‹ Ombres chinoisesChapitre 62 sur 98 · SCÈNE VI VALENTIN, BEDONNET · texte numérisé non relu

SCÈNE VI VALENTIN, BEDONNET

BEDONNET, entrant.

Six heures I Et mon dîner est à huit heures î Dutripard aura oublié ma commande ! Ce n'est pas possible ! Ce serait la première fois. Quand un charcutier a l'honneur d'être le fournisseur de l'honorable Bedonnet, juge de paix de S'-Just, ci-présent, il doit avoir un zèle qui devance les heures !

VALENTIN, à part.

Bedonnet? Bedonnet, oui! C'est bien le nom de la victime que ces misérables ont imprudemment proféré... Bedonnet !

BEDONNET.

Je les connais ! Dutripard est un fieffé paresseux et Veaupiqué, son premier clerc, ne vaut pas mieux que lui ; \ls sont capables de s'être attardés au cabaret et de m'a voir oublié.

VALENTIN, à part.

Bedonnet î C'est la future victime !

BEDONNET.

C'est que je traite ce soir mon confrère de Pont-de- Bonne... Il adore le boudin et je le sais si gourmand qu'il me ferait mauvaise mine si je ne lui en offrais pas. VALENTIN, à part.

Gela me fait pitié ! Ce juge de paix qui va tranquillement à l'abattoir ! C'est horrible ! Et cet homme a une bonne nature; il veut régaler un de ses confrères et, dans cinq minutes, peut-être...

BEDONNET.

Allons activer ces paresseux.

VALENTIN, à Bedonnet.

Pardon, Monsieur le juge, je voudrais vous dire deux mots.

BEDONNET.

Je n'ai pas le temps ! Venez à mon audience, je vous écouterai.

VALENTIN

Mais, Monsieur le juge, c'est très pressé, je vous en prie, laissez-moi vous parler.

BEDONNET.

Vous écouter, à cette heure ? Vous n'y songez pas, c'est impossible ! D'abord je ne vous connais pas ! Et puis il y a des formalités à remplir. Si j'écoutais tout le monde dans la rue, je n'aurais personne à mon audience. Ma dignité ne me permet pas de faire des passe-droit. — Je vais vous indiquer la marche que vous devez suivre : — Vous allez m'adresser une demande d'audience sur papier timbré ; je l'étudierai et je la passerai ensuite à mon greffier qui la classera. Au bout de huit jours, vous recevrez une lettre d'admission à mon audience et vous passerez à votre tour. Je suis un juge intègre et ne fais rien par faveur.

Le crime de Saint-Jast 109

Ceci fait votre éloge, Monsieur Bedonnet, mais je ne demande pas d'audience.

BEDONNET.

Alors que me demandez-vous ?

VALENTIN

Rien ! Je veux vous sauver d'un grand péril. Vous êtes bien M. Bedonnet?

BEDONNET.

Sans doute !

VALENTIN, montrant la charcuterie.

Eh bien, n'entrez pas dans cette maison.

BEDONNET.

N'entrez pas? Vous me donnez des ordres I Monsieur ! C'est moi qui en donne et je n'en reçois jamais! Laissez-moi! VALENTIN, à part.

Il est aussi entêté que le gendarme. {Haut.) Je vous en prie, Monsieur Bedonnet...

BEDONNET, avcc hautcur.

Assez, Monsieur ! Je sais ce que j'ai à faire.

VALENTIN, à part.

Allons! Je n'ai plus qu'une ressource : Aller à la gendarmerie et ramener tous les gendarmes pour empêcher un malheur! (Il sort.)

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