‹ On n'est pas des boeufsChapitre 30 sur 48 · PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIQUE

Lors de mon dernier tour en Belgique, on me conseilla fortement de pousser jusqu'aux environs de La Haye, où j'aurais à voir quelque chose de curieux.

J'écoutai les objurgations de mes amis. Bien m'en prit; je ne regrettai pas mon voyage.

Je vis quelque chose de curieux, quelque chose de réellement curieux.

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Dans quel ordre d'idée? vous inquiétezvous.

Une curiosité natuelle? Non.

Un musée, une œuvre d'art quelconque?

Non.

Un très antique et très beau monument?

Non.

Une étrange cité ? Non.

Zut! dites- vous.

Et vous avez bien raison de dire zut!

Donnez votre langue au chat (il adore ça) et ne cherchez plus.

Ce que je vis de si réellement curieux dans les environs de La Haye, c'est une industrie.

Une simple industrie. Oui, mais quelle industrie !

Tout d'abord, je supplie les âmes sensibles et les natures facilement impressionnables

de ne pointpoursuivre la lecture de ce factura.

Il y a, en apparence, dans l'industrie que je vais décrire, un petit côté pénible et même cruel, très susceptible de déchaîner les plus douloureuses compatissances.

J'ai dit en apparence, car, dans la réalité, ce côté pénible et cruel n'^existe pour ainsi dire pas du tout.

Ce fut au mois de septembre dernier que rindustrie sus-indiquée vit le jour.

La petite Wilhelmine, la jeune reine de Hollande, était venue passer un mois dans l'île de Walcheren.

En ce pays, c'est une vieille coutume chez les enfants pauvres de galoper les routes et les grèves avec les pieds nus.

Il résulte de ce parti pris une économie de chaussures fort sensible dans les petits ménages où Ton ne roule pas sur les ducats.

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La jeune reine prenait un vif plaisir à contempler les ébats des petits nécessiteux zélandais. Son plus âpre désir était d'en faire autant.

Mais sa gouvernante appartenait à cette vieille race de gouvernantes hollandaises qui ne veulent rien savoir.

Or, un jour, cette duègne, légèrement indisposée, fut remplacée momentanément par une jeune institutrice française qui accompagna dès lors- Sa Petite Majesté dans ses promenades.

L'institutrice française en question appartenait à cette vieille race d'institutrices françaises qui, du prestige, n'ont qu'une notion rudimentaire.

Wilhelmine manifesta le désir de courir dans la dune avec ses pieds nus. L'instituatrice française aida Sa Majesté à se déchausser.

Mais, hélas ! la charmante monarquette ne sut aller bien loin, la peau de ses pauvres et délicats petits pieds se refusant à un exercice aussi inhabituel .

— Que n'ai-je, ragea-t-elle, la rude peau des pieds de ces bébés indigents !

Un vieux courtisan qui passait par là entendit le royal propos et se jura d'exaucer, dans la mesure du possible, le vœu de sa jeune souveraine.

Il choisit, parmi les enfants du pays, une fillette dont la pointure était exactement celle delà reine, l'installa confortablement chez lui et fît venir un célèbre chirurgien de ses amis.

Si vous êtes un peu au courant des progrès de la chirurgie, vous savez que c'est maintenant un jeu d'enfant d'enlever la peau des gens en \ie, aussi facilement, et sans plus de souffrance, qu'on dépiaute un lapin mort.

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Ce fut Topération qu'on fit à la petite pauvresse, préalablement nettoyée et blanchie.

On lui leva la peau des pieds jusqu'à la cheville, de façon à former deux mignonnes sandales.

Un léger tannage à Talun et ça y était !

Quant à la petite opérée, grâce à d'habiles pansements antiseptiques, quinze jours après, elle était sur ses pieds... ses pieds garnis d'une peau toute neuve et toute rose.

La jeune reine, à la vue des sandales naturelles, manifesta une vive allégresse, et, tout de suite, elle voulut les chausser.

Fort heureusement, la vieille gouvernante hollandaise, toujours souffrante, était encore remplacée par Tinstitutrice française.

Sa Majesté s'amusa ce jour-là, avec ses sandales, comme elle ne s'était jamais amusée.

En dépit de la lenteur qu'on prête au tempérament hollandais, la vogue des sandales en peau de pauvre s'accrut rapidement dans la noblesse d'abord, dans la riche bourgeoisie ensuite.

Elle s'accrut au point de devenir une industrie des plus florissantes.

... La manufacture que j'ai visitée aux environs de La Haye se compose de deux bâtiments distincts.

Le premier ressemble beaucoup à une sorte d'hôpital.

C'est là qu'on enlève la peau des pieds aux pauvres.

Tous les pauvres décidés à Topération y sont reçus, sans question d'âge, de sexe, de nationalité ou de religion. Il leur suffit de pouvoir établir qu'ils marchent pieds nus depuis un certain temps et que leur peau

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possède à la fois toute la souplesse et toute

la fermeté désirables.

L'autre bâtiment sert à l'industrie proprement dite.

C'est là qu'on prépare et qu'on tanne légèrement les sandales ainsi obtenues.

Le peu de place dont je dispose ici me contraint à écourter des explications sur lesquelles j'aurais bien désiré m'étendre.

Terminons en apportant tous nos vœux à cette nouvelle industrie qui, si elle venait à s'acclimater chez nous, pourrait apporter une source de bénéfices aux déshérités français.

Je feuilletais, la semaine dernière, quelques numéros du Petit Bourguignon^ que j'avais mis de côté pour les lire à tête reposée.

(Le Petit Bourguignon exige qu'on le savoure loin des bruits du monde.)

Mes yeux tombèrent soudain en arrêt sur tout simplement ceci :

Etat Civil de Dijon Du 29 octobre 1895 naissances Henri Clerc^ rue Docteur-Chaussier^ 7.

Lucien- James Ferrand, rue Docteur- Chaussier, 7.

Lucienne- Jeanne Valter^ rue Docteur- Chaussier^ 7. ^

Alice Poisot, rue Docteur-Chaussier^ 7.

Marcelle-Jeanne- Marguerite Perret^ rue Saint-Philibert, 11.

Soit, pour cinq naissances dans tout Dijon, quatre dans cette seule maison.

Quatre naissances par jour dans une maison, cette maison fût-elle un vaste immeuble, voilà, je crois, un résultat fort capable de réjouir les patriotes les plus désespérés !

Et si toutes les maisons de France étaient aussi prolifiques, notre beau pays pourrait, dans vingt-cinq ans, mettre en rang une armée de première ligne, dont le cocardier Auguste Germain mourrait d'orgueil, sûrement.

Un doute planait, pourtant, sur mon âme.

Pourquoi quatre naissances, à ce 7 de la rue Docteur-Chaussier, et seulement une dans tout le reste de Dijon ?

Vous avez beau dire, la proportion ne me semblait pas équitable

Je voulus en avoir le cœur net (j'ai la manie du cœur net, parfaitement net, jusqu'à, des fois, me le passer au tr ipoli).

Précisément, à Dijon môme, sévit, en ce moment, un de mes bons amis, conseiller de préfecture.

Quand j'aurai ajouté que ce garçon pourrait bien passer sous-préfet plus tôt qu'on ne s'y attend, je croirai l'avoir suffisamment désigné.

« Mon ami, lui écrivis-je, sois assez bon pour m'expliquer, par retour du courrier, le mystère de la nativité du 29 octobre 1895, 7, rue Docteur-Chaussier, à Dijon (Côted'Or), etc., etc. »

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Il est probable que le courrier de Dijon était un peu souffrant ces jours-ci, car ce matin seulement j'ai reçu la réponse.

Une touchante histoire que celle de ces quatre simultanées naissances dans la même maison :

Il y a un an, vivaient, dans Timmeuble situé au n° 7 de la rue Docteur-Chaussier, quatre ménages parfaitement unis, s'entendant à merveille et vivant en paix.

Quelques lettres anonymes vinrent mettre bon ordre à tout cela, et bientôt l'harmonie fut rompue.

Rompue? Quedis-je! Elle fut cassée en mille miettes.

Non seulement les familles étaient fâchées entre elles, mais les femmes voulaient divorcer, les époux parlaient de tuer les femmes, et réciproquement.

Vous avez deviné, n'est-ce pas, Mesdames

et Messieurs, que toute cette discorde était le fruit de la calomnie, de cette lâche calomnie qu'on ne saurait trop comparer au serpent qui rampe, mord, bave, et tue ?

Un des locataires du 7 de la rue Docteur- Chaussier (dont le procureur général de Dijon m'a prié de taire le nom) souffrait, en son âme de brave homme, de ce consternant état de choses.

Au moyen d'autres lettres anonymes plus habiles que les premières (guérir le mal par le mal !), il parvint à réconcilier tout notre petit monde.

Quand fut accomplie son œuvre de concorde, et pour la fêter, il invita les quatre familles. Clerc, Ferrand, Valter et Poisot, à un petit dîner comme on n'en avait pas vu, en Bourgogne, depuis Anne d'Autriche.

La chère fut succulente et copieuse.

Quant aux vins, je ne vous dis que ça !

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Les plus fameux crus du pays y étaient représentés par leurs plus poudreux échantillons.

Cela — notez bien la date — se passait le 29 janvier.

Neuf mois après, jour pour jour, la France comptait quatre petits défenseurs de plus.

Ce qui prouve que si la concorde est une bonne chose, la réconciliation est meilleure encore.

Dernières nouvelles. — On m'avait indignement trompé. L'explication de ces faits est bien plus simple.

La maison sise au 7 de la rue Docteur- Chaussier n'est pas autre chose qu'un hospice de Maternité.

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