SCENE IV VALENTIN, LARISETTE
LARisETTE, à part Un étranger !
VALENTIN, sans voir Larisette.
J'ai envie d'aller avertir la gendarmerie. (Il va pour sortir.)
LARISETTE, l'arrêtant.
Un instant ! Vos papiers.
VALENTIN
Il s'agit bien de mes papiers ! Gendarme, on va commettre un crime.
LARISETTE.
Ça ne me regarde pas. Vos papiers ?
Mais, malheureux. Il n'y a pas un instant à perdre. Le crime se commet peut-être en ce moment. Il faut l'empêcher à tout prix ! A tout prix, entendez-vous?
LARISETTE.
J'entends bien. Vous voulez gagner du temps. Mais le gendarme Larisette est un malin, on ne lui en fait pas accroire.
VALENTIN
Mon Dieu, que ce gendarme est entêté I Mais vous n'avez donc pas de cœur ? Vous n'avez donc pas d'âme ? Vous ne connaissez donc pas vos devoirs ?
Le crime de Saint- Jus f 103
LARISETTE.
Mes devoirs ! Je les connais mieux que vous ! J'ai été averti que certaines personnes de mauvaise mine divaguaient dans la commune de Saint- Just et j'ai reçu l'ordre de les arrêter ; vos papiers ?
VALENTIN
Mais enfin, je n'ai pas mauvaise mine,,mol?
LARISETTE.
C'est que vous ne vous êtes pas regardé ! — D'abord tout un chacun qui n'a pas de papiers, a mauvaise mine. Vos papiers^?
VALENTIN
Mes papiers! Mes papiers! Est-ce que j'en ai des papiers ? C'est-à-dire, si, j'en avais, mais on me les a pris.
LARISETTE.
Je vais vous confondre. On ne prend pas de papiers, on prend de l'argent, des valeurs, des bijoux, mais on ne prend pas de papiers I A quoi ça servirait-il de prendre des papiers? Mais enfin, une supposition que vous aviez des papiers, qui est-ce qui vous les a pris.
VALENTIN
Des malfaiteurs qui m'ont dévalisé.
LARISETTE.
Vous voyez bien que vous mentez ! S'ils vous ont dévalisé, ils n'ont pas pris vos papiers. Quand on dévalise quelqu'un on prend sa valise.
VALENTIN
Mais mes papiers étaient dans ma valise.
LARISETTE.
C'est invraisemblable ! On porte toujours ses papiers sur soi. Enfin, supposons toujours que vous aviez des papiers ?
t04 Ombres chinoises
Si des malfaiteurs vous les ont pris, vous devez savoir où sont ces malfaiteurs ?
VALENTIN
Parbleu ! Ce sont sans doute ceux q ji sont dans cette maison cù ils vont assassiner un homme !...
LARISETTE.
Alors ce sont des assassins et non des malfaiteurs.
VALENTIN
Assassins ! Malfaiteurs I c'est la même chose !
Et d'abord, pourquoi dites-vous que ce sont des assassins? Si c'étaient des assassins, ils vous auraient tué et n'auraient pas pris vos papiers.
VALENTIN
Mais, malheureux gendarme, je viens de les entendre comploter leur crime... Je ne crois pas que l'homme soit déjà tué, c'est pour cela que je vous supplie de les arrêter auparavant.
LARISETTE.
Je ne peux pas arrêter un homme pour un crime qu'il n'a pas commis encore.
VALENTIN
Mais vous pouvez empêcher qu'il commette ce crime.
LARISETTE.
Non pas ! Je n'ai pas reçu d'ordre. Si mon brigadier m'avait dit : « Larisette, voici un homme qui va commettre un crime, il faut l'arrêter ! » Je l'arrêterais ! mais autrement, je ne peux pas, parce que tant qu'il n'a pas commis de crime, il est innocent.
VALENTIN
Il ne le sera plus tout à l'heure.
Le crime de Saint-Just 105
LARISETTE.
Alors, tout à l'heure, nous verrons ! Quant à vous, je vous arrête, parce que vous êtes coupable, puisque vous n'avez pas de papiers.
vALENTiN, exaspéré.
Air : Garde à vous.
Des papiers !
Des papiers !
Que voulez-vous qu'j'en fasse?
Jamais je n'm'embarasse En voyage, de papiers !
De papiers !
De papiers !
Je ne fais pas usage De tous ces griffonnages Qui servent aux greffiers.
Des papiers ! (ter)
LARISETTE.
Voyons ! n'aggravez pas votre situation ! Tout le monde a des papiers. Moi, qui vous parle, j'ai des papiers. D'abord, mon acte de naissance qui prouve que je suis né : Tenez ! montrez-moi seulement votre acte de naissance et je vous laisse aller.
VALENTIN
Mais on ne voyage pas avec son acte de naissance...
LARISETTE.
C'est un tort ! Comment voulez-vous que je sache que c'est vous, puisque vous ne pouvez pas me prouver que c'est vous qui êtes vous ?
VALENTIN
Mais, gendarme, quand je vous prouverais que c'est moi qui suis moi, à quoi ça vous avancerait-il ?
LARISETTE.
Ça m'avancerait à avoir de l'avancemeQt, parce que j'aurais fait mon devoir.
VALENTiN, à part.
Ce gendarme est stupide ! Gomment lui faire comprendre que peut-être en ce moment on assassine un homme. (Haut.)Ecoutez, gendarme, vous persistez à vouloir m'arrêter?
LARISETTE.
Je ne persiste pas, je vous arrête préalablement et je vais vous conduire au poste.
VALENTIN
Ça c'est autre chose. Je suis très fort et je ne vous engage pas à vous frotter à moi.
LARISETTE.
De la rébellion ! Très bien ! Je vais chercher un camarade.
VALENTIN
Eh bien, soit! Votre camarade sera peut-être plus intelligent que vous.
LARISETTE, (à part.)
De ce côté, il m'a dit qu'il y avait des assassins, par conséquent, comme il doit tenir à sa peau, il ne se sauvera pas par là. De ce côté c'est la gendarmerie, il ne se risquera pas par là non plus. Il est donc évident que je vais le retrouver ici tout à l'heure. (Il sort.)