne s'arrête jamais de couler, les sécheresses ne la tarissent point, le bassin où elle s'épanche est toujours plein jusqu'aux bords, on y peut tremper à toute heure son visage et ses lèwes. On vivait solitaire et caché; on méprisait les joies du monde, on ignorait ses médisances, ses sots propos, ses aigreurs, ses tracasseries, ses méchantes pensées, sa sagesse, qui n'est que folie, la vanité de ses ambitions, acre fumée qui fait pleurer. Cette maison blanche était un séjour d'innocence et de paix. Les pauvres en savaient le chemin ; ils y étaient toujours accueillis, ils en sortaient repus et contents ; mais on en fermait la porte aux fâcheux qui apportent avec eux l'inquiétude ou l'ennui et dont les dangereuses curiosités rôdent autour du bonheur comme des loups autour d'une bergerie. La seule querelle qui s'élevât entre les deux êtres qui habitaient ce paradis était de savoir lequel des deux aimait davantage, lequel des deux était le plus aimé, et les jours après les jours s'écoulaient dans un tel repos qu'aucun mot de la langue n'en pouvait exprimer les délicieuses langueurs.
Un tintement de grelots et un cri d'essieux mal' graissés l'arrachèrent à sa rêverie. Il se leva, se secoua, remit son chapeau sur sa tête, et, après avoir rêvé, il réfléchit. La résolution qu'il venait de prendre lui semblait si grave qu'à la fois elle le charmait, le
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grisait et lui faisait peur. Il en pesait les conséquences et les dangers, il balançait le pour et le contre. Enfin il se décida, partit comme un trait, et, un quart d'heure plus tard, il se présentait hors d'haleine à l'orphelinat et demandait à parler à Mme Courlize. Sœur Glotilde, qui avait reconnu sa voix, quitta un instant sa classe pour lui répondre que madame la directrice n'était pas visible, qu'aussitôt après son déjeuner elle s'était enfermée dans une salle du premier étage, où elle s'occupait de mettre ses comptes en ordre, de préparer son rapport mensuel, qu'elle devait présenter dès le lendemain.
« Ce n'est pas une petite affaire, ajouta-t-elle. Vous savez les misères, les chicanes qu'on nous fait. Le terrible homme que vous connaissez épilogue sur tout ; il se plaint que nous le ruinons, que nous brûlons trop de gaz, que nous mangeons trop de viande. Il ne sera content que le jour où nous aurons mis nos enfants au pain et à l'eau. »
Et elle prenait à témoin de ses tribulations une Sainte Vierge en plâtre qui trônait au bout du corridor sous un dais de carton peint.
Olivier mentit impudemment ; il déclara que M. Maresquel l'avait chargé d'un message pressé pour Mme Courlize. .
(( En ce cas, dit sœur Clotilde, je m'en vais la faire prévenir. Allez l'attendre dans son pavillon; la clef est à la porte. »
Olivier n'eut pas de peine à s'introduire dans le pavillon. Le cœur lui battit en revoyant la petite chambre qui servait à Mme Courlize et de salon et de salle à manger. Il y avait dîné une fois, une seule fois; on l'avait jugé dangereux, compromettant, on ne l'avait
plus invité. Il attendit vingt minutes et ne s'ennuya pas. Il regardait autour de lui, il examinait Tun après Tautre tous les meubles que contenait cette étroite demeure et qui ne l'encombraient pas. C'était une question d'arrangement; il n'est que de savoir s'y prendre pour faire tenir beaucoup de choses dans un petit espace, comme beaucoup d'événements dans une petite vie. La cheminée, le dressoir, étaient ornés de fleurs, qui répandaient dans l'air leur parfum et leur gaieté. Sur le rebord de la fenêtre ouverte, il y avait deux cages, l'une que se partageaient fraternellement un chardonneret et un bouvreuil, l'autre que possédait à lui seul un sansonnet au bec jaune, qui se précipitait par instants contre ses barreaux pour attraper des mouches qu'il ne prenait pas. C'était pourtant un sansonnet savant, il sifflait et il parlait.
Mais ce qui toucha Olivier plus que tout le reste, ce fut un grand chapeau de paille accroché à l'espagnolette. Béatrice le mettait quelquefois lorsqu'elle s'amusait à jardiner pour se reposer de ses marchés, de ses disputes avec les fournisseurs et de ses épineuses additions. Il s'approcha de ce chapeau de paysanne, le contempla, le respira; il en mania d'un doigt discret les larges rubans, dont le soleil avait mangé la couleur; il les promena à plusieurs reprises sur ses joues brûlantes, et il lui parut qu'il en sortait quelque chose de doux qui lui entrait au cœur. Puis, embrassant d'un coup d'œil tout ce mobilier propret qu'il avait passé en revue, par un coup de baguette de son imagination il le transporta tout entier dans cette maison blanche qui les attendait là-bas et commençait h s'impatienter de ne pas les voir venir. Le dressoir en chêne sculpté, la tablée ovale aux pieds tors,
les chaises canhées, le fauteuil brodé, les fleurs, les cages, le sansonnet, il n'avait rien oublié, et il se trouva que, là-bas comme ici, il y avait une espagnolette où l'on accrochait son chapeau de paille, en revenant Tœil animé, la peau moite, d'une longue promenade dans un chemin creux.
Il avait à peine terminé son déménagement imaginaire , achevé de tout mettre en place , quand Mme Gourlize entra et lui dit :
a Qu'est-ce donc, Olivier? Quelle fâcheuse nouvelle m'apportez-vous? Quelle réprimande ou quelle injonction déraisonnable le sultan de Fornay a-t-il chargé son grand vizir de me transmettre? »
Il lui répondit aussitôt :
« Pardonnez-moi, Béatrice; j'ai menti. On ne m'a chargé d'aucun message, je viens ici pour vous parler de vous et de moi. »
Elle fut prise d'inquiétude, i*épliqua vivement :
« Que c'est mal à vous, mon cousin I Je vous croyais incapable de mentir. Si vous le voulez bien, nous causerons une autre fois ; sœur Glotilde vous a dit combien je suis occupée. Au revoir, n'est-ce pas? A bientôt. »
Elle tâchait de s'échapper; il se plaça devant la porte.
« Je vous en supplie, écoutez-moi. Il faut absolument que je vous parle. »
Il avait l'air si grave et tant d'émotion danâ la voiit qu'elle se résigna. Elle l'éstait debout, il l'obligea de ^'asseoir. Mais à peine se fut-elle aèsiâe, il resta court, cherchant ses mots, ne les trouvant pas et ne sachant par où commencer. Peu à peu il se remit, et bientôt les paroles lui vinrent avec une telle abon-
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daiice qu'il en était embarrassé. Il y avait tant de désordre, tant de confusion dans son discours qu'elle ne comprenait rien à ce qu'il lui disait, à ce rêve qu'il avait fait au bord d'un ruisseau, à cette maison qu'il avait vue, à ces deux êtres qui n'étaient qu'une chair et qu'une âme, et qui se sauvaient au bout du monde pour y cacher leur bonheur. Elle comprit enfin et elle fit un geste qu'heureusement il ne vit pas. Il avait posé ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains, et il parlait les yeux fermés, comme s'il eût craint de voir la figure qu'avaient ses paroles et celle qu'on faisait en les écoutant.
A mesure qu'il parlait, il devenait plus brave, plus hardi. Après avoir enveloppé sa pensée, il l'exprimait sans ambages, sans déguisement. Ce qu'il proposait était non seulement si raisonnable, mais d'une exécution si aisée I Béatrice avait tant de raisons de s'éloigner à jamais de Fornay, de quitter ce triste endroit, où son dévouement était si mal récompensé, où elle essuyait mille dégoûts, où elle vivait dans la dépendance d'un vilain homme qui prétendait réduire des orphelins à la portion congrue pour punir leur directrice de ne pas se prêter avec assez de complaisance à ses odieux empressements I Elle partirait la première ; on se rejoindrait quelque part, en Italie, en Espagne, où elle voudrait, et de ce jour bienheureux on ne se quitterait plus. Quelle fête! quelles délices ! Il lui venait au front une sueur de joie en y pensant.
Il rouvrit les yeux, il s'écria :
c< Vivre ensemble, l'un pour l'autre, la main dans la main, les yeux dans les yeux ! Ah ! Béatrice, si vous saviez comme je vous aime! Mais vous ne le savez
pas, VOUS ne le saurez jamais. Quand je vous vois, il me semble que je veux du bien à tout le monde, même aux gens que je hais. Oui, quand vous serez à moi, à moi tout seul, j'oublierai mes rancunes, mes colères, mes mauvaises pensées; je dirai que tout est bien et je serai heureux du bonheur des autres, que je mépriserai en le comparant au mien. Mon Dieu ! je ne le sais que trop, je ne suis qu'un pauvre garçon très ordinaire. Il ne faut pas me demander d'avoir du génie, j'ai renoncé depuis longtemps à devenir un de ces hommes dont on parle et qu'on admire. Mais si je n'ai pas de génie, j'ai un cœur, Béatrice. Quand vous serez à moi, vous verrez si j'ai le talent de me dévouer, d'obéir, de donner ma vie sans m'en rien réserver... Ahl Béatrice, Béatrice, que nous serons heureux! Et n'est-il pas juste que j'aie enfin ma part de bonheur? Jusqu'ici, les autres avaient tout, ils ne me laissaient rien. Depuis que je me connais, je n'ai éprouvé que des tristesses, des mécomptes, des trahisons. Ma mère ne m'aimait pas; elle s'occupait de moi deux fois l'an et se hâtait de m'oublier. Ce n'était pas sa faute, elle était ainsi faite, et je lui ai tout pardonné. Mais il y a des choses que je ne pardonne pas. On m'a fait des torts, des injustices; on a marché sur moi comme sur un insecte, sur une fourmi. Je finirais peut-être par devenir méchant , par .faire quelque vilaine action. Il y a des chiens très doux qui, à force d'être maltraités, prennent la rage. Mais vous êtes là, et vous n'êtes pas seulement le bonheur, vous êtes la bonté, qui ne s'indigne de rien, qui trouve des excuses à toutes les méchancetés des hommes et de la vie. Quand nous serons là-bas, je vous aimerai tant que je finirai par vOus ressembler. Je veux qu'on
dise : « les bonnes gens ! Mais le meilleur des deux^ c'est encore lui... » Partons, voulez-vous? Allonsnous-en dès demain. Nous nous cacherons si bien que personne ne saura où nous sommes, excepté les petits, les indigents, que nous étonnerons par l'abondance de nos aumqnes et pour qui nous ferons des folies. Nous leur dirons : « Mangez, buvez, prenez ce « qu'il y a dans la maison. » Eh ! bon Dieu ! qu'ils npug prennent tout! tant que nous serons l'un h l'autre, nous ije manquerons de rien. » *
Il répétait : « Béatrice, que nous serons heureux ! » Elle était fort émue et, cruellement embarrassée. Il avait parlé avec tant de chaleur, tant de feu, avec un accent de conviction si passionnée et si candide, qu'un instant il l'avait presque persuadée. Elle savait cru apercevoir comme un point blanc dans la brume d'un rêve cette petite maisqn qu'il lui montrait et qu'habitait un grand bonheur. Mais son bon sens venait de la réveiller en sursaut, et elle ne savait que dire à ce patient qu'elle devait opérer, à ce visionnaire dont il fallait amputer les illusions, en lui en? fonçant le couteau jusqu'au cœur. Son premier mouvement fut d'aller à la fenêtre pour s'assurer qu'il n'y avait là personne qui écoutât. Après l'avoir fermée, elle revint s'asseoir près de son cousin. Comme elle passait devant lui, il s'empara d'une de ses mains ^ qu'elle lui abandonna, et le front plissé, l'œil humide :
« Calmez-vous, Olivier, je vous en supplie! ditelle enfin. Je m'attendais si peu... »
Tout à coup, soit qu'elle cédât à l'entraînement de son cœur ou qu'elle se reprochât sa cruauté, et vour lût l'expier d'avance, elle se pencha vers lui et lui
effleura les cheveux du bout de ses lèvres, si légèrement qu'il s'en aperçut à peine, et pourtant il poussa un cri de joie. Elle regretta aussitôt son imprudence.
« Olivier, reprit-elle en dégageant sa main, ce que vous me proposez est impossible.
— Impossible! Pourquoi donc? Quand on s'aime, tout est possible.
— Quand on s'aime, dit-elle, on fait de beaux rêves, mais la vie ne rêve pas et nous réveille. Nous causerons quelquefois, vous et moi, de cette maison où vous vouliez m' emmener... Hélas I je crains bien que nous ne l'habitions jamais. »
Il s'obstinait à espérer; il raisonnait, il argumentait. Elle secouait la tête et disait d'un ton très doux, mais résolu : « Impossible! impossible! »
Alors la colère le prit.
« Impossible! disait-il. Je serais bien aise de savoir pourquoi c'est impossible. Je cherche l'obstacle, je ne le trouve pas. Allez-vous, par hasard, me parler de vos devoirs? Envers qui en avez-vous? Devez- Tous quelque chose à M. Maresquel, qui vous exploite et vous désire? Ou bien vous croyez-vous tenue de rester à jamais fidèle à ce méchant fou qui voiis a épousée pour la fortune que vous aviez et pour celle qu'il vous supposait, et qui vous a prise en haine le jour où il a dû rabattre de ses cupides espérances? Oserez-vous me soutenir que vous ne l'avez pas assez soigné, que vous n'êtes pas encore quitte, que votre conscience vous commande de sacrifier votre vie, voire cœur, à cet homme enfermé qu'on vous défend dé voir, qui se ferait une joie de vous étrangler et ijfue vous avez le droit de considérer comme un mort?
Mais je vois ce que c'est, vous craignez le monde et ses jugements. Quel auguste tribunal que le monde ! quel magistrat incorruptible et vénérable ! Le monde, c'est M. Maresquel, c'est votre sœur, c'est le culte du veau d'or, le mensonge, l'hypocrisie. Le monde fait consister sa vertu à nettoyer le dehors de la coupe en dérobant à tous les yeux les souillures dont elle est pleine. Le monde, votre catéchisme vous l'apprend, n'est qu'un sépulcre blanchi, où s'amassent la corruption et la pourriture. Et vous souffrez que cette corruption vous dicte vos devoirs! Vous souffrez que cette pourriture vous juge !.. Au surplus, si le monde fait peur à Mme Gourlize, je la cacherai si bien qu'il ne saura plus où la prendre.
— C'était là que je vous attendais, lui répliquat-elle, car c'est toujours là que vous en revenez. A votre tour, Olivier, écoutez-moi. Vous croyez me connaître, vous me connaissez bien peu. Je ne suis pas un grand esprit, un esprit libre. Je prends la vie comme elle est; c'est un jeu qui a ses règles, très gênantes, j'en conviens, souvent dures à observer, mais je veux jouer dans les règles. Gomme vous, je me fais peu d'illusions sur le monde, je ne crois guère à ses vertus; moins j'y crois, plus il m'en coûterait de rougir devant lui. Si solitaire que fût ce chemin creux dans lequel nous nous promènerions tous les soirs, il nous arriverait bien quelquefois d'y rencontrer quelqu'un; dans les chemins les plus creux il y a des passants. Supposez que l'un d'eux, sachant qui nous sommes, ne me saluât que du bout de son chapeau et accompagnât ce salut douteux d'un de ces sourires qui signifient : « Vous êtes de bonnes gens, mais « vous n'êtes pas mariés... » Olivier, ce sourire me
serait cruel, et, quelle que soit mon affection pour vous, je serais malheureuse si Ton ne respectait pas mon bonheur. Eh oui ! croyez-moi, je serais contente un jour, deux jours dans votre maison blanche; mais le troisième!.. Que voulez-vous? j'ai toujours pensé au troisième. Et puis j'ai besoin de mon propre respect, de ma propre estime ; je ne saurais m'en passer, et rien ne m'en tiendrait lieu. Vous m'avez dit plus d'une fois ; « Nous nous cacherons si bien qu'on ne saura où nous prendre. » Olivier, il m'en coûte beaucoup de vous faire de la peine, mais je ne veux pas d'un bonheur qu'il faut cacher. »
Ce garçon d'humeur douce fut sur le point de démentir son caractère; peu s'en fallut qu'il ne s'emportât à quelque violence. Le visage contracté, les lèvres serrées, il regardait d'un œil sombre et provocant cette femme qui prétendait l'aimer et refusait de le suivre. Il aurait voulu la dompter, la mater, lui prouver qu'il était son maître, qu'après tant de mécomptes et de défaites il entendait une fois dans sa vie avoir le dernier mot. Mais elle attachait sur lui des yeux si limpides, un regard si tranquille qu'il se sentit bientôt désarmé et que sa colère se tourna en confusion. Elle était de ces femmes dont la confiance désespère leurs amis.
« Soit, ne raisonnons plus, fit-il. Dites-moi tout simplement que vous ne voulez pas.
— Parlez mieux, je ne peux pas, dit-elle avec un sourire triste,
— Et vous osez prétendre que vous m'aimez!
— Oui, je le prétends, et vous auriez tort d'en douter.
— Non, ce n'est pas de l'amour que vous avez pour
moi : c'est un peu de cette pitié que vous ressentez pour une bête malade, pour un lézard à demi écrasé, ou pour un chien sur qui une voiture a passé.
— Olivier, dit-elle, je vous jure que, si j'apprenais en ce moment que je suis libre, je vous tendrais la main en vous disant : « Gardez-la, je vous la donne, « elle est à vous pour la vie. »
— Eh I vous savez bien que les méchants ne meurent pas... Je vous en supplie, prenez un jour ou deux pour réfléchir.
— C'est inutile. Ce que j'ai dit, je le dirai demain, et dans huit jours, et dans un an.
— C'est bien, répliqua-t-il, en frappant du pied. Je deviendrai méchant. Que la destinée s'accomplisse! »
Elle allait lui demander une explication, on ne lui en laissa pas le temps. Le sansonnet, qui n'avait dit mot jusque-là, s'écria soudain de sa voix rauque et gutturale : « Prenez garde à vous, maîtresse ! » Au même instant, la porte s'ouvrit et Mme Maresquel entra. Promenant ses yeux de sa sœur à son cousin, de son cousin à sa sœur, elle s'avisa bien vite que l'une était fort émue, que l'autre était fort en colère.
« Eh quoi I on se dispute déjà? » dit-elle avec son sourire le plus sardonique.
Elle traversa la chambre pour déposer sur une table son chapeau qu'elle tenait à la main. Quand elle se retourna, Olivier avait disparu.
Béatrice veilla fort tard ce jour-là. Ce n'étaient pas ses comptes qui l'occupaient ; aussitôt après son dîner, elle avait entrepris d'écrire une lettre. Elle en commença une, qu'elle trouva trop tendre; elle en commença une autre, qui lui parut trop dure. Elle les brûla toutes les deux et décida que dans certains cas
il est impossible d'écrire. Elle se promit de revoir avant peu Olivier et de lui faire comprendre l'extravagance de son projet. Elle ne voulait pas toutefois qu'il devint trop raisonnable; elle désirait qu'il continuât à l'aimer beaucoup et même follement, et que pourtant sa folie entendît raison. Le moyen d'arranger cela? Gomment s'y prendre pour obtenir d'un fou qu'il se conduise comme un sage? Elle était optimiste de son naturel et disposée à croire que tout finit par s'arranger.
Profondément chagriné et mortifié de la façon cavalière dont on avait accueilli soit ses menaces, soit ses offres d'arbitrage, Aristide Laventie se promettait d'infliger une cruelle correction à cet orgueil qui le prenait de si haut, de prouver à Maresquel que le matamore, le polichinelle, le croquemitaine qu'on éconduisait avec tant de mépris était un ennemi dangereux à qui il n'était pas bon de se jouer. Trop intelligent, trop sceptique pour haïr quelqu'un ou quelque chose, il considérait la vie comme un conflit, une mêlée d'intérêts contraires qui entreprenaient les uns sur les autres, et il reconnaissait les droits de la défense aussi bien que ceux de l'attaque, trouvant fort naturel que les heureux de ce monde montassent la garde autom» de leurs joies, le pistolet au poing. Mais s'il avait un peu de cette indulgence que donne la supériorité de l'esprit, cet artiste ambitieux avait la fureur du succès et toutes les férocités de l'amourpropre, qui lui tenaient lieu de haine. L'occasion s'étant présentée de faire du bruit autour de son nom, de révéler Laventie à l'univers, il s'était jeté
dessus comme un loup sur son mouton. Le morceau lui semblait succulent, on eût été mal venu à le lui reprendre. Il mordait bien, quoiqu'il mordit sans colère.
Dès le lendemain du refus qui l'avait si vivement contrarié, Laventie était entré en campagne, et sa grosse artillerie remplissait Toulins de fumée et de bruit. Il y avait, à Tauberge du Lion d'Or, une grande salle qui servait aux repas de noce et aux bals. On installa sur l'estrade réservée aux musiciens un buste de la République, qu'on entoura d'une panoplie formée des outils du mineur, sans oublier la lanterne et le chapeau de cuir. Trois ou quatre fois la semaine, Laventie escaladait cette estrade d'un pas leste et victorieux, et, deux heures durant, il discourait sur les droits du peuple, sur la sainte égalité, tonnait contre les privilèges, contre l'exploitation du prolétaire par le bourgeois et le capital, soufflait dans les èmes des fureurs qui laissaient la sienne bien tranquille. Puis il prenait à partie M. Maresquel, le frappait d'anathème, représentait ce monstre comme le scandale de la terre et la honte de l'humanité. Chaque «oir, l'assistance était nombreuse ; on accourait de loin pour entendre cet étonnant violoniste. C'était un spectacle dans un pays où il y en a peu. Les hommes, alignés sur des banquettes, fumaient leur pipe et ouvraient de grands yeux ronds. Des femmes se tenaient debout près des portes; quelques-unes apportaient leur tricot ou amenaient leurs enfants et recommandaient à cette marmaille d'être bien sage. L'orateur pérorait, gesticulait. Les syndiqués, qu'on reconnaissait à leur casquette à galons, ornée de deux lettres d'or, applaudissaient à outrance. Leur enthou-
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siasme ne se communiquait pas ; on se réservait, on attendait, et Laventie se disait par instants :
« Sapristi ! serais-je venu ici pour faire un four? » Il n'était pas homme à s'abandonner. Il redoublait de véhémence, empâtait ses couleurs, nourrissait ses métaphores, réchauffait ses prosopopées, gonflait ses hyperboles jusqu'à les faire éclater. Son public, tout en l'admirant beaucoup, restait froid, impassible. Tout au plus quelqu'un disait-il :
« Mon Dieu ! comme il s'explique bien ! »
C'était une chose étrange que de voir un orateur si passionné en face d'un auditoire si placide.
Les grèves sont des entreprises si chanceuses, elles menacent tant d'intérêts, compromettent tant d'existences que les ouvriers qui réfléchissent ne se décident pas facilement à en courir la fortune. A quelques jours de là, Aristide Laventie adressait au gérant de son journal une lettre dans laquelle, sous un nom d'emprunt, il célébrait ses propres louanges, se cassait l'encensoir au nez, annonçait au son de deux ou trois trompettes les miracles accomplis par son éloquence et l'étonnement que lui causait la rapidité de ses victoires. Dans un posUscriptum qui n'était pas destiné à l'impression, cet homme d'esprit ajoutait : « Mes enfants, cela ne chauffe pas encore. Jusqu'ici je n'ai pour moi que les socialistes, les gouapeurs, les politiciens et les cabaretiers. »
Il n'y avait pas beaucoup de socialistes à Fornay, mais il y en a partout. On parle tant de la souveraineté du peuple qu'il est naturel à l'ouvrier de se souvenir que les souverains touchent une hste civile, qu'ils ont le droit d'être bien vêtus, bien logés, bien nourris, de se procurer aux frais de la nation les
aises, les plaisirs de la vie. Qu'est-ce qu'un roi qui ne s'amuse pas? Qu'est-ce qu'un souverain qui vit de privations, quand ses courtisans lui répètent sans cesse qu'il est le maître de tout ? S'il y avait peu de socialistes à Fornay, on y trouvait nombre de ces paresseux que Laventie traitait de gouapeurs. Ils aiment beaucoup les grèves parce qu'elles les autorisent à ne rien faire, en se persuadant que leur fainéantise est une vertu, l'accomplissement d'un devoir civique.
En revanche, elles fournissent aux ouvriers politiciens l'occasion d'exercer leur industrie, de déployer leurs talents. Ces esprits subtils, ces beaux parleurs, ennemis jurés du bourgeois, ne sont eux-mêmes que des bourgeois bien ou mal commencés, qui méprisent tout métier manuel, toute autre occupation que le conseil et la parole, et désirent que leur politique ou leur éloquence leur soit comptée pour du travail. Tant que dure la grève, ils sont des personnages, ils se carrent dans leur importance, et, comme on a besoin d'eux, on ne les laisse manquer de rien; les saisons maigres sont leurs années grasses. Quant aux cabaretiers, ils savent que moins on travaille, plus on boit, que la fainéantise a toujours soif. On buvait énormément au Lion d'Or ; c'était, chaque soir, un carnage de bouteilles et de cruchons. Aussi le maître de la maison regardait Aristide Laventie comme un homme précieux, le premier du monde pour achalander un cabaret. Il l'entourait d'égards, de petits soins, en parlait avec attendrissement, le proclamait incomparable, frémissait d'inquiétude quand il l'entendait tousser, et préparait de sa propre main les savantes bavaroises qu'absorbait fréquemment le
tribun pour se nettoyer le gosier et s'éclaircir la voix. Il poussa la bonne grâce jusqu'à lui offrir une boite de pâte à la guimauve, qu'il ne porta pas sur la note. « Cet animal m'adore, écrivait Laventie dans un de ces petite post-scriptum qu'on n'insérait pas dans le journal. J'avais toujours pensé qu'il n'y a que les chiens, qui aient un cœur; il faut ajouter le cabaretier du Lion d'Or à la liste des caniches qui savent aimer. »
Les bons, les vrais ouvriers, qui n'étaient ni des utopistes, ni des gouapeurs, ni des politiciens, avaient pour le grand homme de tout autres sentiments que le cabaretier du Lion d'Or. Il leur inspirait le genre d'admiration qu'on éprouve pour un bolide, pour une de ces pierres noires qui tombent du ciel toutes brûlantes en exhalant une odeur de soufre. Selon les uns, elles sortent des volcans de la lune ; selon les autres, ce sont des morceaux de planètes vagabondes, brusquement attirées par la terre. Les bons ouvriers n'auraient pu dire si Laventie descendait de la lune ou d'ailleurs. A titre de phénomène, il les intéressait vivement ; mais leur admiration était tempérée par la défiance. Quoique bien peu fussent tout à fait contents de leur sort et que la plupart eussent des griefs contre l'homme intraitable et disgracieux qui les gouvernait, ils étaient disposés à patienter, ils doutaient de la vertu magique du remède qu'on leur proposait, il leur répugnait de faire un saut dans les ténèbres. Les ouvriers sérieux ont peu de goût pour les grèves, parce qu'elles imposent une injuste égalité de souffrance aux paresseux et aux diligents, à ceux qui savent leur métier et à ceux qui n'ont souci de le savoir, aux cœurs vaillants et aux volontés veules. Il
y a dans toutes les conditions humaines et jusque dans le fond des mines une aristocratie du mérite et du courage qui trouve fort naturel que chacun soit rétribué selon ses œuvres ; il lui déplaît de confondre sa destinée avec celle des imbéciles et des lâches. Les ni voleurs perdent leur temps ; pour chaque inégalité qu'ils suppriment en haut, il en repousse une par en bas. La nature y pourvoit; elle a le génie de la sélection et travaille à l'avancement de ses élus. Elle aime qu'on s'estime et qu'on se sente ; toutes les fiertés sont chères à son cœur d'aristocrate.
Les politiciens recouraient à tous les moyens pour entraîner ces rénitents, qui étaient nombreux et retenaient les indécis. On pesait sur eux, on les raisonnait, on s'appliquait à les envelopper, quelquefois à les intimider; souvent aussi on leur disait des sottises, on les accusait de n'avoir pas de poil au cœur, on les traitait de cagnards. Ils opposaient à toutes les obsessions une résistance molle et silencieuse qui désespérait les politiciens, rien n'étant plus désespérant qu'une douceur qui s'obstine. Quelques-uns répondaient : (( Je ne veux m'en mettre que si tout le monde s'en met. )) On leur représentait en vain que leur raisonnement était inepte, qu'ils faisaient partie de tout le monde, qu'ils devaient s'en mettre s'ils voulaient que tout le monde s'en mît. Cette objection les touchait peu. Dans le fait, ils avaient leur idée, qui n'était pas absurde. M. Maresquel ne consommait pas toute sa houille ; il vendait une partie de son excédent de production, gardait le reste comme une réserve pour les cas difficiles. On prétendait que cette réserve était assez considérable pour que, le travail s'arrètant dans
les puits, la fabrique de fer continuât de marcher, que, partant, il pouvait attendre, traîner le temps en longueur, user la grève, raffamer, la contraindre à capituler. Elle n'avait de chances de réussir qu'à la condition de s'étendre aux laminoirs : il fallait que les métallurgistes se décidassent à bouder, à quoi ils semblaient peu disposés, malgré la réduction momentanée des salaires. Les influences personnelles ont une grande part dans tous les événements. Les gros bonnets des laminoirs déclaraient la grève inopportune, et le plus gros de tous, un puddleur qui imposait par son ton décisif et dont les avis étaient écoutés, se disait résolu « à ne pas s'en mettre ». Ce puddleur s'appelait Saturnin Servoix, et il était le fils de ce taciturne mineur dont Mme Gourlize avait eu tant de peine à tirer trois paroles dans la fosse de Sainte- Lucie.
Le père et le fils se ressemblaient bien peu. L'un, qui chaque jour passait huit heures dans la nuit et dans des endroits où il n'aurait pu redresser sa haute taille sans se heurter le front contre une solive ou une saillie de la roche, avait l'humeur grave, renfermée, et, quoiqu'il fût rarement seul, il était toujours solitaire. On ne se souvenait pas de l'avoir vu rire, et il y avait en lui quelque chose qui tenait les familiarités à distance. Sa maigreur, ses joues creuses, son dos voûté, sa démarche incertaine, son visage tanné et ridé, semblable à un vieux parchemin où la vie avait tracé des sentences que personne ne savait déchiffrer, ses petits yeux clignotants, qui n'étaient dupes de rien, d'où partaient des flèches qui crevaient des vessies ou frappaient les sots en plein cœur, toute sa personne inspirait un respect mêlé d'inquiétude
et de malaise. N'accordant rien à ses plaisirs, accordant tout à sa prévoyance, très exact dans ses payements et versant chaque année d'assez grosses sommes dans une caisse de secours pour la vieillesse, on Taccusait d'être un peu pincé. Le fait est qu'il ne donnait pas souvent et qu'il ne prêtait jamais. On l'aimait peu, on le considérait beaucoup. A la vivacité pénétrante du regard il joignait la majesté du silence, et les simples d'esprit le croyaient sorcier. Quand on le consultait, il répondait par monosyllables ou par de sourds grognements, et ses oracles n'étaient pas faciles à interpréter. Mais on tenait pour constant qu'il avait presque toujours raison. On citait des gens qui s'étaient mal trouvés de n'avoir pas écouté les grognements de Timothée Servoix.
Timothée le haveur était un grand philosophe sans le savoir. Quelque dur que fût son métier, il aimait son puits comme une antique habitude qui s'était incorporée à son être et dont il n'aurait pu se défaire sans rompre avec lui-même. Les contrariétés, les disgrâces, les incidents fâcheux qui pouvaient lui survenir l'affectaient peu, il en prenait bientôt son parti; s'abritant sous sa sagesse comme sous un vieux parapluie, il laissait tomber cette grêle. Il n'avait pas toujours été si tranquille. Il était né avec un sang chaud et colère, et à vingt ans, dans une querelle, il avait failli assommer son homme. La leçon lui avait servi ; il était parvenu à se dompter. Il semblait que le travail du fond l'eût assoupli, que les ténèbres eussent apprivoisé sa violence. A coup sûr, ce n'était pas dans les livres des philosophes qu'il avait appris la philosophie et le mépris des cas fortuits; il ne savait pas lire. Il n'était redevable de sa
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dédaigneuse indifférence qu'à son bon sens ; il Tavait conquise par un effort de sa raison. Il se résignait à la nécessité, à cette loi de fer qui gouverne les choses humaines et dont nous sommes les prisonniers. La vie était pour lui le préau d'une maison de discipline. Jadis il avait regardé par-dessus les murs; ce qu'il avait vu lui paraissait peu digne d'envie. On lui aurait difficilement ôté de la tête que les pauvres diables doivent s'accommoder de leur sort, que ce n'est pas la peine d'en changer, que les fortunés de la terre sont rongés par l'ennui, consumés par le chagrin, que leur bonheur n'est le plus souvent qu'un malheur gras et bien vêtu.
La vie du bouilleur a ses voluptés, ses béatitudes. Quand il sortait de la mine et rentrait dans son coron^ Timothée était heureux de s'allonger dans sa baignoire, faite tout exprès pour lui et à sa taille. Son bain lui était préparé par sa femme, petite vieille ratatinée et servante soumise, qu'il avait dressée comme un chien ; il n'avait plus besoin de commander, un regard suffisait. Il était heureux aussi de fumer sa pipe, assis sur le pas de sa porte, en écoutant chanter son pinson. Il lui avait crevé les yeux et ne se reprochait pas sa cruauté. Il était fatal que Timothée Servoix descendît tous les jours dans sa mine, il n'était pas moins fatal que son pinson fût aveugle pour apprendre à mieux chanter. Dans les longues soirées de l'été, quoique les mineurs méprisent d'ordinaire l'homme qui travaille à la clarté du soleil, il bêchait et arrosait lui-môme son petit jardin, en sifflant un vieux couplet de romance dont il avait oublié les paroles, et, ce qu'il avait fait ce jour-là, il le recommençait le lendemain, sans envier
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ni plaindre personne, libre de crainte comme de désir, regardant tourner la terre et tournant avec elle sans s'inquiéter de savoir où elle pouvait bien aller. Sa façon de siffler les romances le disait clairement.
De l'humeur dont il était, il ne fallait pas lui demander d'aimer les grèves. Il professait une médiocre estime pour le caractère de M. Maresquel, dont il ne prononçait jamais le nom, qui lui déplaisait. Mais les orateurs des syndicats, ceux qu'il appelait « les salivards », lui déplaisaient également. Il les soupçonnait de faire leurs petites affaires sous couleur de faire celles de la communauté et de chercher leur propre bien avant le bien d'autrui. Il se défiait des grands discours, des grandes phrases, des grandes promesses qu'on ne tient pas, des grands bonheurs qu'on annonce et qui n'arrivent jamais. On les montre du doigt accourant à toutes jambes, descendant la colline ; on s'écrie : « Les voilà! » et personne ne les voit. Quand Timothée avait dit de quelqu'un : « C'est un farceur! » on l'eût tiré à quatre chevaux sans le faire changer d'avis. L'homme du peuple, lorsqu'il est honnête et probe, est aussi dur dans ses jugements qu'obstiné dans ses préventions; il entre beaucoup de mépriè dans sa vertu.
Sans ambition pour lui-même, ce sage en avait eu pour son Saturnin et lui avait fait apprendre beaucoup de choses, que Timothée Servoix se souciait peu de savoir. Contrairement à la coutume qui veut qu'on soit mineur de père en fils. Saturnin s'était senti de la vocation pour la métallurgie. Ce joli garçon, bien découplé, un peu bellâtre, dont les cheveux frisaient naturellement, était devenu le premier puddleur des laminoirs de Fomay. C'est un métier qui demande de
la force, du coup d'œil, de la main, un tact particulier; c'est aussi un métier qui échauffe le sang, et les fours à réverbère ne produisent pas des philosophes. Si personne ne brassait la fonte comme Saturnin, personne n'avait l'esprit plus ergoteur, plus contentieux, l'humeur plus vive et plus brusque. Aussi robuste qu'ombrageux, on évitait les altercations avec l'orgueil de ce coq de combat toujours prêt à dresser sa crête et à monter sur ses ergots. Il se savait beau et il en était vain ; il se savait habile dans son métier et il en faisait gloire; il se savait plus instruit que beaucoup de puddleurs, et il tranchait cavalièrement les questions les plus abstruses de métaphysicosociologie. Il avait quelque lecture, des demi-connaissances, des clartés qui n'étaient que des lueurs. Il voyait la vie, la société, le monde au travers d'un certain nombre d'abstractions et d'axiomes sans se douter ^que les axiomes n'exphquent rien, que les abstractions ne sont que des vérités découpées par tranches et que la vérité n'aime pas qu'on la découpe. Mais sa demi-science, soutenue d'un prodigieux aplomb, imposait à ses camarades, qui le tenaient pour un génie. Elle imposait moins aux ingénieurs qui avaient affaire à lui. Toutefois, comme il rendait de grands services, on le ménageait beaucoup ; on prenait des gants pour le toucher, une voix de velours pour lui parler, et sa fatuité respirait librement dans l'usine de Fornay.
Il y a des ouvriers spéculatifs et idéologues ; il en est d'autres qui trouvent que la théorie est un peu grise et préfèrent employer leurs loisirs à se promener dans les verts bocages de la vie, où la bête qui pâture a de l'herbe jusqu'au ventre* Saturnin Servoix n'était
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pas un idéologue sérieux; il ne philosophait que pout la galerie; c'était une pose, une attitude. Il avait eu dès sa plus tendre jeunesse la fureur du plaisir; il aimait les joies fastueuses et bruyantes, qui font ouvrir de grands yeux aux badauds ; il ne comprenait pas le bonheur sans tapage et sans esclandre. Peu s'en fallut qu'il ne tournât mal; heureusement son père était là. Par l'irréprochable correction de sa conduite, par sa hautaine modestie autant que par la finesse de son esprit, ce père inculte et détaché des vanités du monde exerçait un secret empire sur ce fils qui avait toutes les gourmandises et tous les orgueils. Il ne le questionnait jamais; ses petits yeux clignotants, accoutumés à voir dans la nuit, devinaient le secret des cœurs. Saturnin redoutait la sécheresse laconique de ses reproches ; c'était la seule autorité qui lui fît courber la tête. Quand ce vieil* lard encore vert, redressant devant lui sa maigreur osseuse, le regardait du haut de ses cinquante années sans tache. Saturnin le trouvait grand comme un monument, majestueux comme une institution. La crainte étant le commencement de la sagesse, il était devenu un solide et consciencieux travailleur^ un de ces ouvriers à qui leurs patrons passent beaucoup de choses parce qu'ils ont besoin d'eux et qu'ils auraient de la peine à les remplacer.
Si dans l'habitude de la vie il sacrifiait à l'autorité paternelle la liberté de ses goûts et obéissait à la bride en mâchant son mors, par intervalles la nature prenait sa revanche; il se soulageait de ses longues contraintes par des escapades, des frasques. Une ou deux fois chaque année, il disparaissait subitement. On disait dans les laminoirs :
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C( Il noce, il est allé en balade. »
Il était parti pour Lille, pour Bruxelles, pour Paris, oùj le chapeau sur Toreille, une fleur à sa boutonnière, une badine à la main, il faisait la fête avec quelque maîtresse d'aventure, se livrant à ses fantaisies, dépensant les écus comme des sous. Quand le moët, la truffe et la fille avaient eu raison de son pécule, il rentrait au logis comme un chien qui a rompu son attache pour se plonger dans quelque débauche d'amour et qui revient crotté, l'oreille basse, la satiété dans les yeux. Pendant huit jours, il évitait le regard de celui qu'il appelait le vieux, et, huit jours durant, le vieux ne lui parlait pas, après quoi on recommençait à vivre comme à l'ordinaire, sentant l'un et l'autre qu'il aurait suffi d'un mot vif, d'un éclat, d'une scène pour amener une rupture, et le père ne voulant pas se brouiller avec la seule ambition de sa vie, le fils avec le seul respect qui lui restât.
Cependant depuis six mois. Saturnin était plus tranquille et ne faisait plus de voyages. Cet Apollon des fours à réverbère n'avait eu jusqu'alors que des caprices, des liaisons d'un jour; un attachement plus sérieux semblait avoir fixé pour quelque temps son inconstance. A une demi-lieue de Fornay, il y avait une importante verrerie, et dans cette verrerie était arrivée récemment de Jumet, village célèbre par la beauté de ses ouvrières, une très jolie polisseuse, nommé Colette Vualin. Elle croissait et fleurissait sous la garde de sa mère, qui la gardait très peu. Saturnin avait rencontré cette Belge dans un bal; elle lui avait pris le cœur par l'éclat rosé de son teint, par sa fraîcheur de premier printemps, mais surtout par la diablerie de son regard et de son sourire, par
ses cheveux d'or qui, s'éparpillant en boucles folles, lui mangeaient le front et les yeux. C'était la plus charmante des effrontées, et Ton s'entendit bien vite. Quoiqu'elle n'eût guère que dix-neuf ans, elle avait de l'école; elle apprit en quelques jours à gouverner et à gruger son puddleur. Elle lui tenait la dragée haute, réconduisait quelquefois et l'inquiétait sans le tromper. Dans ses jalousies de tigre, il lui faisait des scènes, la brutalisait; après le raccommodement, il réparait ses violences par ses libéralités, trop heureux de lui donner tout ce qu'elle daignait désirer.
Le vieux avait eu vent de cette liaison, et quelquefois, en taillant son schiste, il se demandait comment il s'y était pris pour engendrer un fils qui employait si mal son argent. Il envoyait cette Colette au diable, craignant qu'elle ne fût plus dangereuse pour ce fou que les fugues et les escapades d'autrefois. Il hasarda à ce sujet quelques paroles, qui furent mal reçues, et il n'insista pas ; il s'arrêtait toujours devant le mur. De son côté. Saturnin, qui se faisait un devoir de racheter ses refus par des concessions, déclara à des syndiqués qui cherchaient à le circonvenir, que, si le vieux ne se mettait pas en grève, il ne s'y mettrait pas non plus. Il aimait mieux lui sacrifier ses opinions que Colette.
On obtint toutefois que le père et le fils se rendissent à Toulins pour voir la bête curieuse, pour entendre le grand violoniste. Après la séance, Làventie prit à part Saturnin, le caressa beaucoup ; mais il fut maladroit. Il lui frappait sur l'épaule en l'appelant « son cher ami, son doux ami ». Saturnin, qui n'était pas l'ami de tout le monde et qu'on traitait d'ordinaire avec plus de cérémonie, trouva ses privautés fort
impertinentes. En retournant à Fornay, il dit à son père :
« Que penses-tu de ce Parisien?
— Un farceur, quoi! » répondit Timothée, en secouant ses épaules pointues.
Le lendemain, Saturnin rembarra des politiciens qui, revenant à la charge, le pressaient de se prononcer. Il leur démontra par des raisons de haute sociologie que les grèves ne produisent jamais les effets qu'on s'en promet. Sa vraie raison, qu'il ne leur dit pas, était que Colette Vualin aimait beaucoup l'argent et que, s'il venait à en manquer, elle était fille à s'en procurer ailleurs.
Quoique son tempérament sanguin et sa bienheureuse gaieté d'esprit le rendissent facile aux illusions et fissent de lui un héros de Tespérance, Aristide Laventie commençait à se décourager. Deux semaines après son arrivée à Toulins, il craignait sérieusement, selon son expression, de n'y être venu que « pour faire un four ». Aux déconvenues se joignaient les rebutantes fatigues. Il se lassait de tendre chaque soir ses filets, qui ne ramenaient jamais rien ; il s'irritait contre le poisson qui ne mordait pas. Il n'était pas moins las de ses perpétuels colloques avec des politiciens, de la fastidieuse insistance avec laquelle ils lui expliquaient cent fois ce qu'il comprenait aussi bien qu'eux; il détestait les rabâcheries, les gaspillages de paroles :
« Mes amis, leur disait-il, vous battez l'eau. Il est bien inutile de chercher à nous convaincre les uns les autres, puisque nous sommes tous convaincus. Ce sont les infidèles qu'il faut prêcher. »
Mais les infidèles ne se laissaient pas convertir, et ceilx qui, pour se mettre de la partie, attendaient que tout le monde s'en fût mis, disaient ;
« Vous voyez bien que personne ne s'en met. » On pensait généralement que la grève était une affaire manquée.
Celui qu'on appelait l'homme de fer le pensait aussi. La compagnie de Fornay était depuis quelque temps en marché pour acquérir une minière dans le nord de l'Espagne. Avant de conclure, M. Maresquel, qui se fiait à son bon sens encore plus qu'à la science de ses ingénieurs, voulut vérifier par ses yeux l'exactitude de leurs rapports et palper lui-même la marchandise. L'entrée en campagne de Laventie lui avait fait ajourner son départ. Bientôt rassuré, il s'était mis en route, se promettant de n'être absent que huit jours. La semaine s'était écoulée, et il venait d'annoncer son retour pour le surlendemain, quand Olivier reçut la petite lettre que voici et qu'un ouvrier lui remit de la main à la main d'un air de mystère : « Saurais-tu me dire ce que tu deviens? On ne te voit pas ; tu fais le mort. Si jamais tu es à l'honneur, tu n'auras pas été à la peine. Pendant que ta grandeur se prélasse, je m'agite, je me démène, je m'esquinte, je m'ennuie et je m'enroue. Je passe mes journées avec des gens qui se croient tenus de m'apprendre ce que je sais, et personne ne m'aide à trouver ce que je cherche. Si mes frères refusent de se déranger pour venir à mon secours, je mets la clef sous la porte, je m'en vais, et je consacre désormais à mes petits intérêts particuliers « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Cela signifie qu'il faut que nous causions. Je ne te demande pas de venir me voir à Toulins ; cela serait remarqué, et je ne veux pas te compromettre. J'irai demain dimanche à Veyron, où se publie un petit journal qui pourrait
nous rendre des services. Mais le journaliste, malgré ses bonnes intentions, est un idiot qui chante faux ; il a besoin que je lui donne une leçon de solfège ou que je lui apprenne, si tu aimes mieux, à trousser le canard. Je sais que ton Maresquel est absent. Profite de tes loisirs pour t'en aller demain à Veyron, où nous dînerons ensemble à Thôtel de Paris. Je compte sur toi, tâche de me prouver que tu peux être bon à quelque chose. »
Quoique cette invitation fût conçue dans un style peu engageant, Olivier n*hésita pas à Faccepter. Le lendemain, après avoir dépouillé le courrier du jour, dont il condensa la substance dans une lettre de quatre pages, dès qu'il eut expédié sa lettre à Paris, où M. Maresquel devait s'arrêter quelques heures, il se rendit à Toulins, et de Toulins il se transporta par le chemin de fer à Veyron.
Durant tout le trajet, il s'abandonna aux réflexions les plus mélancoliques, les plus amères. C'était une douce et belle journée du milieu d'août, et déjà l'automne s'annonçait. Le soleil était à demi voilé; le vent, soufflant du nord, se ressentait de la fraîcheur des nuits qui s'allongeaient, une gaze argentée enveloppait les lointains. En quittant Toulins, on sort du pays noir. Le ciel, d'un bleu pâle, semblait communiquer sa langueur aux terres moissonnées qui se reposaient entre deux fatigues; des meules, des charrues, des herses dormaient éparses dans les champs. A chaque station, le train ramassait beaucoup de monde, ouvriers et paysans attirés à Veyron par un concours de fanfares. Les visages exprimaient le contentement, la paix d'un dimanche laborieusement conquis ou l'attente d'un plaisir. Cependant Olivier
n'avait jamais senti davantage la pesanteur de la vie; son âme était de plomb, il avait peine à la porter.
Il était monté par habitude dans le compartiment des fumeurs; il tira un cigare de son étui, mais il oublia de Tallumer. Il considérait en silence trois inconnus que le hasard lui avait donnés pour compagnons de route; il n'avait pas besoin de les connaître pour envier leur sort du plus profond de son cœur. Il en avait assez d'Olivier Maugant, il rêvait de n'être plus lui, de devenir un autre, sans choix, sans examen préalable, se croyant certain de gagner au change. Il disait en lui-même à l'un de ces trois inconnus : « Tu m'as tout l'air de t'aimer beaucoup, d'être fort content de toi. Il y a dix à parier contre un que tu n'es qu'un sot ; mais ta sottise te plaît, tu te crois un grand homme. On le devine à l'éclat fiévreux de ton regard, à la bouffissure de tes joues et de tes lèvres. Moi, je me juge, je sais exactement ce que je vaux, j'ai pris depuis longtemps ma mesure. Les illusions de l'orgueil et de la fatuité ne me consoleront jamais de rien. » Il disait au second : « Tu me parais un épais et grossier personnage, enfoncé dans la matière. Tu manges bien, tu bois bien, et sûrement tu es peu difficile dans le choix de tes amours. Ton imagination endormie ne se réveillera jamais. Tu n'as pas le don de combiner des idées abstraites, et les jouissances métaphysiques dont tu es privé, tu ne les regrettes pas; peut-on regretter ce qu'on ignore? Je voudrais te ressembler et, comme toi, me contenter des gros plaisirs. Ils sont à ma portée comme à la tienne, je suis assez riche pour me les procurer. Mais les joies que je désire sont plus délicates et plus rares, et on me les refuse. Je les cherchais l'autre
jour dans un endroit où j'étais sûr de les trouver; on m'a répondu avec un geste de colère : Nous ne tenons pas cet article. » Il disait au troisième, petit homme vif, sémillant, qui chantonnait en lisant son journal : « Il ne faut pas grand'chose pour te divertir. Heureux les cœurs légers qui ne se passionnent pour rien, qui ont l'amusement et l'oubli faciles I Le mien est un cœur lourd, à qui tout pèse et qui pèse sur tout. Rien ne peut le distraire de son tourment; il sonde ses blessures, il compte ses affronts et ses défaites, dont la honte le ronge comme un remords; il soupire après de chimériques revanches, qui lui échappent, et il ne sort d'un chagrin que pour tomber dans un autre. » Olivier cessa bientôt de s'occuper de ses voisins. S'enfonçant dans ses souvenirs, il se raconta une fois de plus toute son histoire, et il regardait d'un œil colère son pied boiteux; il lui parut que sa vie était faite à son image, qu'elle boitait comme lui. Puis il se demanda ce qu'il allait faire à Veyron , et il se répondit qu'il s'y rendait comme à un triste devoir. Depuis qu'un nouvel amour s'était emparé de lui, il s'était presque dégoûté de sa haine, il avait perdu l'enthousiasme de la vengeance et tenté de se dérober à sa destinée. Mais cette froide, cette cruelle Béatrice, qui ne savait pas aimer, s'était refusée à lui venir en aide, et sa destinée , barrant le passage à ce prisonnier qui s'évadait, l'avait repris, elle le contraignait à réintégrer sa prison. Adieu les douces chimères qui enchantent la vie, qui fleurissent et parfument le cœur! Il fallait revenir aux sombres pensées, aux noirs complots, aux soucis consumants, aux troubles de conscience, aux actions douteuses (jui ressemblent à des trahisons et salissent les mains
et les âmes. A qui la faute? Il avait raisonné, supplié : Béatrice n'avait pas voulu. Sans doute, elle n'avait pas deviné qu'il la conjurait de le sauver de lui-même. Le véritable amour devine tout. Du moment qu'elle ne l'aimait plus, on pouvait tout se permettre, et l'on se rendait à Veyron pour tenir la promesse qu'on avait faite de se donner au diable, lequel, après tout, était un bon diable, puisqu'il plaidait contre les superbes la sainte cause de ces petits qu'ils méprisent comme la balayure de la terre.
Olivier venait de s'installer dans l'omnibus qui fait le service entre la station de Veyron et la ville, quand il vit entrer un fier et beau garçon dont le visage lui était bien connu et qu'il eut pourtant de la peine à reconnaître. Il n'avait jamais vu Saturnin Servoix que devant son four à réverbère, brassant sa fonte, vêtu d'un caleçon de toile, la poitrine nue, la chevelure ébouriffée. Le Saturnin qui montait dans l'omnibus était coiffé d'un claque et portait une redingote de drap noir qui lui serrait la taille, une cravate de soie rouge aux bouts flottants, un pantalon quadrillé tout neuf, des bottines en cuir de chevreau ; sa moustache, aux pointes remontantes, était soigneusement cirée et il balançait dans sa main la badine des grands jours. Il était accompagné d'une fort jolie fille en robe de soie couleur mauve; elle avait orné sa tête d'un chapeau à plumes, son corsage d'un bouquet de roses, son poignet gauche d'un bracelet d'or, ses oreilles de pendants en grenat.
Deux places étaient encore vacantes, ils s'empressèrent de les occuper, après quoi ils prirent un air grave, noblement discret, un maintien compassé. L'un semblait dire : Je suis un monsieur ; l'autre ;
Je suis une dame; et, assurément, ils avaient beaucoup de tenue, ils semblaient représenter, jouer un rôle. Colette, aussi sérieuse qu'une relique dans sa châsse, le nez haut, gonflant légèrement ses narines roses, la bouche pincée et presque boudeuse, était recueillie, confite dans sa gloire, qu'elle affectait de dédaigner. Immobile et droite comme un piquet, elle ne détourna la tête que pour jeter un regard indigné à un lourdaud qui avait mis le pied sur le volant de sa jupe. Elle avait un chagrin : un des boutons de ses gants trop étroits venait de sautef ; elle couchait sa main à plat sur son genou pour que personne ne s'aperçût de cet accident qui l'humiliait. Saturnin avait aussi sa préoccupation, et, le sourcil à demi froncé, il tortillait sa moustache entre ses doigts. Une fois sorti de Fornay, son principal souci était de ne rencontrer personne qui pût se croire son supérieur. Il avait aperçu Olivier assis au fond de l'omnibus, et Olivier semblait l'avoir reconnu. Saturnin lui en voulait d'être là, il était impatient d'échapper à ce fâcheux voisinage.
Heureusement, on arriva bientôt. Olivier descendit le premier; l'instant d'après, il vit passer devant lui le puddleur qui tenait sa belle à son bras et qui daigna toucher du bout du doigt une des ailes de son claque. Il ne les vit pas longtemps; ils pressèrent le pas, s'envolèrent à leurs plaisirs. Les rues de la petite ville étaient fort animées; toute la population des environs y affluait. Des fanfares, bannières déployées, défilaient, se rendant au lieu du concours ; on faisait la haie sur leur passage, des bandes de gamins, marchant fièrement en avant-garde, leur ouvraient la route. Des têtes paraissaient aux fenêtres, on s'entas-
sait sur les terrasses des cafés, on buvait, on criait, on chantait. Olivier, qui s'était rafraîchi dans un cabaret, en eut bien vite assez de ce vacarme, de cette cohue. Tournant le dos à la fête, il marcha devant lui jusqu'à ce qu'il eut atteint un faubourg, où il s'assit sur un banc, dans un quinconce de platanes, au bord d'un canal. Le bruit assourdi de joyeux flonflons arrivait à lui par bouffées et chagrinait ses oreilles ; il s'indignait de cette joie facile qui n'était pas à son usage. Il aurait voulu que tous les habitants de Veyron eussent comme lui un de ces rendez-vous d'aff'aires qu'on accepte à contre-cœur, parce qu'on ne peut faire autrement, que la destinée leur imposât comme à lui une tâche rebutante, un triste devoir à remplir, que leur cœur fût partagé comme le sien entre une haine malheureuse et un inguérissable amour, que tous eussent de sérieux griefs contre la femme qu'ils aimaient et le droit de se plaindre qu'elle ne les aimât pas comme ils désiraient qu'on les aimât. Mais les habitants de Veyron ne songeaient qu'à se divertir; c'était un de ces jours où il semble qu'il n'y a plus de misérables, que l'humanité n'a pas d'autre occupation que le soin de varier ses amusements, que cette pauvre terre est un lieu de bombance et de liesse. Olivier aurait voulu réduire au silence cette musique, cette gaieté dont l'importun bourdonnement le poursuivait dans sa sohtude, arracher à la vie le masque dont elle couvrait sa laideur. Ne savait-on pas que son vrai visage est repoussant et que dans ses jours de sincérité elle ne chante que des chansons lugubres?
A six heures, il s'achemina vers l'hôtel de Paris. Laventie l'attendait dans un cabinet particulier, dont
270 OLIViEft MAUGANt
il s'était emparé à la pointe de Tépée. La première accolade fut assez froide.
« Ah! te voilà, dit le tribun. C'est fort heureux, ma parole! »
Se promenant dans l'étroit cabinet comme un ours en cage, il entama une violente diatribe contre l'inertie, la mollesse, le flegme indémontable des hommes du Nord, race épaisse et somnolente, insensible aux grands mouvements de l'éloquence, aux séductions de la rhétorique. « Mon Dieu ! disait-il, qui m'a bâti des animaux pareils? » Nous adoucissons ses mots par égard pour nos lecteurs. Il déclara ensuite qu'il était aussi las que dégoûté du sot métier qu'il faisait depuis trois semaines. Il était prêt à donner au peuple « toute sa salive et, s'il le fallait, tout son sang » ; mais le moyen d'affranchir des esclaves' qui ne veulent rien faire pour se rendre libres, des bêtes de somme qui se plaignent que leur paquet est trop lourd et qui ne savent pas même ruer dans les traits! Il parlait de tout lâcher, de laisser les choses se débrouiller comme elles pourraient ou ne pas se débrouiller du tout, de ne plus travailler qu'au bonheur particulier de son petit Laventie, lequel assurément de tous les pauvres diables qu'il connaissait était le plus intéressant, le plus digne qu'on s'occupât de lui amasser des rentes. Au milieu de ses doléances, il se frappait le front, se frappait la poi*trine, se frappait les cuisses, et il déployait son ton^nerre pour s'écrier qu'il avait le larynx malade, qu'à peine lui restait-il un filet de voix.
Puis il s'en prit à Olivier , lui porta quelques bottes droites. Il lui en voulait de n'avoir pas réussi dans la négociation dont il l'avait chargé, imputant
cet insuccès à sa maladresse, à son incorrigible gaucherie.
« A quoi nous sers-tu? lui demanda-t-il. Vraiment tu es un drôle de pistolet. On travaille pour toi, on te prépare des plaisirs. Vous croyez que monsieur va se déranger, se remuer, lever le doigt pour pousser à la roue. Ah ! ouiche, il se tient tranquille dans son petit coin, filant le parfait amour aux pieds de sa Gydalise. Réveille-toi donc, dégourdis-toi, ô le plus romantique et le plus cousinant des ingénieurs I Un Brutus qui a des cousines n'est pas un Brutus. »
Olivier répondit avec quelque sécheresse que sa situation était assez délicate pour qu'il mît un peu de réserve dans sa conduite, qu'il avait attendu pour donner des conseils qu'on voulût bien lui en demander, qu'il croyait avoir montré du zèle en venant à Veyron, qu'il désirait qu'on lui en sût gré. Laventie fut très étonné de découvrir que cet être inoffensif qu'il prenait pour un mouton avait des dards, des piquants et que dans l'occasion il les redressait. De ce moment, le tribun eut le verbe moins haut, il modéra les éclats de sa voix, il se radoucit par degrés. Pendant tout le dîner, qu'on ne tarda pas à servir, il fut poli, quelquefois gracieux; mais il n'avait pas sa belle humeur accoutumée. Il avait besoin d'être heureux pour être aimable ; quand on donnait des ennuis à son petit Laventie, son vin tournait facilement à l'aigre.
« Recordons-nous, disait-il à Olivier. Premier point : nous n'arriverons à rien si les métallurgistes n'entrent pas dans notre jeu. Second point : le meilleur moyen de les y faire entrer serait d'avoir pour soi un puddleur qui s'appelle Saturnin Servoix. C'est lui qui porte la sonnaille; s'il donnait le branle, le troupeau suivrait.
27â OLIVIER MAUGANT
— C'est bien possible, répondit Olivier.
— D'après ce qui me revient, c'est plus que possible, c'est probable et même certain. Mais il ne me parait pas commode, cet animal; entre nous, il a l'air d'un mufle. Je lui ai fait un soir beaucoup de caresses, de mamours, sans réussir à dégeler sa morgue. Changeons de procédé; achetons-le.
— Ce n'est pas un homme qu'on achète.
— Tu crois cela, toi? Comme disait cet autre, il n'y a personne, homme ou femme, qui n'ait le bouquet sur l'oreille.
— Ayant si bonne opinion de l'humanité, pourquoi te dé voues- tu à service?
— Que veux-tu? C'est plus fort que moi; je suis un terre-neuve, j's^i la fureur du sauvetage. Il y a des gens qui ont du talent pour la flûte : c'est le dévouement qui est ma partie, sans compter que, malgré tout, je l'adore, cette gredine d'humanité. Le mépris n'exclut pas l'amour; de toutes les maîtresses que j'ai pu avoir, celle que j'ai le plus aimée était la plus méprisable... Allons, ne te fâche pas, tu vois bien que je te fais monter à l'arbre. Tu disais donc que ce Saturnin a l'austère vertu d'un vieux Romain?
— Romain ou non, il n'est pas austère, il est orgueilleux. D'ailleurs il gagne gros, et, pourvu qu'il ait de quoi payer ses plaisirs, le reste l'inquiète peu. J'ai des raisons de croire qu'il est en fonds ces jours-ci.
— Sais-tu, mon bon, que tu as une drôle de manière de défendre tes amis?
— Ce puddleur n'est pas mon ami, et je ne le défends pas. Je voudrais seulement t'épargner une démarche inutile.
— Merci de ce bon sentiment I Mais, puisque mon
moyen te semble inepte, fais-moi la grâce de m'en indiquer un autre.
— J'y penserai; je voudrais en trouver un qui ne fût pas trop vilain.
— Qu'est-ce qui te prend? Il n'y a pas de vilains moyens quand on travaille pour la bonne cause.
— Nous sommes donc un peu jésuite? dit Olivier avec un ironique hochement de tête.
— Ne nous payons pas de mots. Les jésuites sont des gens d'esprit; tâchons d'en avoir autant qu'eux. »
L'entretien continua sur ce ton jusqu'à la fin du repas. Ils s'entendaient; mais ils étaient peu charmés l'un de l'autre; leurs violons avaient beaucoup de peine à s'accorder. Laventie se disait : « Cet ingénieur ne sera jamais qu'un bon garçon sentimental et médiocre. » Olivier trouvait, de son côté, que le nouveau Laventie se souvenait trop de l'ancien, qu'au travers de ses avatars il lui restait quelque chose de sa première vie et de la verte bohème où il l'avait promenée, qu'il s'échappait des lèvres de cet apôtre gras des sentences et des propos indignes d'une bouche qu'avait purifiée le charbon sacré.
Le tribun regarda sa montre et poussa un gémissement. La rédaction de V Indépendant de Veyron l'attendait dans les bureaux du journal pour lui offrir un punch d'honneur. Il sonna, demanda l'addition, la solda, et serrant dans ses mains les deux coudes d'Olivier, dont il fit craquer les os :
« Pardonne-moi, mon fils, de t'avoir un peu bousculé : c'est ma méthode pour réveiller les endormis. Sois sagace, inventif; tâche d'avoir du génie. Occupetoi de notre affaire et ne t'occupe pas d'autre chose. Prends exemple sur ton vieux copain; voilà trois
semaines que je vis en ascète, privé des joies de l'estomac, des plaisirs de l'esprit et des consolations du cœur. »
Cela dit, il s'en alla déguster son punch, qui lui parut digne d'un grand homme. Mais il faut rendre à cet épicurien raffiné la justice qu'il préférait encore ce qu'il appelait les consolations du cœur au punch le plus exquis, et qu'il ne les trouva pas dans les bureaux de V Indépendant,
Olivier avait repris le chemin de la gare, où il n'arriva que trois minutes avant le train qui devait le ramener à Toulins. Avisant un compartiment vide, à peine s'y fut-il assis, qu'il vit se précipiter vers la portière Saturnin Servoix, suivi de Colette. Les soirs de fête ne ressemblent guère aux matins. On avait passé joyeusement son après-midi. Après s'être observé quelque temps, on avait dit : « Crève la morgue I Amusons-nous, étonnons les badauds. » On s'était signalé dans un bal en plein vent par des hardiesses chorégraphiques que la loi tolère et n'approuve pas ; après quoi on avait fait un dîner très fin, arrosé copieusement de Champagne glacé. Colette avait l'œil en feu, les pommettes allumées, et, ses cheveux d'or fort en désordre ajoutant leur splendeur à cette pourpre, c'était un incendie dans un chapeau à plumes. La vanité féminine fait des miracles. Dès qu'elle se fut aperçue qu'il y avait un monsieur dans le wagon, Colette reprit comme par enchantement possession d'elle-même, et ce fut en vraie dame qu'elle s'étala sur le coussin capitonné, en faisant bouffer sa jupe autour d'elle. Saturnin avait la tête perdue ; impossible de la ravoir. Il jeta sur Olivier un regard provocant, le regard d'un homme qui cherche une querelle.
Il lui en fallait une pour terminer dignement ses jours de bombance et de noce. Gela faisait partie du programme, c'était Tindispensable bouquet de ses feux d'artifice. Ce puddleur avait le vin inauvais.
Il avait pris des billets.de deuxième classe ; mais, en arrivant sur le quai, la fantaisie était venue à Colette de voyager en première. C'était un plaisir nouveau pour elle, et il n'était pas homme à le lui refuser. Le train allait partir quand la portière se rouvrit et un employé dit, en avançant la tête :
« Monsieur et madame ont bien des billets de première classe?
— Nous payerons le supplément, répondit avec hauteur Saturnin. SMl me plaît de voyager en première classe, je voudrais bien savoir qui pourrait m'en empêcher! »
L'employé disparut, le train s'ébranla, et aussitôt Saturnin, à qui il fallait absolument sa querelle, vint ' s'asseoir en face d'Olivier et lui dit, après l'avoir salué fort légèrement :
« Monsieur voit-il quelque inconvénient à ce que je voyage en première classe? Moi, je n'en vois point, Mais si cela déplaît à monsieur, que monsieur le dise ! J'ai toujours pensé qu'un homme en vaut un autre.
— C'est aussi mon opinion, répondit tranquillement Olivier.
— Alors monsieur aura peut-être l'obligeance de me toucher la main. »
Olivier s'exécuta sur-le-champ, mais il eut beaucoup de peine à dégager sa main, que le puddleur secouait avec énergie et ne se pressait pas de lui rendre. Les gens qui ont le vin mauvais ont un fatal amour pour les répétitions.
« Moi, je dis qu'un homme en vaut un autre, reprit Saturnin. Je ne sais pas si c'est l'opinion de monsieur, mais c'est la mienne. Oh! je connais bien monsieur; il est le secrétaire de M. Maresquel. Monsieur est ingénieur; monsieur a fait ses études à l'École polytechnique.
— A l'École centrale, dit Olivier.
— Excusez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser. Si monsieur se regarde comme offensé, je suis prêt à lui rendre raison.
— Vous ne m'avez pas offensé du tout, répliqua le patient Olivier, résolu à ne pas avoir d'affaire avec Saturnin Servoix.
— Alors, touchons-nous la main... Mais je pensais que, comme monsieur est ingénieur, il était fâché peut-être de voyager avec un ouvrier. »
A ce mot malencontreux, qui des hauteurs étoilées où elle trônait la précipitait brusquement sur la terre, Colette fit un geste d'impatience et murmura :
« Tiens-toi donc tranquille. Saturnin.
— Laisse-moi parler, dit-il en élevant la voix. Je n'ai pas l'habitude de cacher mes opinions ; si elles blessent monsieur, il n'a qu'à le dire, on est bon pour lui répondre. »
Heureusement pour Olivier, il se fit une diversion. Le contrôleur entra dans le wagon pour réclamer les deux suppléments.
« On vous les payera, vos suppléments. Combien vous faut-il? Voulez-vous dix francs? En voulez- vous cinquante? Ne vous gênez pas, ce n'est pas la braise qui manque.
— Je ne veux que ce qui m'est dû, repartit le contrôleur d'un ton bourru.
— Au moins, soyez poli,, répliqua l'ombrageux puddleur. Est-ce qu'elle se paye à part, la politesse? La vôtre ne doit pas coûter cher, elle n'est pas de première qualité. »
Il avait fouillé dans sa poche, il en ramena une poignée de monnaie blanche et de gros sous, parmi lesquels brillaient deux ou trois pièces d'or. Présentant sa main pleine au contrôleur :
« Prenez dans le tas ; je ne compterai pas après vous. »
Dès que l'autre eut son compte et se fut retiré en grommelant, Saturnin voulut remettre son argent dans sa poche; mais il s'y prit si gauchement que la moitié de sa monnaie se perdit en chemin et s'éparpilla sur la moquette.
« N'y touchez pas, dit-il. Ce sera pour les millionnaires qui monteront ici après nous. »
Ce n'était pas l'avis de Colette. Les rôles s'interver tirent; tandis que cet empereur lui défendait de rien ramasser, elle s'était mise à genoux, sans craindre de friper sa robe, et elle ramassa soigneusement et garda pour elle tout ce qui était tombé. Cependant Saturnin était revenu avec une déplorable persistance à sa première idée, et, reprenant Olivier à partie :
« Je dis qu'un homme en vaut un autre. Sans vouloir offenser monsieur, est-il permis de lui demander quel vin il a bien pu boire tantôt à son dîner?
— Un petit bordeaux très ordinaire.
— J'en suis fâché pour monsieur; nous avons bu, madame et moi, du Champagne à dix francs la bouteille.
— En ce cas, vous êtes mon supérieur.
— Il n'y a point de supérieurs ni d'inférieurs, dit
ils OLIVIER MAUGANT
Saturnin avec autorité. Tous égaux I c'est mon opinion... Voyez plutôt, je prierai monsieur de vouloir bien examiner la belle fille que voici. Parmi les bourgeois que connaît monsieur, en connaît-il beaucoup qui puissent se vanter d'avoir une aussi jolie liaison que la mienne ?
— Je n'en connais pas, répondit Olivier, dont rien ne lassait la complaisance débonnaire.
— Et notez, monsieur, que cette jeune personne m'adore, que j'en fais tout ce que je veux, que je la ferais passer par le trou d'une aiguille.
— Ne dis donc pas de bêtises I s'écria Colette, en haussant dédaigneusement les épaules.
— Silence là-bas ! Voyez un peu, cela ne sait rien et cela se mêle de raisonner I Et tenez, monsieur, si vous croyez que je veux vous tromper et qu'il y a de plus jolies filles que madame, examinez sa photographie.
— C'est inutile, répondit Olivier en souriant, puisque j'ai l'original sous les yeux. »
Colette s'était levée pour se rapprocher de la lampe, dont elle semblait concentrer toute la lumière sur son aimable visage. Elle attachait sur Olivier un regard si effronté que ce brave garçon baissa les yeux.
« Je vous dis, moi, reprit Saturnin d'un ton colère, que la petite a posé il y a huit jours, que j'ai passé tantôt chez le photographe pour prendre les cartes, et la preuve, c'est que les voilà, il y en a douze. Monsieur me fera bien le plaisir d'examiner celle-ci ? Peut-on savoir ce qu'il en pense?
— Elle me plaît infiniment.
~ Puisqu'elle vous plaît, gardez-la.
— Vous êtes mille fois trop bon, je ne voudrais pas vous en priver.
— Gardez-la, vous dis-je. Monsieur ne veut pas m'offenser? Moi, j'aime à donner, c'est mon caractère. Mais je ne donne pas la petite, je la garde pour moi; malheur à qui toucherait un seul de ses cheveux !.. Et d'ailleurs, si vous aimez les jolies femmes, il n'en manque pas à Fornay. Il y a la femme du directeur : c'est une pincée. Et puis il y a sa sœur, Mme Gourlize : c'est une sucrée... Je vous dis que c'est une sucrée... Groyez-vous par hasard que l'argent qu'on lui donne passe aux orphelins? Tout va au bon Dieu, à la sainte Vierge, à la chapelle, où il y a de l'or de quoi remplir des tonneaux.
— Ah! permettez! c'est une vraie gueuse que cette pauvre chapelle, qui n'a rien à montrer que ses quatre murs.
— Je parle de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Monsieur, par hasard, voudrait-il me donner un démenti?
— Mon Dieu ! que tu es bête quand tu as bu ! s'écria Golette de plus en plus agacée.
— Qu'est-ce qu'elle dit?... Laisse-moi faire, je vais t' apprendre à parler. »
Moitié frayeur, moitié coquetterie, elle courut s'asseoir auprès d'Olivier, en lui disant :
« Défendez-moi !
T- Je voudrais voir que monsieur te défendit ! s'écria Saturnin d'une voix tonnante. Je n'admets pas, monsieur, qu'on fourre le nez dans mon ménage. Mais peut-être monsieur prétendra que madame n'est pas mon épouse légitime. Quand je me marie, je me passé des maires et des curés. Peut-être monsieur aime-t-il les curés. Moi, je ne peux pas les sentir. J'ai dix raisons, monsieur, pour ne pas les aimer. La première, c'est que ce sont des curés... »
Il allait passer aux neuf autres; par bonheur le train s'arrêta, on était arrivé. Avant de sortir du wagon, Colette fut sur le point de tendre le bout de ses doigts à Olivier; mais elle découvrit que le gant de sa main droite venait de perdre son second bouton, et elle craignit que ce gant déboutonné ne lui fît tort dans Fesprit du jeune homme à qui elle avait fait baisser les yeux. Elle se contenta de le saluer gracieusement du menton, comme une archiduchesse assez charitable pour encourager un adolescent qu'éblouissent ses grâces et sa grandeur. Elle accompagna ce signe de tête d'un séduisant sourire, qui signifiait : « Je vaux très cher; je ne le dis pas pour toi qui es un timide, mais s'il se trouvait parmi tes amis et connaissances quelque amateur, quelque gourmand, tu as ma photographie; libre à toi de la montrer. »
Quelques instants après, elle sortait de la gare, pendue au bras de son puddleur, qu'elle aidait à marcher droit. Il n'avait pas eu sa querelle, il la chercha à sa maîtresse. Elle répondit avec aigreur; on s'échauffa, on en vint aux gros mots, on se quitta. Quand Olivier, qui les avait suivis quelque temps, les perdit de vue, il y avait entre eux toute la largeur d'une chaussée. Il retourna pensif à Fornay. Il avait laissé à l'hôtel de Paris la moitié d'una illusion; en revanche, dans un wagon de première classe, il s'était enrichi d'une photographie. Ce qu'il avait vu, entendu, le rendait rêveur; il se disait :
« Ce serait un moyen presque infaillible, mais un vilain moyen. »
Olivier passa une nuit fort agitée. A peine commençait-il à s'assoupir qu'un affreux cauchemar le réveilla soudain, le front en sueur. Il s'était cru au Val-Fleuri : il se promenait au bord de la Seine avec Béatrice, qui le regardait avec des yeux si doux qu'il en avait le cœur tout remué. Le dos contre un saule, Aristide Laventie les observait d'un air sournois et moqueur, leur montrant du doigt quelqu'un qui venait derrière eux. Avant qu'Olivier eût le temps de tourner la tête, un subtil croc-en-jambe l'avait envoyé rouler à quelques pas de là, et il serait tombé dans la rivière s'il ne s'était accroché à des broussailles. Gomme il cherchait péniblement à se relever, il entendit un cri déchirant, et il vit passer devant lui la figure pâle de Béatrice qui lui tendait les mains et que Saturnin Servoix, le visage hagard, l'œil terrible, emportait tout effarée dans ses bras.
Son rêve l'avait si fort ému qu'il ne se rendormit qu'à la pointe du jour. Deux heures plus tard, il était debout, creusant une idée qui lui était venue.
« n faut absolument que je la voie, que je lui parle,
pensait-il. Quand je lui aurai tout dit, tout confessé, peut-être fera-t-elle ce que je veux. »
Il n'osait plus retourner à Torphelinat, il craignait d'en trouver désormais la porte fermée, le verrou tiré ; il aurait beau montrer patte blanche, on n'ouvrirait pas. Mais il savait que celle à qui il voulait tout confesser et qui pouvait seule le sauver de lui-même se rendait chaque jour à Toulins pour y faire ses commandes aux fournisseurs, pour, examiner de ses yeux la marchandise, pour débattre les prix, et qu'elle en revenait vers le milieu de la matinée. Il résolut d'aller l'attendre à son retour près de ce ruisseau dont le murmure lui avait procuré de si agréables visions. Il attendit plus d'une heure, tantôt assis dans l'herbe, tantôt immobile dans la poussière du chemin, tantôt descendant ou remontant la côte. Il perdait son temps : il ne vit pas paraître la petite voiture à deux roues que cherchaient avidement ses yeux et qui devait lui apporter le salut. Point de voiture ni de Béatrice. La fatalité s'en mêlait.
Pendant que ses regards fouillaient la route, une belle amazone, montée sur une jument noire et escortée d'un groom, cheminait le long d'un sentier très ombragé qui côtoyait l'autre rive du ruisseau. Elle avait ce jour-là l'esprit morose et chagrin. Un jeune homme du meilleur monde, qui possédait un château dans les environs, la poursuivait depuis longtemps de ses assiduités. On s'était vu souvent, soit à Fornay, soit à Paris. On entretenait une correspondance secrète, et tout récemment ce bouillant jeune homme l'avait menacée de se brûler la cervelle si elle ne se relâchait pas de ses rigueurs. vanité des menaces et des promesses ! Elle venait d'apprendre
. par une voie sûre qu'il avait pris un parti moins violent, qu'il se disposait à se marier, et elle en avait conçu le plus vif, le plus amer dépit. Elle était rarement bonne, même dans ses meilleurs jours; mais quand on la fâchait, quand on mortifiait son amourpropre, elle était capable de devenir méchante. Tout en suivant son sentier vert, elle aperçut Olivier, l'observa d'un œil curieux, devina facilement qu'il attendait quelqu'un et plus facilement encore quelle était la personne qu'il attendait.
Elle continua sa promenade, et, tout en faisant galoper sa jument, elle pensait aux deux infidèles qui avaient déserté son service, et elle enveloppait dans la même rancune les deux femmes qui les lui avaient pris et se partageaient ses dépouilles. L'une était hors de ses atteintes ; sa colère, peu à peu, se concentra sur l'autre, qui était sa sœur, et quand on n'aime pas sa sœur, on est bien près de la détester ; c'est, de toutes les rivales, celle à qui on veut le plus de mal. Au surplus, elle ne croyait pas à la profondeur des affections. L'amour était pour elle un flirtage plus ou moins passionné, la façon la plus agréable d'occuper ses journées, le jeu de calcul le plus intéressant, parce qu'on expose comme enjeu sa personne, sauf à chipoter ensuite sur le payement ou à s'acquitter en monnaie de singe. Elle se creusa l'esprit, cherchant à découvrir comment elle pourrait s'y prendre pour détacher Olivier de Mme Courlize ; elle s'avisa tout à coup que le hasard lui en avait procuré le moyen.
Dans le courant de l'après-midi, un domestique vint réclamer Olivier au secrétariat de l'usine et lui annonça que Mme Maresquel le priait de passer auprès d'elle, qu'elle avait une dépêche à lui communiquer.
Il aurait bien voulu se dispenser de cette dure corvée. Il n'avait pas revu Georgine depuis le jour où elle Tavait surpris à l'orphelinat, au milieu de son orageux entretien avec Béatrice ; plus que jamais, il craignait de se trouver seul à seule avec elle. Mais il pensa qu'elle avait reçu une dépêche de M. Maresquel, qui devait arriver dans la soirée et qui, sans doute, la chargeait d'un message pour son secrétaire. Il lui en coûtait beaucoup d'obéir; il obéit cependant et se rendit au château.
Mme Maresquel avait choisi, pour le recevoir, la plus simple, la plus sérieuse de ses toilettes, une robe unie, de couleur sombre et très montante. Son cou de cygne était serré, comme étranglé dans une cravate de velours noir toute raide, qui ressemblait à un carcan et la gênait un peu quand elle tournait la tête. Point de rubans, point de bijoux; elle avait enlevé ses pendants d'oreilles, et sa coiffure était grave, comme tout le reste. Assise près d'une fenêtre, elle cousait. Sur une petite table placée devant elle se dressait une haute pile de mouchoirs à carreaux, qu'elle commençait d'ourler et qu'elle destinait, selon toute apparence, aux orphelins de sa sœur. Son visage se ressentait de la sévérité de ses occupations. Elle avait l'air digne, posé; un nuage de mélancolie, qui est le signe des fortes applications, pesait sur son beau front penché, et rien ne pouvait la distraire du silencieux travail de son aiguille, que, faute de pratique, elle avait eu du mal à enfiler. Ce n'était plus Georgine Valtreux, c'était Lucrèce, épouse de Gollatin; c'était la matrone romaine qui file, gouverne sa maison et ne fait jamais parler d'elle, la femme des devoirs austères, qui ne s'occupe de son prochain que pour lui
tricoter des mitaines ou l'approvisionner de mouchoirs qui ne s'effrangent pas.
Quand elle vit entrer son cousin, elle releva un instant la tête pour le saluer des yeux et du sourire ; puis, reprenant sa première pose et se remettant à l'ouvrage, elle lui dit d'une voix douce comme du lait :
« Olivier, M. Maresquel arrive ce soir.
— Je le savais, madame ; il m'en avait prévenu.
— Il ajoute qu'il ne sera pas ici avant minuit et qu'il vous dispense de l'attendre.
— C'est une attention fort aimable de sa part et j'en suis touché, répondit Olivier, qui avait peine à croire que M. Maresquel se préoccupât d'assurer des nuits tranquilles à ses employés, et particulièrement à son secrétaire. Vous n'avez plus rien à me dire, madame?
— Permettez ; la dépêche, je l'avoue, n'était qu'un prétexte... Olivier, je vous en prie, asseyez-vous. Une personne qui vous est chère m'a chargée de vous parler d'elle, de vous adresser en son nom une demande, une requête. »
Il avait pâli d'étonnement et d'effroi ; il pressentait un affreux malheur. Mme Courlize avait des choses bien cruelles à lui apprendre puisqu'elle n'osait s'en expliquer elle-même, et quel intermédiaire elle avait choisi ! Elle lui faisait connaître ses désirs, signifier ses ordres par une bouche d'où il ne pouvait sortir rien que de funeste. Il s'assit et tendit le cou, comme un condamné qui attend qu'on l'exécute.
« Olivier, reprit Georgine sur le ton onctueux d'une personne pleine de miséricorde et vouée au service des malheureux, je vous ai aperçu tantôt sur la route de Toulins. Vous espériez y rencontrer ma sœur. Vous ne savez donc pas qu'elle a dû partir brusque-
meut pour se rendre auprès de son mari, qui demandait à la voir? M. Gourlize va mieux, beaucoup mieux. Le directeur de la maison où il est enfermé commence à croire à son prochain rétablissement. »
Elle s'appesantit sur ce sujet, lui glaçant le cœur par ses discours et heureuse de TefTet trop visible qu'ils produisaient.
« Avant de partir, continua-t-elle, Béatrice m'a priée de vous dire certaines choses dont il lui serait pénible de vous parler elle-même. Elle m'a demandé de vous expliquer ses sentiments pour vous et de vous assurer...
— Mme Gourlize, interrompit-il, choisit singulièrement ses ambassadeurs.
— Vous ne me croyez pas ?
— Je ne vous crois qu'à moitié, madame.
— Ah ! c'est mal à vous ! dit-elle sans se fâcher. Puisqu'il le faut, puisque vous doutez de ma parole, je produirai ma lettre de créance. Tenez, lisez. »
Elle présentait à Olivier un petit billet précipitamment griffonné dans la hâte d'un départ et qui ne contenait que ces mots : « Une nouvelle lettre me décide à partir. Rappelle-toi que tu m'as promis de lui parler. Je te serai fort obligée si, à mon retour, je trouve cette affaire réglée selon mes souhaits. » Olivier avait tenté de se rassurer en se disant :
« Je m'effraye à tort; elle est si menteuse! »
Il ne pouvait plus douter, il avait reconnu l'écriture.
« Mon cher cousin , poursuivit Georgine aussi sérieuse que la couleur de sa robe, et le front toujours penché sur son ourlet qu'elle croyait droit et qui ne l'était pas, mon cher cousin, vous ne serez pas trop surpris du fâcheux message qu'on m'a chargée de
VOUS transmettre. Vous avez eu récemment, si je ne me trompe, une assez vive querelle avec Béatrice. Elle n'avait pas voulu, dans le moment, s'en expliquer avec moi, elle m'a fait plus tard ses confidences et ne m'a rien appris. J'avais deviné sur-le-champ que vous lui demandiez beaucoup plus qu'elle ne pouvait vous donner. Je comprends très bien votre affection pour elle. C'est une si charmante personne ! Elle a de si beaux yeux, tant de bonne grâce, et des qualités si solides, trop solides peut-être ! Vous ne vous convenez guère, elle et vous, car vous êtes un peu romanesque, mon cousin, et Béatrice ne l'a jamais été. Elle chemine à pas comptés dans sa petite vie, et son petit bon sens marche devant, tenant la lanterne ^t éclairant toute la largeur de la route, le fossé de droite, le fossé de gauche. On peut être tranquille, elle n'y tombera pas. Soii imagination ne l'a jamais tourmentée, et jamais elle ne connaîtra les orages de la passion ; elle est née pour les sentiments doux et paisibles ; l'amour n'est pour elle qu'une sorte d'amitié, avec quelque chose dessous, mais très peu de chose. Olivier, quoique vous ne fassiez pas de vers, vous avez un cœur de poète, un de ces cœurs qui chantent, et le sien parle, mais ne chante pas.
— Abrégeons, interrompit Olivier, à qui son supplice devenait intolérable. Quel ordre vous a-t-on chargée de me transmettre ?
— On m'a priée de vous dire, mon cousin, qu'on a pour vous les meilleurs sentiments, une véritable amitié de sœur, mais qu'on s'en tient là, que vous devenez un peu compromettant, que par respect des convenances on désire ne plus vous voir... Mon Dieu ! on m'avait suppliée de vous dire tout cela avec
beaucoup de ménagements, beaucoup de circonlocutions. Vous voulez que j'abrège ; on me reprochera peut-être de n'avoir pas su adoucir le coup.
— Il n'importe, répliqua-t-il d'un ton sec et saccadé. Vous pouvez donner à Mme Courlize l'assurance que ses ordres seront scrupuleusement obéis et que l'homme compromettant n'essayera pas de la revoir. »
Mme Maresquel avait laissé tomber à terre son ourlet et son aiguille. Les bras croisés sur la poitrine, les yeux humides, des larmes dans la voix :
« Olivier, dit-elle, je crains que vous ne m'en vouliez du chagrin que je vous cause. Pourquoi suis-je condamnée à vous en faire toujours, tantôt par ma faute, tantôt par celle des autres? Soyez sûr qu'en ce moment je souffre autant que vous... Mais vous ne me croyez pas, et vraiment vous êtes injuste. Vos souvenirs vous trompent, je suis toujours pour vous l'ancienne Georgine d'autrefois... Mon cousin, j'ai connu comme vous une Georgine Yaltreux qui était une grande coquette, une mauvaise fille, une perverse créature. Le monde, ses plaisirs menteurs, ses flatteries l'avaient gâtée. Elle n'estimait que ce qui brille, elle cherchait le bonheur dans la vie large et facile, dans les joies de la vanité. Elle ne sentait pas le prix des affections sérieuses, et elle a manqué à sa parole, trahi sa foi... Olivier, on change et j'ai beaucoup changé. Je vous le jure, elle n'est plus, cette mauvaise Georgine, et celle que voici, celle qui vous parle lui ressemble bien peu. »
Elle regardait tour à tour sa robe sombre de bonne ménagère et la pile de mouchoirs à carreaux ; elle semblait les prendre à témoin de sa métamorphose, du goût qui lui était venu pour les occupations
utiles, pour les habitudes réglées, pour le recueillement et le silence d'une vie d'intérieur aussi, simple que tranquille.
« Il est certain, madame, lui répondit-il avec une douceur qui lui sembla d'excellent augure, que la Georgine d'autrefois n'ourlait jamais de mouchoirs,
— Je vous remercie, Olivier ! s'écria-t-elle avec un accent tout pénétré d'émotion. Ah! merci! vous m'avez enfin appelée par mon petit nom, comme vous le faisiez jadis dans ces jours de bonheur et de douce intimité dont le souvenir me persécute comme un remords... Eh! tenez, je veux tout vous dire, tout vous confesser. Depuis que nous nous sommes revus, dans les rares moments que j'ai passés auprès de vous, j'ai pu vous paraître sèche, moqueuse ; vous n'avez pas su lire dans mon cœur... Je devinais quç vous aviez reporté sur Béatrice une affection dont je m'étais montrée bien indigne, et j'essayais de cacher sous des airs railleurs l'âpre jalousie qui me dévorait. . . Mon cher cousin, quand on s'est aimé comme nous nous aimions, il en reste toujours quelque chose. On se flatte d'avoir coupé la plante jusqu'à la racine, eUe repousse ; c'est une destinée à laquelle on ne peut se soustraire. Mais la Georgine d'aujourd'hui ne vous aime pas de la même façon que celle d'autrefois. Cette mauvaise fille, qui n'est plus, était terriblement personnelle, sa coquetterie se mêlait à ses meilleurs sentiments, elle entendait qu'on l'adorât, elle voulait tout recevoir sans rien donner. Ah ! je suis bien guérie de mon odieux égoïsme. Les grands repentirs produisent les grands dévoûments; je ne demande rien et je suis prête à donner tout ce qu'on me demandera. Quand ma sœur m'a confié la triste mission dont je me
suis si mal acquittée, je me suis promis d'ofifrir à votre chagrin toutes les consolations qui pourraient radoucir et un jour peut-être vous le faire oublier. »
Elle ajouta avec un sourire enchanteur, éblouissant, qui jurait un peu avec la sévérité de sa toilette et qui dut étonner beaucoup les mouchoirs à carreaux : « Olivier, j'ai mes peines comme vous avez les vôtres. Voulezvous que nous formions entre nous une petite société de consolation mutuelle?... Je vous en supplie, épargnez-moi la tristesse, Taffront d'un refus. Approchezvous, venez mettre vos deux mains dans les miennes, nous signerons tout de suite notre traité... Venez, je vous prie; j'ai à vous dire des choses qui ne peuvent se dire que de près, à voix basse^ presque à l'oreille. »
Elle avait préparé sa petite mise en scène. Elle venait de repousser doucement devant elle, par un petit mouvement très discret, le carreau de velours rouge sur lequel reposaient ses pieds. Elle s'était juré qu'Olivier ne quitterait pas la place avant de s'être agenouillé sur ce carreau, et, tout en lui parlant, elle se disait : « Il y viendra! il y vient I » Elle se flatta un instant d'avoir gagné son procès. Olivier s'était levé, il s'avança vers le coussin, mais il n'eut garde de s'y agenouiller, il se contenta d'y poser le bout de sa botte, et, se penchant vers sa belle cousine, il lui dit :
« Madame Georgine Maresquel , vous êtes une grande comédienne, et je suis confus que vous fassiez une telle dépense de talent et de mise en scène pour un pauvre garçon comme moi. Mais, je vous le jure, je préfère encore mon chagrin à toutes les consolations que vous pourriez m' offrir. »
La seconde d'après, il était sorti le cœur gonflé d'amertume, et, pendant qu'il refermait la porte, Geor-
gine, piquée au vif, rouge de colère, murmurait entre ses dents :
« Ils me le payeront, elle et lui! »
M. Maresquel, comme il l'avait annoncé, arriva à minuit sonnant, et il trouva sa femme qui l'attendait avec impatience, non qu'elle fût très désireuse de le revoir, mais elle était pressée de lui parler, et elle n'aurait pu s'endormir avant de s'être soulagée d'un poids qu'elle avait sur le cœur. Elle ne lui sauta pas au cou, mais elle s'avança à sa rencontre avec le plus aimable empressement. Il avait toujours du plaisir à la retrouver après leurs courtes ou longues séparations; il l'admirait à nouveaux frais.
« Décidément, Georgine, lui dit-il en promenant sur elle ses yeux de propriétaire, vous êtes la femme la plus décorative que je connaisse.
— Plus décorative qu'une Espagnole? demanda-t-elle.
— Il n'y a pas d'Espagnole qui tienne, ma chère, répondit-il galamment; je n'admets pas qu'on vous compare à personne. »
Et, lui passant le bras autour de la taille, il lui déposa un baiser sur le front, après quoi il s'informa de son héritier, si sa dernière dent de lait, qui était en chemin, avait enfin percé. Il se fit conduire auprès du berceau où dormait ce plantureux poupon, il le contempla dans une sorte d'extase, retenant son souffle pour ne pas le réveiller. Puis, après avoir assouvi sa gourmandise paternelle, il remmena sa femme au salon et la pria de lui préparer de sa blanche main une tasse de thé. Tandis qu'elle s'occupait de le servir à son goût, il aperçut Rob-Roy sommeillant sur un sopha. C'était un énorme chat noir, aux longues barbes, aux yeux jaunes comme des louis. Il le prit
9ur ses genoux, lui baisa le museau. Il avait pour cet animal les attentions les plus délicates, des gâteries toujours égales, lui passant et ses coups de griffe et ses rapines. Son héritier et Rob-Roy étaient les seuls êtres qu'il aimât tels qu'ils étaient, tout entiers, sans vouloir rien y changer. Assurément il aimait aussi sa femme, mais pour cela il devait se livrer à ce travail de l'esprit qu'on appelle l'abstraction, séparer ses qualités de ses défauts, oublier son caractère pour ne songer qu'à sa beauté ; il arrivait ainsi à la considérer comme une ravissante statue qu'il dispensait d'avoir de l'âme et du cœur. Le talent de l'abstraction est le plus utile au bonheur, le plus favorable à la paix des ménages.
« Eh bien ! ma chère, ne s'est-il rien passé en mon absence? demanda-t-il.
— Mais rien, rien du tout, répondit-elle, en lui sucrant son thé. L'usine, je crois, est toujours à sa place.
— Vous le croyez, et moi j'en suis certain. Leur fameux essai de grève n'a été qu'un coup de bâton dans l'eau. Le saltimbanque limousin qu'on avait fait venir de Paris pour mettre cette affaire en train en est pour ses frais d'éloquence... Quand je songe que votre cousin m'engageait, dans mon intérêt, à entrer en pourparlers avec ce petit sauteur! J'en suis fâché pour lui, votre cousin ne sera jamais qu'un benêt... Mais, je vous prie, si l'usine est toujours à sa place, ne s'est-il rien passé dans ce château? Contez-moi, madame, vos petits événements particuliers. Combien de malheureux, épris de vos charmes, se sont-ils brûlé la cervelle à vos pieds?
— Pas un. Nos gens du Nord n'ont pas ce genre d'héroïsme.
— Je le regrette, car ce genre d'émotions n'est pas pour vous déplaire. Ainsi, vous n'avez rien à m'apprendre?
— Mais non... Ah! si, cependant. Béatrice a dû partir subitement, hier au soir, pour se rendre auprès de son mari.
— M. Gourlize va moiijs bien?
— A ce qu'il semble ; mais, selon toute apparence, ce n'est qu'une crise comme celle de l'an passé, et il n'en mourra pas. Le médecin qui a écrit à ma sœur l'engageait à partir, mais à ne pas s'inquiéter.
— Et il croyait lui faire plaisir en la rassurant? Ces médecins sont prodigieux.
— A propos, reprit Georgine, avant de se mettre en route, elle m'a recommandé instamment de vous parler d'une affaire qui lui tient au cœur. Je n'aime pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais du moment qu'on m'en prie... Où donc est son billet?... Ah! le voici. »
Et elle présenta à M. Maresquel le même petit papier qu'elle avait fait voir à Olivier et qu'elle appHquait cette fois à sa vraie destination.
« Gomme vous voyez, elle me prie de plaider, sa cause auprès de vous, elle désire que vous régliez cette affaire avant son retour. Il s'agit de menues réparations très nécessaires et très urgentes. Le fourneau de cuisine de l'orphehnat ne marche plus, il faut le raccommoder à fond ou le remplacer. Que sais-je encore?... Elle avait joint à son billet un petit devis qu'elle a fait elle-même et que je m'empresse de vous remettre.
— Nous l'examinerons à loisir, son petit devis. Mais savez-vous qu'elle est fort ennuyeuse, votre
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sœur? On dirait vraiment qu'il n'y a au monde que ses orphelins... Compte-t-elle revenir bientôt?
— Le plus tôt qu'elle pourra. Vous pouvez être sûr que, du moment qu'elle ne sera plus nécessaire là-bas, il lui tardera d'être ici.
— Pour retrouver ses chers marmots? Cette belle humanitaire aux yeux noirs me porte quelquefois sur les nerfs. Elle ne manque aucune occasion de me prêcher la charité et toutes les vertus cardinales : la prudence, la justice... Ma foi! j'ai oublié les autres; mais la première de toutes, à mon avis, est la discrétion dans la philanthropie, et votre sœur est souvent fort indiscrète.
— Oui, elle aime beaucoup ses orphelins, reprit Georgine. Mais ce n'est pas la seule chose qui la rappelle à Fornay.
— Que voulez-vous dire?
— Il y a ici quelqu'un qui l'intéresse beaucoup.
— Qui donc? demanda-t-il brusquement.
— Le benêt dont vous parliez tantôt. »
Aussi indigné que surpris, M. Maresquel rougit jusqu'au blanc des yeux. Gomme le chien du jardinier, s'il consentait à s'abstenir jusqu'à nouvel ordre, il n'entendait pas que personne mangeât. Pour cacher son trouble à sa femme, il se pencha sur Rob-Roy et, contre son habitude, il lui pinça si brutalement les oreilles que, révolté de ce manque d'égards, Rob-Roy s'élança à terre et courut se blottir sur un fauteuil. Georgine n'avait rien deviné. Gomme on sait, elle avait conclu un accord tacite avec son mari ; elle fermait les yeux sur ses petites infidélités, et il s'était engagé, de son côté, à ne lui donner aucune rivale sérieuse. Elle était à mille lieues de se douter qu'il
pût avoir du goût pour sa soeur, dont il se moquait sans cesse et qu'il se plaisait à molester. Elle se croyait très fine et elle Tétait souvent; mais il y a de groi^ses choses que les gens fins ne voient pas.
« Où avez-vous pris, ma chère, qu'il y ait quelque chose entre Olivier et votre sœur? s'écria M. Maresquel en relevant la tête. Ce n'est pas possible. Comment pouvez-vous croire...?
— Je ne crois pas, je sais. Comme vous, j'ai ma police, d'autant plus sûre que je la fais moi-même. J'ai surpris les coupables et j'ai obtenu leurs aveux... Mon Dieu! leur cas n'est pas bien grave jusqu'aujourd'hui ; mais les petits péchés préparent les grands. On se voit en cachette à l'orphehnat, on s'arrange pour se rencontrer sur les grandes routes ou dans les sentiers solitaires. Le jeune homme que vous traitez de benêt est plus entreprenant, plus dangereux que vous ne pensez, et j'ai sujet de croire que Béatrice regrette un peu de s'être lancée dans une aventure qui la mènera plus loin qu'elle ne voudrait. Elle est si bonne fille qu'un beau jour elle serait capable de tout accorder par pure charité chrétienne... Le mal est que d'autres que moi ont eu vent de cette intrigue ; on en cause, et c'est fâcheux dans un moment où vos ouvriers ont la tête montée et les yeux ouverts sur tout ce qui se passe chez vous. Je crains leurs médisances, ils pourraient trouver mauvais qu'on se serve d'une maison de charité pour s'y donner des rendezvous.
— Vous avez mille fois raison, Georgine, réponditil vivement. Je n'entends pas que ce fou et cette folle nous compromettent par leurs imprudences, et j'y mettrai bon ordre.
— Que ferez-vous?
— Je casserai aux gages mon entreprenant secrétaire, ou je lui procurerai de l'emploi à quelque cent lieues d'ici.
— Ne soyez pas brutal, ménagez ce pauvre garçon. S'il m'en souvient, vous lui avez joué jadis un assez mauvais tour. Vous avez des torts à réparer.
— Dites plutôt que je lui ai rendu le plus essentiel des services. Qu'aurait-il fait d'un bourreau d'argent tel que vous?
— Dieu I que vous êtes poli ! que vous êtes galant !
— Eh! vous savez bien que j'adore mon bourreau... Mais ètes-vous sûre que votre sœur ne courra pas après ce boiteux? Je crie beaucoup contre elle; je dois pourtant lui rendre la justice qu'elle m'est utile, qu'elle a du talent pour l'administration, que j'aurais de la peine à la remplacer.
— De quoi vous inquiétez-vous? Béatrice n'est pas femme à faire un coup de tête. Son petit cœur a le goût de l'ordre, de la méthode; tout y est classé, numéroté. Elle a donné à son orphelinat la première classe dans la liste de ses attachements ; le petit cousin ne vient qu'après, et si elle est forcée de choisir...
— Eh oui! son orphelinat! s'écria M. Maresquel, qui, sans craindre de se contredire, s'abandonna à sa mauvaise humeur contre Mme Gourlize. Vous injaginez-vous que je sois dupe de sa philanthropie? Elle mourrait d'ennui si elle n'avait des ordres à donner, des livres de compte à tenir. Son bonheur est de tracasser, de tripoter, de bricoler, de gouvernailler... C'est un beau sang que celui des Valtreux; mais, sur ma foi ! vous êtes de drôles de créatures, vous et votre sœur. Toutes les deux, vous vous souciez des autres
comme d'un zeste d'orange; mais, si peu de bien que vous lui vouliez, votre prochain vous est fort nécessaire; vous l'employez, elle à procurer de l'aliment à l'inquiétude de son esprit, vous à amuser vos yeux, vos oreilles, votre vie et votre cœur.
— Et vous osez dire que vous m'adorez ! 7> fit-elle avec un sourire aigre-doux, comme il convient à une femme qui est arrivée à ses fins plus facilement qu'elle ne l'espérait, mais qui ne veut pas avoir l'air d'être contente, parce qu'elle tient à se dispenser de toute reconnaissance.
Il la regarda; il avait le talent de l'abstraction, il décida qu'elle était adorable.
« Ma chère, répondit-il en se levant, je préfère résolument les coquettes aux intrigantes. »
Et, comme elle se disposait à sonner sa femme de chambre, il lui enleva le cordon des mains.
« Eh non! eh non! dit-il. Il est déjà deux heures, laissez dormir cette pauvre fille. »
Puis, lui entourant la taille de ses deux bras :
« Madame, souffrez que je vous conduise à votre appartement. »
Le jeune homme dont M. et Mme Maresquel avaient si cavalièrement réglé le sort dormit aussi mal cette nuit que la précédente. Ce n'était plus le doute, l'inquiétude qui le tenait éveillé; son cœur était oppressé par un de ces lourds chagrins qu'on ne peut remuer, changer de place; ils sont toujours là, au même endroit, aussi immobiles qu'étouffants. Le pauvre garçon venait de perdre sa dernière espérance, sa dernière illusion, la seule chance de salut et de bonheur qui lui restât. La femme dont il se croyait aimé et sur qui il comptait pour l'aider à se sauver de luimême, l'avait brutalement éconduit. Elle n'avait pas daigné lui expliquer elle-même qu'elle ne voulait plus le revoir ; elle lui avait fait signifier son arrêt par un tiers, et par quel tiers ! « Il ne lui sufQsait pas de m'affliger, pensait-il : elle tenait à m'humilier. C'est une Valtreux, elle aussi ; comme sa sœur, elle a des yeux qui mentent. Non seulement elle ne sait pas aimer, elle est incapable de plaindre et de respecter ceux qui l'aiment. Elle ignore toutes les déhcatesses du cœur, elle ne connaît que ses intérêts. Je devenais
incommode, dangereux; elle a craint la jalousie et les ressentiments de M. Maresquel, elle s'est empressée de me sacrifier. Ehl que sait-on! Un jour, si elle y trouve son compte , elle lui fera d'autres sacrifices encore. » C'est ainsi qu'il la maudissait, la calomniait à plaisir, lui prodiguait les injures, tout en tournant et retournant sa tête sur l'oreiller. Gela soulage, mais ne guérit pas.
Tantôt il se disait : « Puisque je la méprise comme l'autre, il me sera facile de ne plus l'aimer, de la chasser, elle aussi, de mon cœur et de ma pensée. » L'instant d'après, il évoquait son image, et, malgré lui, il se grisait de la douceur de son sourire. Il lui criait : « Ne vois-tu pas que je t'aime? Défends-toi donc. » Elle n'aurait pas eu de peine à se défendre ; mais il aurait eu de la peine à l'en croire. Il trouvait d'amères délices dans l'erreur qui le torturait et qui justifiait son pessimisme. Les esprits exaltés sont comme amoureux de leur malheur.
Après ce qui venait de se passer et qui avait confondu toutes les idées qu'il s'était faites de Mme Gourlize, il semblait à Olivier que rien désormais ne pouvait le surprendre, qu'il était au bout de ses étonnements. Il s'étonna cependant de l'air gracieux, vraiment affable dont l'accueillit M. Maresquel, quand il se présenta auprès de lui quelques heures plus tard pour lui rendre ses comptes. Il s'attendait à des mercuriales imméritées, à de pointilleuses chicanes, à des ironies déplaisantes, à des mots pointus, à tous les agréments qu'on peut goûter dans la compagnie d'un homme absolument convaincu que tous ceux qui ont affaire à lui sont ou des drôles ou des imbéciles, et qui dans le fond de son âme nourrit une
secrète préférence pour les drôles, parce qu'en définitive, quand on a Fart de s'en servir, ils sont plus utiles que les sots. Son voyage en Espagne avait métamorphosé M. MaresqueL II ne se plaignait de rien, ne chipotait sur rien, sa langue ne piquait point, ses dents ne mordaient plus, il avait du velours dans les yeux et dans la voix : il était doux, bonhomme, plein de cette charité dont parle TÉcriture et qui est patiente, ne s'irrite jamais, croit tout, supporte tout. Olivier s'était préparé à boire du vinaigre, on lui faisait avaler un verre d'orgeat.
Il eut le mot de cette énigme lorsque, au bout d'une heure d'entretien, M. Maresquel s'allongeant dans son fauteuil et faisant tourner ses pouces, lui dit :
(( Mon cher garçon, tu me rends de si bons services h Fornay qu'il m'est dur de m'en priver; mais il faut être raisonnable, et j'aurais tort d'employer plus longtemps un ingénieur de ton mérite à tenir des écritures et à soulager mes yeux. Tu as fait une boulette dans le Luxembourg; erreur n'est pas compte, et la leçon te profitera. Tu sais que nous venons d'acquérir une nouvelle minière dans le nord de l'Espagne; tu y trouveras des occupations plus dignes de toi. Fais tes paquets, tiens-toi prêt à partir dès demain. »
Ce fut à son tour de s'étonner quand Olivier, posant à plat ses deux coudes sur la table et faisant comme lui tourner ses pouces, répondit d'un ton délibéré :
c( Je suis bien touché, monsieur, de vos bonnes intentions à mon égard; mais je n'accepte pas vos offres et je ne partirai pas pour l'Espagne.
— Et pourquoi donc, jeune homme?
— Ah î monsieur, je ne veux pas abuser plus longtemps de l'indulgence que vous me témoignez. Quand
je songe à toutes les bontés que vous avez eues pour moi, je me fais un scrupule de grossir encore ma dette, que je désespère de pouvoir jamais acquitter. Souffrez seulement qu'avant de prendre congé de vous, je vous adresse une question, une seule. Ai-je tort de penser que l'idée de m' envoyer en Espagne ne vous est venue qu'hier soir, après votre retour, à la suite d'un entretien que vous avez eu sans doute avec Mme Maresquel?
— Et quand cela serait? repartit le gros homme avec un sourd grondement de colère.
— Je suis heureux de ne pas m' être trompé. Vous me répétez presque tous les jours que je ne suis qu'un imbécile; vous voyez pourtant que j'ai quelquefois des clartés. »
M. Maresquel contemplait avec stupeur cet humble qui se redressait, ce débonnaire qui tout à coup se hérissait, cette fierté qu'il avait écrasée sous tant de sarcasmes et qui se permettait de lui tenir tète. Sa surprise n'eût pas été plus grande si, après avoir posé son pesant talon sur une coccinelle, sur une pauvre bête à bon Dieu, il l'avait vue, en retirant son pied, sortir vivante de cette aventure et ouvrir ses ailes pour s'envoler.
« Tu as du génie, j'en conviens, reprit-il. Tu as compris qu'en t'expédiant au delà des Pyrénées, je voulais t' éloigner de Mme Gourlize. Eh ! vraiment oui, c'est l'exacte vérité. On m'assure que tes poursuites n'amusent qu'à moitié cette charmante petite femme. Mais, qu'elle s'en accommode ou non, ce n'est pas son intérêt que je consulte, c'est le mien. Je ne saurais admettre qu'on fasse l'amour dans un orphelinat, ni que la directrice d'une maison de charité donne de
fâcheux exemples, dont on jase. Allez chercher ailleurs d'autres conquêtes, jeune don Juan; je n'aime pas les scandales, ni ceux qui les font. »
Olivier le regarda fixement et lui répondit :
« Je comprends, monsieur, que mes poursuites amoureuses révoltent la délicatesse de vos principes, l'austérité de votre morale. Mais, je vous prie, ne se pourrait-il pas qu'en m'éloignant de Mme Gourlize, votre principal objet fût de la garder pour vous? »
M. Maresquel ne pouvait souffrir qu'on le devinât, qu'on lût dans son jeu; c'était, de toutes les impertinences, celle qui l'irritait le plus. Il se dressa d'un bond; peu s'en fallut qu'il ne saisît à la gorge l'olibrius qui le bravait, qu'il ne le cognât contre la muraille. Toutefois il était capable de réfléchir, même dans ses emportements, et il fit la réflexion qu'après tout ce jeune homme avait sujet de n'être pas content, que M. Maresquel l'avait traversé deux fois dans ses amours, qu'après lui avoir pris sa fiancée il s'arrangeait pour lui prendre sa maîtresse. Oui, en vérité, cet olibrius avait le droit de se fâcher.
« Va-t'en! mon garçon, lui dit-il d'un air insolemment paternel et avec plus de hauteur que de colère. Va-t'en ! je n'ai aucune envie de me colleter avec toi. Tu es ce qu'on appelle un être impossible. Où que tu sois, tu ne seras jamais à ta place, et quelque bonheur que tu rêves, jamais tu ne réussiras à mettre un grain de sel sur la queue de cet oiseau. Vat'en! je souhaite que Mahomet ait dit vrai, qu'il y ait quelque part un jardin céleste où coulent des rivières de lait et de miel, et dans lequel de compatissantes houris consolent les innocents de toutes les femmes qu'ils ont manquées ici-bas. »
Olivier s'était flatté de le mettre hors de lui, d'avoir raison de son flegme. En vrai handerillerOy il avait enfoncé plus d'une flèche dans les flancs de ce taureau trop maître de ses fougues, dont le sang commençait à bouillir et qui se refusait à sa colère. Ne parvenant pas à l'exaspérer, il entra lui-même en fureur. Pâle, le visage bouleversé :
« Oui, je m'en vais! lui cria-t-il. J'ai encore chez moi quelques papiers qui vous appartiennent, je vous les renverrai tout à l'heure et vous ne me reverrez pas. Mais, avant de sortir d'ici, je tiens à vous dire que , tout grand homme que vous êtes , vous avez quelquefois l'esprit bien court. Nous avons passé des demi-journées à travailler ensemble, assis tous deux à cette table, et l'idée ne vous est pas venue que je vous haïssais du plus profond de mon âme. Vous vous souvenez pourtant de tout le mal que vous m'avez fait. Vous m'avez cruellement blessé dans mon cœur, dans ma fierté, dans ma dignité; vous avez joint l'insulte à l'injure, vous avez marché sur moi, et vous aviez la sottise de croire que j'acceptais vos injustices, que je buvais vos affronts, que j'avais tout oublié, tout excusé, et peut-être, tout en la méprisant, me saviez-vous gré de la lâcheté de mon pardon. Ahl croyez bien qu'il m'a été dur de ne pas rompre tout de suite avec vous, de ramper quelque temps sous votre verge. Toutes les fois qu'en entrant ici je devais, malgré moi, mettre ma main dans la vôtre, je craignais de me trahir, de vous laisser voir mes dégoûts. Il m'importait cependant de vous tromper; j'attendais, je guettais le moment de la vengeance... Monsieur, si jamais vous éprouvez de cuisants déplaisirs, dites-vous : « Il y est pour quelque chose. :s> Si
votre orgueil a des chagrins, rendez-m'en responsable. Si vos ennemis, qui sont nombreux, se jettent sur vous comme une troupe de chiens, et si leurs morsures vous font crier, cherchez-moi dans cette meute, vous m'y trouverez.
— Seigneur Dieu! s'écria M. Maresquel de son ton le plus goguenard, c'est vraiment le jour des miracles. Voilà que tu deviens éloquent ! Tu en as plus dit aujourd'hui que dans tout le reste de ta vie. Il faut cultiver ce joli talent, mon garçon. Va-t'en bien vite trouver ton ami le Limousin, il t'enseignera ses recettes. Dis de ma part à ce polichinelle qu'en te cédant à lui c'est un joli cadeau que je lui fais. Eh ! que peut-on savoir? Il ne faut pas mépriser les pions, on s'en sert pour aller à dame. »
Gela dit, il lui poussa brusquement la porte sur les talons. Ce fut la part que sa goguenardise fit à sa colère.
Il arriva que dans la soirée, ayant besoin d'un renseignement, il ouvrit, pour l'y chercher, l'un des registres qu'Olivier lui avait renvoyés. Il le feuilletait en se disant :
« C'est pourtant dommage; mon ex-secrétaire avait une bien belle écriture. »
Tout à coup, il vit tomber à terre une photographie qui s'était glissée entre deux pages. Il la ramassa, l'examina, aussi surpris, aussi ému qu'un chien courant qui, dans la saison où l'on ne chasse pas, herborise à travers champs sans songer à mal et voit partir sous son nez une compagnie de perdreaux. Cette photographie lui parut charmante; c'était le portrait d'une fort jolie fille qui avait l'air d'un diable en jupons, et, comme Saturnin Serv^oix,
il avait du goût pour la diablerie. S'il aimait tendrement son gros chat, c'est que la noire fourrure et les grands yeux jaunes de Rob-Roy annonçaient un animal pervers , initié aux mystères des sciences occultes, qui sont fermées aux imbéciles.
On lisait au bas de la carte ces trois mots : « Colette Vualin, polisseuse. »
« Comment cette carte se trouvait-elle en sa possession? pensa M. Maresquel. Est-ce que par hasard..? Décidément, ce garçon est de complexion amoureuse. Je lui souhaitais des houris : il s'adresse aux petites ouvrières de mon vieil ami Carrelet pour se consoler de ses insuccès auprès des femmes du monde. J'en aviserai Mme Gourlize si jamais elle me reproche d'avoir été trop cruel pour le petit cousin qu'elle se réservait comme un en-cas. »
Après dix jours d'absence, il avait un arriéré de besogne à liquider; il travailla toute la nuit. Il n'avait pas jeté la carte au panier, il l'avait posée sur la table ; il s'en exhalait une vague odeur de chair fraîche qui ne déplaisait pas à cet ogre. Mais, tout entier à ses affaires, quoique le visage et le nom de Colette Vualin se fussent incrustés dans sa mémoire, il cessa bientôt d'y penser. Aristide Laventie y pensait pour lui. Olivier Maugant, qui venait de s'installer au Lion d'Or, avait dit à son ami le tribun :
« Voilà le vilain moyen que tu cherchais; mais je ne me mêle de rien. J'ai amorcé la hgne, pèche. »
Colette habitait avec sa mère une maisonnette perdue dans les champs, à dix minutes de la verrerie où elle travaillait. Mme Vualin, petite ragote haute en couleur, avait une figure peu engageante, des joues couperosées, des moustaches très fournies, des paupières
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bordées de rouge. Molle à l'ouvrage et buvant sec, c'était pour cette double raison que son mari, assez habile souffleur, l'avait quittée et s'arrangeait pour ne plus la revoir. N'ayant rien à attendre de lui, elle espérait tout de Colette. Elle avait pour principe qu'après les filles sages, lesquelles sont rares, les plus estimables sont celles qui tirent un gros revenu de leurs cheveux d'or et rendent la vie agréable à leur pauvre mère. Sa principale occupation était de conseiller Colette ; elle tâchait de lui inspirer d'ambitieuses visées, le goût des illustres aventures et des beaux partis. Elle avait désapprouvé sa liaison avec Saturnin, dont elle redoutait et les façons brutales et l'incommode jalousie. Mais Colette n'était pas facile à conduire, n'en faisait qu'à sa tête. Toujours dolente, Mme Vualin se plaignait, en poussant de gros soupirs, que l'existence était dure; elle trouvait que ce monde est un méchant endroit où les belles âmes ne respirent pas à Taise. On l'eût prise facilement pour une vertu méconnue, en butte aux injustices de la fortune. Ses gémissements de tourterelle signifiaient : « Le genièvre coûte trop cher et Colette se donne à trop bon compte. »
Un après-midi, Mme Vualin, assise sur le pas de sa porte, ses lunettes sur le nez, faisait une reprise à un corsage de sa fille quand elle fut accostée par une femme au teint mat, aux joues incolores, aux yeux mélancoHques , ombragés de cils d'un blanc pâle, vraie figure de cire que deux bandeaux de cheveux blancs, soigneusement lissés, rendaient tout à fait vénérable. C'était Mme Glissard, personne d'importance, dont les bons offices étaient fort appréciés par ses chents. Elle avait servi longtemps comme femme
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de chambre ou gouvernante dans de bonnes maisons, où elle avait laissé le souvenir d'une soubrette qui a le cœur tendre et court au-devant des dangers. A l'âge où les passions s'apaisent, dégoûtée de ses romans, des inquiétudes et des faiblesses qui ne rapportent rien, le génie du commerce lui était venu. Un panier couvert à chaque bras, cette mercière ambulante allait vendre aux abords des usines et dans la campagne des aiguilles anglaises, du fil, des rubans, quelquefois des cols brodés ou des bijoux d'origine douteuse. A ce métier, elle en joignait un autre : elle s'occupait activement d'un certain genre de courtage, et, moyennant une commission qui variait selon l'importance des affaires , tour à tour elle transmettait les offres ou enregistrait les demandes. Plus d'un bon marché s'était conclu par son entremise. Sentimentale, doucereuse, on lui eût donné le bon Dieu sans confession; elle avait des attendrissements, un intérêt vif pour le bonheur de son prochain. Avec cela très adroite, insinuante, sondant le terrain, ne s' avançant qu'à pas comptés, si elle rencontrait de la résistance, de l'étonnement, de l'indignation, elle se retirait bien vite, sa pruderie se scandalisait, se récriait, s'étonnait qu'on s'étonnât. On l'avait mal comprise ; pouvait-on s'imaginer que Mme Glissard eût jamais fait à qui que ce fût des propositions équivoques , immodestes? Dans ces moments, ses cheveux blancs devenaient plus blancs encore, ses paupières nacrées s'humectaient d'une larme, sa personne se transfigurait. Ce n'était plus de la cire, c'était quelque chose de doux et d'immaculé; ce visage avait l'innocence, la candeur d'une hostie.
Cette sainte, pour qui Mme Vualin n'était pas une
nouvelle connaissance, l'aborda familièrement, lui offrit ses aiguilles et ses dés à coudre, et, se sentant un peu lasse, lui demanda la permission de s'asseoir un instant auprès d'elle. L'autre, après avoir fureté dans les deux paniers et déclaré qu'elle n'avait besoin de rien, alla chercher un cruchon de genièvre et en offrit un verre à Mme Glissard. C'était un prétexte pour s'en offrir un autre. Puis l'entretien s'engagea; celui de la mère de Colette n'était pas varié, elle déclama sur la dureté des temps, sur le peu de chances qu'a la vertu de prospérer ici-bas.
« Je ne sais pas, dit-elle, qui nous a bâti un monde comme celui-ci : les uns ont tout, les autres n'ont rien.
— Plaignez-vous ! repartit la mercière de son ton patelin. Et votre charmante Colette, votre amour de fille, n'est-ce donc rien?.. A propos, comment vat-elle, cette chère enfant?
— Mauvaise graine pousse toujours. Vous avez beau dire, ce n'est pas une bonne fille. Elle n'en fait qu'à son idée, elle n'a pas plus de respect pour sa mère que pour ses vieilles camisoles.
— Elle a tort, répondit sentencieusement Mme Glissard, qui montait quelquefois en chaire. Il est ditdans le catéchisme : « Honore ton père et ta mère. »
— Surtout ta mère, fit Mme Vualin. Triste engeance que les pères I Ils n'ont jamais su ce qu'ils se voulaient.
— Et sommes-nous toujours avec notre puddleur?
— Ah I ne m'en parlez pas. S'il n'avait tenu qu'à moi !.. Il ne me revient pas, ce Saturnin.
— On assure cependant qu'il gagne beaucoup et qu'il est assez généreux.
— Eh oui! quand c'est le bon vent qui souffle. Mais quelle tête ! Lorsqu'il a mis son bonnet de travers, ce sont des scènes, et vous savez si j'aime la paix? On se brouille, on se raccommode, on se fâche, ce n'est pas une vie. Tenez, en revenant de la fête de Veyron, ils se sont si bien disputés, elle et lui, que les soufflets ont fmi par pleuvoir, et, cette fois, elle s'est fâchée tout de bon. Voilà belle lurette qu'on ne Ta vu; mais on le reverra, on ne perd pas son chien... Hélas! ce n'est pas tout, madame Glissard; il nous arrive un bien autre malheur. M. Carrelet a mis Colette à pied ; dans huit jours d'ici, elle sera sans ouvrage. »
Elle disait vrai. M. Carrelet, petit homme sec et vif, qui faisait passer ses intérêts avant ses plaisirs, avait résolu de se débarrasser avec le temps de toutes ses ouvrières. Dans l'atelier où l'on façonnait et finissait les verres à boire, garçons et filles travaillaient ensemble, juchés sur leurs hauts escabeaux, chacun devant son carreau de vitre, le nez sur son tour et quelquefois en l'air. On avait des curiosités h satisfaire, des outils à s'emprunter; cela donnait lieu à de longues causeries, à d'éternels chuchotements. Quand on ne causait pas, on se regardait; quand on ne se regardait pas, on se sentait les coudes, le cerveau était hanté par des idées de traverse, et M. Carrelet déclarait que les idées de traverse sont la mort de l'industrie, que l'ouvrière est la distraction perpétuelle, une mangeuse de temps. Mais, parmi toutes celles qu'il employait, Colette Vualin était la plus mal vue de ce verrier rigide et morose. Il prétendait que « sa présence était destructive de tout ordre, de toute discipline ». Cette insolente se croyait au-
dessus des lois divines et humaines, et les règlements n'étaient pas faits pour elle. Sans compter qu'elle avait de feintes indispositions et qu'elle arrivait souvent en retard, on l'accusait d'avoir plus d'une rubrique pour appeler l'attention sur son aimable personne. Ses yeux tiraient des coups de pistolet, et, dans les moments où la surveillance se relâchait, elle interpellait ses camarades, mettait tout en confusion ; c'étaient des rires, des chants, des gloussements de poule et des miaulements de chat. On avait dû afficher dans tous les coins de l'atelier un avis portant que le silence était obligatoire sous peine d'amende. Peu lui importait, elle payait avec l'argent de Saturnin. Dernièrement, M. Carrelet lui avait adressé de paternelles mais sévères admonestations; elle était montée sur ses grands chevaux. Ce Rhadamante l'exécuta sur-le-champ, lui signifia que, lorsqu'elle aurait fini sa quinzaine, elle lui fît la grâce de ne plus reparaître.
(( Voilà où nous en sommes I s'écria Mme Vualin après avoir raconté cette lamentable histoire. Ah! votre France, madame Glissard, j'en suis bien revenue. J'avais cru que c'était un pays de cocagne; j'ai bien envie de retourner là-bas et de me remettre avec mon homme.
— Vous prenez les choses trop vivement, répondit l'obligeante mercière. Il ne s'agit que de savoir son métier. Me croirez-vous ? Il y a des occasions, des occasions superbes, mais il ne faut pas les manquer.
— Elles ne sont pas pour nous, » soupira Mme Vuahn, qui ne croyait plus au bonheur.
Pourtant, elle y crut davantage quand Mme Glissard lui expliqua dans les termes les plus choisis
qu'il y avait à Fomay un très galant homme, aimant beaucoup la jeunesse et fort généreux pour ce qu'il aimait.
« Je ne l'ai jamais vu, votre monsieur, interrompitelle. Pourquoi ne vient-il jamais par ici? >
Mme Glissard lui représenta que M. Maresquel n'avait pas l'habitude de se déranger, que lorsqu'on a tout chez soi, on ne va pas à la provision chez les autres, mais que ce galant homme, qui était fort lié avec M. Carrelet, n'aurait qu'un mot à dire pour lui faire révoquer sa sentence, qu'il avait l'âme trop compatissante pour ne pas interposer ses bons offices en faveur d'une charmante fille, d'une pauvre colombe, à qui on ne pouvait reprocher que des vivacités de jeunesse. Bref, elle parla si bien et d'une voix si onctueuse que, quand elle reprit ses deux paniers et se remit en chemin, Mme Vualin, plus haute en couleur que jamais, commençait à se réconcilier avec la vie, avec cette vallée de misères où l'on rencontre de loin en loin des occasions. C'était une bien bonne personne que Mme Glissard. Partout oïl elle avait passé, on voyait fleurir des roses et verdir des espérances.
Le lendemain, dans l'après-midi, une petite femme endimanchée se présentait à Fomay et demandait à parler au directeur. On lui répondit qu'il n'était pas visible; elle insista. On la pria d'attendre, elle attendit une heure. Enfin elle fut reçue et très mal reçue. M. Maresquel avait le ton si brusque et une telle épaisseur de sourcils qu'elle demeura tout intimidée devant lui, remuant les lèvres sans pouvoir articuler un son. Il s'impatienta.
« Comment vous appelez-vous? »
Elle réussit à dire son nom, et il se souvint aussitôt de cette photographie à laquelle il ne pensait plus. Se remettant de sa frayeur par degrés, Mme Vualin rentra dans son naturel, devint loquace, verbeuse. Elle remonta aux origines, narra l'histoire de ses malheurs, en l'arrangeant beaucoup, car il faut avouer que ce qu'il y avait d'intéressant dans cette histoire, elle ne pouvait pas le dire, et que ce qu'elle pouvait dire n'était pas intéressant.
« Au fait! au faiti lui criait M. Maresquel. Croyezvous que j'aie le temps d'écouter vos bavardages? »
Elle expliqua ce qui l'amenait et gémit sur les injustes sévérités de M. Carrelet.
« Qui vous a donné le conseil de vous adresser h moi?
— C'est cette bonne Mme Glissard, répondit-elle en faisant avec les yeux le signe de la croix.
— Je vous félicite,. madame, des jolies connaissances que vous avez. »
Alors elle s'attendrit, se lamenta, pleura. Elle avait à sa disposition des abondances de larmes comme de paroles. Les écluses s'étaient ouvertes, rien ne pouvait arrêter ce torrent.
« Taisez-vous donc, piaillarde! lui dit M. Maresquel. Il y a dix à parier contre un que votre fille est une coureuse et que M. Carrelet a de bonnes raisons pour s'en débarrasser. D'ailleurs, j'ai l'habitude de ne fourrer ni le doigt ni le nez dans les affaires des autres; les miennes me suffisent. »
Elle pleura de nouveau, jura sur son honneur que Colette était une créature sans reproche et sans tare.
« Votre honneur I fit-il. La belle garantie que vous me donnez là ! y>
Cependant sa résistance s'amollissait; cette coquine de photographie lui trottait dans la tête. Il était curieux de savoir si Foriginal valait le portrait ; il se disait : La vue n'en coûte rien.
« Allez au diable I s'écria-t-il enfin, et envoyez-moi cette demoiselle. J'entends qu'elle me raconte ellemême sa mésaventure, je veux m'assurer par mes yeux qu'elle est digne de mon intérêt. Dites-lui que je l'attendrai ce soir à neuf heures. »
Là-dessus il daigna expliquer à cette piaillarde comment on s'y prenait pour arriver dans son cabinet sans traverser l'usine. Elle se retira en bénissant son généreux bienfaiteur, dont le premier soin fut d'ouvrir les fenêtres pour dissiper l'odeur de genièvre qu'elle avait répandue dans l'appartement. A quelques pas de là, par un singulier hasard, elle rencontra la mercière qui faisait des heureux et des heureuses, et elle lui conta sa visite. En la quittant, la femme de cire se rendit à Toulins, et, par un autre hasard, obtint aussitôt une audience d'Aristide Laventie.
Il est rare, quand on se dispute, que les torts ne soient pas partagés. Dans sa dernière querelle avec Saturnin, Colette, dont la langue était aussi pointue que le dard d'une guêpe, l'avait exaspéré par l'aigreur de ses répliques. Oubliant les injures qu'elle lui avait dites, elle ne se rappelait que les camouflets qu'elle avait reçus; de son côté, il oubliait les camouflets pour ne se souvenir que des injures. Elle s'était promis de se venger; il s'était juré de ne pas remettre les pieds chez sa maîtresse avant qu'elle lui eût fait des excuses. Serment d'amoureux I II mourait d'envie d'être lâche et de la revoir, mais son
orgueil le retenait encore. Il travaillait depuis une semaine avec Téquipe de nuit, et chaque soir, avant de se rendre à Tusine, il allait passer une heure au cabaret, où, pour tâcher de se distraire, il lisait le Petit Journaly qui lui semblait fort insipide, n'y trouvant pas de nouvelles de Colette. Tout en faisant semblant de lire, il avalait beaucoup de genièvre, sans réussir à y noyer ses chagrins.
Ce soir-là, pendant qu'il buvait, deux des ouvriers qu'avait renvoyés M. Maresquel et qu'Aristide Laventie honorait de sa confiance s'étaient embusqués derrière un mur à hauteur d'appui, en face d'une petite porte, qui s'ouvrait sur un couloir, lequel menait à un escalier dérobé. Ils se disaient :
« Viendra-t-elle? »
A neuf heures sonnantes, elle vint, ouvrit la porte, qui n'était fermée qu'au loquet, et disparut dans 1% couloir. L'un des deux hommes resta pour faire le guet, l'autre courut rejoindre Saturnin et lui dit :
« Je gage un carafon d'eau-de-vie que je te fais voir tout à l'heure quelque chose qui t'étonnera. »
La gageure fut acceptée. Ils sortirent, s'avancèrent sur la route. L'homme aux aguets fit quelques pas à leur rencontre en disant :
« Mon pauvre Saturnin, on te l'a prise, mais on te la rendra. C'est égal, M. Maresquel met du chicotin dans ta tisane. i>
Il se refusait à comprendre, mais, quoiqu'il ne comprît pas, il serrait les poings, sa tête était près d'éclater. Il s'assit sur le petit mur, les jambes ballantes, et il attendit. Au bout de trois quarts d'heure, la porte se rouvrit, Colette parut, enveloppée dans un grand châle dpnt elle avait rabattu un angle sur
son front. Elle fut épouvantée de yoir le puddleur se ruer sur elle en criant :
c< D'où sors-tu, misérable? »
Il l'eût étranglée si ses deux compagnons ne se fussent emparés de ses bras. Quand elle vit qu'il lui venait de l'aide, elle reprit quelque assurance, et, payant d'audace :
« Je fais ce que je veux et je vais où il me plaît. »
A ces mots, elle partit comme une biche qui n'attend pas les chiens. Il voulut la poursuivre, on parvint à le retenir, on l'entraîna dans une buvette. Les deux satellites commis à sa garde irritaient tour à tour ou apaisaient sa colère, s' efforçant de la mettre au service de l'entreprise commune, ainsi qu'on attire un torrent dans un canal préparé d'avance. De temps à autre, il parlait de tuer quelqu'un, de brûler quelque chose. On l'exhortait à ne pas faire de sottises, on lui promettait une autre vengeance plus glorieuse, plus digne de lui. On passa une partie de la nuit à errer dans la campagne et, le jour suivant, à se transporter de cabaret en cabaret; tous les trois, d'heure en heure, recommençaient à boire en répétant les mêmes litanies. Le peuple fête les chagrins comme les bonheurs, et la répétition ne le fatigue jamais. Saturnin réussit toutefois à échapper un instant à ses gardiens ; avant qu'on le rattrapât, il courut comme un fou dans la maison qu'avait habitée Colette et qu'elle n'habitait plus. Par prudence, elle avait délogé, mis la frontière entre elle et ce furieux. Mme Vualin, qui s'occupait à empaqueter ses nippes, jura sur son honneur que sa fille était partie. Ne pouvant étrangler la misérable, il voulut tout saccager ; moitié persuasion, moitié de force, on
l'en empêcha, et il retourna s'attabler dans un bouchon.
Le soir, il se présenta dans une réunion de syndiqués. Tout à coup, comme par miracle, les fumées de son ivresse se dissipèrent, il revint à lui, sa langue alourdie se délia. Se rappelant certaines phrases qu'il avait ramassées deci delà dans ses hâtives lectures, il prononça un petit discours, pas trop décousu, dans lequel il établissait, par des raisons sociologiques, qu'il fallait que tout le monde se mît en grève, et, sans prononcer le nom de Colette, il déclara que M. Maresquel entendrait parler de lui.
Dès le lendemain, un manifeste sorti des presses de V Indépendant de Veyron et tiré à plus de dix mille exemplaires était distribué par des mains mystérieuses aux abords de Fornay et dans les lieux circonvoisins. On ne le vendait pas, on le donnait; on le fourrait bon gré mal gré dans la poche des passants, on en jetait des liasses sur les tables des cabarets, sur le comptoir des boutiques, on le placardait sur les murs, on le répandait dans les champs comme une graine prête à lever et à foisonner. Ce manifeste était ainsi conçu :
« peuple, que ta patience est admirable ! Depuis longtemps déjà, les six mille ouvriers de l'usine de Fornay étaient en butte à toutes les tracasseries, à toutes les vexations. Ceux qui les exploitent ne reçu* laient devant rien pour satisfaire à la fois leur cupidité effrénée et leurs rancunes politiques. Ils avaient changé le système de travail dans les mines, réduit d'un dixième le salaire des ouvriers des laminoirs, expulsé une centaine de syndiqués qui n'avaient pas commis d'autre crime que d'être de bons républi-
cains. Cependant Touvrier se résignait. Mais on a lassé sa patience, et le lion s'est levé, il a hérissé sa crinière, fouetté ses flancs de sa queue, et son rugissement a étonné ses oppresseurs. peuple, ta patience est admirable ! mais que tu es beau dans tes colères !
« Il y a des directeurs d'usines, des barons de l'industrie, qui ne se contentent pas d'exploiter et d'affamer leurs ouvriers ; à la férocité de l'orgueil et à la passion du lucre ils joignent la luxure; toute fenrnie qui les approche doit trembler pour sa pudeur. Vous êtes un brave ouvrier, connu pour la régularité de ses mœurs et la douceur de son caractère, et votre père est peut-être un vieux mineur dont tout le monde vénère les cheveux blancs. Vous aviez donné votre cœur à une jeune fille honnête et pure, qui vivait modestement sous la garde d'une mère aussi respectable que pauvre : on trouvera des prétextes, on attirera votre fiancée dans un guet-apens où elle laissera son honneur, et elle en sera réduite à s'enfuir, n'osant reparaître devant vous. Gardez-vous bien de vous plaindre : c'est le droit du seigneur... Mais nous qui ne croyons pas au droit du seigneur, nous mettons à l'interdit l'usine où se sont commis trop souvent de pareils attentats : que, dès demain, son directeur ne voie personne descendre dans ses fosses et qu'il soit contraint de fermer ses laminoirs î Quiconque travaillerait pour lui se ferait son complice.
« Que la compagnie de Fornay le sache bien : avant de reprendre le travail, nous exigeons que nos frères expulsés soient réintégrés, que le marchandage soit aboli, que les ouvriers des laminoirs touchent leur ancien salaire. Mais cela même ne nous suffit pas : nous ne traiterons avec elle que si elle révoque son
directeur. C'est un exemple qu'elle est tenue de faire, un gage et une satisfaction qu'elle nous doit ; jusque-là, ses promesses ne seront pour nous que du vent. Tant que nous dépendrons de cet homme, nous ne sommes sûrs de rien. Qu'il disparaisse I Nous ne voulons plus le voir.
« Frères, on nous a jeté le gant, nous l'avons ramassé. Luttons, persévérons, notre victoire est certaine. Peuple, ta patience est admirable et tu es beau dans tes colères ! Que ta colère soit patiente ! »
Il se trouva que le conseil d'administration de la compagnie de Fornay devait se réunir peu de jours après. La séance offrit un aspect inaccoutumé. On ne se rassemblait d'ordinaire que pour demander et recevoir des renseignements, pour approuver des mesures déjà prises, des desseins depuis longtemps arrêtés. Ce jour-là, les dos s'étaient redressés, les cols étaient raides, les lèvres pincées, les fronts sévères et nuageux. Comme Mme Courlize l'avait dit à Olivier, M. Maresquel comptait dans le conseil plus d'un jaloux, plus d'un ennemi, que son bonheur habituel tenait en échec, réduisait au silence, mais qui avaient résolu de profiter de sa première faute pour secouer un joug devenu plus pesant d'année en année. Les amis n'étaient pas chauds ; il leur faisait acheter par des hauteurs les gros dividendes qu'il leur servait ; attachés à sa fortune, du moment qu'elle désertait, ils étaient prêts à déserter aussi. Il est dangereux de n'être aimé qu'à la condition de ne jamais se tromper et de toujours réussir. Amis et ennemis avaient tous reçu le manifeste, on le vit sortir à la fois de toutes les poches, et le premier mot de tout le monde fut : « Dans quels jolis draps vous nous avez mis I »
320 OLIVIER MAUOANT
Dissimulant ramertume de son dépit, M. Maresquel essaya de conjurer l'orage par sa belle humeur, par son intrépide assurance. Il hasarda quelques plaisanteries, qui furent mal reçues. Le plus âpre de ses ennemis était un M. Cornu, qui, exempt de toute folie amoureuse, condamnait sans miséricorde les faiblesses du cœur, petit homme au teint vert, au menton crochu, aux yeux implacables, dans lesquels se reflétait la sévérité d'une vie religieusement consacrée aux exercices austères de la lésine et de Tusure. Il marcha droit au taureau, déclara tout net que, passé un certain âge, a: il était honteux de donner encore dans la bagatelle et de prendre sa fiancée à un puddleur ». M. Maresquel répliqua vivement que les libelles sont écrits par les drôles et ne font foi que pour les imbéciles. Il ajouta qu'il poursuivrait devant les tribunaux la difi'amation et les diffamateurs. Personne ne releva ce hardi propos. Quoi qu'on pût penser de la vertu de Colette Vualin, M. Maresquel n'en était pas à sa première aventure, et, après avoir fermé les yeux sur ses péchés, on s'en indignait tout ù coup. Dans nos adversités, le monde ne nous fait grâce sur rien; il pardonne tout aux habiles, c'est sur les maladroits qu'il venge la morale offensée.
Le petit Gaton, poussant sa pointe, proposa au conseil que, vu la gravité des circonstances, on convoquât une assemblée générale des actionnaires. M. Maresquel repartit que les assemblées ne servent qu'à tout compliquer sans rien résoudre, qu'elles ont été inventées pour perdre du temps et pour procurer des plaisirs d'amour-propre aux virtuoses de la parole : « Dans les cas épineux, dit-il, où mieux vaut agir mal que ne pas agir, les dictateurs valent mieux que les
sénats, et quand il faut sortir d'un mauvais pas, dix hommes ont plus d'esprit que cent, et un seul a plus d'esprit que dix. »
M. Cornu insista. — « Avez-vous donc formé le projet de me faire donner ma démission? » lui cria M. Maresquel. — Et comme l'autre répondait : « C'est possible ! » il se fâcha, s'emporta, rappela tous les services qu'il avait rendus, l'usine sans cesse agrandie, l'outillage perfectionné de jour en jour, les aciéries et le reste. Le silence glacial de son auditoire lui fit sentir combien sa situation était compromise* Il changea brusquement de ton, et, entamant un long discours dans lequel il daigna répandre quelques fleurs de rhétorique, il affirma comme tous les ambitieux qui ont des ennuis qu'il aspirait depuis bien des années à se démettre de ses difficiles et rebutantes fonctions, à finir ses jours dans un repos qu'il pensait avoir mérité, mais que l'entreprise qu'il avait eu l'honneur de diriger si longtemps lui était plus chère que ses commodités ou ses intérêts, que, les auteurs du libelle réclamant, exigeant sa retraite, ce serait une lâcheté dangereuse que de paraître céder à leurs menaces, qu'une fois entré dans la voie des concessions, le conseil irait jusqu'au bout et se mettrait à la discrétion des grévistes.
« Ce n'est pas au miheu du gué qu'on dételle la voiture, s'écria-t-il en finissant. Un peu de patience, monsieur Cornu! supportez-moi quelque temps encore, je me fais fort de vous déposer sain et sauf de l'autre côté de la rivière. Oui, messieurs, je ne vous demande que trois semaines pour avoir raison de la grève, sans lui rien concéder, après quoi je m'empresserai de vous offrir de nouveau ma démission. »
Mi OLIVIER MAtJGANt
Il parla avec tant de force et d'insinuation, et cô qu'il disait était, après tout, si raisonnable que, malgré Taigre opposition de M. Cornu, le conseil lui vota des pleins pouvoirs, en prenant acte de ses promesses et du délai qu'il avait fixé lui-même pour en finir avec la grève. Mais son orgueil, qui venait d'être mis à une dure épreuve, n'était pas au bout de ses humiliations.
Quand il rentra au château à l'heure du dîner, Georgine, nonchalamment couchée sur un sofa, lisait et méditait certain manifeste que quelqu'un avait eu l'aimable attention de lui envoyer sous bande. On sait le genre de déférence mêlée de crainte qu'elle avait coutume de témoigner à son mari ; l'estime est plus sûre, elle survit aux revers. En revoyant cet infaillible qui s'était trompé, Mme Maresquel, les yeux à demi clos, le regarda à travers ses cils et lui dit :
« Je vous félicite, monsieur, voilà une belle équipée !
-^ Que voulez-vous , ma chère? répondit-il en s'approchant d'un air affable. Leur petite machination était fort bien combinée, car je vous prie de croire que le brochurier a menti, que ce n'est pas moi qui ai couru après cette donzelle, qu'elle est venue me chercher.
— En ce cas, il s'agit d'un renard mangé par une poule. Monsieur, je vous croyais plus fort. »
Durant tout le dîner, elle fut taciturne, hautaifte, presque méprisante, et, rien n'étant plus contagieux que le mépris, M. Maresquel s'imagina, à tort ou à raison, que le domestique qui lui versait à boire y mettait moins d'empressement, que les coudes du drôle étaient plus raides, ses gestes moins arrondis. On prit le café au salon; dès qu'on fut seul à seule, la curiosité l'emportant sur la sécheresse de son humeur,
Geoi:gine voulut connaître le détail de l'histoire. M. Maresquel s'exécuta de bonne grâce et termina son récit en disant :
« Je vous jure que j'ai causé pendant trois quarts d'heure avec cette fille, dont le bavardage m'amusait, mais qu'il n'en a été que cela, ou peu s'en faut. »
Peut-être disait-il vrai. La vie est ainsi faite qu'après s'être tout permis sans avoir à s'en repentir, on paye quelquefois chèrement un péché qu'on projetait et qu'on n'a pas eu le plaisir de commettre.
« Le malheur, repartit ironiquement Georgine, c'est que personne, excepté moi, ne vous croira. Mais convenez que notre jeune cousin n'est pas aussi sot que vous le pensiez, qu'il a d'heureuses inventions, qu'il vous a joué un fort bon tour en vous envoyant cette photographie, et que sans doute il fait à l'heure qu'il est des gorges chaudes à vos dépens.
— Regrettez- vous de ne l'avoir pas épousé ?
•^ Je ne sais que vous dire, répondit-elle en agitant son éventail en plumes d'autruche. J'ai désormais meilleure opinion de lui ; les femmes ont un faible pour le succès. Au surplus, si je l'avais épousé, j'aurais un mari moins exigeant et plus fidèle. y>
On a connu des rois qui, dans l'habitude de la vie, négligeaient leur femme et qui, à la veille d'une guerre, se réconciliaient avec elle et lui prodiguaient leurs empressements, soit qu'au moment de courir des hasards on ait la conscience plus délicate et plus de souci des convenances, soit que dans les temps troublés on sente le besoin de trouver au moins la paix au logis. Il parut à M. Maresquel que, lorsqu'on a beaucoup d'enpemis qui vous mordent des talons, il est bon d'avoir sa femme pour soi.
« Mon Dieu I dit-il d'une voix caressante, que l'humanité est une piètre espèce et que ses sottes curiosités lui font du tort ! Conçoit-on qu'un homme tel que moi, possédant une femme telle que vous, un trésor, une perfection, la reine des blondes, cent fois, mille fois plus jolie que toutes les Colette Vualin de la terre...
— Merci de vos rapprochements I répondit-elle sur une note qui n'était pas tendre.
— Georgine, voulez-vous m'écouter ?
— Non!
^^ Je vous en prie, écoutez-moi. Je vous déclare, je vous jure que désormais...
— Ah I ne vous gênez pas, dit-elle ; je vous laisse à vos gotons. »
Il fut sur le point de «e fâcher. Mais il s'était promis que, jusqu'au jour de la revanche, il serait maître de son humeur, doux, facile, plein de mansuétude, qu'il mettrait son orgueil sous ses pieds, qu'il avalerait des couleuvres sans répugnance, qu'il se laisserait gouverner par la pure raison, aussi lumineuse que les passions sont troubles, qu'il rachèterait sa fatale imprudence par des prodiges d'empire sur lui-même et d'héroïque sagesse. Il se pencha vers sa femme, essaya de lui prendre la main : elle la retira vivement.
« Voyons, ma chère, que dois-je faire pour obtenir mon pardon ? »
On ne la prenait jamais sans vert; ses calculs étaient faits d'avance, et personne mieux qu'elle ne savait profiter de ses avantages.
« J'ai reçu tantôt une lettre de maman, répondit* elle, et j'ai eu le chagrin d'apprendre qu'elle est souf*
frante. Son médecin lui ordonne de changer d*air, de passer au moins deux ou trois mois à Biarritz, qui, dans cette saison, est, parait-il, un endroit assez agréable. Vous lui ouvrirez un crédit, vous prendrez à votre compte toute sa dépense et vous m'autoriserez à lui tenir compagnie. Je ne serai pas fâchée d'échapper au terrible ennui de Fomay. »
M. Maresquel savait par expérience que Mme Valtreux n'était malade que lorsque Georgine le voulait bien, que la mère et la fille s'entendaient comme larrons en foire. Il se donna l'air d'être dupe.
« Accordé, ma chère. Je vous demanderai seulement de ne partir que dans quinze jours ou trois semaines.
— Pourquoi cela, je vous prie?
— Je désire que, dans les fâcheuses circonstances où je me trouve, vous n'ayez pas l'air de me fuir. Ce serait ma condamnation, et l'on en causerait... Georgine, tendez-moi la main. Le grand roi était un mari plus exigeant et beaucoup plus infidèle que moi, et pourtant Marie-Thérèse n'a jamais boudé.
— C'est possible, dit-elle, mais le grand roi ne se laissait pas berner par ses ennemis. »
Ce dernier mot lui sonna si mal aux oreilles qu'il se hâta de se retirer et de retourner à son travail. Les grèves ne sont pas un temps de repos pour les directeurs ; ils n'ont jamais tant ^ faire que lorsque leurs ouvriers ne font rien. Qu'il tardait à ce vaincu de réparer son désastre, de laver son affront, de narguer les Laventie, de faire rentrer dans l'ombre toute la race des Cornu et de pouvoir s'imposer de nouveau au respect craintif de Mme Maresquel I II disait à demi-voix en traversant la cour de l'usine :
« A nous deux, monsieur le Limousin ! Vous êtes allé à dame avec votre pion, et vous avez gagné la première partie. Tenez-vous bien, m'est avis que je gagnerai la seconde. »
Selon les lieux, les temps et de mystérieuses influences, telle maladie sporadique, qui ne s'était manifestée que par quelques cas isolés, se transforme en épidémie, et on la voit se répandre de proche en proche comme une irrésistible contagion. Le même virus se propage tour à tour ou ne se propage pas. Pourquoi? Il faut le demander au microbe, et le microbe ne nous dit pas ses secrets. Il en est de certaines affections morales comme des épidémies ; les révolution* naires le savent bien. Il suffit quelquefois d'une flammèche, d'une étincelle, pour embraser les foules; quelquefois aussi un incendie savamment préparé s'éteint de lui-même comme si le feu refusait de mordre aux aliments les plus propres à irriter son colérique appétit. Durant plusieurs semaines, chaque soir en se mettant au lit, Aristide Laventie avait dit mélancoliquement au foulard rouge dont il coiffait sa puissante tête avant de la poser sur l'oreiller ; « Mon bel ami, cela ne prend pas. » Un matin, l'œil pétillant, le front inondé d'une sueur de joie, il dit aux politiciens qui étaient ses gardes de la manche : « Cette fois, mes epfants, nous sommes sauvés^ cela prend. 9
Si les démagogues n'avaient pas d'autre moyen d'agir sur les hommes que de raisonner froidement avec eux de leurs intérêts, il se ferait peu de révolutions, étant prouvé par l'expérience qu'elles ne profitent guère qu'aux entrepreneurs politiques qui les inspirent et les dirigent, et que les petits qui y travaillent en qualité de simples manœuvres, d'apprentis maçons, de gâcheurs de plâtre, y trouvent rarement leur compte. Mais il est faux que l'homme n'agisse que par intérêt; si féroce que soit son égoïsme, il y a au fond de son âme quelque chose d'impersonnel que réjouit la justice et que l'injustice révolte. Seul entre tous les animaux, il est capable de se livrer avec ardeur à des entreprises qui ne lui servent à rien, mais qui, en flattant sa générosité, répandent un peu de gloire sur son obscure destinée. Il y avait parmi les ouvriers de Fomay nombre de naïfs qui apprirent avec émotion que M. Maresquel s'était permis d'attirer dans un guet-apens la fiancée du plus habile de ses puddleurs. En vain les sceptiques leur alléguaient qu'il fallait beaucoup en rabattre, que la chasteté de Colette Vualin était sujette à caution. Cette héroïne avait pris le large, on ne savait ce qu'elle était devenue ; sa subite disparition redoublait le mystère de l'aventure et autorisait toutes les légendes. Le peuple aime tant à croire ! Ces naifs, qui se plaignaient depuis longtemps que M. Maresquel les exploitait, étaient pourtant plus disposés à lasser leur malheur par la longueur de leur patience qu'à poursuivre à la pointe de l'épée le redressement de leurs griefs* Mais on leur persuada facilement qu'il y avait de la honte à travailler pour un homme qui ressuscitait le droit du seigneur, qu'il y allait de leur
honnenr de lui donner une leçon. On faisait une part à leur imagination dans l'entreprise à laquelle on les conviait, et ils se sentaient comme élevés au-dessus d'euxmêmes par leurs nouvelles fonctions de justiciers. Il n'en est pas moins vrai que la plupart des mineurs se demandaient ce que leur voulait cette Colette, ce qu'elle avait à voir dans leurs affaires. Ne savait-on pas depuis longtemps que M. Maresquel aimait à s'amuser et que les poulettes qu'il croquait étaient de celles qui désirent qu'on les croque? Tant pis pour leurs amoureux I Était-ce une raison pour que les ouvriers qui aiment mieux travailler que bouder quittassent la mine par complaisance pour les boudeurs, au risque d'affamer leur ménagère et leurs enfants? On leur répondait que les mineurs étaient convenus de bouder si les laminoirs boudaient, et que, depuis le jour où Saturnin Servoix s'était mis en grève, les trois quarts des métallurgistes réclamaient leur ancien salaire. C'était comme un changement à vue. Quelques jours auparavant, on attendait « pour s'en mettre » que tout le monde s'en mît; le bruit s'étant répandu que tout le monde s'en mettait, on faisait comme tout le monde. Ceux qui résistaient étaient en butte aux tracasseries, aux objurgations, aux persécutions sourdes ou déclarées; en rentrant chez eux, ils rencontraient des yeux irrités qui les dévisageaient, et il s'élevait sur leurs talons des grondements de menaces. La plupart cédaient ; dans certaines circonstances, il faut êtr.e un héros pour avoir le courage de son opinion et de son bon sens. Quelques-uns qui s'étaient fait longtemps prier se distinguaient ensuite par leur violence, clabaudaient contre les rénitents, leur montraient le
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poing. Ce sont les minorités qui gouvernent le monde, et c'est pour cela que le monde a une histoire ; si la vraie majorité gouvernait, il ne se passe-* rait jamais rien.
Toutefois, malgré la pression qu'on exerçait sur eux, des centaines de rénitents s'obstinaient dans leur résistance, les uns par fierté d'humeur, d'autres par sollicitude pour la pâtée de leurs petits, d'autres encore alléchés par les bonnes grâces, par les vagues promesses de M. Maresquel, à qui le malheur enseignait Fart des séductions. En tète de ces obstinés figurait Timothée Servoix, qu'on traitait de père dénaturé parce qu'il refusait de courir la fortune de son fils. En quittant son four. Saturnin avait déserté aussi la maison paternelle, pour élire domicile à Toulins. Son père lui avait fait dh:e à plusieurs reprises de venir le voir ; Saturnin avait décliné cette invitation, se souciant peu de s'expliquer avec le vieux, et en vérité le vieux n'était pas commode. Il rembarrait les importuns qui l'assiégeaient de leurs supplications ou de leurs remontrances; il tenait tête à tous les assauts, comme un rocher de granit, tant de fois battu par les ras de marée qu'il a appris à mépriser les vagues et leur écume. Quand on lui parlait de Colette Vualin, il répondait qu'il plaignait « les imbéciles qui coupaient dans ces godans-là », et, n'ayant pas l'habitude de mâcher ses mots, il ajoutait que son fils devait s'estimer trop heureux « d'être débarrassé d'une garce :». Quand on lui transmettait quelque message d'Aristide Laventie, il répliquait qu'il agissait toujours à son idée et qu'il avait peu de goût pour les farceurs. Quand on lui demandait quelles obligations il avait à M. Maresquel pour lui
témoigner tant d'attachement, il disait en haussant les épaules : « Ce n'est pas lui que j'aime, c'est mon puits. » Fidèle à ses amours austères, il descendait chaque jour travailler dans le fond, et on le laissait tranquille. Le respect qu'il inspirait marchait à côté de lui comme un gendanne et défendait de tout affront ses cheveux gris taillés en brosse.
La plupart des grévistes n'avaient ni regrets ni repentir. Ils étaient satisfaits d'eux-mêmes; la virile résolution qu'ils avaient prise procurait à leur conscience un orgueilleux bien-être, et leur attitude, leur démarche, leurs airs de tête en témoignaient. Il leur semblait avoir fait quelque chose de glorieux dont il serait parlé, et ils se promenaient dans leur gloire comme des gens qui ont donné un grand exemple, comme des esclaves qui ont brisé leurs chaînes et que l'univers regarde. A l'exaltation de l'esprit, au contentement d'une fierté qui se redressait et s'étirait au soleil, ils joignaient des plaisirs plus candides. Il y a dans l'homme un enfant que les nouveautés enchantent et grisent, et ce sont des jours de fête que les premiers jours d'une grève. La rupture des habitudes, la flânerie remplaçant le dur et monotone labeur quotidien, de longues oisivetés d'autant plus douces qu'on a le droit de s'en faire un mérite et une vertu, les événements imprévus qu'on attend, les nouvelles qui circulent, les discours qu'on avale, l'amusement des promesses, les absurdités qui paraissent vraisemblablep, la fièvre des émotions, les chimères dont on se repaît, tout donne à la vie une figure de Mardi gras, et l'on arrive à se persuader qu'en dépit du proverbe, le monde est si bien arranç^é que l'homme s'y peut nourrir de l'air du
temps, d'espérance et de musique. Les bons vivants couraient les cabarets et les buvettes, on en rencontrait aussi jouant au bouchon dans les grands chemins. Les ambitieux et les gobe-mouches se jetaient à corps perdu dans la politique. Les plus sages cultivaient leur jardin ou allaient chercher de l'ouvrage dans les champs de betteraves. Ces derniers regrettaient un peu la mine, soupiraient tout bas après elle, le travail au grand jour leur paraissant à la fois plus pénible et plus vulgaire que l'autre.
Mais l'heureux des heureux, est-il nécessaire de le nommer? Non, jamais marin qui, longtemps retenu dans les mornes solitudes de l'Océan par une désespérante accalmie, sent tout à coup la brise fraîchir et entend frémir sa voile; jamais cultivateur dont la sécheresse a tari les puits et à qui un grondement de tonnerre annonce que les nuées vont s'ouvrir; jamais joueur qui, après une déplorable déveine, voit la chance tourner et conçoit l'audacieux espoir de faire sauter la banque, ne furent émus, saisis, transportés de plus d'allégresse qu'Aristide Laventie quand, après avoir douté de sa fortune, îl put s'écrier, comme Siméon : « Je puis aller en paix, mes yeux ont vu mon salut. » Du même coup, son bonheur et son talent battirent leur plein. Du matin au soir, convaincu que l'homme vit de métaphysique autant que de soupe, il mêlait aux savantes discussions d'intérêts de pompeuses dissertations sur la souveraineté du peuple et sur les dcpits des travailleurs. Tour à tour impérieux ou insinuant, véhément ou onctueux, il avait tous les tons, et son éloquence unissait aux frémissements pathétiques du violon le velouté du violoncelle et l'éclat de la trompette. Il se faisait tout
à tous, il donnait du lait aux faibles, de la viande aux forts. Il échauffait les tièdes, il encourageait les timides, il prêchait la patience aux violents, répondait à tout le monde du succès, protestant sur son honneur, sur sa tête, que la grève de Fornay ferait époque dans l'histoire, et sans contredit il entendait qu'elle fît époque dans sa vie en le désignant aux suffrages de quelque arrondissement de Paris dans une prochaine élection. C'est ainsi qu'il se multipliait, se prodiguait, promenant de lieu en lieu, de réunion en réunion, sa face épanouie d'apôtre gras, sa bonhomie câline, l'éclair de son regard, sa joie toujours essoufflée, toujours bruyante, toujours suante, si bien qu'étant partout à la fois, on pouvait croire qu'il y avait dix Laventie, dont chacun faisait l'ouvrage de dix hommes. Toutefois, les plus beaux fruits ont leur ver qui les ronge, et il suffit de creuser le bonheur pour y trouver le chagrin. Il ne faut pas demander si Laventie avait fait fête à Saturnin Servoix, s'il avait tué plus d'un veau pour célébrer la résipiscence de l'enfant prodigue. Dès le premier soir, il l'avait fait monter sur l'estrade où il paradait, et, le présentant à l'assistance, lui administrant une fraternelle accolade, il l'avait pressé sur sa poitrine au bruit des acclamations et de frénétiques applaudissements. Il le caressait, il le cajolait, et la sinistre aventure de ce juste lui fournissait des effets oratoires; il la racontait sans cesse comme Antoine agitait aux yeux des Romains la robe sanglante de César assassiné. Il en usait familièrement avec le puddleur,' lui parlait sur un ton de bienveillante protection, l'appelait son cher ami, quelquefois son cher enfant ; quelquefois aussi, il le traitait de héros, sans qu'on sût bien pourquoi, mais
sans que personne s'en étonnât. On ne connaissait Saturnin que pour un habile ouvrier et pour un matamore du plaisir ; mais la plupart des hommes croient découvrir une ressemblance de famille entre l'héroïsme et la débauche hardie.
Pendant quelque temps, Saturnin se tint coi. Il était comme hébété et par Fétonnement de son chagrin et par les copieuses libations où, durant deux fois vingt-quatre heures, il avait tenté de le noyer. D'ailleurs, quoique, après boire, il aimât à haranguer ses camarades, à les ébaubir par ses spéculations sociologiques, il n'avait pas l'habitude des assemblées, des tournois de la parole; ce marin d'eau douce n'osait affronter l'onde amère et ses houles* Il laissait discourir Laventie sans répondre à ses avances, sans paraître se soucier de ce qu'on pouvait dire ou penser de Saturnin Servoix. Enfermé dans son silence comme dans une forteresse , farouche, hérissé, l'œil creux, on l'eût pris pour une bête fauve qui a essuyé un désastre et qui, accroupie dans sa caverne, s'occupe à lécher ses blessures.
Il ne laissait pas de réfléchir, et ses réflexions n'étaient pas favorables à Laventie, qui, de jour en jour, lui imposait moins. A l'exemple du directeur de Fomay, il le trouvait un peu saltimbanque, et le polichinelle lui gâtait le tribun. Il se lassa bientôt de son rôle modeste et muet, il lui déplaisait de n'être qu'une marionnette dont un autre manœuvrait les ficelles; Au surplus^ il se rappelait avoir prononcé entre deux vins, devant la chambre du syndicat, un petit réquisitoire qui avait été bien accueiUi. Il en vint à se dire que l'éloquence est un art moins com-
pliqilê qu*on ne croit, que le point était d'oser et de se lancer. Un soir, il se lança, et Laventie fut aussi surpris qu'un cornac dont l'éléphant s'aviserait tout à coup d'expliquer lui-même au public qu'il appartient à l'ordre des pachydermes, à la famille des proboscidiens, que ses pieds sont ongulés, qu'il se sert de ses défenses pour déraciner des arbres, de sa trompe pour terrasser ses enneinis et qu'il n'aime pas beaucoup qu'on le réduise en domesticité. Après avoir ânonné quelques instants, l'orateur improvisé prit de l'assurance, trouva ses mots, enfila phrase après phrase, et la chute en était quelquefois heureuse. Ayant quelque lecture et une assez bonne mémoire, il se faisait en lui comme des remontées de souvenirs et de sentences apprises qu'il ne plaçait pas toujours à. propos, mais qu'il débitait d'une voix haletante et saccadée dont l'émotion était contagieuse. L'éléphant avait sur le cornac l'avantage d'être sincère dans ses haines, et la colère est facilement éloquente. Bref, ce début réussit à merveille, l'apprenti fut acclamé comme un maître. Il se trouva même quelques enthousiastes qui eurent l'impudeur de pré* tendre que Saturnin Servoix parlait encore mieux que le tribun parisien, commis voyageur en révolution. Ce discours revint aux oreilles de ce dernier, et il en conçut un cuisant chagrin.
Une fois qu'il eut parlé. Saturnin ne déparla plus* Chaque soir, se levant de sa chaise comme par res-» sort, il prononçait sa harangue devant une salle comble, et chaque soir^ se sentant plus à l'aise, il devenait plus • violent» Cet énergumène donnait à Laventie autant d'inquiétudes que de jalousie; ce n'était pas seulement un concurrent qui lui disputait
les cœurs et les suffrages, c'était un embarras, un danger. Laventie entendait que la grève se terminât par un accommodement dont il aurait tout l'honneur, et il se faisait fort d'obtenir de la compagnie les concessions désirées; il savait que M. Maresquel comptait beaucoup d'ennemis dans son conseil d'administration, que, si la grève se prolongeait, M. Cornu et ses acolytes ne man'queraient pas une si bonne occasion de le déposer de ses pouvoirs. Mais il savait aussi que, pour être écouté, il fallait être raisonnable et ne pas demander la lune; son incommode protégé, devenu son rival, en demandait dix. Laventie prêchait l'union, la patience, l'esprit de légalité : Saturnin ne croyait qu'à la force. Laventie réclamait la destitution de M. Maresquel : Saturnin réclamait sa tête. Laventie voulait donner une leçon aux bourgeois : Saturnin voulait les supprimer. Laventie revendiquait « les destructions nécessaires » : Saturnin se proposait de tout détruire. L'un faisait des tirades sur la république scientifique; l'autre déclarait qu'il n'y a de gouvernement supportable que la pure et simple anarchie. L'un assurait que l'éloquence résout toutes les diûicultés, que la raison finit toujours par avoir raison ; l'autre affirmait qu'on n'arriverait à rien que par les moyens brutaux, et, quand il avait bu, il ne craignait pas d'avancer que les hommes de cœur se font justice à eux-mêmes et que la seule justice est le talion, qu'après avoir brûlé Fornay il contraindrait la reine des blondes à lui remplacer sa Colette. A la vérité, il ne le disait pas à la tribune, s'étant fait une loi de ne pas boire avant de parler. Il n'en est pas moins certain qu'au sortir des séances où il s'était livré à toute la fougue de son génie, les quêteurs, agitani: leurs
plateaux d'étain, s'écriaient : a Pour la propagande I » et, baissant la voix, ajoutaient d'un ton sec : « Pour la dynamite ! »
Laventie ne tarda pas à prendre dans une sainte horreur ce Saturnin qu'il avait tant fêté et qui se promenait à travers ses quilles. Il s'écriait : « Qui me délivrera de cet animal, de ce sagouin, de cette huître? » Il lui souhaitait des extinctions de voix; hélas I Laventie était quelquefois enroué. Saturnin ne l'était jamais. Le sage essaya de faire entendre raison à l'énergumène, de lui insinuer que ses violences maladroites discréditaient l'entreprise, compromettaient le succès. L'intraitable Saturnin le renvoya bien loin. Au bout de dix joui*s, on s'était brouillé ; on éleva tribune contre tribune. Laventie tenait ses assises au Lion d'Or, l'autre dans une salle de caféconcert; elle était petite, on était obligé de refuser du monde. Laventie ne commandait plus à son dépit. Il traitait Saturnin de fou furieux, « de sous-tribun, qui n'était qu'un tribun soûl » ; quand il voulait garder quelques ménagements, il le surnommait « un Saturninus qui ne prendrait jamais le Gapitole ». De son côté. Saturnin parlait avec un souverain mépris « de la tisane à la réglisse que débitait ce marchand de coco », et, ce qui était plus grave encore, il accusait publiquement Laventie de s'être vendu à l'opportunisme. Il est bien douloureux, quand on a passé des années à dire pis que pendre des opportunistes, d'être surpris soi-même en flagrant délit d'opportunité et de sens commun.
Cependant, M. Maresquel, qui avait reconquis par degrés toute la gaieté de son esprit, ne s'endormait pas. Pour répondre aux batteries de V Indépendant
de Veyrany qui avait ouvert contre lui un feu violent, il venait d'acheter une autre petite feuille, intitulée VImpartialy et cette feuille lui servait à deux fins ; il remployait tour à tour à plaider sa cause auprès de ses actionnaires et de ses ouvriers. L'Impartial racontait aux premiers la vieille et instructive histoire des moutons sacrifiant leurs chiens pour avoir ta paix avec les loups. Il leur représentait aussi qu'une industrie ne peut prospérer qu'à la condition de renouveler sans cesse ses méthodes comme son outillage, que tout usinier qui ne vise pas à diminuer ses frais généraux ou qui a la superstition de la routine, se met hors d'état de lutter contre la concurrence étrangère. Lorsque toute l'Europe progresse, voulait-on faire de la France la Chine de l'Occident ? En même temps, VImpartial engageait les ouvriers à se tenir en garde contre les faux bruits, les diffamations, les manœuvres perfides par lesquelles on cherchait à surprendre leur bonne foi. On leur peignait le directeur de Fomay comme un homme dur et sans entrailles ; pure calomnie I Un numéro entier du journal fut consacré à la description détaillée de l'orphdinat, « cette maison modèle, dirigée par une jeune femme qui avait renoncé au monde et à ses plaisirs pour se consacrer au soulagement des malheureux ». Le journaliste n'ajoutait pas que M. Maresquel passait sa vie à se plaindre que son orphelinat lui coûtât trop cher ; il prétendait, au contraire, que cet homme de bien avait mis depuis longtemps à l'étude d^autres institutions philanthropiques et qlie ses plans, trop grandioses peut-être, témoignaient de sa tendre sollicitude pour les intérêts et le bien-être des classes souffrantes. Pourquoi fallait-
il que la grève, cette jgrève fatale, Teût traversé dans ses desseins généreux ?
M. Maresquel comptait moins sur son journal pour rétablir sa situation que sur les divisions intestines de Tennemi et sur la loi qui veut qu'après avoir mangé les tyrans, les démagogues s'entre-mangent, La brouille qui venait d'éclater entre le sous-tribun Saturninus et le marchand de coco le remplit de joie. Il comprit incontinent le profit qu'il en pouvait tirer, et tous ses vœux furent pour Saturnin. Il estimait qu'en général les trois quarts des grévistes ne le sont qu'à leur corps défendant, qu'ils subissent l'empire de quelques politiciens, pour qui le travail est de tous les moyens de gagner sa vie le plus désagréable. Il en concluait que les violences sont la fin des grèves, qu'elles provoquent fatalement l'intervention du gendarme et même du soldat, que l'arrestation de quelques meneurs intimide les autres et rend aux poltrons le courage de s'affranchir d'une tyrannie dont ils commençaient à sentir la pesanteur. Aussi considérait-il les violents conrnie ses alliés naturels, et il leur venait en aide, les entretenait dans leur exaltation par des moyens occultes, par des émissaires choisis avec soin et grassement payés. Laventie eut bientôt les yeux ouverts sur ces menées ; il engageait ses partisans à se méfier des agents secrets qui travaillaient à les détacher de leur chef et les poussaient aux résolutions dangereuses :
(c Tenons-nous en garde contre les fous rusés et les mouchards, » leur dit-il plus d'une fois.
M. Maresquel fut déçu dans son espérance, Laventie regagnait par degrés le terrain perdu, et l'on ne pouvait s'en étonner. C'était lui qui avait les fonds.
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Dès les premiers jours, un libéral donateur, qui n'était autre qu'Olivier, avait versé entre ses mains vingt-cinq mille francs, et une souscription ouverte par le Vengeur du peuple s'annonçait bien. La caisse s'emplissait lentement; mais, enfin, elle n'était pas vide, tandis que, dans le moulin d'en face, les eaux étaient baases, la roue tournait difficilement. Saturnin avait bientôt dévoré ses dernières économies. Il en était réduit à vivre sur le commun, aux frais de ses amis et féaux. L'homme qui reçoit ne peut lutter longtemps contre l'homme qui donne. Aussi bien, après un engouement passager, les choses s'étaient remises d'elles-mêmes à leur place, l'art avait repris l'avantage sur le grossier naturel ; il n'y avait plus que les fanatiques et les sots qui fissent au plus consommé des violonistes l'injure de lui préférer un ménétrier de village. Saturnin débitait chaque soir le même discours, qu'il ne se lassait pas de refaire. Son éloquence souffrait de cette monotonie qui est inhérente à l'exagération; quand on parle toujours à pleins poumons, il est difficile de moduler sa voix. De même qu'il n'avait qu'une note, il n'avait qu'un geste. Debout devant une table en sapin, le col raide, tout d'une pièce, il fermait le poing, le levait jusqu'au ciel et le laissait retomber lourdement; la table craquait, et sous ce poing fermé qui s'abattait comme un marteaupilon, le puddleur écrasait M. Maresquel, dix mille têtes de bourgeois, l'usine de Fornay, la gendarmerie, le gouvernement, la société tout entière. Tout l'univers y passait, il n'en restait pas miette.
Saturnin n'excellait que dans le genre farouche; Laventie variait continuellement sa cuisine, et quelquefois il remplaçait les invectives par les calembre-
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daines. Les foules sont jeunes; elles mêlent volontiers quelque gaieté à Tassouvissement de leurs passions les plus sombres, elles aiment à s'amuser même quand elles se fâchent, et Laventie amusait de temps à autre son auditoire aux dépens de M. Maresquel. Après avoir lu d'un ton gausseur tel entrefilet de Vlmpartialy il louait le journaliste de Fomay, qui avait donné tant de preuves de sa vaillance et qu'on osait traiter « de mauvais coucheur ». Une autre fois, il le proclamait le plus égalitaire des hommes, alléguant que polisseuse ou princesse, ce grand démocrate mettait toutes les femmes sur le même pied et recrutait son sérail jusque dans le fond des mines : « Mes frères et mes amis, s'écria-t-il un jour, poussez trois hourras à l'anglaise en l'honneur de cet ogre qui s'ennuie dans son désert, depuis que vous lui avez volé d'un seul coup toute sa provision de chair fraîche. » Ce n'était pas du sel attique, mais enfin Laventie s'entendait à égayer son monde, tandis que l'autre ne donnait à manger à ses auditeurs que son fiel et sa colère.
D'ailleurs, enflé par ses succès inespérés, infatué de lui-même. Saturnin devenait de jour en jour moins abordable. Ce Masaniello, ce Jean de Leyde ne se connaissait plus. Il n'acceptait aucune remontrance, ne souffrait aucune contradiction, recevait d'un air bourru jusqu'aux hommages de ses flatteurs, comme un dieu agrée par bon procédé l'encens qu'on fait fumer sur ses autels et qu'il regarde comme son dû. Le rébarbatif puddleur rabrouait tout le monde; on eût dit qu'il avait chaussé les pantoufles de M. Maresquel. Plus il s'attirait d'ennemis par le sans-gêne et le débraillement de son orgueil, plus Laventie s'appliquait à accroître sa popularité par ses grâces, par ses
procédés avenants, par ses manières engageantes et accortes. Il affectait <Je prendre au sérieux les conseils des sots, quitte à ne pas les suivre ; il écoutait les requêtes les plus déraisonnables en se donnant Fair d'y découvrir un grain de raison ; il supportait les importuns, il faisait bon visage aux fâjcheux, que dans le secret de son cœur il envoyait au diable. Il avait pour principe que la première vertu du démagogue est de se laisser ronger par la vermine en lui laissant croire qu'elle lui fait honneur et plaisir.
La clique du puddleur ne se composait plus guère que de naïfs subjugués par ses rodomontades et de quelques sacripants qui espéraient le pousser à un mauvais coup, sauf à se dérober si l'affaire tournait mal. Laventie avait rallié autour de lui tous les autres, particulièrement ceux qui désiraient qu'on s'accommodât et se souciaient peu d'avoir quelque chose à démêler avec les gendarmes. Contrairement au désir de M. Maresquel, le tribun parisien et ses adhérents représentaient de plus en plus la grande église, où l'on enseigne le véritable dogme orthodoxe; Saturnin passait pour un sectaire, et sa chapelle tendait à se dépeupler. Tous les gens sensés tombaient d'accord que Laventie disait la vraie messe, et il faut avouer que ce pontife bien nourri, vrai pourceau d'Épicure, à la face réjouie, florissante, au ventre indulgent et débonnaire, était plus agréable à contempler que le bilieux hérétique au teint hâve, à l'œil triste ou sanglant, aux joues creuses et verdâtres. Après les avoir entendus l'un et l'autre, la grande majorité des grévistes était revenue à ses premières amours, et ils auraient pu dire, s'ils avaient su l'italien : Ecco il vero Pulcinellal
Olivier Maugant, qui logeait au Lion d'Or dans une chambre attenante à celle de son ami Laventie, dont il était le commensal habituel, n'osait pas lui confesser qu'il avait un goût presque égal. et pour la grande église et pour la chapçUe, qu'il eût volontiers entendu les deux messes, qu'iî les trouvait orthodoxes l'une et l'autre. La brouille qui était survenue l'avait affligé, consterné autant qu'elle avait réjoui M. Maresquel. Sans doute, son bon sens donnait raison à la savante politique de Laventie; mais un penchant secret l'entraînait vers Saturnin, en qui sa colère se reconnaissait et dont la figure ravagée lui semblait personnifier les fureurs d'un peuple opprimé. Aussi était-il indulgent pour les extravagances du sous-tribqn, qu'il regardait comme des péchés véniels, et il se fût employé de grand cœur à ménager une réconciliation entre les deux rivaux; mais ce n'était pas une chose à tenter.
« Ne me parle plus de cette brute, lui avait dit un jour Laventie, et prends-y garde, mon fils, tu as un faible pour les fous ; il faut soigner cela. »
Peu auparavant, Olivier avait reçu un pli chargé et la lettre que voici :
€ Mon cousin, je reçois à Genève, où les tristes circonstances que vous connaissez sans doute me retiendront quelques jours encore, des nouvelles qui m'étonnent et me chagrinent et dont je suis résolue à ne croire que la moitié. La conduite qu'on vous attribue est celle d*un fanatique ou d'un méchant, et vous n'êtes ni l'un ni l'autre. Je me suis défiée souvent de la véracité de certaine personne, mais jamais autant que dans ce cas-ci. Me feriez-vous l'amitié de m'expliquer en quelques mots ce qui s'est passé? Je vous en serais très reconnaissante.
« Aujourd'hui plus que jamais, il y a dans les environs de Fomay des femmes et des enfants qui souffrent. Vous recevrez avec cette lettre trois mille francs que je vous envoie en vous priant de ne point les verser dans la caisse de M. Laventie, mais de vouloir bien les distribuer de la main à la main aux pauvres gens qui pâtissent des folies ou des calculs des autres. Personne ne saurait comme vous entrer dans mes intentions et faire de cette petite somme l'usage que j'en ferais moi-même. Je serais heureuse de donner davantage, mais je ne veux pas avoir l'air de venir en aide à la grève; M. Maresquel aurait le droit de me le reprocher. Il arrive quelquefois dans ce monde qu'on fait le mal en voulant faire le bien.
« Je pense retourner à Fornay vers la fin de cette semaine. Il me tarde de revoir mon orphelinat, où ma présence ne serait pas inutile si la situation venait à s'aggraver. Sœur Glotilde est une excellente personne qui prend facilement peur; ses lettres le prouvent. Je sens vivement le chagrin d'être obligée de
choisir entre deux devoirs; délivrez-moi du moins, en me donnant de vos nouvelles, du tourment que me cause ma curiosité, qui n'est pas celle d'une indifférente. »
Olivier répondit aussitôt :
« Soyez sûre, ma cousine, que vos intentions seront scrupuleusement remplies; je m'y appliquerai du moins, et je vous remercie de votre confiance. Je ne sais ce qu'on a pu vous écrire; mais il n'y a dans la conduite que j'ai tenue rien que je puisse regretter. Si vous entendez par fanatisme la haine de l'injustice et de l'insolence, je suis un fanatique, je l'avoue, et j'en fais gloire. Si vous regardez les représailles les plus légitimes comme de noires et criminelles méchancetés, je suis un méchant, et je le suis sans remords. Mais que pensez-vous d'une femme que j'aimais, dont je me croyais aimé et qui, au lieu de me désabuser elle-même, charge de ce soiii les personnes du monde dont j'ai le plus à me plaindre? Votre sœur et votre beau-frère se sont acquittés de leur mandat en conscience et avec joie. Au profond chagrin que vous étiez certaine de me causer, vous avez voulu joindre l'humiliation : elle a été complète* Vous pouvez revenir à Fornay, où désormais vous respirerez plus à l'aise. Votre orphelinat vous sera d'autant plus cher que vous ne risquerez plus de m'y rencontrer. Quant à moi, le sentiment de ma rare bêtise m'est pénible. Je me suis laissé tromper deux fois; mais je crois bien que la seconde sera la dernière. »
A peine eut-il expédié sa lettre, qu'il se mit en campagne pour exécuter les instructions de Mme Courlize. faiblesse du cœur humain I il était heureux d'avoir quelque chose à faire pour le service et par les ordres
d'une femme qu'il se figurait ne plus aimer et qu'il croyait avoir sujet de haïr. Il lui semblait qu'elle l'accompagnait dans les maisons où il entrait pour y distribuer des secours ; il disait :
« C'est Mme Courlize qui m'a chargé de vous remettre lesj vingt francs que voici. »
Et il ne savait si ce nom, qu'il répétait cent fois par jour, lui était doux ou amer à prononcer. Ses tournées lui fournirent l'occasion de se mettre en rapport avec beaucoup de grévistes; il crut découvrir parmi eux quelques' méchants qui n'étaient pas sincèrement fanatiques, de vrais fanatiques qui n'étaient pas nés méchants, mais qui commençaient à le devenir, et beaucoup de découragés, déjà las de leur effort, flottant entre le doute et l'espoir, occupés à se demander s'ils avaient tort ou raison d'acheter un succès incertain par des souffrances et des privations trop certaines. Il travaillait à raffermir ces courages ébranlés, à ranimer ces espérances défaillantes. Vivant, depuis quinze jours, avec des gens qui, du soir au matin, parlaient et gesticulaient, il avait pris, lui aussi, l'habitude de parler beaucoup et de gesticuler un peu. Mais sa loyauté d'esprit l'empêchait de donner des conjectures pour des certitudes, d'imposer par son ton décisif, de rendre des oracles, d'amuser les malheureux par des promesses qu'il craignait de ne pouvoir tenir. Ce brave garçon n'était ni du bois dont on fait les tribuns, ni de la race des médecins Tant-Mieux. Au contraire, il ressentait pour les malades qu'il soignait une si vive et si délicate sympathie qu'il leur prenait souvent leur mal. Il devenait plaintif auprès des plaignants, les gens sans courage le décourageaient. Il rentrait au Lion d'Or attristé, assombri; mais, auprès d' Aristide
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Laventie, il recouvrait toute sa confiance, et quand il rencontrait Saturnin et ses acolytes, il croyait voir sa propre colère qui se promenait devant lui et se pavanait à la face du ciel.
Il reçut une seconde lettre, beaucoup plus longue que la première, et il s'en étonna, car il savait que d'habitude Mme Gourlize était brève et rapide dans ses écritures. Voici ce qu'elle lui écrivait de Fornay, où elle était arrivée la veille :
« Mon cousin, vous n'êtes ni un méchant ni un fanatique, vous n'êtes qu'un égaré, et l'on peut raisonner avec vous. J'ai interrogé ma sœur, je l'ai mise sur la sellette. Elle m'a tout confessé en riant; elle m'a raconté comme une agréable plaisanterie l'indigne abus qu'elle a fait en mon absence de trois lignes que lui avait écrites à la hâte la directrice d'un orphelinat, qui recourait à l'entremise de cette belle dame pour obtenir qu'on raccommodât son fourneau de cuisine. C'est une inconsciente; dût-elle vivre cent ans, elle mourra sans s'être rien reproché. Mais, de votre côté, êtes-vous sans reproche? Vous avez cédé à un entraînement de chagrin et de vengeance, et vous avez fait une vilaine action, ou du moins vous y avez trempé. Gela prouve que vous avez la conscience moins délicate que je ne pensais; cela prouve aussi que vous m'aimes beaucoup, et me voilà bien embarrassée.
« Mais peut-on vous pardonner de vous être laissé. prendre si facilement au piège que vous tendait une femme qui s'ennuie et à qui tout est bon pour se distraire? Vous avez donc cru de bonne foi que je vous trompais? Je n'ai jamais trompé personne; c'est un talent qui me manque. Ah I mon pauvre Olivier, que vous êtes défiant quand vous n'êtes pas crédule! Nous
avions au Val-Fleuri un cygne dont la femelle était une mauvaise couveuse. On s'était amusé, un jour, paralt-il, à lui faire couver un œuf de corbeau ; lorsqu'elle en vit sortir un vilain oiseau tout noir, tous ses œufs lui devinrent suspects.. Vous lui ressemblez, mon cousin. Un corbeau est sorti jadis d'un œuf de cygne que vous aviez tendrement couvé; est-ce une raison pour ne plus voir partout que des oiseaux noirs et des visages de traîtres?
« Mon pauvre et cher garçon, je veux vous traiter comme un enfant malade et vous dire vos vérités bien doucement, bien tendrement. Je suis seule dans ma petite chambre, que vous connaissez. Le vent mène grand bruit et raconte des histoires qui ne sont pas gaies. Il se fait tard; sœur Glotilde est allée se coucher, personne ne viendra nous surprendre. Asseyez-vous et écoutez-moi... Savez-vous ce qui vous manque? Vous avez du cœur, beaucoup de cœur, et même vous en avez trop; mais vous n'avez ni discernement ni raison, et quand la raison ne les garde pas, les meilleurs cœurs font les plus grosses sottises. Au rebours de la femelle de mon cygne, ils couvent indistinctement, avec une égale tendresse, tous les œufs qu'on leur apporte, et Ton en voit sortir tour à tour des cygnes et des corbeaux. Je vous le répète, Olivier, selon que votre imagination ou votre cœur vous mène, vous êtes ou beaucoup trop défiant ou beaucoup trop crédule. Vous vous défiez de votre cousine Béatrice et vous croyez à la sagesse, à la sincérité, au désintéressement, à la vertu de M. Aristide Laventie... Oh! voyez-vous, je le déteste, ce Laventie. Vous souvient-il que, dans ma petite jeunesse, je lui fourrai, un jour, une gre-
nouille dans la main et que je fus cause qu'il tomba dans un fossé, le nez contre terre? Je recommencerais bien volontiers... Regardez-le donc une bonne fois dans les yeux, et vous viendrez me dire ce que vous y aurez vu.
« Êtes-vous encore là? M'écoutez-vous?.. Je continue. Quand on a eu des torts, on les répare. Vous prétendez que je suis trop gaie, je vous jure que, dans ce moment, je ne le suis pas du tout. Cette grève me fait horreur. Notre orphelinat est assiégé par des femmes de grévistes, qui se coulent en secret auprès de moi pour me conter leurs peines et solliciter des secours. Le mari montre le poing, la femme tend la main. J'y mets ce que je peux, sans en rien dire à personne, et je me reproche tout à la fois de trop donner et de ne pas donner assez. Ce n'est point par des grèves, mais par des institutions de prévoyance qu'on peut améliorer le sort des ouvriers. Il faut pour cela que l'ouvrier consente à prévoir et que son patron soit un homme de bien. Mais sauriez-vous me dire quel heureux a fait cette grève, à l'exception de votre Laventie dont le bonheur m'intéresse peu ! Les souffrances prolongées finissent quelquefois par produire des crimes. Vous savez si j'aime le peuple, le vrai peuple, celui qui travaille et dont je respecte les vertus, bien plus difficiles, bien plus admirables que les nôtres. Son malheur est de se laisser abuser par les belles paroles des Laventie et d'entrer facilement en fureur quand les événements le détrompent de ses espérances. Celui qui déchaîne les passions populaires ne sait pas ce qu'il fait et se prépare des repentirs. Nous étions gardés au Val-Fleuri par un gros terre-neuve avec lequel nos parents nous défen-
daient de jouer et qu'on tenait toujours à l'attache. Un matin, je le détachai, et je voulus le contraindre à folâtrer avec moi ; il me témoigna sa reconnaissance en me mordant au bras gauche ; j'en porte encore la marque. Heureusement il n'était pas enragé. Êtesvous sûr que Saturnin Servoix ne le soit pas?
« Olivier, on m'affirme que votre dangereux ami se sert beaucoup de vous, qu'il exploite à son profit la considération dont vous jouissez. En vous voyant toujours ensemble, il est naturel de reporter sur lui une partie de l'estime qu'on a pour vous, et vous semblez approuver tout ce qu'il dit, autoriser tout ce qu'il fait. Le premier soin d'un intrigant est de se couvrir de l'amitié d'un honnête homme, qui* devient sa caution, son répondant. Vous aidez à faire le mal sans le vouloir; je vous en supplie, éloignez-vous, trouvez un prétexte pour sortir de ce nid de guêpes. Je connais une femme qui se croirait tenue de vous en récompenser.
« Vous dites que vous m'aimez, Olivier ; voici mon dernier mot : il faut choisir entre votre Laventie et moi. »
S'il est un art d'écrire les lettres, il y a aussi un art de les lire, moins répandu qu'on ne pourrait le croire. Les uns s'en tiennent à ce qui est écrit et ne devinent rien; les autres se piquent de lire entre les lignes, se perdent dans de vaines imaginations et, cherchant finesse à tout, sç trompent aussi grossièrement que les premiers. La lettre de Mme Gourlize produisit sur Olivier une impression si vive, le plongea dans un tel enchantement, que pendant plus d'une heure ses projets et sa vengeance, la grève, les ouvriers, la sainte humanité , les opprimés et leurs tribuns , Laventie, Saturnin, il oublia tout. Il se savait aimé ;
cette délicieuse certitude inondait son cœur de joie, et peu s'en fallut qu'il ne courût à l'orphelinat, qu'il n'y pénétrât avec effraction. On aime à montrer son bonheur à celle qui le cause.
Il faillit ce soir-là au plus sacré de ses devoirs ; il se dispensa d'assister à une réunion publique où Laventie devait parler. Prétextant une migraine, il s'enferma dans sa chambre pour répondre sur-le-champ à l'adorable lettre qui lui avait mis du baume dans le sang et l'avait subitement guéri de ses doutes, de ses ridicules soupçonSj de ses injustes chagrins. Mais avant d'y répondre il la relut et la relut encore, pesant et soupesant chaque mot, chaque virgule, et il arriva bientôt qu'il crut sortir d'un rêve, que cette adorable lettre lui parut froide, et qu'un peu plus tard cette lettre froide lui sembla dure. « Elle a été écrite, pensa-t-il, à la seule fin de me détacher de Laventie; il n'y a là qu'un artifice, qu'une ruse de femme. » Tout à coup, une idée funeste lui traversa l'esprit : « Ne pourrait-il pas se faire qu'il y eût un teinturier, et que ce teinturier fût M. Maresquel lui-même, qui dans sa détresse recourt à tous les moyens? Oui, cette épître a été dictée par lui. » Plus il examina cette idée, plus il y trouva de vraisemblance, et, à force de couver son œuf de cygne, il en fit sortir un corbeau. Il se coucha là-dessus, ne dormit guère, et le lendemain, à la première heure, il prit la plume et écrivit :
(( Je suis sensible, ma cousine, à l'obligeante sollicitude que vous témoignez pour l'enfant malade. Je crains que vous ne perdiez vos peines. Que peut-on faire d'un pauvre garçon qui n'a ni raison ni discernement, ni caractère, qui, à la vérité, n'est ni fanatique ni méchant, mais qui ne peut manquer de devenir
l'un et l'autre dans les mauvaises compagnies (ju'il fréquente? Vous n'êtes que sévère pour moi, je vous trouve un peu dure pour mon ami. Le malheur est que je m'attache encore plus aux gens que j'aime, quand on les dénigre. Cela ne m'empêche pas de vous remercier de votre lettre et des excellentes intentions qui vous l'ont inspirée ; je la goûterais davantage si je pouvais être certain que personne ne vous a aidée à l'écrire. »
Il venait de fermer la sienne. Il se ravisa, déchira brusquement l'enveloppe et ajouta d'une main très agitée ce poit-scripium :
« Béatrice, il faut absolument que je vous voie. Où? Quand? C'est à vous d'en décider. »
Il ne reçut pas de réponse.
Une grève est une guerre où la victoire est aux plus patients, à ceux qui savent ou qui peuvent attendre. De part et d'autre, à Fomay comme à Toulins, la patience commençait à manquer. Il importait à M. Maresquel de brusquer les choses, et il avait sujet d'appréhender que la lutte ne se prolongeât au delà du terme qu'il avait imprudemment fixé. A l'égard des grévistes, leurs affaires allaient mal ; les nécessités étaient grandes, les ressources étaient médiocres, insuffisantes, les munitions de guerre et de bouche s'épuisaient rapidement. Les plaignants, les découragés, chaque jour plus nombreux et moins réservés dans leurs doléances, semaient autour d'eux le mécontentement et l'inquiétude. Si ce troupeau n'avait été contenu par l'ascendant, par l'autorité de ses bergers, la débandade s'y fût mise. La souscription ouverte à grand bruit et en grande pompe par le Vengeur du peuple n'avait produit que de maigres résultats. Les feuilles rivales, sans oser la désapprouver ouvertement, lui faisaient une sourde opposition et tout le tort qu'elles pouvaient ou par leur
silence dédaigneux ou par de perfides entrefilets. Les dons étaient rares, et Laventie ne tarissait pas en récriminations contre les menées, les méchantes cabales de ses bons amis les journalistes intransigeants, dont la jalousie cherchait à enrayer sa fortune naissante. « Ils me le revaudront, disait-il à Olivier ; je leur garde un chien de leur chienne. »
Du même coup, il insinuait discrètement à cet ingénieur qui, après avoir versé vingt-cinq mille francs, venait d'en verser encore dix mille par des appoints successifs, que c'est un plaisir pour une âme bien née de sacrifier ses intérêts à ses convictions, et qu'il ne ferait que son devoir en abandonnant à la grève le reste de son capital. Mais, quels que fussent ses mécomptes, Laventie continuait d'affecter une confiance absolue dans l'événement. Gardant pour lui ses chagrins, il portait dans les réunions de son comité et dans les assemblées publiques un front superbe, déjà couronné par la victoire. Les assertions hasardeuses, les affirmations rassurantes, les vaines promesses lui coûtaient peu. Quand il faisait son grand geste de semeur, répandant la graine dans les sillons, on voyait tomber de sa main droite largement ouverte une pluie d'espérances qui annonçait à la terre des moissons de bonheur, et tel gobe-mouches se demandait avec anxiété s'il y aurait dans sa grange assez de place pour les y loger. Laventie avait le don de se faire croire parce qu'au moment où il parlait, il croyait à moitié ce qu'il disait. L'art ne suffit pas, il faut y joindre une demi-bonne foi, une candeur intermittente. Il avait cependant ses lassitudes. Un soir qu'il n'y avait pas de réunion et que le moulin à parole chômait, le tribun fit défendre sa porte, et, ayant allumé
son cigare, il s'allongea sur un sofa dépenaillé, qui lui semblait peu moelleux. La joue droite enfouie dans un coussin, il laissait vaguer du plancher au plafond ses grands yeux de lion au repos, qui conserve quelque majesté jusque dans ses poses les plus abandonnées. En face de lui, assis modestement sur une chaise de cannes, Olivier avait Tâme rêveuse. Il pensait à une réponse qu'il attendait soir et matin, et qui n'arrivait pas; il regrettait sa lettre, il la biffait, la raturait, la refaisait dans sa tête.
« A quoi penses-tu, mon beau ténébreux? » lui demanda Laventie, en faisant décrire à la fumée qui sortait de sa bouche un anneau d'une rondeur géométrique.
Olivier tressaillit :
« Je pense, répondit-il, que nos affaires n'ont pas l'air d'avancer beaucoup.
— Ahl vous voilà bien, vous autres! On vous demande un mois de patience, et avant que trois semaines soient écoulées, vous êtes au bout de vos forces et de vos nerfs. J'ai lu, mon fils, dans un vieux conte allemand qu'il y avait une fois trois imbéciles qui voyageaient dans le pays de Cocagne. Les oies rôties leur volaient tout droit au milieu du bec. Mais ils dirent : « Mon Dieu ! que tout est mal arrangé I II faudrait que « les oies fussent beaucoup plus petites, pour qu'elles « pussent nous entrer dans la bouche.
— Je ne comprends pas très bien, dit Olivier, la moralité de ton apologue.
— Elle est claire pourtant, et mon apologue est destiné à t' apprendre que tu as la bouche trop petite pour manger les oies. Mon fils, ce ne sont pas les occasions qui manquent aux hommes, ce sont les hommes qui manquent aux occasions.
— Je me résignerais à attendre, répondit tranquillement Olivier, si je ne songeais à tant de pauvres diables qui n'ont peut-être aujourd'hui rien à se mettre sous la dent, car on assure que les provisions de lard et de pommes de terre tirent à leur fin. »
Le tribun se redressa à moitié.
« Par Jupiter, Magog et Buddha! s'écria-t-il, c[ue deviendraient les intérêts généraux si Ton tenait compte des souffrances particulières ? Là, ton raisonnement me fait pitié. Quel général, je te prie, consentirait à faire sonner le boute-selle s'il s'attendrissait d'avance sur tous les bras et les jambes que le canon va casser? La guerre est la guerre, on ne la fait pas sans recevoir des coups. Morbleu! qu'ils se serrent le ventre, ceux dont tu parles. Eh! que diable, Aristide Laventie ne leur donne-t-il pas l'exemple de toutes les abstinences, de tous les sacrifices? T'imagines-tu par hasard que je m'amuse ici, que je n'aie pas la nostalgie du boulevard? Aurais-tu le front de prétendre que je marchande au peuple mes soins, mes sueurs? Il me semble à moi que je fais dans ce Toulins un métier d'enfer, au risque d'y laisser le peu d'embonpoint qui me reste, car je maigris, mon enfant. Oserais-tu soutenir que je ne maigris pas?
— Oh ! je reconnais que tu ne t'épargnes point, reprit Olivier, mais tu n'as pas faim.
— C'est en quoi tu te trompes. On fait au Lion d'Or une si triste cuisine qu'il ne m'est pas arrivé une seule fois de pouvoir manger à mon appétit. J'ai faim, mon bel ami. Gela doit se voir dans mes yeux. »
Il les ouvrit tout grands, et Olivier se souvint que Mme Gourlize l'avait engagé à les bien examiner et à lui dire ensuite ce qu'il y aurait vu. Il avait répondu
à sa cousine qu'il s'attachait d'autant plus à ses amis qu'on les dénigrait avec plus d'acharnement. Il aurait pu lui répondre aussi que jamais nos illusions ne nous sont plus précieuses que quand nous sommes en danger de les perdre. Nous ne saurions avoir trop d'attentions pour ces chères malades; nous les regardons souffler, rien ne nous coûte pour prolonger leurs jours. Il y a un peu de notre sang dans leur sang, un peu de notre vie dans leur vie. Olivier détourna le propos en disant :
« Ainsi tu as toujours confiance dans le résultat final?
— Si j'ai confiance ! Mais comment donc? plus que jamais. L'affaire est tout simplement superbe et nous tenons le loup parles oreilles... Bon Dieu! nous avons nos difficultés, nos ennuis. Crois-tu que M. Maresquel soit lui-même sur un lit de roses? J'ai, comme lui, mes émissaires; je sais ce qui se passe à Fornay comme si j'y étais, et je t'affirme que le pauvre homme ne sait où donner de la tête, que si son orgueil ne le retenait, il y a beau jour qu'il chercherait à négocier... Soyons fermes, soyez unis, soyons patients; supportons gaiement nos souff'rances, achetons la victoire par nos sacrifices. »
Et, lorgnant Olivier du coin de l'œil, il ajouta :
« Périssent la ladrerie et les ladres I II faut que chacun se mette à contribution, se saigne à blanc, que personne ne soit avare de ses petits écus, que ceux qui n'ont pas donné donnent, que ceux qui ont peu donné donnent beaucoup, que ceux qui ont donné beaucoup donnent davantage encore. La main à la poche, messieurs! Les grandes convictions ne lésinent pas, ne liardent pas. Que n'ai-je cent, deux cent,
trois cent mille francs! Ils seraient demain dans la caisse. »
Il n'en dit pas davantage, mais le regard qu'il attachait sur Olivier valait un long discours. Heureusement pour ce dernier, l'aubergiste du Lion d'Or le sauva de son embarras en criant à travers la porte, fermée au verrou, qu'il y avait en bas un monsieur qui demandait à être reçu.
« Au diable! répondit Laventie, je ne reçois personne. »
L'aubergiste s'éloigna, mais revint l'instant d'après annoncer que l'inconnu insistait, et il fit passer sous la porte une carte qui portait ces mots : « M. Mérian, chef de service des charbonnages de Fornay. » Le tribun avait ramassé la carte d'une main dédaigneuse ; à peine y eut-il jeté les yeux, il la tendit à Olivier et s'écria en faisant une gambade :
« Quand je te disais que l'ennemi demande à traiter! »
Aussitôt il épousseta sa vareuse, rajusta son nœud de cravate, qui s'était défait, jeta son cigare dans la cheminée, dégagea le verrou de son crampon, ouvrit la porte en disant : « Faites entrer. » Après quoi, il revint au milieu de la chambre et, fièrement campé sur ses deux jambes, les bras croisés sur la poitrine, le front haut et sourcilleux, il attendit.
M. Mérian se présenta de l'air modeste, empêché, d'un ambassadeur qui craint d'être mal accueilli. Il y avait tant d'humilité dans sa contenance que Laventie se crut tenu de le rassurer par un geste débonnaire et protecteur, en même temps qu'il se disait : « Saint-Denis et Mont-joie, ils sont bien bas. » Après avoir salué légèrement Olivier, qu'il connaissait, le chef de ser-
vice fit un demi-tour à droite et s'inclina jusqu'à terre, « C'est à M. Aristide Laventie que j'ai l'honneur de parler?
— A lui-même, répondit le tribun en lui offrant une chaise. Soyez le bienvenu, monsieur, poursuivit-il. Nous connaissons le droit des gens, et les ambassadeurs qu'on nous envoie ne pourront jamais se plaindre que nous les ayons maltraités. Asseyez-vous, je vous écoute. »
M. Mérian s'engagea dans un long préambule, commença beaucoup de phrases qu'il ne réussit pas à terminer. Puis, surmontant par degrés son embarras, il annonça que, quoique bien convaincu de la justice de sa cause, M. Maresquel, vivement affecté des souffrances qu'entraînait la prolongation de la grève, serait heureux d'y mettre fin par un accord, que la transaction était le fond des affaires humaines, que le directeur de Fomay préférait un mauvais accommodement au meilleur des procès.
« Voilà bien du tortillage, repartit Laventie. Qu'avezvous à nous proposer?
— Nous connaissons votre programme, reprit M. Mérian, et vous comprenez sans peine que nous ne pouvons l'accepter dans son entier. Mais nous nous flattons de l'espoir...
— Allez dire à M. Maresquel, répliqua l'autre d'une voix tonnante, que nous ne lui ferons aucune concession. Ahl messieurs, vous faites faute sur faute; non contents de molester, d'exploiter vos ouvriers, vous séduisez d'innocentes jeunes filles : vous en porterez la peine. Vous avez tiré le vin, buvez-le. »
M. Mérian baissa l'oreille; puis, reprenant courage, il répondit que les accusés avaient le droit d'être
entendus, que M. Maresquel désirait vivement s'entretenir quelques instants avec le président du comité de la grève.
« Triste retour. des choses d'ici-bas! dit Laventie en ricanant. Il y a quelques semaines, j'ai vainement sollicité l'honneur de causer avec le directeur de Fomay ; il m'a fait répondre que si j'entrais dans son cabinet par la porte, j'en sortirais par la fenêtre. C'est lui qui est aujourd'hui le solliciteur. Qu'à cela ne tienne ! nous sommes des gens qui savent vivre. Dites-lui de ma part que, s'il se présente chez moi, c'est par la porte qu'il en sortira.
— Je vous remercie en son nom de votre obligeance, reprit M. Mérian; mais je ne lui conseillerai jamais de se présenter ici. Êtes-vous sûr qu'il pourrait traverser les rues de Toulins sans y être insulté et menacé? Nous savons que les grévistes qui obéissent à vos ordres s'abstiennent de toute violence; d'autres meneurs, qui vous disputent l'honneur de les conduire, sont moins délicats que vous et moins maîtres de leurs ressentiments.
— Voulez-vous parler de cette brute de Saturnin Servoix? » dit étourdiment Laventie. Et se reprenant aussitôt : « Quand je l'appelle brute, c'est un petit nom d'amitié que je lui donne. Le pauvre garçon est de la race des héros, et les héros ont quelquefois l'esprit un peu court. Le fait est que, si M. Maresquel " venait à tomber sous sa patte, je ne répondrais de rien... Vous ne savez pas, messieurs, les services que je vous rends, les peines inouïes que je me donne pour contenir les énergumènes dont se compose la queue de mon parti. Si jamais je lâchais sur vous cette meute, vous verriez beau jeu.
— Croyez que M. Maresquel ne méconnaît point les obligations qu'il vous a, qu'il rend toute justice à votre modération...
— Relative, interrompit en riant Laventie.
— Assurément; mais dans ce monde le relatif a bien son prix. Encore un coup, monsieur, ne pourriez-vous accorder un rendez-vous à M. Maresquel ailleurs qu'ici?
— A quoi bon? répliqua-t-il. Que gagnerait-il à me voir? Ah ! monsieur Mérian, si je m'avisais de transiger sur un seul point, il n'y aurait pas assez de pierres dans le pays pour me lapider. Qu'il se soumette à son sort! La résignation et la philosophie adoucissent tous les maux. Au surplus, s'il a quelques propositions fermes à me faire, qu'il vous charge de me les apporter demain à trois heures dans la séance du comité. C'est tout ce que je peux faire pour lui être agréable. »
A ces mots, il se leva et fit comprendre par un geste au chef de service que l'audience avait assez duré, qu'il le priait de se retirer.
« Nous les tenons, dit-il à Olivier dès que M. Mérian fut sorti. Nous les tenons, ma vieille branche. Après s'être soumis, ton Maresquel aura l'amer chagrin de se démettre. »
M. Mérian revint à l'heure dite, il fut introduit dans le local où se réunissait le comité de la grève et admis aux honneurs de la séance. Les ouvriers qui composaient cette sorte de directoire alliaient dans une juste mesure le sentiment de l'importance de leur personnage à la déférence qu'ils devaient à leur chef, et tout à la fois ils étaient fiers et modestes. Religieux observateur des formes parlementaires, Laventie ne
décidait rien sans consulter son conseil, et il persuadait à ses partenaires qu'il se gouvernait par leurs avis quand il n'en faisait qu*à sa tête. M. Mérian comr mença par déclarer qu'en tout état de cause M. Maresquel était résolu à se démettre; que cette irritante question personnelle, qui était le plus grand obstacle à un accord, se trouvant ainsi résolue d'avance, il ne restait plus qu'à discuter les autres; qu'avant de résigner ses fonctions, le directeur de Fornay se faisait un devoir d'obtenir pour la compagnie des conditions équitables; qu'il y allait de son honneur et qu'il comptait sur le bon vouloir des ouvriers, sur leur esprit de justice et de conciliation pour arriver à une entente. Le débat s'engagea et ne tarda pas à s'échauffer. Le chef de service argumentait avec douceur, mais avec entêtement; il était subtil, ergoteur. Accordant tout en principe, il reprenait dans le détail toutes ses concessions. Laventie finit par s'impatienter; il déclara qu'on battait l'eau et proposa de lever la séance.
M. Mérian le prit à part et lui dit : « Excusez-moi, monsieur ; je suis enchaîné par mes instructions.
— Je n'ai garde de vous en vouloir. Vous êtes, monsieur Mérian, un excellent avocat ; mais les avocasseries font perdre un temps précieux, et nous sommes fort ménagers du nôtre. Croyez-moi, allezvous-en et ne revenez pas. Nous discuterions avec vous deux mois durant que nous ne serions pas plus avancés que le premier jour.
— Il est certain, répondit l'autre, qu'en une demiheure d'entretien tête à tête avec M. Maresquel, vous feriez beaucoup plus de besogne. Il m'a témoigné de nouveau son désir de causer avec vous soit ici, soit à Fornay.
— Pas ici, repartit vivement Laventie, et vous savez pourquoi. Vous m'avez fait hier Thonneur de me dire que M. Maresquel ne traverserait pas impunément les rues de Toulins. Il y fait trop chaud pour lui, il s'y brûlerait les pattes, et l'on s'en prendrait à nous. Je • n'ai pas les mêmes raisons que vous de m'intéresser à sa sûreté ; mais notre force est dans notre bon droit et dans la correction de notre conduite, et je n'entends pas qu'on nous fasse sortir de la légalité par des provocations... Bon Dieu! s'il ne tenait qu'à moi, je lui ferais le plaisir d'aller le voir à Fornay, ce pauvre homme I On ne refuse pas certaines petites douceurs aux condamnés à mort. »
Puis, élevant la voix : « Mes amis, M. Maresquel, qui n'ose pas sortir de Fornay, serait bien aise d'y recevoir ma visite et de causer quelques instants tête à tête avec moi. M'autorisez-vous à accepter sa gracieuse invitation, ou y voyez-vous quelque inconvénient? »
Il s'éleva à ce sujet un second débat encore plus bruyant, plus orageux que le premier. Tout le monde parlait à la fois, les uns disant oui, les autres non. Le président secoua violemment sa sonnette, et, dès que le silence se fut rétabli, M. Mérian en profita pour assurer au comité que la proposition de M. Maresquel ne cachait aucune embûche.
« Messieurs, dit-il, ne nous faites pas l'injure de croire que si M. Laventie se présentait à Fornay, il pourrait y courir quelque danger. Au surplus, s'il vous faut un otage, disposez de moi.
— Ces messieurs vous répondront peut-être, lui repartit Laventie avec un sourire indulgent, que votre tête et la mienne n'ont pas exactement le même poids, que nos enjeux ne seraient point égaux. Mais du
moment que vous semblez suspecter mon courage, je tiens à vous prouver que je ne m'effarouche pas facilement. Veuillez dire à M. Maresquel que demain, entre quatre et cinq heures de l'après-midi, je me présenterai dans sa tanière. y>
Dès que M. Mérian se fut retiré : « Mes amis, repritil, vous savez que je ne m'engage jamais que sous la réserve expresse de votre approbation. Je ferai ce qu'il vous plaira; mais je vous avoue que je ne serais pas fâché de savoir ce que M. Maresquel a dans le ventre. »
Cette métaphore fit une impression si vive sur le comité que les opposants renoncèrent l'un après l'autre à leurs objections, sauf Olivier, qui dit à son ami, quand il se retrouva seul avec lui :
« Tu as tort, Aristide; je t'assure que tu as tort.
— Tu crains pour ma vie, généreux jeune homme?
— Non, mais je soupçonne M. Maresquel de te préparer un piège, de vouloir exercer sur toi quelque tentative de séduction. »
A ces mots, la figure du tribun s'empourpra. Était-ce une rougeur de surprise, d'effarement ou d'indignation? S'étonnait-il qu'Olivier pût former une conjecture si étrange, concevoir une pensée si baroque, qui ne serait jamais venue à Laventie, ou éprouvait-il au contraire cette émotion qui nous saisit lorsqu'un indiscret se prend à dire tout haut quelque chose que nous nous disions tout bas? On s'émeut toujours quand on se sent deviné. Le fait est qu'il rougit jusqu'aux oreilles, après quoi il dit à Olivier :
« A ce compte, mon petit vieux, ce n'est pas pour ma vie, c'est pour mon innocence que tu trembles.
— A Dieu ne plaise I mais cette visite paraîtra sus-
OLIVIER MAUOANT 365
pecte à beaucoup de gens, et tes ennemis en tireront parti contre toi.
— Tu es rhomme de toutes les inquiétudes, de tous les scrupules et de toutes les peurs! » riposta Laventie d'une voix aigre, et il ajouta : « J'ai dit que j'irais ; j'irai. »
Il avait dit qu'il irait, il alla. Le lendemain, à quatre heures sonnantes, il arrivait à Fomay. Il fit arrêter sa voiture devant la grille de l'usine, mit pied à terre, et, après avoir demandé sa route au concierge, il s'avança d'un pas conquérant, sa canne de jonc à la main, le front haut, son chapeau rejeté sur le derrière de sa tète, le visage sévère, la démarche fringante, boutonné jusqu'au menton, ganté de frais et mâchonnant une fleur entre ses dents. Il eut bientôt la joie de voir se dérouler devant lui une longue enfilade de bâtiments, de hangars, d'atehers, naguère tout bourdonnants d'une vie affairée et fiévreuse et subitement tombés en langueur. Il n'en sortait plus que des bruits intermittents, aussi lugubres que rares. La vaste cour pavée avait la mélancolie d'une ruche délaissée par ses abeilles. Il traversa cette solitude et ce silence, qui étaient son ouvrage. Il avait dit à des milliers d'hommes : « Ne travaillez plus ! » Ses conseils avaient été obéis comme des ordres. Cette pensée lui était douce, sa vanité d'artiste et de tribun s'y dilatait amoureusement.
Gomme il approchait du pavillon du directeur, un vieil huissier, sur la poitrine duquel pendillait une chaîne d'argent, vint au-devant de lui, s'inclina respectueusement, lui fit gravir un large escalier de pierre, l'introduisit dans le cabinet de travail de M. Maresquel et, le priant d'attendre quelques in-
stants, s'empressa d'aller prévenir son maître. Resté seul, Laventie, tenant son chapeau de sa main droite, arrondissant son bras gauche sur sa hanche, fouilla d'un œil méfiant les coins et les recoins de la grande pièce oblongue où il venait de pénétrer comme dans une forteresse prise d'assaut. Le mobilier n'avait rien de fastueux : un secrétaire, un bureau, une table à écrire, sept ou huit fauteuils recouverts en faux cuir de Cordoue, quelques layettes encombrées de cartons, quelques rayons chargés de livres, des cartes, un plan de l'usine, c'était tout. A plusieurs reprises, il frappa du doigt contre la muraille, comme pour s'assurer qu'elle était épaisse, qu'elle ne sonnait pas creux. En face de la porte d'entrée, il y en avait une autre, plus petite; il l'entr'ouvrit et constata qu'elle donnait dans une chambre à coucher, où pour le moment il n'y avait personne. Gela fait, il enfla ses grosses joues, souffla bruyamment. Il avait l'air de se dire : « Enfin, m'y voici I » Et son orgueil montait au Gapitole. Cependant, comme, dans le fond de l'âme, il était assez bon garçon, il lui parut que M. Maresquel était digne de quelque pitié. — • « Le pauvre homme! pensait-il. Certes, il doit lui en coûter. »
Le pauvre homme ne se fit pas attendre et, sûrement, il lui en coûta ; il portait sur son visage la confusion de sa défaite. La foudre était tombée sur ce cèdre du Liban, qui abritait sous ses épais ombrages tout un peuple d'oiseaux et d'actionnaires. Il n'avait plus le verbe haut, ni le sourcil insolent. Ce n'était plus ni le chef d'empire, le maître dur, foulant les petits sous son talon, ni l'homme des plaisirs faciles et sans lendemain, le sultan qui n'avait que la peine de jeter le mouchoir et qui, joignant l'orgueil des oublis à
rivresse des caprices, balayait de son cœur chaque matin ses amours d'une nuit.
Courbé sous le poids de son désastre, il traversa la chambre d*un pas incertain, le front bas. Il essaya pourtant de se faire une contenance et il dit avec un sourire pâle :
« Monsieur, vous voyez un vaincu; soyez généreux. 3)
Attirant un fauteuil à lui, Laventie y installa sa corpulente personne, tambourina une diane sur son chapeau à haute forme dont il avait coiffé Tun de ses genoux, et répondit :
« Inflexible sur les principes, indulgent à Tégard des hommes et incapable d'insulter au malheur, voilà mon caractère, et convenez, monsieur, qu'on n'attend pas tant de savoir-vivre et des sentiments si délicats d'un saltimbanque, d'un petit sauteur, d'un polichinelle limousin. »
M. Maresquel l'arrêta aussitôt par un geste suppliant.
« Ah ! de grâce, ne m'accablez pas ; j'ai été assez puni de ma méprise et de mon mépris. Savez-vous, monsieur Laventie, que vous êtes un terrible homme? Vous n'avez pas seulement l'éloquence qui tour à tour transporte ou contient les multitudes, vous possédez tous les talents d'un chef de parti, le don de l'organisation, le génie de la politique. J'ai appris trop tard à mon dam qu'il n'est pas bon de se jouer à vous. »
Les narines gonflées, Laventie humait cet encens. Le vague sourire qui errait sur ses lèvres signifiait : « Eh oui I notre petit Laventie n'est pas une bête. » La flatterie est la seule monnaie que nous acceptions, d'oïl qu'elle nous vienne, sans la retourner*
« Monsieur Maresquel, .répliqua-t-il, vous faites la part trop belle à mon éloquence et au peu de talent que je puis avoir. Si j'ai gagné mon procès, c'est que le bon droit a toujours le dernier mot et que vous vous étiez mis dans vos torts,... jusque-là, voyezvous. »
Et il promenait sa main gauche à deux pouces audessus de sa tète. Si dures que fussent ses paroles, il y avait tant de bénignité dans son regard que M. Maresquel se sentit tout réconforté. Quittant son air d'accablement :
« Oui, je m'étais mis dans mes torts, mais je connais quelqu'un qui m'avait aidé à m'y mettre... Quel piège vous m'avez tendu I que j'y suis sottement tombé! et quel usage vous avez su faire de cette Colette! En bonne foi, convenez que cette vierge immaculée, cette Jeanne d'Arc, n'est qu'une gourgandine.
— Monsieur, répondit sèchement Laventie, je suppose que nous ne nous sommes pas réunis pour discuter ensemble les vertus de Mlle Colette Vualin et les chances qu'elle pourrait avoir d'obtenir sa canonisation.
— Ah ! ne vous fâchez pas, ou je suis un homme perdu. Je cherchais à me concilier l'indulgence de mon juge en lui témoignant la sincère admiration qu'il m'inspire, car enfin mon sort est dans vos mains... Monsieur Laventie, vous êtes-vous assuré qu'il n'y avait pas de chausse-trape sous votre fauteuil? Si elle venait à s'ouvrir, la grève y disparaîtrait avec vous.
— Je suis bien tranquille, repartit le tribun, sans se donner la peine de regarder sous son fauteuil. Si pour
votre malheur je laissais ici un seul de mes cheveux, ce soir des torches vengeresses mettraient le feu aux quatre coins deFornay. Ce serait une solution comme une autre, mais ce n'est pas celle que je préfère... Passons, arrivons au fait. Vous aviez quelque chose à me dire?
— Assurément, et sans doute vous m'avez deviné.
— Je ne devine jamais, monsieur; je n'ai pas l'habitude d'épargner aux gens l'embarras de s'expliquer.
— Allons, puisqu'il le faut, je m'exphque. Je tenais à vous voir parce que j'avais à vous dire certaines choses que personne ne vous aurait dites aussi bien que moi... M. Mérian vous annonçait hier que j'avais accepté sans réserve le premier article de votre pro-. gramme, que j'étais prêt à me démettre... Vous n'en avez rien cru.
— Je l'ai cru, monsieur Maresquel, et je regrette de m' être trompé, car c'est un article sur lequel nous ne transigerons jamais. Vous ne sauriez imaginer Faversion, la haine,., à quel point, hommes, femmes, enfants, toute cette population... Mais je m'abstiendrai de toute parole trop dure, et je vous dirai seule* ment que vous ne vous faites pas une idée juste ni même approximative de l'impopularité dont vous jouissez.-
— A qui la faute? Vous y êtes bien pour quelque chose. Voilà plus de trois semaines que chaque soir vous me décochez de si cruelles épigrammes, que vous tracez de moi des portraits si noirs...
-«— C'est le jeu de la guerre, » interrompit Laventie en souriant. Puis, d'un air tout à fait grave et d'une voix sombre : « Que voulez-vous, mon cher monsieur? je vous peins tel que je vous vois. Depuis ma plus
tendre jeunesse et j'oserai dire dès mon enfance, j'ai fait mon serment d'Annibal, j'ai juré de me vouer tout entier, corps et âme, à la défense des opprimés, de combattre sans relâche et sans merci la nouvelle féodalité, les hauts barons de la finance et de l'industrie, de revendiquer contre eux les droits impérissables de la sainte égalité, de la sainte fraternité... »
M. Maresquel s'enhardit jusqu'à l'interrompre à son tour, et avec un accent de reproche :
« Ahl monsieur Laventie, me prenez- vous donc pour une réunion publique? »
Et comme l'autre se récriait : « Vous êtes un homme de tant d'esprit I poursuivit-il sur un ton d'humilité câline. Avouez-moi entre quatre yeux que le peuple est un méchant animal et que les barons de l'industrie... Ah I monsieur Laventie, vous m'avez traité bien souvent de pourri. Eh oui ! je le suis un peu, j'en conviens. Mais convenez que vous-même, vous avez peine à concevoir le bonheur sans un peu de pourriture... Ohl si peu que rien, encore vous en faut-il un peu. Les fruits trop verts maillent sous la dent... Vous avez infiniment d'esprit, monsieur Laventie ; convenez que dans le fond de l'âme vous êtes aussi radical que moi.
— Vous plaisantez fort a^éablement, répliqua Laventie avec- hauteur, et je m'en étonne, car il me semble que votre situation n'a rien de plaisant.
— Il n'est que trop vrai ; mais, à tort ou à raison, je me permets de compter sur vous. Après avoir été mon juge, vous serez mon sauveur. Vous m'avez fait dire par M. Mérian qu'une sage philosophie adoucit les malheurs. Hélas I je ne suis pas un sage, et la philosophie ne me consolera jamais de rien. Je vous le
confesse sans vergogne, j'ai toujours préféré à la consolation le bonheur, même avec un peu de pourriture, et, charité bien ordonnée commençant par soi-même, je suis tout disposé à vous faire les plus larges concessions sur ce qui concerne les intérêts de la compagnie, mais je serais un maître cuistre ou le roi des naïfs si je faisais litière de mes petits intérêts personnels... Aidez-moi à conserver ma place et je transige sur tout le reste. Vous voyez si je crains de me compromettre, si je manque de franchise, jusqu'où va ma confiance en votre discrétion.
— J'en suis flatté, monsieur, très flatté, et votre franchise est vraiment admirable. Mais à quoi peut* elle vous servir? Quand j'essayerais de vous tendre la perche, ehl bon Dieu! ûion comité tout entier me conspuerait.
— Allons donc, monsieur Laventie! c'est vous qui plaisantez. J'ai toujours pensé que le métier d'un gouvernement est de gouverner, et je crois que nous ne nous en privons ni l'un ni l'autre. Mon conseil d'administration ne se compose guère que d'imbéciles; je leur fais faire à peu près tout ce que je veux. Vous êtes un bien autre homme que moi, et vous menez vos imbéciles à la baguette.
— C'est ce qui vous trompe, repartit Laventie. Il y a entre vos imbéciles et les miens cette importante difl'érence que les miens sont ingouvernables. »
Et il se souleva sur son fauteuil, comme s'il se disposait à partir.
« Que vous êtes pressé! s'écria M. Maresquel, en joignant les mains et penchant la tête avec une grâce toute féline. Accordez-moi quelques instants encore^ N'êtes-vous pas bien ici?
— M. de Bismarck, répondit-il, disait un jour à M. Thiers : « Il est doux de se retrouver tête à tête « avec la civilisation. » Vous attendez de moi le même compliment, monsieur Maresquel?
— Mais oui. Ne sommes-nous pas, vous et moi, des civilisés, des gens d'esprit, des hommes d'affaires? Gomment n'aurions-nous pas, quoique ennemis jurés, quelque plaisir à causer l'un avec l'autre? On s'entend si bien entre hommes d'affaires I
— Je ne me fâche pas, mais je m'en vais, » riposta Laventie.
Pourtant, il ne s'en alla pas. S'adossant à la cheminée, il déboutonna sa redingote, passa sa main gauche dans l'échancrure de son gilet, fourra sa main droite dans la poche de son pantalon. Il ne disait rien, mais il avait l'air de dire : J'attends, et je ne vois rien venir.
« Quand je songe, reprit M. Maresquel, qu'un homme de votre taille, de votre envergure, est venu s'échouer à Toulins et qu'il y emploie tristement ses journées à raisonner avec des sots, à les persuader I
— Dur métier, murmura Laventie, et il faut avouer qu'un joli petit despotisme a du bon.
— C'est mon opinion bien sincère. Voyez comme il nous est facile de nous entendre I II est vrai que votre dur métier a ses douceurs. Eh! par exemple, vous avez la ressource d'échanger quelquefois vos pensées avec votre ami, le petit Olivier Maugant.
*- Ce n'est pas un aigle*
— Vous avez aussi la joie de vous chamailler avec Tillustre Saturnin.
— Sapfelottel quelle brute I s'écria Laventie, devant qui on ne pouvait prononcer ce nom sans le faire bondir.
— Une brute, quand il n'est pas un héros.
— C'est souvent la même chose, et le martyr, c'est moi.
— Oh bien! mon cher monsieur, dit M. Maresquel, si vous êtes un martyr, j'ai quelque droit à passer pour un saint. Allons, calomniateur que vous êtes, péchés de la parole, péchés de la chair, mettons tout cela dans le même sac et signons bien vite notre petit contrat.
— Enfin ! pensa Laventie, qui répondit en se raidissant : « De quel contrat voulez-vous parler, je vous prie?
— Ne m'avez-vous pas promis...?
— Je n'ai rien promis du tout.
— Mais oui, mais oui, monsieur Laventie, et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, une fois sûr de rester en place, j'oblige mon conseil à transiger sur tous les points, et la grève est finie dans trois jours, et dans trois jours vous rentrez en triomphateur à Paris, où vous direz à vos amis les intransigeants, qui ne vous aiment guère : « Ce haut baron de l'industrie, « ce terrible Maresquel, je l'ai amené à composition, « je lui ai rogné les griffes et les dents, elles ne re- « pousseront pas... »
A ces mots, posant ses deux coudes et son menton sur sa table à écrire, il regarda le tribun dans le blanc des yeux et lui dit :
« Voyons , monsieur Laventie , combien vous faut-il? »
Laventie tressaillit et rougit comme la veille; mais, cette fois, ce n'était pas une rougeur d'étonnement. Il avait prévu le tour que prendrait l'entretien, la proposition qu'on lui ferait, et il avait eu le temps de
préparer sa réponse. Il estimait qu'en politique il suffit d*être honnête homme, qu'on n'est pas tenu d'être une honnête fille, et il comprenait parmi les honnêtes filles les benêts, qui, dans la candeur de leur innocence, négligent leurs affaires en faisant celles de leur prochain et s'occupent de lui procurer du plaisir en oubliant de s'en procurer à eux-mêmes. Il avait beaucoup médité sur ces matières, il savait exactement où finit la vertu et où commence la bêtise. Il s'était dit : « Je serais un drôle si, trahissant la confiance de mes grévistes, je m'arrangeais avec M. Maresquel à leurs dépens ; mais je ne suis pas un drôle et je ne suis pas non plus un benêt. Du moment que j'obtiens pour eux tout ce qu'ils ont le droit de réclamer, le reste ne regarde que moi. J'ai dépensé à leur service beaucoup de temps et beaucoup de voix, il est juste qu'on m'indemnise de mes frais. Si l'homme de Fornay s'avisait de revenir sur ses concessions, j'en serais quitte pour lui rendre son argent ou pour le verser dans la caisse de la grève, au nom d'un généreux inconnu. » Toutefois la façon brusque et même brutale dont M. Maresquel venait d'aborder la question lui parut inconvenante, et sa pudeur s'alarma. Il s'écria, rouge d'indignation :
« Monsieur, pour qui me prenez-vous? Croyez-vous donc que je sois de ces hommes qu'on achète?
— Pour qui je vous prends? Pour un homme d'infiniment d'esprit, s'empressa de répondre M. Maresquel, et quant à vous acheter, ah I le gros, le vilain mot I Quels que soient les honoraires qu'on lui paye, on n'achète pas son avocat, pas plus qu'on n'achète un directeur d'usine en lui allouant des appointements. Il est vrai que ce cas-ci a quelque chose de
tout particulier : le procureur général qui avait requis contre moi veut bien se charger lui-même de ma défense. Cela se trouve fort bien ; qui peut connaître mieux que lui le fort et le faible de ma cause?.. Ehl mon Dieu, je ne vous demande pas de vanter mes vertus, de vous porter garant de ma modestie ou de ma chasteté. Mais vous plaiderez les circonstances atténuantes, vous alléguerez à votre comité que vous m'avez vu, que vous avez été touché de ma contrition, que je ne suis pas si diable qu'on me fait, que le malheur m'a assoupli, que je suis disposé à racheter mes torts, à regagner par mes complaisances le cœur de mes ouvriers, qu'au demeurant, bourgeois pour bourgeois, je ne suis pas pire qu'un autre, et que mon successeur ne vaudrait guère mieux que moi, qu'il pourrait même arriver que par miracle on perdît au change...
— Vous vantez mon éloquence, interrompit en riant Laventie. La vôtre vaut la mienne.
— A la condition que je l'appuie d'arguments sonnants... Cher monsieur, voulez-vous trente... quarante,... cinquante mille francs? »
Au premier de ces chiffres, Laventie détourna la tête en grimaçant, comme un homme qu'on insulte par des propositions dérisoires, indignes de lui; au second, il fit une moue dédaigneuse; au troisième, il remarqua avec quelle facilité l'enchère montait, et sa figure s'épanouit :
« Faites attention, mon cher monsieur Maresquel, reprit-il, que votre cause est détestable et votre dossier bien compromettant. Quel paquet de linge sale à laver! Votre blanchisseuse aura bien du mal. . .
— Que Dieu bénisse ma blanchisseuse! répliqua
M. Maresquel; mais elle est âpre en affaires comme un procureur... Que dirait-elle de soixante mille francs?... Faut-il aller jusqu'à soixante-quinze mille?
— J'ai du goût pour les chiffres ronds, dit Aristide en se décidant à franchir le saut. Mettons-en cent mille. 1^
M. Maresquel se récria; la somme lui semblait forte. Il demanda un rabais jusqu'à ce que Laventie écœuré s'écria :
«Allons, monsieur, exécutez-vous en galant homme et ne portons pas dans les grandes affaires l'esprit des petites. Trêve de marchandage ! Vous ne sauriez croire combien une discussion de ce genre me paraît nauséabonde, m'agace les nerfis... Cent mille fraacs, c'est mon chiffre et je m'y tiens. »
Le menton dans la main, les yeux au plafond, M. Maresquel semblait hésitant, perplexe :
« Vraiment, vous ne m'avez pas trompé, monsieur, dit-il enfin; vous êtes inflexible sur les principes; mais, en conscience, vous m'en demandez trop.
— A votre aise ! dit Laventie d'un ton rogue. Les pourparlers sont rompus, nous allons reprendre les hostilités.
— Oh I j'en sens bien les conséquences... Accordezmoi vingt-quatre heures de réflexion.
— Pas une minute I » répondit-il.
Et là-dessus il s'achemina lentement vers la porte, dans l'espérance que M. Maresquel se raviserait et le retiendrait par le pan de sa redingote. Mais M. Maresquel ne se ravisa pas et se contenta de le reconduire jusque sur le palier. Là il passa sa langue sur ses lèvres comme une fouine qui vient de saigner un poulet. Puis, s'inclinant jusqu'à terre :
(c Monsieur Aristide Laventie, dit-il, ma pourriture salue la vôtre! »
En traversant la cour de l'usine pour regagner sa calèche, le tribun avait l'air désenchanté, déconfit, et une sourde inquiétude lui travaillait le cerveau : (c M'aurait-il joué un tour de sa façon? pensait-il. Ma foi! je ne serais pas trop surpris de lire demain dans V Impartial de Veyron un compte rendu de notre colloque. Peste! il s'agit de prendre les devants. Que peut son témoignage contre le mien?.. Ah! mon bonhomme, tu veux la guerre, tu l'auras. »
A peine fut-il arrivé àToulins, qu'il dîna précipitamment et se rendit aussitôt à la réunion publique qu'il avait convoquée pour huit heures.
Jamais Taffluence n'avait été si grande que ce soirlà ; des grévistes qu'on ne voyait jamais au Lion d*Or, accourus en hâte, occupaient les premières places, au vif déplaisir des habitués, qui durent s'accommoder des dernières. Une demi-heure avant l'ouverture de la séance, la salle était bondée de monde, et cette foule était bruyante, houleuse. Il était venu des gens qui savaient des nouvelles et agitaient dans leur esprit des pensées qu'ils n'avaient garde de dire tout haut, et les autres se demandaient : « A quoi pensent-ils? d Gomme les grands seigneurs en voyage, les événements envoient devant eux des courriers pour annoncer leur arrivée. On devine souvent à de mystérieux indices qu'il se passera quelque chose. Les becs de gaz eux-mêmes participaient à l'émotion générale. Par instants, ils jetaient de grandes flammes jaunes, et tout à coup ils pâlissaient, semblaient prêts h s'éteindre, comme offusqués par l'épaisse fîimée que dégageaient les pipes.
Le comité fit son entrée par une petite porte de derrière et prit place sur l'estrade, autour d'une
table ovale. Dans les premiers temps, les ouvriers qui le composaient avaient Tair gauche, emprunté, comme un homme affublé d'un vêtement qui n'est pas fait pour lui. Ils s'étaient bien vite formés; quelques jours d'exercice leur avaient suffi pour acquérir l'entente et la pratique de leurs nouvelles fonctions, et ils s'en acquittaient avec tant de plaisir qu'ils désiraient que la grève fût éternelle, ayant pris en dédain tout autre genre de besogne. Il y a dans l'homme, à quelque classe qu'il appartienne, un goût naturel pour les bureaux; c'est un des caractères qui le distinguent de toutes les variétés de la gent animale. L'un des vice-présidents, à qui Laventie cédait presque toujours le fauteuil dans les assemblées publiques, ressentait une si tendre affection pour sa sonnette qu'il l'eût portée volontiers tout le jour pendue à son cou. Si on lui avait demandé sa définition du paradis, il eût répondu que c'est un endroit où quelqu'un préside avec joie des gens ravis d'être présidés. Le malheur est que chacun voudrait avoir son tour, et ce n'est pas ainsi qu'il l'entendait.
En ouvrant la séance, il eut besoin de toute son autorité et il dut recourir fréquemment à sa sonnette pour calmer les cerveaux échauffés, pour avoir raison des conversations particulières, des propos amers ou piquants que s'adressaient des voisins qui ne s'aimaient pas et d'un brouhaha prêt à dégénérer en tumulte. Cependant, quand il eut annoncé que le citoyen Laventie, qui venait d'apparaître, apportait à l'assemblée des nouvelles et se proposait de lui faire d'intéressantes communications, le silence se rétablit par degrés dans tous les coins de la salle. Laventie se rendait facilement maître de ses émotions, de ses
contrariétés. Quelque chagrin qu'il eût ressenti de sa déconvenue, jamais il n'avait semblé si sûr de luimôme et des autres. Après avoir échangé de fraternels sourires avec tous les membres du bureau, il traversa l'estrade en se dandinant, s'avança jusqu'à la barrière à balustre qui la terminait et dont il étreignit de sa main droite la tablette de bois. Puis, rejetant sa tète en arrière, la poitrine bombée, il parcourut du regard toute l'assistance, où il reconnut aussitôt avec moins d'étonnement que de plaisir de nombreuses barbes de boucs mêlées à ses brebis. Il en inféra que les saturniens ne s'entendaient plus, que le parti du fou furieux s'affaiblissait de jour en jour par de nouvelles zizanies et de nouvelles défections, que, regrettant la houlette du vrai berger, les boucs rentraient l'un après l'autre au bercail.
Après avoir toussé et avalé une pastille pour s'éclaircir la voix, il commença en ces termes :
« Mes chers amis, notre cher et respecté président a dit vrai, je vous apporte des nouvelles. Je me propose de vous raconter un incident étrange, bizarre, qui vous prouvera qu'il faut s'attendre à tout dans ce monde et qu'il n'est rien, absolument rien, dont un bourgeois ne soit capable... Oui, mes amis, c'est une chose bien étonnante que la tète d'un bourgeois. C'est un jardin dont la terre est particulièrement propice à la culture des plantes vénéneuses. Il y pousse des idées à la fois si répugnantes et si saugrenues qu'elles ne nous viendraient jamais à nous autres, candides ouvriers des mines ou des laminoirs, de la plume ou de la parole. Mais la surprise que je vais vous causer ne vous sera point désagréable. Vous verrez à quelles extrémités en est réduit votre
OLIVIER MAUGANT 38l
ennemi, à quels expédients il est obligé de recourir et combien j'ai raison de vous répéter sans cesse que votre union, votre admirable fermeté triompheront avant peu de tous les obstacles, de toutes les résistances, de tous les mauvais vouloirs, de toutes les obstinations. Soyons plus patients que la patience bourgeoise, plus têtus que Tentètement bourgeois, et la victoire nous est assurée. y>
Tout bruit avait cessé. Les regards étaient fixés sur l'orateur; on Técoutait bouche béante, on buvait ses paroles.
« Vous savez, mes amis, reprit-il, que Fhomme de Fomay nous avait dépêché un ambassadeur pour nous témoigner son désir de s'entretenir avec moi et de me faire connaître les concessions qu'il était disposé à nous faire. Notre comité s'est partagé sur la question de savoir si je devais accepter cette invitation. Quelques-uns d'entre nous soupçonnaient un piège et craignaient que je ne sortisse pas vivant de la caverne du léopard. En vérité, votre tyran me ferait par trop d'honneur s'il afifectait d'en vouloir à mes jours. Ce serait de sa part une insigne flatterie; comment pourrait-il mieux me témoigner l'importance qu'il attache à ma médiocre personne?... Je vous l'ai dit souvent, il n'est point d'homme nécessaire, et, si je venais à disparaître, vous auriez bientôt fait de me remplacer. »
Il s'attendait qu'on allait protester, mais on était curieux de ce qui allait venir et, pour épargner le temps, personne ne protesta. Il fit comme si on protestait, et il poursuivit en s'animant :
« Non, mes amis, ne croyez pas que je vous sois nécessaire. Vous savez qui étaient Tiberius et Gaïus
Gracchus, vous m'avez permis de vous parler quelquefois de ces grands ancêtres de la liberté. Quelqu'un dont je crains de gâter les paroles a dit que, quand périt le dernier des Gracques sous les coups des patriciens, il lança, avant d'expirer, un peu de poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et que de cette poussière naquit l'homme qui abattit à jamais l'insolence de l'aristocratie romaine. Moi aussi, s'il m'arnvait malheur, je trouverais sans peine un Marins pour me venger. Ah! disais-je à mes amis, que me parlez-vous de danger? En est-il un seul que nous refusions de braver, vous et moi? Notre cœur, notre vie sont au peuple; il a le droit de disposer de nous. Mais je ne veux pas me faire plus brave que je ne suis, je ne croyais pas au danger, et j'avais raison de n'y pas croire, puisque me voilà... Ehl vraiment, je suis heureux d'être allé à Fornay, et j'aurais voulu vous y conduire tous. C'est un cimetière, c'est une terre des morts que Fornay. Dans ce monde si bruyant, si animé quand vous l'habitiez, c'est à peine si on rencontre çà et là quelques fantômes errant comme les âmes du purgatoire, et l'herbe commence à y pousser entre les pavés. Mais, de toutes les rares figures qu'on y peut rencontrer, la plus triste, la plus ravagée, la plus morne est sûrement celle de votre ancien patron* Mes amis, soyez justes pour lui, il faut qu'il vous aime terriblement, cet homme, puisqu'il ne peut se passer de vous. Il vous regrette, il vous appelle^ il est prêt à vous ouvrir ses bras. J'ai essayé vaine^ ment de le consoler; il m'a déclaré qu'il préfère le bonheur à la consolation, et que son bonheur serait de vous voir* « Rendez-les-moi I » s'est-il écrié en
pleurant... Oui, il se fait quelquefois des miracles. Je le jure par tous les crocodiles d'Egypte, j'ai vu des larmes dans les yeux de M. Maresquel. »
Gomme un feu de file mal exécuté, quelques maigres applaudissements se firent entendre çà et là, réprimés par des chuti impérieux. Laventie pensa que ses auditeurs lui en voulaient de tenir leur curiosité en suspens. Il ne se pressa pourtant pas de les satisfaire. Il réglait à son gré les allures de son éloquence et réservait pour la fin les temps de galop, les mouvements hâtés et fiévreux. Il n'en était encore qu'à Yadagio de sa sonate, et, sans précipiter son débit, après s'être tamponné le front avec son mouchoir :
« Je l'ai donc vu, continua-t-il, cet homme terrible, qui ne l'est plus ; j'ai causé pendant près d'une heure avec lui. Vous croyez le connaître, mes amis ; vous ne le connaissez pas. Devinez, je vous prie, de quoi il s'est avisé... Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... Mais non, ne cherchez pas, je vous défie de deviner... Nous vivons ensemble depuis plusieurs semaines. Il n'y a personne ici qui n'ait lu dans mon cœur, dans ce cœur qui ne bat que pour le bonheur du peuple et pour la délivrance des opprimés. Il n'y a pas ici une main qui n'ait pressé cent fois la mienne, et vous savez si elle est loyale, la main que voici I Je ne crains pas de vous la montrer* Ce n'est pas une main de bourgeois, elle n'a jamais trempé dans de sales intrigues, dans les corruptions, dans les pourritures de ce monde. Et pourtant M. Maresquel s'est avisé;.. Vraiment, j'ose à peine vous le dire, tant je rougis pour lui. On peut acheter beaucoup de choses ; on peut acheter du pain, on
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peut acheter de la terre, et, paraît-il, on peut acheter aussi certains hommes, certaines consciences. Mes amis, M. Maresquel a cru que j'étais un de ces hommes, une de ces consciences qui se vendent et qui s'achètent. Oui, si inconcevable que cela vous semble, rien n'est plus vrai, M. Maresquel s'était mis en tète de m'acheter. Oh ! rendons-lui justice, il s'est conduit en galant homme, il a daigné s'en remettre à moi, il m'a autorisé à faire moi-même mon prix... Il m'a dit tout crûment : « Combien vous faut-il? Voulez- « vous soixante mille francs? En voulez-vous quatre- « vingt mille?... » Eh bien! mes amis et mes frères, savez-vous ce que je lui ai répondu? »
Avant qu'il pût continuer, une voix grêle et chevrotante, mais qui portait, cria du milieu de la salle :
« Vous lui avez répondu : « — Monsieur Maresquel, ce n'est pas assez. »
A ces mots, la tempête qui couvait éclata. Les gens assis s'étaient levés brusquement, toutes les têtes se penchaient vers l'insolent qui avait proféré ce propos ■ inouï, énorme, monstrueux; on l'interpellait, on se bousculait pour mieux le voir. Laventie avait bondi sous l'outrage.
« Je cède mon tour de parole à l'interrupteur, s'écria-t-il à pleins poumons. Qu'il monte sur cette estrade; je serai bien aise de contempler de près son visage de mouchard. »
L'interrupteur quitta sa place, s'engagea dans un couloir, et, travaillant des coudes, se fraya péniblement un passage jusqu'à l'estrade. Malheureusement pour LaventiCj c'était un ouvrier des laminoirs nommé Constantin Grillet^ qu'on pouvait considérer comme
un dangereux fanatique, comme un cerveau brûlé, mais qui n'avait pas la figure d'un mouchard. Séide de Saturnin, et ayant un goût prononcé pour les écritures, le sous-tribun l'avait récompensé de son zèle en le nommant son secrétaire. Ses manières étaient douces autant que ses opinions étaient violentes. A, la fois très passionné et très flegmatique, les regards furibonds que lui jetait Laventie ne le troublèrent point. Il s'approcha de la balustrade, et, aussi posé, aussi monotone dans son débit qu'un notaire qui donne lecture d'un contrat de mariage, il entama un long récit, qu'il eût mieux fait d'abréger.
Il résultait de ses explications que M. Maresquel avait averti Saturnin Servoix qu'il devait avoir dans la journée une conférence avec le citoyen Aristide Laventie. Du même coup, le tyran avait proposé au sous-tribun de lui déléguer deux hommes de confiance qu'il mettrait à même de tout entendre sans être vus. Saturnin avait accepté cette proposition et choisi pour ses mandataires Constantin Grillet et un mineur, nommé Longepied. Ils s'étaient rendus secrètement à Fomay, où M. Maresquel les avait fort bien reçus. Grillet entra à ce sujet dans d'oiseux détails qui ne faisaient rien à l'affaire. Il se crut tenu d'apprendre à l'assemblée qu'on leur avait offert un doigt de vin de Madère et un biscuit ; que lui, Grillet, avait refusé d'y toucher, que Longepied avait mangé le biscuit et bu le vin sans penser à mal. Ces détails inutiles, qui faisaient longueur, agacèrent l'auditoire; il s'éleva quelques protestations, quelques clameurs. Mais Grillet ne se laissait jamais interloquer ; il profita du premier moment de silence pour reprendre son récit et pour expliquer qu'il y avait à Fomay,
dans une pièce attenante au cabinet du directeur, un grand placard pratiqué dans toute l'épaisseur de la muraille, qu'on les avait fait entrer dans ce placard, lui et Longepied; qu'à la vérité ils n'y étaient pas à leur aise, Longepied surtout, qui avait une taille audessus de l'ordinaire; mais qu'au travers d'une cloison très mince ils avaient pu, selon la promesse de M. Maresquel, entendre tout ou presque tout sans être vus.
« Belle invention I s'écria le président, qui ne se contenait plus. Au fait, il y a ici quelqu'un qui pourra nous renseigner. Le citoyen Olivier Maugant a habité longtemps Fornay : qu'il veuille bien nous dire s'il a jamais vu ce fameux placard.
— Je l'ai vu, » répondit d'une voix sourde Olivier, aussi sombre qu'une nuit sans lune, et qui semblait souffrir d'une migraine qui ne venait pas de l'estomac.
Certains souvenirs ne s'effacent jamais. Gomment r eût-il oublié, ce fameux placard où un soir, dans sa première jeunesse, ses yeux ou son imagination de lycéen avaient cru apercevoir une femme, qui s'y était précipitamment blottie, en laissant traîner sur une table sa marmotte en tricot à côtes? A la vérité, cela ne prouvait pas que Constantin Grillet fût un témoin digne de créance. Mais les hommes sont à la merci de leurs impressions, quoique leurs impressions ne soient pas des preuves, et les trois mots que venait de prononcer Olivier parurent tomber de si haut, que l'auditoire en fut vivement affecté. Les saturniens exultaient, les laventistes étaient déconcertés et comme saisis de stupeur. L'intrépide et opiniâtre Grillet continua sa déposition ; il rapporta
que Laventie, au cours de son entretien avec M. Maresquel, avait traité Saturnin de brute et qualifié d'imbéciles les membres du comité; qu'après cela on avait débattu les clauses du contrat, que l'homme qui ne se vendait pas ayant demandé cent mille francs, l'homme qui voulait l'acheter avait tâché d'obtenir un rabais, qu'on ne s'était pas entendu, que le marché n'avait pu se conclure.
Interrompu par des rumeurs, Grillet invoqua le témoignage de Longepied, et tout le monde cria d'une seule voix :
« Où est-il? »
Aussi timide que Grillet était brave, Longepied aurait voulu s'éclipser, disparaître. Il rentrait sa tête dans ses épaules, se faisait tout petit, mais il avait deux mètres de haut, et il est difficile aux géants de se cacher. On s'empara du malheureux; le happant au collet, on l'obligea de se lever, on le poussa vers l'estrade, où il fit une triste figure. Effarouché par le bruit, honteux d'être regardé par toute une salle, il passait ses gros doigts dans son épaisse tignasse, se grattait la tête et le menton, et ce fut à grand'peine qu'il balbutia quelques mots que personne n'entendit. Les uns l'acclamaient, les autres le huaient en disant :
« Il a bu le vin ! il a mangé les biscuits î »
L'infortuné géant réussit enfin à s'évader par la porte de derrière et tira de long, maudissant le goût funeste qu'avait Grillet pour les détails oiseux ou compromettants.
Son attitude, sa confusion, ses pénibles bégaiements avaient paru l'indice d'une conscience embarrassée, et les laventistes, atterrés un moment par la
déclaration d'Olivier, redressaient la tête. Le tribun mit à profit ce retour de l'opinion. Assis à califourchon sur une chaise, ses deux coudes sur le dossier, sa tête dans ses mains, il avait écouté sans sourciller la déposition de Grillet; les justes qu'on outrage se réfugient dans le silence du mépris. S' élançant tout à coup vers la balustrade :
« Citoyens, s'écria-t-il, on ne dira pas que ces deux hommes s'entendent comme larrons en foire. L'un a bu toute honte, l'autre a des scrupules, des pudeurs qui le gênent. Voulez-vous connaître toute ma pensée? Si Longepied a mangé les biscuits, ce n'est pas lui qui a empoché l'argent. Voyons, Grillet, soyez sincère; apprenez-nous si c'est un bon métier que celui de témoin suborné par M. Maresquel... Vous vous récriez? Vous vous indignez? Et moi aussi, citoyens, je m'indigne de mes soupçons, tant il m'est dur de penser qu'il y a parmi nous un de ces hommes qui se vendent. Non, Grillet, vous n'êtes pas un imposteur, j'aime mieux croire que vous êtes le roi des nigauds et des benêts. Je veux vous sauver, je vous tends la perche. .. Quand vous m'avez interrompu, j'étais en train d'exphquer à cette assemblée que M. Maresquel avait voulu m'acheter et que je lui avais répondu : « Monsieur, mettez-y (( le prix; il me faut au moins cent mille francs. » Enfermé dans son placard, le sieur Grillet entendait nos paroles à la rigueur, mais il ne pouvait voir nos visages. Il faut croire que le mien exprimait une aimable gaieté, car M. Maresquel, qui n'aime pas qu'on se moque de lui, m'a reparti sèchement : « Point d'affaires, monsieur; je ne traite que dans les prix doux... » Supposons, Grillet, que vous et
votre ami Longepied veniez me dire : « Monsieur « Laventie, ne sommes-nous pas des hommes intelli- « genls? » Je vous répondrais : « Mais comment donc, « mes amis? vous êtes trop modestes. Que parlez-vous « d'intelligence? vous avez Tun et Tautre un génie rare « et supérieur. » C'est une figure de rhétorique qui s'appelle l'ironie et qu'on emploie selon les cas pour remettre à leur place un sot ou un insolent, un Grillet ou un Maresquel. Les Maresquel la comprennent; les Grillet, qu'ils soient dans une armoire ou ailleurs, ne la comprennent jamais. »
Cette explication parut trop subtile, le tapage redoubla. Alors, transporté d'une sainte fureur, l'œil en feu :
« Ah I citoyens, reprit-il, comme vous vous entendez à faire la joie de vos ennemis ! Et quelle fête vous préparez à l'homme qui n'a ourdi toute cette trame que pour vous priver de mes humbles services I Certes, il ne doit pas se faire d'illusions celui qui entreprend de travailler pour la rédemption du peuple, et en venant ici, je puis le dire, j'étais prêt à vous sacrifier et mon repos et mes plus chers intérêts. Les fatigues, les lassitudes, les soucis dévorants, le fardeau des responsabilités, les nuits blanches succédant à la fièvre des journées, j'avais tout accepté d'avance, et d'avance aussi je me résignais aux brocards, aux injures, aux criailleries des fous, qui traitent vos vrais amis d'opportunistes et de révolutiannaires en chambre. Mais qu'il vînt un jour où je serais en butte à d'infâmes et ridicules calomnies, où j'aurais à défendre ma réputation, mon honneur contre des imbéciles ou des drôles, ah I citoyens je ne l'aurais jamais cru, et ce calice est trop amer pour moi. Boira qui vou-
dra, je ne bois pas. Prenez ma vie, elle est à vous ; mais mon honneur m'appartient, et je n'admets pas que personne y touche I »
Il s'espaça sur ce thème, et par intervalles il mêlait les attendrissements aux indignations. La tête douloureusement penchée, les deux bras allongés et immobiles, on eût dit un martyr cloué sur sa croix. Mais l'assistance était devenue si houleuse que ses paroles n'arrivaient plus jusqu'au fond de la salle. Renonçant à terminer son discours, il rassembla tout ce qui lui restait de voix pour crier :
« Citoyens, sans votre confiance, je suis impuissant ou plutôt je ne suis plus rien. Si je l'ai perdue, ditesle-moi, et ce soir même, je vous le jure, je partirai pour Paris. »
Cette menace n'eut pas l'effet décisif qu'il attendait. Les uns applaudirent, les autres glapissaient ou hurlaient. Le parti des saturniens s'était grossi de quelques laventistes, qui trouvaient le cas un peu louche et réclamaient un supplément d'enquête. Il s'y joignait des grévistes repentants qui, las de souffrir, à bout d'endurance, calculaient de combien de jours le départ de Laventie hâterait le dénoûment après lequel ils soupiraient. Les membres du comité, sentant la salle mal disposée, insistaient pour qu'on remît au lendemain la suite de la discussion et le vote. Laventie exigea que son sort fût réglé sans autre délai. Il fallut se conformer à son désir. A force d'agiter sa sonnette, le président obtint qu'on se calmât un peu, et il demanda que ceux des assistants qui voulaient protester contre des imputations calomnieuses et témoigner leur attachement au citoyen Laventie levassent la main.
L*épreuve sembla douteuse; on procéda à la contreépreuve, et il parut que ceux qui se défiaient du citoyen Laventie étaient presque aussi nombreux que ceux qui lui conservaient leur confiance. Le président voulait qu'on recommençât ; Laventie, outré de dépit, s'y opposa formellement. Aussi bien l'assemblée avait perdu tout sang-froid; on pouvait craindre que le conflit des opinions ne se tournât en bagarre. A la clarté inégale et vacillante des lampes de gaz, symbole des inconstances populaires, les deux camps s'interpellaient, se provoquaient, et les gourmades suivaient de près les injures. Les membres du comité, groupés autour du tribun, le suppliaient de revenir sur sa résolution. Il fut inflexible ; l'écume aux lèvres, il se disait las de gouverner des brutes dignes d'avoir pour chefs les mouchards de M. Maresquel.
Pour mieux leur témoigner son mépris, il voulut sortir par la grande porte, et, traversant toute la salle au milieu des rixes et des bousculades, il promenait à droite et à gauche ses yeux flamboyants, qui éclataient comme des pétards. A mesure qu'il avançait le long d'un couloir obstrué, sa hautaine attitude imposait aux plus violents, les faisait rentrer en euxmêmes. On comprit qu'il venait de s'accomplir quelque chose de grave, d'irréparable. Amis ou ennemis, l'assemblée tout entière, oubliant ses bruyantes discordes, ressentit jusque dans les moelles le frisson de l'événement. Les innocents, les simples, qui ne savent jamais ce qu'ils font, en étaient aux regrets; nombre de saturniens semblaient étonnés, décontenancés, presque honteux. Grillet seul triomphait. Bravant les menaces, les invectives dont on l'assaillait, pâle d'émotion et de bonheur, il se gorgeait de
sa gloire, insolent comme un bûcheron qui vient d'abattre un chêne et qui dit à sa cognée : « Bien travaillé, ma fille I » Il n'est pas déplus grande joie pour un petit homme que de se sentir la petite cause d'une grande catastrophe.
Quand il rentra précipitamment dans sa chambre pour y faire ses paquets, Laventie se trouva nez à nez avec Olivier Maugant, qui, accablé de confusion, avait quitté l'assemblée avant le vote. Il y a de bonnes âmes qui prennent pour elles la honte des autres. Le tribun, jetant à son ami l'un de ces regards qu'on réserve aux faux frères, aux traîtres, aux Judas Iscariote, le saisit à la gorge et lui cria :
« Sacré animal, tu ne pouvais donc pas m'avertir qu'il y avait un placard? »
Olivier se dégagea de cette violente étreinte et ne répondit mot. Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, il se remit à penser à une lettre qu'une femme lui avait écrite et qui se terminait par ces mots : « Il faut choisir entre votre Laventie et moi. » C'était Laventie qu'il avait choisi. Pendant ce temps, l'homme à la forte poigne entassait pêle-mêle, dans une grande malle, ses chemises, ses flanelles et ses bardes. Ce qui ne put entrer, il l'abandonna à qui voulait le prendre. Dès que sa malle fut pleine et qu'un garçon d'hôtel l'eut chargée sur son épaule, il sortit en disant à Olivier sans le regarder :
« Je te prie de remarquer que je m'en vais sans te toucher la main.
— Je te prie de remarquer, reprit Olivier, que je ne te demande pas de me la toucher. »
C'est un grand point que de bien s'en aller, et il li'est pas d'un homme ordinaire de savoir donner bon
air à son malheur, la majesté d'une victoire à ses déroutes. Laventie était de ces hommes qui conservent leur fierté dans la mauvaise fortune et qui savent s'en aller. Plus de deux cents grévistes s'étaient portés aux abords de la station pour l'arrêter au passage, pour le conjurer de ne pas les abandonner. Leur démarche lui fut sensible. Quatre ouvriers de forte taille l'ayant soulevé dans leurs bras musculeux, il adressa à la foule une courte allocution dont tous les cœurs furent émus. Il déclara qu'il y avait des injures qu'un honnête homme ne pouvait digérer, qu'il quittait la place à ses envieux, à ses ennemis, mais qu'il abjurait tout ressentiment, toute haine, et qu'il était plus résolu que jamais à se sacrifier pour la sainte cause et le bonheur du peuple.
« Votre grève me paraît bien malade, dit il en finissant; elle se relèvera difficilement du coup que lui ont porté des insensés, devenus les complices volontaires ou inconscients de la tyrannie bourgeoise. Non, je ne veux pas croire à leur crime ; je ne crois qu'à leur imbécillité... Adieu, mes amis! Ayons foi dans l'avenir et dans l'occasion, et ajournons-nous à des temps meilleurs. Comptez sur moi comme je compte sur vous. »
De longues acclamations lui répondirent, et, dès qu'il fut descendu de son tréteau improvisé , on s'empressa autour de lui, on lui serrait les mains. Une vieille femme, qui s'était jointe à la manifestation, se prit à pleurer. Dans son trouble, elle s'essuyait les yeux au parement de la manche du tribun, et elle s'écriait :
« Quel amour d'homme! Je ne veux pas qu'il s'en aille. »
Une autre consolation lui était réservée. Une jeune miss anglaise, assez jolie et que ses lunettes ne réussissaient pas à enlaidir, était venue l'attendre sur le quai de la gare. Cette aimable personne, d'opinions fort avancées, s'était établie à Toulins dès les premiers jours de la grève, et elle envoyait à son journal des rapports où elle exaltait l'éloquence et les vertus civiques d'Aristide Laventie. Elle lui exprima toute son indignation de la scandaleuse intrigue à laquelle il succombait, et, lui ofiFrant un bouquet de verveines qu'elle avait cueillies pour lui et qu'elle le pria de vouloir bien conserver en souvenir d'une Anglaise qui aimait les grands hommes, elle le supplia de lui laisser en retour l'un de ses gants pour qu'elle le déposât dans un coffret où elle renfermait ses plus précieuses reliques. Il lui octroya gracieusement sa demande et lui dit :
«Ahl mademoiselle, que ne peut-on transformer en jeune miss chacun des habitants de ce pays ! La question sociale serait bientôt résolue. »
L'instant d'après, il montait en wagon, et, seul dans son compartiment, il employa le reste de la nuit à préparer, pour le Vengeur du peuple, un article où il taillait des croupières d'une égale longueur au fou furieux et à l'homme de Fomay. Toutefois, quelque rancune qu'il leur gardât, il en voulait encore plus à l'innocent Olivier , et de temps à autre , comme rongé par une idée dont rien ne pouvait le distraire, il disait à demi-voix :
« Mille culots de pipes! se figure-t-on cette espèce d'imbécile qui n'a pas su me dire qu'il y avait un placard 1 »
Les prédictions de Laventie devaient s'accomplir. Gomme un oiseau qui a du plomb dans Taile et qui tournoie quelques instants avant de tomber, la grève, frappée de langueur, cherchait péniblement à se survivre ; mais elle avait reçu le coup mortel, ses heures étaient comptées. La débandade ne tarda pas à se mettre dans le troupeau privé de son chef. Il n'y avait plus personne qui sût commander et prévoir, personne qui fût capable de concilier les querelles, d'imposer aux jalousies, de maîtriser les impatiences, de relever les abattements. Un homme et une discipline, voilà le secret de toutes les révolutions heureuses, et quand l'homme vient à disparaître, c'en est fait de la discipline. La séance tumultueuse où s'était joué le sort du tribun avait laissé dans les âmes de funestes impressions, des ferments de discorde et d'aigreur. On se livrait aux récriminations, stérile plaisir des vaincus ; on s'en prenait les uns aux autres ; on s'entre-détestait plus encore qu'on ne haïssait l'ennemi commun. Plusieurs centaines de laventistes allèrent grossir le camp des saturniens, qui les reçu-
rent à bras ouverts. Un plus grand nombre, quoi qu'il en coûtât à leur fierté, se disaient :
« C'est une affaire ratée ; nous serions bien bêtes de nous entêter. »
Ces chevaux échappés, dont l'orgueil se cabrait et ruait, sentaient la lassitude leur venir ; ils regardaient, la tête tendue du côté de Fornay, et se prenaient à regretter leur licou. M. Maresquel leiir avait fait dire qu'il ne traiterait jamais avec la grève, qu'il attendait la reprise générale du travail pour s'occuper à loisir de leurs griefs, qu'ils eussent à s'en remettre à sa paternelle bienveillance. Sur la foi^de ces incertaines promesses, les laminoirs comme les puits se repeuplaient de jour en jour.
Saturnin avait eu un transport de joie triomphante en apprenant la défaite de l'opportuniste parisien. Débarrassé de son encombrant rival, il s'était flatté que tout le monde viendrait à lui. Il présumait trop de son talent, de son importance. Il se croyait un Laventie; il n'avait pas l'étoffe du rôle. Qui sème le vent récolte la tempête ; ses philippiques, aussi furibondes que monotones, eurent de fâcheuses conséquences. Quelques-uns de ses suivants accablèrent d'outrages et de coups des ouvriers qui étaient rentrés dans les puits; peu s'en fallut qu'il n'y eût mort d'homme. M. Maresquel s'en frotta les mains : la gendarmerie se mêla de l'affaire, une instruction fut ouverte, on opéra quelques arrestations, et, de ce jour, le parti des grévistes à outrance, déjà fort réduit, diminua encore. La grève se mourait.
L'orgueilleux Saturnin ne renonçait pas à la partie; ce titan persistait à s'imaginer qu'il aurait raison de Jupiter, de sa foudre et de son Olympe. Cependant
nombre de ses fidèles commençaient à clabauder contre lui. Les idoles et les exagérations ont la vie courte, et le malheur produit les zizanies, les fureurs intestines. Le parti des saturniens se divisa en groupes, lesquels se divisèrent en sous-groupes, qui se réduisirent bientôt en poussière. Les uns en voulaient au puddleur de son insupportable arrogance. D'autres prétendaient que le plus clair des collectes servait à l'entretenir, lui et ses satellites. D'autres encore le traitaient de matamore, qui braillait beaucoup et ne faisait rien. Quelques-uns ne le trouvaient pas assez violent. Dans l'intempérance de son zèle, le fanatique Grillet, qui avait si mal à propos reproché à Longepied d'avoir bu le vin doux de M. Maresquel, retournait contre Saturnin toutes les invectives dont celui-ci avait lardé Laventie. Il l'accusait ouvertement d'opportunisme, et, lui rompant en visière, il se mit à la tète de ceux qu'il appelait les purs. Ce parti, qui n'était pas nombreux, se composa quelque temps d'un chef et de deux sous-chefsi, qui voulurent, à leur tour, passer chefs, et il n'y eut plus, en fin de compte, qu'un grillettiste, qui était Grillet. Quelques jours plus tard, cet irascible petit homme disparaissait de la scène. S'étant pris de bec avec un gendarme, qu'il menaça « de lui brûler la gueule et de lui vider le ventre », il fut arrêté, et, sa mésaventure l'ayant rendu circonspect, on n'entendit plus parler du chef des purs.
Si indigne qu'il fût de remplacer un Laventie , Saturnin était un bien autre homme que Grillet, et, en dépit des défections et des clabauderies, les naïfs subissaient son ascendant, s'obstinaient à croire en lui, à prendre au sérieux ses rodomontades, ses atti-
tudes et ses gestes de tranche-montagne. Toutefois il était trop intelligent pour ne pas sentir que ses affaires allaient mal, que la défaite se tournait en déroute. Il devenait sombre, soucieux. Le matin, à son réveil, il se rappelait sa vie d'autrefois, son four à puddler, la considération qu'il s'était acquise par l'habileté de sa main et la vigueur de son poignet, ses fatigues, où son amour-propre trouvait à se satisfaire ; il se souvenait aussi de ses équipées, de ses fureurs de plaisir, des guinguettes où il promenait son insouciante folie, du bruit que faisaient ses écus en dansant dans ses poches et des cheveux presque rouges de Colette Vualin. La société où l'avait jeté sa nouvelle destinée lui procurait moins d'agrément. Elle était fort mélangée; à la réserve de quelques fanatiques sincères, elle se composait de gens suspects, un peu tarés. L'honnête homme se sent attiré vers le travail même le plus dur; il a de la peine à le bouder longtemps. Tous les bons ouvriers reprenaient le chemin de Fornay. Il ne restait à la grève que sa lie et son écume ; c'était le partage de Saturnin. Son plus grand chagrin était de vivre aux crochets d'autrui et qu'on pût dire qu'il était entretenu. Par fierté, ce beau garçon, grand coureur de franches lippées, qui ne s'était jamais rien refusé, se condamnait à la portion congrue, rognant chaque jour sa pitance, sauf à se rattraper de temps à autre sur la boisson.
Par intervalles, il songeait à partir clandestinement pour aller chercher quelque part du travail et une seconde Colette. Mais on ne se dérobe pas si facilement à sa gloire, à son ivresse, à la joie de se ceindre les reins d'une écharpe écarlate, au rôle de chef de parti, pérorant, gesticulant, applaudi, acclamé.
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Plus d'une fois, en voyant le puddleur traverser les rues de Toulins, escorté de son état-major, les badauds avaient dit : « C'est lui ; le voilà ! » Des reporters l'avaient interrogé sur les menus détails de sa vie, des photographes l'avaient prié de poser, et miss Rives , qui , tout en admirant beaucoup Laventie, ne faisait pas fi du sous-tribun, avait sollicité la faveur de croquer son portrait pour l'envoyer à un journal de Londres. A vrai dire, elle ne lui avait pas demandé ses gants, par la raison qu'il n'en portait pas. De si doux hommages étaient délicieux à son orgueil. Renoncer à ce nectar, à cette ambroisie! impossible. Dans ses heures de dégrisement, lorsque l'un de ses moi disait à l'autre : « Partons-nous pour la Belgique? » l'autre répondait : « Je ne peux pas. » La nuit, quand il avait bu, il lui semblait que ses affaires pouvaient encore se rétablir, que la grève n'était pas finie, qu'il se produirait quelque incident, et qu'au surplus un malheur qui porte un panache à son chapeau ou une écharpe écarlate autour de sa taille est mille fois plus enviable qu'un bonheur obscur dont personne ne parle, et qui n'a jamais vu son portrait dans aucun journal illustré.
Si Goriolan fut profondément ému de recevoir dans son camp la visite inopinée de sa mère Volumnie, Saturnin Servoix ne le fut pas moins un soir qu'attablé avec quelques-uns de ses fidèles, la soudaine apparition de son père l'interrompit dans son conciliabule. C'était le seul visage dont il eût peur, et il s'arrangeait pour ne jamais le rencontrer. Après avoir poussé la porte, le vieux s'arrêta un instant sur le seuil; puis, redressant sa taille voûtée, sans regarder ni à droite ni à gauche, il marcha droit à son fils, qui laissa
retomber son verre. Il lui semblait que le vieux avait au moins six pieds de haut, qu'il était aussi imposant qu'un empereur. Personne n'a plus de droits au respect qu'un vieil ouvrier qui, ayant peiné, pâti toute sa vie, a fini par chérir sa souffrance et qui, travaillant pour un maître, n'en connaît pas d'autre que son devoir.
Timothée posa l'une de se& mains sur la grande table derrière laquelle son fils était assis, et il lui dit, en clignant des yeux :
« Saturnin, en voilà assez ! tu n'as déjà fait que trop de bêtises. Rien n'est plus fou qu'un fou qui s'entête. Plante-moi là tous ces gens et pars pour l'Amérique; tu en reviendras avec un magot. »
Quelque vénération qu'il eût pour son père, Saturnin fronça le sourcil. Il s'indignait d'être traité avec si peu de cérémonie en présence de ses séides, qui lui parlaient chapeau bas. Froissé dans son orgueil, il répondit d'un ton brusque :
« Je n'ai pas l'habitude de lâcher les gens ; je ne suis pas un lâcheur, moi ! Quand on a commencé à se battre pour la sainte cause, on se bat jusqu'au bout. Je ne partirai pas. »
Quoiqu'il fût avare de ses paroles, le vieux, pour la première fois de sa vie, fit un discours. Son cœur était plein, sa colère déborda. Il tira son mouchoir de sa poche, en fourra un coin entre ses dents, se moucha à grand bruit et s'écria :
« Tu es bête avec tes phrases ! En as-tu fait tous ces temps-ci! Jour de Dieu! A quoi espères-tu arriver? Il était plus fort que toi, ce farceur de Paris, et on lui a fait ravaler sa salive. Tu es un fou, te dis-je. Et tout cela pour cette Colette qu'on t'a prise! Une
fille qui te grugeait. Quel débarras 1 J'en ai ri dans ma barbe. Si tu avais autant de bon sens que mon pinson, tu aurais laissé cette catin à M. Maresquel ; les deux auraient fait la paire... Mais monsieur s'imagine qu'il viendra à bout des bourgeois! Les bœufs obéissent au bouvier, quoiqu'ils aient quelquefois plus d'esprit que lui. Est-ce que tu crois par hasard que je les aime, les bourgeois? Ce que j'aime, c'est mon puits, parce qu'il n'y a de bon que le travail, et que le travail, vois-tu, c'est la fierté, et que ceux qui vivent sans travailler, quelque métier qu'ils fassent, ne sont que des mendiants déguisés... Tiens, avec ta grande écharpe rouge, tu me fais l'effet d'un comédien. On t'a applaudi, on te sifflera. Ne te laisse donc pas montre la tête et pars pour l'Amérique. Je te payerai le voyage.
— Je ne partirai pas, répliqua Saturnin, blessé au vif. Un chef n'abandonne pas son armée.
— Quel chef! répondit le vieux. Oui, quel chef et quelle armée !.. Je ne vois ici que des drôles. »
Et il daigna promener ses yeux sur l'assistance, qui le regardait en ricanant.
Les figures devinrent menaçantes. Mais Saturnin dit : « Paix ! tenez-vous tranquilles. » Il ajouta :
« Va-t'en. Tu finirais par nous fâcher.
— Tu ne veux pas partir?
— Non.
— Bon Dieu! qu'on est bête de parler! » se dit Timothée à lui-même.
Et crachant à terre :
« Saturnin, je crache sur toi et je crache sut eux. iJ
A ce mot, on se leva brusquement, on se rua sur
lui. Saturnin bondit par-dessus la table, se jeta dans
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la mêlée et, brandissant une bouteille qu'il tenait â la main, il s'écria :
« Le premier qui touche au vieux est un homme mort. »
Puis il lui dit tout bas :
« Que veux-tu? il faut boire son bouillon. »
Et, doucement, le poussant par les épaules, il le reconduisait jusqu'à la porte. Mais le vieux, avec un geste de mépris :
« Oh I ne te dérange pas, mon grand capitaine ; je saurai bien m'en aller tout seul. »
Il y avait à Toulins une âme encore plus tourmentée que celle de Saturnin Servoix. Enfermé tout le jour dans sa petite chambre du Lion d'Or^ l'œil morne et les lèvres blanches, Olivier Maugant méditait sur sa déplorable aventure. Il était aussi malheureux qu'un homme qui, se croyant architecte, s'est bâti de ses mains une maison et la voit s'écrouler sur sa tête. Au chagrin cuisant que lui causaient l'avortement de la grève et le triomphe de M. Maresquel se joignait pour consommer son infortune le douloureux souvenir de ce Laventie qu'il avait tant aimé, et qui était indigne de son amitié. Toujours porté aux exagérations, il considérait ce jovial épicurien comme le dernier des drôles. A qui se fier désormais? 11 ne voyait partout que fourbe, duplicité, mensonge et pourriture; il avait décidé que, maigres ou gras, tous les apôtres sont des farceurs. L'homme le plus éloquent de la terre n'aurait pas réussi à lui faire comprendre que si tous les partis ont leurs Laventie, ils ont tous aussi leurs honnêtes gens et même leurs honnêtes filles.
Ce qui achevait de le consterner, c'était la désolante opiniâtreté de Saturnin, les violences de ses
partisans, les arrestations qui en furent la suite. Il s'imputait à lui-même et les excès commis et les peines encourues par les coupables. Il se disait : (( C'est ta faute ; tu l'as voulu. » Quelque pénible que lui fût cette démarche, il rompit son vœu de réclusion pour aller trouver un matin le sous-tribun, à qui il s'efforça de faire entendre raison. Il lui représenta que les violences déshonorent une cause sans la sauver; il le conjura de renoncer à une partie désespérée, de se réserver pour des temps meilleurs, de rendre leur parole à ceux qui s'étaient engagés envers lui. Saturnin et ses amis le rembarrèrent brutalement ; on lui reprocha sa liaison avec Laventie, on le traita de bourgeois, de vendu ; il fut honni, bafoué, conspué, et peu s'en fallut qu'on ne lui fît un mauvais parti.
Il rentra au Lion d'Or le cœur mortellement blessé. Si sévère qu'il fût pour lui-même, il lui parut qu'il y avait de l'injustice dans son malheur. Il repassa avec amertume toute l'histoire de ses fautes, il balança le mal qu'il avait souffert avec celui qu'il avait fait, et il maudit la vie. Il déclara, en serrant les poings, qu'il n'y avait de vrai que l'indifférence, que désormais il n'épargnerait personne dans ses jugements, qu'il bannirait de son cœur l'imbécile pitié, qu'il s'envelopperait dans un impassible pessimisme, comme dans un manteau dont l'épaisse fourrure empêcherait d'arriver jusqu'à lui les souffrances des autres. Il est certain que la destinée ne se pique pas d'être juste, qu'elle . proportionne rarement les peines aux délits, que de grands crimes demeurent impunis, que des fautes vénielles entraînent quelquefois de fatales conséquences et que, dans ce monde, les choses importent moins que la manière dont on les fait. Mais ce n'est
pas une raison pour maudire la vie; soit qu'elle nous caresse, nous égratigne ou nous étrangle, elle n'est ni bonne ni méchante, elle est ce qu'elle est, et si elle était autrement, ce ne serait plus la vie.
Il forma un autre projet plus utile et plus sensé. Il se rappela qu'un grand philosophe avait dit que le seul moyen de rendre l'existence supportable est de cultiver son jardin. « Travaillons, peinons, se dit-il ; le travail, c'est l'oubli. » Pendant son séjour à Spa, il s'était lié avec un Suédois, maître de forges, qui lui avait témoigné beaucoup de bienveillance et l'avait assuré que si jamais il lui prenait fantaisie de trouver un emploi dans l'exploitation des mines en Suède, il serait charmé de lui offrir ses bons offices. Olivier écrivit à son Suédois, il en reçut courrier par courrier une réponse encourageante, et il résolut de se mettre en route incontinent, tant il lui tardait de secouer de ses pieds la poussière et la boue de Fornay. Il jugea pourtant qu'au préalable il avait quelque chose à faire. Toutes les fois qu'il causait avec sa conscience, elle se présentait à lui sous des traits qu'il désespérait de pouvoir jamais oublier, même en travaillant jour et nuit sans désemparer; autant vaut dire qu'elle lui apparaissait avec des yeux aussi noirs que ses cheveux et avec un teint de brune semblable à la pulpe d'un beau fruit que le soleil a mordu. La veille de son départ, il dépêcha un garçon de l'hôtel à l'orphelinat, pour y remettre en mains propres à la directrice un billet qui ne contenait que ces mots :
« Ma cousine, nous ne nous reverrons plus. Je pars demain pour la Suède. Pardonnez-moi, je suis bien malheureux. »
Trois heures plus tard, entre chien et loup, aprè»
avoir fait ses malles, il venait de s'asseoir au coin de son feu, il y chauffait ses tristesses. C'était une froide et sombre journée du commencement d'octobre ; le ciel était bas, couleur de boue; par instants, le brouillard s'égouttait en bruine. Il entendit frapper à sa porte. Il se leva, ouvrit et recula de trois pas, interdit, éperdu. C'était elle, qui arrivait tout courant, enveloppée jusqu'aux talons dans une grande mante de paysanne qu'elle avait empruntée pour se garantir de la pluie et dont elle avait rabattu le capuchon sur sa tête.
« Oui, c'est moi, dit-elle. Et qui serait-ce si ce n'était moi?.. Il faut être une bien bonne cousine pour venir voir son cousin par un temps pareil, et une femme d'un caractère très résolu pour oser s'introduire au mépris de toutes les convenances dans une chambre de garçon. Tant pis ! je me risque. L'aubergiste du Lion d'Or en pensera ce qu'il lui plaira. Quant à Georgine, nous n'avons pas à craindre qu'elle nous surprenne; elle est partie hier pour Biarritz. Dieu sait quand on la reverra ! »
Il ne trouvait rien à lui dire, et dans son trouble il ne songeait pas même à lui offrir une chaise. Sans attendre qu'il l'en priât, elle s'assit en face de lui, et elle le regardait de ses grands yeux qui n'avaient jamais été ni si grands ni si noirs.
« Le voilà donc, murmurait-elle entre ses dents, ce méchant garçon qui cause des chagrins à ceux qui l'aiment, ce jeune homme qui n'a ni jugement, ni raison, ni bon sens, qui rêve de se venger et à qui son triste pistolet éclate entre les doigts, cet être absurde qui répond à une lettre fort raisonnable par une lettre aussi sotte qu'insolente, qui préfère Laventie
à sa cousine, et qui détache des chiens enragés, quitte à crier ensuite : Sauve qui peut !
— Vous êtes cruelle, dit-il avec amertume. Croyezvous rien m'apprendre?
— Ah bien! si le pécheur a des remords, s'il déplore ses erreurs, s'il est repentant, contrit, c'est autre chose et je change de ton... Cependant je désire qu'il sache à quels désagréments il nous expose. Ce matin, sœur Clotilde a pensé mourir de frayeur. En entrant dans la chapelle, elle y a trouvé deux cartouches de dynamite, dont la mèche par bonheur s'était éteinte.
— Vous m'accablez, reprit-il en se frappant le front de ses deux poings, Voulez-vousdoncqueje me brûle la cervelle?
— Tout au contraire, répondit Béatrice, je voulais prouver à votre pessimisme que les malheurs n'arrivent pas toujours, qu'ils restent quelquefois en chemin... C'est égal, plaignez-moi; grâce à vous, me voilà sur le pavé.
— Eh quoi! vous quittez Fornay? demanda-t-il avec un tressaillement de joie.
— Hélas ! oui, bien à contre-cœur, je me vois forcée de quitter Fornay. Il y a de bonnes raisons pour cela. Premièrement, M. Maresquel est si triomphant, si heureux, que son bonheur m'est insupportable; secondement, je ne puis souffrir un homme qui fait des promesses à ses ouvriers et qui est résolu à ne pas les tenir; troisièmement, il prétend ne m'accorder les grosses et menues réparations que je lui demande, qu'après être rentré dans tout l'argent que lui a coûté la grève ; les orphelins, cela passe après tout. Ensuite, je m'aperçois que l'excès de son bon-
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heur le dispose aux tendres expansions, et Georgine n'est pas là. Enfin, il m'a signifié qu'il ne me garderait chez lui que si je m'engageais à ne jamais vous revoir, et me voici. Ne suis-je pas une bonne cousine? »
Il lui prit les deux mains, mais il n'osa pas les baiser.
«Merci! merci! balbutia-t-il. Je partirai le cœur plus léger : vous ne restez pas à Fomay.
— C'est une grande joie que je vous fais?
— Non, mais c'est un chagrin que vous m'ôtez.
— Là, sérieusement, vous étiez donc inquiet pour ma vertu? C'est d'un bon cousin... Le bon cousin, le voilà! La bonne cousine, la voici! Nous sommes parfaits l'un et l'autre... Mais que vais-je faire de ma triste personne? J'ai bien envie de mettre dans les journaux un avis ainsi conçu : « On est prié de pro- « curer une occupation intéressante aune pauvre jeune « femme, qui ne peut rester sans rien faire et qui aime « mieux faire le bien que le mal... » Oh ! rassurez-vous, je suis presque pourvue. L'Impartial avait publié mes louanges, et le bruit de ma gloire est arrivé, à dix lieues d'ici, jusqu'à un gros usinier qui s'est mis en tète de créer un orphelinat. Il m'a fait des ouvertures; c'est un autre homme que mon cher beaufrère, il s'engage à me laisser carte blanche.,. Mais j'y pense , si dans dix-huit mois , dans deux ans , l'un de ses ingénieurs venait à le quitter?.. Ah! mon cousin, ce serait gentil; nous recommencerions à voisiner comme à Fornay, Acceptez- vous?
— Non, répondit-il d'une voix sombre.
— Pourquoi?
— Parce que je hais les plaisirs qui sont des sup-
plices et que je me suis promis de chercher à vous oublier.
— Bien vrai?.. Et la maison blanche! Vous y avez •renoncé?
— Béatrice, dit-il avec un geste de colère, on ne m'ôtera jamais de l'esprit que vous êtes aussi coquette que votre sœur.
— Que voulez- vous, mon pauvre garçon? Gomme le dit M. Maresquel, c'est le sang des Valtreux. Il faut nous prendre comme nous sommes; la meilleure des deux ne vaut rien... Mais pourquoi rejeter si vite ma proposition? Donnez- vous le temps de réfléchir.
— Assez! s'écria-t-il; ne me tourmentez plus... Je commence à regretter que vous soyez venue. »
Il n'en put dire davantage. Après tant d'épreuves qu'il venait de traverser, la femme qu'il aimait se moquait de lui. C'en était trop, et il sentit sa poitrine se gonfler de sanglots, qu'il refoulait de son mieux. Il avait juré que désormais il aurait le cœur et les yeux secs, qu'il tarirait en lui la source des pleurs. Cachant son visage dans ses mains, il se disait : « Non, je ne veux pas pleurer, je ne veux pas qu'elle me voie pleurer. » Pourtant, lorsqu'il releva la tête, quatre grosses larmes roulaient lentement le long de ses joues creusées et pâlies par la souffrance. Elle les vit couler et en fut profondément émue ; mais elle n'en marqua rien. Apparemment, quoiqu'elle aimât mieux faire le bien que le mal, elle était vindicative et elle avait des représailles à exercer sur l'être absurde qui avait refusé de lui sacrifier Laventie ; il lui convenait sans doute de se montrer féroce jusqu'au bout. Les femmes les plus compatissantes ont leurs férocités.
« Vous avez raison de vouloir oublier une vilaine créature qui vous fait pleurer, reprit-elle sur un ton d'impitoyable enjouement. Croyez cependant, mon cousin, que j'ai pour vous quelque amitié, que je m'intéresse sincèrement à votre bonheur. Nous allons nous quitter pour longtemps, pour toujours peut-être, et, avant de vous dire adieu, je désire connaître vos projets, savoir ce que vous allez faire en Suède. »
Il fit un grand effort sur lui-même. Aussi brave que le petit Spartiate qui se laissait déchirer par son renard sans se plaindre, sans s'émouvoir, sans sourciller, il imposa silence à son pauvre cœur dont la blessure saignait et criait, et quoiqu'on vît encore sur ses joues des traces de larmes mal séchées, froidement, d'un air presque dégagé, cet apprenti stoïcien raconta ses projets, son Suédois, les offres de services qu'il en avait reçues, le parti qu'il avait pris de s'expatrier, d'aller chercher en Suède tout le bonheur qu'on peut trouver au fond d'une mine, toutes les joies que peuvent procurer l'indifférence et l'oubli.
Elle parut approuver ses résolutions : « Je crois vraiment, mon cousin, que vous ne pourriez mieux faire, lui dit-elle. Vous voulez travailler; c'est bien, c'est un bon point que je vous marque. Triste race que les inutiles ! D'autre part , après ce qui s'est passé, vous auriez de la peine à trouver de l'occupation dans ce pays. Vous vous êtes un peu compromis; un ingénieur qui fait cause commune avec des grévistes, qui parade sur les tréteaux côte à côte avec un Laventie, ne se recommande pas beaucoup aux directeurs d'usines. Bah ! il faut être indulgent pour
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a jeunesse. Vous avez jeté votre gourme; quand vous reviendrez de là-bas, vous serez un homme, et le temps aura passé l'éponge sur vos méfaits. Partez bien vite pour votre Suède, vous y serez à bonne école. Il me semble qu'on doit acquérir dans ces contrées du Nord d'excellentes qualités, le jugement, la réflexion, l'esprit de conduite, tout ce qui manquait jusqu'aujourd'hui à certain jeune homme de ma connaissance. »
Elle ajouta d'un ton plus grave et en scandant ses mots :
« Toutefois, n'allez pas prendre des engagements à trop long terme... C'est en France que je veux vivre, c'est à des orphelins français que je veux servir de mère... Ah! voyez-vous, je me sens Française jusqu'au bout des ongles, et je ne consentirai jamais à m' expatrier. »
Il l'écoutait avec une attention stupide, cherchant à comprendre et ne comprenant pas. Elle lui cria tout à coup :
« Olivier, vous ne voyez donc rien? »
A ces mots, elle se leva, ouvrit brusquement sa mante et il s'aperçut qu'elle était en grand deuil. Il eût poussé un cri de joie si elle n'avait eu soin de lui fermer la bouche de ses deux mains, en lui disant :
« Chut ! pas un mot. Il y a des joies qui portent malheur. »
Cette fois, il n'y eut pas de pudeur qui pût le retenir, il pleura tout de bon. Il s'était jeté à ses genoux; accroupi devant elle, il baisait le bas de sa robe noire. Par instants, il essayait de parler; elle l'en empêchait. Elle lui disait : « Silence ! point de paroles indiscrètes I Les grands bonheurs ne disent rien. » E^
comme il se cramponnait à sa mante, en la suppliant de ne pas partir encore, elle le repoussa doucement et, demi-souriante, demi-fâchée, du ton que peut avoir une mère qui gronde son enfant de se pendre après sa jupe, elle lui ordonna de se relever. Au moment où elle sortait, il la rappela pour lui demander quand elle quitterait Fornay.
a Toujours défiant! fit-elle; je vois bien que toute votre vie il y aura quelque chose qui gâtera vos bonheurs... Je ne quitterai Fornay ni demain ni aprèsdemain; je ne m'en irai que le jour où tout sera rentré dans Tordre, le jour où Saturnin Servoix ne nous donnera plus de ses nouvelles, le jour où sœur Glotilde pourra se livrer à ses paisibles dévotions sans être exposée à mettre le pied sur une cartouche... Si cela vous déplaît, si cela vous dérange, ne vous en prenez qu'à vous, semeur imprudent qui maudissez la moisson ! »
Dès qu'elle eut fini son prône, elle partit. Mais quoiqu'elle l'eût prié de ne pas la suivre, il s'obstina à la reconduire jusqu'au bout d'un corridor aussi long que tortueux et fort mal éclairé. Il fut récompensé de sa désobéissance. A l'endroit le plus sombre de ce sombre corridor, un bras qui sortait d'une mante s'enlaça autour de son cou, une voix douce gazouilla à son oreille :
« Ahl mon pauvre boiteux^ je t'aime bien, va! »
Aussitôt il sentit deux lèvres chaudes, presque brûlantes, qui se collaient sur les siennes. Avant qu'il fût revenu de son saisissement, Béatrice avait atteint la rampe de l'escalier, qu'elle descendit d'un pas rapide et léger. Elle s'arrêta au bas pour échanger quelques menus propos avec l'aubergiste du Lion d'Or.
412 OLIVIER MADGANT
Olivier ne la voyait plus , mais il entendait monter jusqu'à lui son chant d'oiseau.
Il voulut la revoir, la manger des yeux une fois encore ; c'était une question de mort ou de vie. Pour gagner la rue et sa voiture, elle devait traverser une cour pavée, sur laquelle donnait une fenêtre dormante, où l'on avait ménagé un vasistas. Cette cour n'était pas gaie, et la nuit qui s'avançait ajoutait à sa mélancolie. La bruine s'était changée en pluie d'orage, qui crépitait sur les tuiles, emplissait les gouttières et se dégorgeait bruyamment par des tuyaux de descente. Olivier avait poussé vivement le vasistas, il y avait passé sa tête, et il attendait. En face de lui se dressait un grand mur de briques, fort dégradé, que traversait une longue lézarde en guingois. A gauche s'ouvrait une remise, où un homme armé d'une lanterne cherchait quelque chose parmi les tombereaux et les harnais. A droite, il y avait un hangar, précédé d'un auvent, à l'entrée duquel une vieille femme assise achevait en hâte de carder le crin d'un matelas. Plus loin, le long d'un palis, quelques maigres dahlias, trop tardifs dans leur floraison, laissaient pendre tristement leurs têtes déshonorées, noircies, comme fricassées par les premiers froids.
Enfin Béatrice parut. L'aubergiste, fort empressé, l'escortait, l'abritant sous un vaste parapluie rouge. Elle s'arrêta une seconde pour relever ses jupes, qu'elle rassembla dans sa main gauche, puis elle s'avança bravement sans choisir ses pas. Ohvier entendit le claquement de ses socques sur le pavé et dans les flaques; après quoi, pour la seconde fois, elle disparut. Mais quoiqu'il ne la vît plus, il la voyait encore, et il lui sembla que cette triste cour qu'elle
venait de traverser n'était plus la même, qu'il s'y était passé quelque chose, un événement, une fête; que les dahlias frits par la gelée, se redressant sur leurs tiges, balançaient gaiement leurs fleurs ressuscitées, d'un rouge ponceau comme le parapluie de l'aubergiste; que la lézarde du mur de briques était une grande bouche qui riait; que le terreau détrempé de la plate-bande exhalait une odeur exquise; que l'homme à la lanterne avait trouvé tout à coup le trésor qu'il cherchait ; que la pluie froide qui ruisselait était une pluie de joie, — et dans son délire il fut sur le point de crier à la vieille cardeuse qu'elle eût à quitter aussitôt son travail pour tendre son tablier et y recevoir sa part de ce bonheur qui tombait du ciel à grosses gouttes.
Béatrice reprochait justement à son cousin qu'il aimait à gâter ses joies. Qui croirait qu'après de telles délices, qu'après une telle i\Tesse, il employa toute sa soirée à se ronger d'inquiétude et de chagrin? A la vérité, on l'y aida. Il était descendu au comptoir pour régler sa note. L'aubergiste, qui avait rarement logé sous son toit un pensionnaire d'humeur si facile, si commode, si généreuse, voulut boire à son heureux voyage et surtout à son heureux retour. Il déboucha à cet effet une bouteille de moët, plus ou moins authentique, et Olivier ne put se dispenser de lui faire raison , bien que les vins mousseux lui portassent sur les nerfs et qu'il eût le Champagne triste. Mais ce qui l'attrista encore plus, ce fut la conversation de son hôte, lequel crut apparemment se rendre agréable en lui rapportant tous les bruits sinistres qui couraient, « comme quoi Saturnin Servoix avait juré de faire un coup et comme quoi il | fallait tout attendre de ce fou furieux, qui était un ï vrai scélérat ». |
L'aubergiste du Lion d'Or s'était fait depuis long-
OLIVIER MAUGANt 4fl8
temps sa théorie sur les grèves. Il y en avait, selon lui, deux espèces très différentes. Tune qu'il aimait, l'autre qu'il n'aimait pas du tout. Celle qui lui plaisait était la grève aimable, joviale, enjouée, la grève bon enfant, qui fait beaucoup de tapage sans penser à mal, la grève qui déclame, pérore, chante, rit, la grève qui a la fraîcheur d'un commencement, la beauté d'une espérance et qui enrichit les cabaretiers. En revanche, il n'avait aucun goût pour la grève sombre, furieuse, hérissée, hurlante, pour celle qui a l'œil sanglant comme une bête acculée faisant tête aux chasseurs, pour celle qui médite des noirceurs, des attentats, qui rêve de régénérer les sociétés par la guillotine ou la dynamite et qui, pâle de faim, mangerait volontiers de toutes ses dents un bourgeois, sa femelle et ses petits. La grë\e bon enfant, c'était Aristide Laventie ; la vilaine grève, c'était Saturnin Servoix, et l'aubergiste du Lion d'Or avait conçu pour Saturnin autant d'horreur qu'il ressentait de tendre admiration pour Laventie, dont il pleurait encore le départ.
« Quel homme charmant ! quel homme délicieux ! disait-il à Olivier. Il nous en faudrait trois ou quatre comme celui-là, et tout irait bien. Mais l'autre, quel sacripant! Il a juré de faire un coup, soyez certain qu'il le fera. C'est lui qui a fait jeter dans la chapelle de Fornay des cartouches de dynamite. Si nous avions un gouvernement, il serait déjà arrêté et pendu ; mais nous ne sommes pas gouvernés, et une de ces nuits, orphelins, sœurs, directrice, l'orphelinat sautera tout entier avec tout ce qu'il y a dedans. Vous m'entendez, c'est moi qui vous le dis. »
Olivier ne rentra dans sa chambre que poUi* y
broyer du noir jusque passé minuit. Les funestes prophéties de l'aubergiste ne s'accordaient que trop et avec les vraisemblances et avec son propre pessimisme. « Je suis voué au malheur, pensait-il. A peine parti, j'apprendrai quelque sinistre nouvelle. » Il résolut d'ajourner son départ, de faire ime seconde tentative auprès de Saturnin, d'aller lui dire : « C'est de moi surtout que vous avez à vous plaindre. Faitesvous justice, vidons notre querelle entre nous, et laissez les innocents tranquilles. » Il ne s'endormit que fort tard, et, pendant qu'il dormait, il se produisit un tragique événement.
Il pleuvait à verse; un vent furieux secouait, tordait les arbres ; c'était un orage sans tonnerre. Les uns après les autres, on vit déboucher par groupes, dans un champ voisin du puits Sainte-Lucie, des hommes armés, qui de pioches et d'épieux, qui de haches ou de pistolets. Ils étaient chaussés de grandes bottes de puisatiers, et ils avançaient péniblement, ayant de la boue jusqu'aux aisselles. Quand ils furent rassemblés, ils étaient près de deux cents. Il y avait parmi eux, comme il arrive toujours, quelques honnêtes gens qui pensaient bien faire, des fanatiques persuadés que le malheur autorise tout, des matamores à qui on reprochait leurs fanfaronnades et qui tenaient à prouver que leur courage était à la hauteur de toutes les entreprises, des poltrons qui étaient venus parce qu'ils n'avaient pas osé ne pas venir. Il y avait aussi de faux ouvriers, quelques-uns de ces visages suspects qu'on n'aperçoit' jamais ni dans les mines ni dans les laminoirs, des hommes d'aventure, de rapine qui se taillent audacieusement leur part dans toutes les curées. Ces derniers rica-
naient, se frottaient les mains en disant : « L'affaire marche, les fers sont au feu! » car c'était bien d'une affaire qu'il s'agissait pour eux, et ils comptaient qu'elle serait bonne. Les poltrons avaient bu force rasades, force tournées pour se donner du cœur, les honnêtes gens pour étouffer ce qui leur restait de scrupules; les fanatiques n'avaient pas bu, la colère leur tenait lieu d'ivresse; quant aux hommes-loups, ils ne boivent jamais que lorsque l'affaire est faite. Cette troupe, moitié avinée, moitié à jeun, n'était qu'une bande dont le chef, ceint d'une écharpe couleur de sang, était un ambitieux aux abois. Il avait regardé son crime en face, et il ne l'avait pas trouvé beau; mais il avait juré de faire un coup, il le faisait.
On avait conçu le projet de s'emparer du puits Sainte-Lucie, .d'y détruire les pompes et la machine soufflante. Les meneurs, formant cercle autour de leur général , tenaient conseil ; le troupeau attendait impatiemment qu'on lui donnât des ordres, et la pluie tombait toujours. Longepied, qu'on avait envoyé en reconnaissance, arriva tout courant et dit :
<( Nous sommes vendus; le puits est gardé par les gendarmes. »
On vociféra, on sacra et quelques-uns murmurèrent :
« C'est une affaire manquée. y>
Mais Saturnin répondit :
« Quand je devrais aller seul, j'irai. »
Comme il se mettait en marche, Longepied l'arrêta par sa manche en lui disant :
« Ton père y est. »
Et Saturnin crut voir se détacher sur le ciel la longue silhouette du vieux, qui aimait son puits et
qui le gardait pour empêcher qu'on ne lui fît du mal. Se retrouver en présence de son pèrel se colleter avec son pèrel Saturnin avait tous les courages, sauf celui-là, et il revint sur ses pas. Alors quelqu'un cria :
< A bas la prêtraille I Allons saccager la chapelle ! i>
Cette proposition fut acclamée par les fanatiques, qui pensaient qu'on détruit une idée en détruisant des symboles et qu'on peut tuer un Dieu à coups de pioche et de hache. Elle sourit aux hommes de rapine, aux hommes-loups, qui, trompés par de vaines légendes, se représentaient un satictuaire plein de trésors, tout reluisant de joyaux et d'argent, orné de tentures magnifiques, de tableaux de prix et d'ostensoirs de vermeil. Les moutons enragés approuvaient aussi, mais par un autre motif : il leur parut que décidément il pleuvait trop et qu'une chapelle est un endroit où l'on ne reçoit pas la pluie. Saturnin trouvait l'idée déplorable : c'était aux machines qu'il en avait. Malgré ses efforts pour la retenir, la troupe avait déjà pris sa course. Il se dit :
« Puisque je suis leur chef, il faut bien que je les suive. »
Et il les suivit.
On atteignit le mur de clôture, on y ouvrit une brèche, on passa. L'avant-garde éclairait le chemin avec des flambeaux de résine. On traversa le parc en file indienne. Le vent faisait rage, et les grands chênes se ployaient tour à tour ou se redressaient avec de funèbres craquements, que personne n'entendait, la passion n'entend que son propre bruit. On déboucha bientôt dans la cour de l'orphelinat, on enfonça les portes de la chapelle, et à la clarté rougeâtre des torches elle découvrit aux envahisseurs
sa nudité et sa honte. Cette millionnaire qu'on s'apprêtait à détrousser n'était qu'une gueuse gui demandait l'aumône. Les voleurs se sentirent volés, leur colère s'alluma.
Tout à coup apparut sur le seuil de la sacristie une femme à moitié vêtue, les cheveux en désordre ; ce grand hourvari, mêlé au fracas de l'orage, l'avait fait sortir de son lit, elle accourait pour savoir ce qui se passait. En apercevant ces faces sinistres et farouches, ces torches, ces haches, ces poignards, ces pistolets, elle crut faire un mauvais rêve, demeura interdite. Mais elle avait le secret d'apprivoiser et les hommes et les bêtes. Se remettant de sa stupeur, elle s'avança, le sourire aux lèvres, et elle dit d'une voix qui ne tremblait pas :
« Mes amis, que venez-vous faire? Vous n'êtes sûrement pas des brigands, et d'ailleurs que pourriezvous nous prendre? Si vous avez des ennemis, ne les cherchez point dans cette maison. Il n'y a ici que des femmes qui n'ont rien à voir dans vos querelles. Nous élevons des enfants qui ont perdu leur père ou leur mère, nous les habillons, nous les nourrissons, nous leur apprenons à lire, à écrire, à compter, pour en faire un jour de bons ouvriers. Nous en avons grand soin, je vous assure. Chez nous, c'est le bon Dieu qui est le plus mal servi; il ne s'en plaint pas, mais il n'aime guère qu'on entre ainsi chez lui avec si peu de cérémonie. Retirez-vous, je vous en conjure.
— Quelle harangueuse ! cria quelqu'un de la bande. Assez causé, petite mère.
— Va-t'en peigner, dit un autre, tes cheveux noirs qui te tombent sur les yeux et te font ressembler à une bohémienne.
— C'est égal, dit un troisième, je me payerais bien une particulière comme celle-là. » .
Alors elle se fâcha, et d'une voix sévère :
« Vous n'êtes pas des ouvriers : ceux que je connais sont polis. »
Elle voulut commencer un nouveau discours, mais personne ne Técoutait, et les mots lui restaient au gosier. Saturnin la regardait en silence, suspendu entre deux désirs. Enfin il prit son parti, tira brusquement un pistolet de sa ceinture, ajusta cette bourgeoise et fit feu. En ce moment, Olivier, qui avait assisté de loin à cette scène, se précipita dans la chapelle, où la première chose qu'il vit fut un faux ouvrier juché sur une montagne de décombres et charbonnant sur la muraille cette inscription : « Bourgeois, laissez passer la justice du peuple! » Un peu plus loin, il aperçut une femme au visage livide, les yeux fermés, dont la tête reposait sur les genoux de Longepied, qui la défendait contre les curiosités indiscrètes et lui disait de ce ton patelin qu'ont les nourrices en consolant leurs nourrissons :
« Réveillez-vous, ma petite dame. Votre blessure n'est pas grand'chose, il n'en est pas sorti trois gouttes de sang. On ne voulait pas vous faire du mal.
— Rappelle-toi, lui dit Saturnin, que, si elle en revient, elle est à moi. »
Au même instant, la morte rouvrit les yeux, et, montrant du doigt Olivier, elle lui cria :
« C'est toi qui m'as tuée. »
A ces mots, la chapelle disparut, et Olivier s'avisa qu'il était debout en chemise au milieu de sa chambre, le front trempé de sueur, le cœur glacé d'épouvante. Vraiment, peu s'en fallut qu'il ne courût à
toutes jambes jusqu'à Fornay, tel qu'il était, pour s'assurer que son rêve était bien un rêve, que Saturnin Servoix n'avait pas tué cette bourgeoise. Il n'en fut tout à fait sûr que trois heures plus tard, quand l'aubergiste du Lion d'Or lui dit d'un air réjoui :
« Bonne nouvelle, monsieur MaugantI Ce scélérat de Saturnin Servoix a levé le pied. Son père lui avait offert de l'argent pour s'en aller en Amérique; il avait refusé, il a accepté, et le voilà parti sans tambour ni trompette. Groiriez-vous qu'il y avait des gens assez bêtes pour avoir peur de ce matamore comme d'un loup-garou? Quant à moi, j'ai toujours pensé qu'il ferait le plongeon. Ne vous le disais-je pas hier encore?
— L'aubergiste du Lion d'Or a la mémoire bien courte, pensa OUvier; mais Béatrice, qui a toujours raison, ne se trompait pas en me disant qu'il y a des malheurs qui restent en chemin. C'est une justice, paraît- il, qu'il faut rendre à la vie. »
Il se mit en route dans l'après-midi. A quelques pas de la gare, il se croisa avec un homme très carré d'épaules, qui se donnait le plaisir de conduire luimême son tilbury dans les rues de Toulins, où il n'aurait pu paraître quelques semaines auparavant sans se faire écharper. Les passants s'inclinaient respectueusement devant lui; la lâcheté humaine a toujours adoré le succès. Il salua Olivier avec une grâce pleine d'ironie, et Olivier lui rendit son salut, en se disant :
« Oh I le pauvre homme, qui se croit heureux! »
Après les cruelles émotions qu'il avait ressenties, il avait grand besoin de sommeil ; il dormit huit heures pleines dans son wagon^ A peine se fut-il réveillé, il songea à tous les incidents néfastes qui pouvaient
surgir et Tempêcher d'épouser la femme brune qu'A aimait. Mais il ne se sentait plus fatalement voué au malheur. Quoiqu'il se fût trompé de chemin, quoiqu'il eût frappé à plus d'une fausse porte, il avait fini par arriver; il en concluait que, malgré les misères, les désordres de ce monde, la vie nous aide quelquefois à réparer nos fautes. Ce pessimiste repentant, qui se défiait encore de son avenir, ne laissait pas de trouver son sort mille fois préférable à celui de Candide, qui cultivait son jardin pour se consoler de la laideur de Cunégonde et d'avoir perdu ses moutons du pays d'Eldorado. Il se souvint d'avoir lu qu'un vieux paysan à qui on demandait quelle idée il se faisait du bonheur, répondit : « C'est une cheminée d'auberge où flambe un grand feu qui pétille, pendant que sur le chemin un violon passe en jouant. » Il n'est que de s'entendre. Le feu qui pétille et qui réchauffe le cœur et la vie, c'est quelqu'un ou quelque chose qu'on aime; le violon qui passe sur le chemin, c'est l'espérance.