BARBISON, RUPIN
(Rupin entre au moment où Denise vient de sortir. Il la regarde it la porte.)
RUPIN
Elle n’est tout d’même pas piquée des hannetons, c’te petite Denise... Ça Trait aussi une rude femme, ça !... Elle est •• aussi étoffée que Nicole, pour le moins.... Ah! elles n’étaient pas derrière la porte, le jour où Ton a distribué l’embonpoint,
res deux-Ià 1 y a pas à dire. .. faut décidément que je m’ décide,
(A Barbisnn, qui a repris lalectiiro du journal) M’ sieu BarbîSOD...
BARBISOiX.
Qu’est ce qu’il y a encore?... Ah! c’est toi, Rupin... Tu viens aussi m’apporter ton bouquet... Eh bien, c’est bon, mon garçon, je te remercie, inets-le là sur la table...
Mon bouquet I... Quel bouquet? ousque vous voyez un bouquet ?
BARBISON
Allons, tu n’es pas comme Denise, toi, tu ne Tes pas levé malin pour ça...
RUPIN
Ah! je devine... C’est aujourd’hui vot’ fêle... Faut-il qu’ jaie pas de mnche. Imaginez-vous, not’ maitre, que depuis plus d'un mois j’ carcule pour savoir quel jour justeque ça va être... j’avais trouvé qu’ ça tombait vendredi en huit... C’est encore ces gueuses de retenues qui m’ont fourré dedans I
BARBISON
Çà ne fait rien... et je le remercie de l’intention.,..
RUPIN
Au fait, je suis tout d’ même bien content que ça soit aujourd’hui vot’ fête... parce que ces jours-là on est mieux disposé et que j’ai quelque chose à vous demander, .
BARBISON
A moi?.. Je n’ai pas le temps...
RUPIN
Rassurez-vous, ça'n’ vous coûtera rien...
BARBISON
Alors, je t’écoute, Rupin..
RUPIN
M'sieu Barbison... vous ôtes mon maître; [or, un maître, . voyez-vous... c’est comme qui dirait un père..*.
C’est-à-dire...
nüPiN.
Qu’est-c’ qu’ ça vous faU?.., Laissez moi vous regarder comme un père... Ça ne vouscoùtera encore rien... Or donc je viens vous dire : J’aurai vingl-lrois ans aux concombres... je suis jeune.., je suis fort... je suis beau... je suis exspirituel.. j!ai donc tout ce qu’il faut pour faire un bon mari... j’ veux m’ marier...
BARBISON
Te marier, toil... avec qui?
RUPIN
.Mais avec une femme, donc... Croyez-vous que j’ ne ferai pas bien?
BARBISON, il part.
Oh! les noces, j’aime pas bien ça... faut toujours faire quelque petit cadeau... (flaot,) Eh bien, franchement...
' RUPIN
Attendez... faut vous dire que j’ veux vous d’mander conseil, mais que je suis parfaitement décidé...
Qu’est-ce que tu viens me chanter, alors!...
RUPIN
Je ne viens pas vous chanter, j’ai pas d’ voix. Je viens vous prier de lire dans mon cœur... Le jour dévot’ fête vous n’ pouvez pas me refuser de lire dans mon cœur... Tenez, j’ vas vous l’ouvrir...
BARBISON
Mais va donc, Itupin... parle donc I.
RUPIN
Eh bien, alors, j’ vas vous narrer mon mystère...
Air : notre auteur, dans un doux songe.
Faut TOUS dire qu’ y a deux jeunesses Qu’ont toutes deux mon amour, .
J’Ieur y donne tout’ mes tendresses,
Et ça chacune à leur tour I
IG
L’une est blonde, l’autre est brune,
. Et lout’deux, mon maître, ontd’ça!
Ni l'un’iii l’aulr’ n’a d’ fortune...
Toutes deux ressemblent à la lune.
Qui qu’il faut que j’épouse, oui-da?
Cher patron, dites moi ça...
BARBISON
Dam ! la chose n’est pas Ihcile.
Pour qui que parle ton cœur ?
Ce renseignement m’est utile Pour que je fix’ton bonheur 1 Almes-lu les femmes grasses?
* Tu ne peux pas tomber mieux.
A qui qu’ tu trouv’ le plus d’ grûcc?
Vois ce qu’il faut que tu fasses,
Pès’ ça, puis vois c’ que tu veux.
Est-c’ la plus lourde des deux ?
BARBISON
Ah ! mou gaillard I tu aimes nos deux servantes 1
ROPIN.
Parbleu lCroyez-vous pas que c'étaient les ûlles du souspréfet I
BARBISON
Enfin... tu ne peux pas les épouser toutes les deux 1
La loi s’y oppose... Je le regrette, parce que ça feraitccsjcr mes incertitudes... mais ça ne se peut... c’est ce qui fait que je viens à vous pour que vous me disiez laquelle des deux vous croyez la plus propre... à faire mon bonlieur.
BARBISON
Comment diable veux-Ui...
RUPIN
Dame i comme nous êtes bien éducationné, je suppose que vous pouvez lire dans les senlimenls intrinsèques de ma passion...
BARBISON
Dame! mon garçon, les connais-tu un peu?...
RÜPIN.
Depuis ma jeunesse la plus tendre j’éprouve pour elles comme qui dirait une aff -ctiou Irès-aiïedueuse.. . Nous sommes du même pays... C’est des Normandes, et moi je suis Picard!
BARBISOiV.
Tu m’as déj"! conté ça... et puis après?...
RUPIN
Et jamais elles n’auraient quitté le pays, allez... sans un tas d’ malheurs... llestées orphelines à l’âge le plus tendre... Oui not’ maître, quand elles vinrent au monde, y avait déjà deux ans que leurs pères et mères étaient défunts, il ne leur restait qu’un oncle, qu’est disparu sans jamais offrir de ses nouvelles...
BARBISON
Qu’est ce que lu me racontes là...
RUPIN
Ehbien, oui... leur oncle qui a quitte Bayeux il y a six ans avec un cousin à moi... et que jamais plus on n’ en a entendu parler... Alors, elles sont paflies, et moi avec...
BARBISON
El cet oncle... s’appelait?...
RUPIN
Tiens!... ça vous intéresse, c’I’ histoire-là... C'est pasélonnant, vous êlessi bon !...
BARBISON, impatient.
Enfin... il s’appelait?. ..
RUPIN
Jean Morisseau...
BARBISON
.Morisseau!... Tu asdil Morisseau! Ah! mais c’est bien ça...
RUPIN
Quoi, c’èst bien ça ?...
BARBISON
Rien... rien...
RUPIN
Et enfin, ra’sieu Barbison, pour en revenir à mon affaire, j’ vous prie de vouloir bien y penser, et que vous ra’ disiez laquelle...
BARBISON
Va, va.,, mon garçon... je verrai, je réfléchirai... je te dirai ça... IMorisseaul
RUPIN
Allons, j’ vous laisse. (En s’en allant, il passe près de la table et prend le journal qui s’y trouve... Barbison voit ce geste et s’élance sur lui.)
BARBISON
Qu’est-ce que tu fais là, malheureux?
RUPIN
El bien I j’preods I journal pour le rapporter chez le père Godanchart. Vous ne l’avez pas fini?...
BARBISON
Non... non... Je le reporterai moi-même I
RUPIN
C’est bon! (A part en s’en allant.) Qu’cst-ce qu’il a... mais qu’esl-ce qu’il a donc! aurait-il été mordu!