‹ Ombres chinoisesChapitre 72 sur 98 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

FANCHETTE. La Fée vêtue en vieille entre lentement.

Mais quelle est cette vieille femme qui s'avance lentement. 0 mon Dieu! Elle pleure à chaudes larmes ! Tâchons de savoir ce qui cause son chagrin. (S'approchant de la fée.) Qu'avez-vous ? brave femme. Pourquoi pleurez-vous ainsi? Contez-moi vos peines. Peut-être pourrai-je vous consoler.

LA FÉE

Ma pauvre enfant, vous n'y pouvez rien. Mon chagrin est éternel, car je suis immortelle et mon destin est de pleurer toujours!

FANCHETTE

Immortelle î

LA FÉE

Oui. Je suis une fée. Ah ! si vous m'aviez connue autrefois! J'étais jeune, j'étais jolie, aimée et admirée de tous ; on me nommait la Fée des fleurs ! Je suis la Fée des pleurs, maintenant.

FANCHETTE

— Que vous est-il donc arrivé ?

LA FÉE

— Approchez-vous de moi, je vais vous raconter mon histoire. Dans le monde des Fées, mon enfant, on a beau-

Les papillons de Fanchette 427

coup de puissance, mais on a aussi beaucoup de devoirs et, quand on les oublie une seule fois, la punition est cruelle. J'étais donc la Fée des fleurs et ma fonction était de les faire éclore ; pour cela, je devais sans cesse leur donner l'eau qui les fait vivre. Cette besogne était très assujettissante, mais J'avais avec moi une servante qui s'appelait La Rosée et qui m'aidait dans mon travail. Elle était très paresseuse, et, chaque matin, je devais la réveiller pour qu'elle allât dans les champs. Alors elle se levait de mauvaise humeur et se mettait à pleurer avec une telle abondance que ses larmes suffisaient pour arroser les fleurs. Un jour, jour fatal ! je dormis plus longtemps que d'habitude et j'oubliai de réveiller La Rosée. Quand j'ouvris les yeux, je vis toutes mes pauvres fleurs qui penchaient la tête, leurs pétales jonchaient la terre, leurs tiges étaient sèches, elles se mouraient. Vite, je pris un arrosoir pour réparer ce désastre; je suppliai un gros nuage noir qui passait de se répandre sur la terre, mais il était trop tard. La Reine des Fées faisait en ce moment sa ronde, le nuage avait fui à son approche et je frémis en songeant à la punition qu'elle allait m'infliger.

FANCHETTE

0 mon Dieu ! Et alors ?

LA FÉE

Alors je baissai la tête et la Reine des Fées prenant sa grosse voix me dit : a Je t'avais donné la garde de mes fleurs et tu les as laissées mourir, tu seras punie. Tu étais jeune, tu vas devenir vieille, tu étais jolie, tu seras laide, et comme c'est par le manque d'eau que ces fleurs ont été détruites, je te condamne à pleurer éternellement. » Au même instant, je devins comme vous me voyez maintenant et la Reine des Fées passa sans me jeter un seul regard.

FANCHETTE

Ah ! C'est affreux ! Vous voilà donc vieille pour toujours? Elle ne pardonnera donc jamais ?

LA FÉE

Si, mais pour cela, il faudrait un hasard inespéré; il faudrait que je pusse retrouver ces pauvres fleurs desséchées par ma faute. Où sont-elles maintenant?

Si elles sont mortes, vous ne les retrouverez pas.

LA FÉE

Peut-être. Il faut que vous sachiez que chaque fleur qui meurt se change en petite folle et garde son nom. J'en ai vu beaucoup, mais elles fuyaient à mon approche, je leur faisais peur ! Ah 1 si elles savaient que pour faire cesser mon enchantement il me suffirait de les embrasser, peutêtre me tendraient-elles leurs joues.

FANCHETTE

Venez, voici la mienne, embrassez-moi.

LA FÉE

Et comment vous appelez-vous ?

FANCHETTE

Fanchette.

LA FÉE

Ce n'est pas un nom de fleur et vous ne pouvez rien pour moi. Ah ! Si vous vous appeliez Rose, Marguerite, ou bien Bleuette et même Goqueliquette, qui sont les noms de mes pauvres victimes, ce serait différent. Mais elles, voudraientelles que je les embrasse?

FANCHETTE

Oh ! mais alors, je viens de voir des petites filles qui s'ap-

Les papillons de Fauche tte 129

pellent ainsi et qui jouaient dans cet endroit même où nous sommes, je vais tâcher de les retrouver et de les ramener ici, alors je leur dirai de vous embrasser.

LA FÉE

Si vous faisiez cela, chère enfant, vous mériteriez d'être fée.

PANCHETTE

En attendant, il faut que je retrouve Noiraude et la rentre à la maison. Mais je ne sais pas mon chemin. Ma chaumière est sur la lisière de la forêt.

LA FÉE

Je vais vous y conduire.

FANCHETTE

Merci, bonne fée î Mais revenez m'attendre ici, car c'est ici que je dois retrouver mes petites amies. (Elles sortent.)

Page 1