‹ On n'est pas des boeufsChapitre 38 sur 48 · VIE AMÉRICAINE SUR LA NOTRE · texte numérisé non relu

VIE AMÉRICAINE SUR LA NOTRE

De mon dernier séjour en Amérique (si j'en excepte les deux paradisiaques mois passés en Canada), le meilleur souvenir que j'aie gardé, c'est Hotcock-City.

Je n'eus pas plus tôt posé les pieds sur le quai de la gare que j'adorai ce pays.

Par la suite, plus je le connus et plus je l'aimai.

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La première chose qui me frappa, c'est les trottoirs feutrés I

— Peste ! fîs-je, que de luxe!

— N'allez pas croire à un faste frivole ! me répondit mon excellent hôte William H.-K. Canasson...

Avant de terminer cette affaire de trottoirs, laissez-moi vous présenter mon ami William H.-K. Canasson.

Un trait suffira à vous peindre ce vavasseur (pourquoi vavasseur?).

William H.-K. Canasson prétend que son véritable nom est ainsi: CansLSSony ce qui signifie : Fils de Cana.

Il descendrait de ce fameux Cana dont les noces, encore qu'elles remontent à une belle pièce de deux mille ans, sont présentes à toutes les mémoires.

Et puisque Toccasion me vient de parler de cette pénible histoire, je ne suis pas fâché

de m'en expliquer très nettement et sans ambages (pour faire taire les bruits qui ont couru à mon sujet dans une certaine presse).

Jésus-Christ crut devoir accepter Tinvitation de Cana : c'est son affaire et cela ne regarde que lui.

Mais l'attitude qu'il prit à table, les tours de passe-passe qu'il exécuta avec les breuvages, toutes ces — passez-moi le mot — galipettes auxquelles il se livra pendant le repas, sont de la dernière incorrection et tout à fait indignes d'un Divin Sauveur.

Le fils de Dieu perdit là une belle occasion de rester tranquille.

Parlons d'autres choses, si vous voulez bien, parce que je sens que je me ficherais en colère !

...Mon ami William H. -K Canasson me pilota dans Hotcock-City avec une bonne grâce digne du vieux monde .

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— Les trottoirs feutrés I reprit-il. Vous vous imaginez sans doute, pâle et ridicule Européen, que nous avons feutré nos trottoirs pour en faire comme qui dirait des instars de salons. Biffez cela de vos tablettes, goitreux Français!... Ce feutre sur lequel vous appuyez mollement la plante de vos pieds recouvre tout un jeu ingénieux et charmant de ressorts. Chaque pas que vous faiteSj espèce d'imbécile du Vieux-Continent, se traduit par un travail qui ne tombe pas dans Toreille d'un sourd... Tout ce travail des pas humains (ou autres) est totaUsé, centralisé, utilisé sous forme d'électricité (accumulateurs qu'on charge)... Qu'est-ce que vous pensez de cela, imbécile de Parisien ?

— Je n'en pense que du bien, mais je trouve que vos propos ne perdraient rien à se dépouiller de quelques désobligeances nationaliteuses.

— C'est bon I voulut bien Canasson. Je ne vous croyais pas l'entendement dans un état aussi voisin de la putréfaction. S'il n'y a que ça pour vous faire plaisir, je serai courtois comme un marquis.

— Je vous en prie, me piquai-je.

— Pas seulement les trottoirs enregistrent et accumulent le travail des passants. Aussi les chaussées. Chaque pavé de nos rues est monté sur ressort... Résultat: suppression de tressaut chez les voiturés, travail gagné au profit de tout un chacun. Comprenezvous, jeune et beau Celte ?

— Je comprends.

— Ah! vous comprenez? On est si subtil de Tautro côté de l' Atlantique !... Vousaimez les chevaux ?

— Ah ! les sales bêtes ! Elles ont du poil aux pattes !

— Ça tombe bien, parce que vous n'en

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verrez jamais la queue d'un à Hotcock-City.

— Il n-y a pas de chevaux à Hotcock- City?

— Tous ceux précédemment en usage furent naguère rendus à leurs chères études. Automobilism ! Voilà de quel bois nous nous chauffons en matière de véhicule !•.. L'acc^ mulateur est à Toeil à Hotcock-City; on serait bien bon de se gêner !

— Gratuits, les accumulateurs?

— Presque... On a 170,000 volts pour un sou.

— De bons volts?

— Des volts épatants !... Alors, qu'arrivat-il ! Il arriva que l'exclusive adoption des voitures électriques nous permit de doubler le nombre de nos rues.

— Je ne vois pas bien.

— Crétin!... Ah! pardon... poète I Vous ne voyez pas bien?... C^est pourtant d'une

simplicité biblique... Une voiture sans chevaux est de moitié moins longue qu'une voiture avec chevaux... Elle encombre de moitié moins la longueur des rues. Inutile donc d'avoir des rues si longues ! Alors, quoi !... D'une rue nous en avons fait deux. Et voilà !

Evidemment, c'est très simple, mais encore fallait-il y penser.

D'autres choses nouvelles me frappèrent encore dans cette admirable ville américaine de Hotcock-City.

C'est surtout ces mille robinets dans les appartements qui m'intriguèrent beaucoup.

Robinet pour l'eau froide, robinet pour l'eau chaude, cela se trouve dans les plus sordides coins de la miasmatique etpurineuse Europe.

Mais le robinet à air froid 1 Voilà du nouveau. Avez-vous trop chaud dans votre

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chambre? Un simple tour de clef, et un air frais vous inonde jusqu'à ce que vous ayez obtenu la température qui vous sied.

Tant que je n'en connus pas l'emploi, un petit robinet marqué J.-C. m'énigmatisa beaucoup.

J.-C. ! Jésus-Christ, pensai-je d^abord, un instant.

Mais non! On a mis le Christ à bien des sauces plus ou moins à Tabbé Charnel, mais à propos de quoi songerait-on à le canaliser?

J.-C! Jules Claretie, peut-être? Seraitce point là le fameux robinet par où fluèrent tous les impérissables chefs-d'œuvre de Jules Claretie, empreints d'un cachet si personnel et tant inoubliable ?

J'en étais là de mes réflexions quand William H.-K. Canasson pénétra dans mon room.

— Ah ! vous avezenvie d'un John CollinsI

Excellente idée ! Prenons un John Collins ! Tout à fait fameux pour le... Wooden moui/i/ Comment dites-vous en français?

— Ça dépend ! Le docteur Héricourt dit xyloslome, les voyous prononcent gueule de bois.

Pendant cette courte explication, Canasson, tournant le robinet J.-C, avait rempli deux grands verres d'un liquide gazeux fleurant le Old Tom Gin et le citron, lequel n'est autre que le fameux John Collins.

Et ce fait donne bien une idée de Tingéniosité américaine et de la supériorité de leur initiative sur la nôtre.

Une Société s'est formée à Hotcock-City {The Central John Collins C^) pour la canalisation et la conduite à domicile de ce délicieux breuvage dont les Américains font une ample consommation chaque matin.

Pour que le liquide arrive très frais à des-

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tination, les tubes en argent qui le charroient sont insérés dans un plus gros tube en étain, sorte de gaine où circule une eau glycérinée toujours maintenue à la température 0®.

Inutile d'ajouter que The Central John Collins Co fait des affaires d'or.

Le lait est également Tobjet d'une industrie pareille, ce qui permet à tout citoyen de Hotcock-City d'avoir, à n'importe quelle heure de jour et de nuit, une tasse de lait aussi exquis que celui qui sort du pis de la vache .

La société qui s'occupe de cette denrée {The Illimited Pneumatic Milk) possède dans toute la campagne périphérique de Hotcock-City une quantité énorme de vaches vivant toutes à air libre ou dans des étables admirablement tenues au point de vué de rhygiêne.

A certaines heures, deux fois par jour, ces braves bêtes, averties par une sonnerie électrique à laquelle elles sont habituées, viennent se ranger dans un vaste hangar ad hoc et poser leurs mamelles sur des appareils en cristal, sortes de larges coupes communiquant à des tubes qui aboutissent eux-mêmes à une formidable machine pneumatique fonctionnant au centre de la ville.

En quelques coups de piston, les vaches sont débarrassées de leur lait. Ce dernier se trouve dirigé, par la force du vide, vers un immense réservoir central, où il est mis sous pression et envoyé vers les cent mille clients de Thelllimited Pneumatic Milk.

Comme vous le voyez, mesdames et messieurs, il n'y a dans cette opération rien de sorcier ni même de bien compliqué.

Qu'attend-on pour en faire autant à Paris? Que M. Paul Leroy-Baulieu ait compris un

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mot à la question sociale ? Ce sera bien long 1

J'ai parlé plus haut de Jésus-Christ avec une familiarité qui va peut-être offusquer quelques lectrices.

Cela m'amène à féliciter le clergé américain de l'entrain avec lequel il adopte, à peine parues, toutes les plus fantastiques applications de la science actuelle.

Ah ! ce n'est pas pour les prêtres de Hotcok-City que William Draper pourrait récrire ses Conflits de la Science et de la Religion !

Pas une maison qui ne soit munie d'un théophone, instrument analogue à notre théâtrophone^ sauf qu'au lieu de s'appliquer à des spectacles mondains, il opère la transmission des sermons ou des chants sacrés.

Une nouvelle église (véritablement réformée celle-là) vient de se fonder, qui pro-

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clame légitimes et valables les derniers sacrements administrés par téléphone.

Le clergé catholique n'en est pas encore là; mais, néanmoins, il faut lui savoir gré de s'être vaillamment aventuré dans la voie du progrès.

Quelques jours avant mon départ de Hotcock-City, je croisai sur la route un vertigineux tandem, monté par un digne ecclésiastique etson enfant de chœur, lesquels allaient porter 1 extrême-onction à un vieux, riche et moribond fermier des environs.

L'ENGRA^ISSEUR

— Chacun prend son plaisir où il le trouve. . .

— Dit un proverbe que j'approuve.

— Moi, j'ai un ami dont la suprême joie est d'aborder les passants (de préférence les messieurs décorés) et de leur dire sur le ton du mystère confidentiel : « Vous voyez bien cette dame? — Oui, fait le monsieur interloqué. — Eh bien, elle est nue ! — Comment cela, nue? — Toute nue, oui, monsieur, toute nuel » Le bonhomme décoré commence à faire une tête inquiète ; mon ami insiste: ((^Complètement nue!... Les vête-

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menls que vous lui voyez sur le corps sont là (baissant la voix) pour écarter les soupçons ; mais sous son manteau, sous sa robe, sous sa chemise, elle est nue, inexorablement nue ! » Il s'en va, ravi. Voilà mon ami joyeux pour le restant de la journée !

— Ton ami n'est pas difficile à réjouir; mais si ce passe-temps lui suffit, tant mieux pour lui ! L'Ecclésiaste a dit : Heureux ceux qui rigolent d'un rien!

— h'Ecclésiaste est un ouvrage recom.mandable entre tous.

— Moi, j'ai un ami dont la seule distraction est d'amener traîtreusement chez lui les chiens qu'il rencontre dans la rue et de ne les rendre à la circulation qu'après les avoir teints en vert, en rose, en bleu, en toutes les couleurs imaginables. Et même, aux environs du 14 juillet, il teint les pauvres bêtes

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en tricolorepour faire plaisir à Georges d'Esparbès...

— Qui se montre très sensible à cette attention. ..

— Jusqu'aux larmes.

Plusieurs des convives citèrent encore des cas de ces divertissements baroques et monomaniaques, mais pourtant non attentatoires aux bonnes mœurs et à la sûreté de l'État.

Celui qui parla le dernier s'exprima ainsi :

— Moi, j'ai un ami qui s'amuse à engraisser des danseuses.

— A engraisser des danseuses?

— A eno^raisser des danseuses! Il en engraisse trois ou quatre par an et il est peutêtre l'homme le plus heureux du globe.

— Des danseuses?... De vraies danseuses ?

— Eh! oui, de vraies danseuses, des petites danseuses du Moulin-Rouge!... Vous

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n'êtes pas sans avoir remarqué au Moulin- Rouge toute une race de jeunes petites danseuses, maigres comme des clous, parfois jolies, originaires, presque toutes, des flancs de Montmartre, la butte sacrée, ou du sein des Batignolles?

— Nous connaissons l'espèce.

— Ces jeunes personnes mettant, — et on ne saurait trop les en louer, — le culte de la chorégraphie au-dessus du soin de leurs intérêts pécuniaires, ne trouvent que plus tard l'occasion de devenir de grosses dames. Leur danse gagne à cette combinaison une alertise, une rythmosité qu'on découvrirait difficilement dans les pas andalous de la vieille reine d'Ibérie. Souvent, on les voit sautiller seules des danses fantaisistes dans la manière de celle qui inaugura ce genre, une artiste qui portait un nom d'explosif dont le souvenir m'échappe.

l'engraisseur - 263

— Picrate d'ammoniaque?

— C'est bien cela, Picrate d'ammoniaque. Or, mon ami (car, si nous revenions un peu à mon ami) arrive au Moulin Rouge, fait le tour de la salle et avise la jeune personne dont la gorge frise de plus près le néant et don\ les jambes n'attendent qu'un mot pour se déguiser en tringles à rideaux. Il fait l'aimable auprès d'elle, lui oflre quelque chose^ lui prodigue mille compliments sur son incomparable maîtrise et finalement Tinvite à souper. Neuf fois sur dix, la petite est libre de toute attache sérieuse et habite un hôtel garni. Mon ami lui loue un petit appartement qu'il meuble de palissandre. Eblouissement de l'enfant! Ensuite, il lui donne une bonne, une bonne spéciale qui ne lui sert qu'à cet usage. Cette bonne se met à fabriquer des cuisines exquises mais gaveuses. L'appétit de la pe-

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tite est savamment aiguisé par de petites promenades sagement dosées et par des apéritifs spéciaux à base de liqueur de Fowler et de gouttes de Baumé. Bien entendu, pendant cette cure, pas le moindre Moulin- Rouge, pas le moindre Casino de Paris, pas la moindre polka I Et puis, un beau soir, au bout de trois mois, quand le sujet est arrivé à peser pas loin de deux cents livres, mon ami, avec un petit air de rien, propose : « — Tiens, si on faisait un tour au Moulin, ce soir? » La petite accepte, enchantée. Très rosse et fou de joie à Tavance, mon ami insinue : (( Tu devrais bien danser ce joli pas que tu exécutais, toute seule, le jour où je t'ai vue pour la première fois. » L'infortunée, qui ne se doute pas de l'étendue du désastre, s'élance dans Tarène, et la cohue devient bientôt telle que Torchestre s^arrête de jouer. Ce n'est plus une danseuse qui

l'engraisseur 265 sautille, mais un tas de viande et de graisse qui se trémousse, irrésistiblement burlesque!... Mon ami en a environ pour un mois à être largement satisfait ; après quoi il passe à une autre jeune personne.

-r- Chacun prend son plaisir où il le trouve...

— Dit un proverbe que j'approuve.

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