‹ On n'est pas des boeufsChapitre 45 sur 48 · TOUT PREMIER ORDRE · texte numérisé non relu

TOUT PREMIER ORDRE

Cet homme, adorné d'une belle barbe blonde couleur de moisson mûre, était un homme entre deux âges, et, à ce qu'il me parut, entre deux vins, caria pourpre de son teint trahissait l'abus des boissons fermentées et des spiritueux.

Sa nationalité était celle du Lapon.

Je n'ai eu que peu d'occasions, en ma vie pourtant si diaprée, de hanter des Lapons ;

296 ON n'est pas des bœufs

aussi me ruai-je sur cette bonne fortune offerte.

Bien que d'une taille exiguë, ce Lapon avait de hautes visées et ne parlait rien moins que de placer la Laponie, sa chère Laponie, à la tête des nations civilisées, et cela dans pas très longtemps.

Il parlait un français très correct panaché, point désagréablement, d'un léger accent lapon, et scandait la plupart de ses phrases d'une petite lampée de swenska punch.

Moins l'accent lapon, j'imitais la conduite momentanée de cet homme du Nord : je sifflais, entre autres, le traître swenska punc/i avec un déplorable abus.

Sur ce que je m'informais pourquoi surtout il était venu en France, il dit :

— Pour peu que vous ayez voyagé sur les routes de France, vous avez remarqué, et principalement au bas des côtes, de gros

piiiersportant àleur sommet cette indication : Chevaux de renfort. Avez-vous remarqué?

— Que de fois !

— Beaucoup de ces poteaux ne sont plus que les pâles vestiges d'une civilisation disparue. Il y a bien les piliers, mais les chevaux de renfort sont allés se rafraîchir dans les neiges d'antan. Ils ne servaient plus à rien, la grande route étant devenue veuve de rouliers.

— La faute aux chemins de fer 1 Ceci tuera cela.

— Longtemps, en France^ on la crut morte et bien morte, la belle route nationale que jalousaient les nations voisines et dont s'enorgueillissaient à bon droit mille départements français.

— Mille I Vous exagérez, mon vieux Lapon t

— Non, elles n'étaient pas mortes, vos

belles routes nationales, et, la preuve, c'est

298 ON n'est pas des bœufs

qu*à l'heure qu'il est, Tadmirable réseau de ces chemins qui sillonnent votre patrie a repris une vie active, un air de joie et de prospérité...

— Grâce à la bécane !

— Grâce à la bécane, vous Pavez dit. Et les bonnes vieilles auberges campagnardes renaissent de leurs cendres ! A nous les omelettes au lard et les petits reginglards du pays!

— Le roulage est mort, vive le tourisme I

— Et vous, agents-vayers, comme dirait d'Esparbès, sortez de votre torpeur et entretenez-nous nos routes, si bien, mille tonnerres ! qu'on dirait des pistes !

— Malheureusement, les agents-voyers sont toujours au café... Tenez, les quatre messieurs qui jouent à la manille, à cette table, ce sont quatre agents-voyers.

— Ah I vraiment !

— Et les deux qui jouent au billard, aussi!

— C'est bien triste. Mais il n'y a pas, pour le tourisme, que cet inconvénient de routes parfois mal entretenues : il y a aussi les côtes.

— Ah ! oui, les côtes !

— Pour un cycliste vigoureux et bien entraîné^ une côte est un jeu d'enfant; mais pour des personnes déjà âgées, pour de tout jeunes gens, pour de frêles petites femmes, une côte raide et longue constitue un épouvantail qui suffît souvent à dégoûter de la route bien des gens.

— On ne peut pourtant pas raboter la France... pour faire plaisir à des vieillards décrépits ou à des fillettes chlorotiques.

— Inutile de raboter la France ! J'ai un truc et, sans toucher aux côtes, j'en supprime Tinconvénient. C'est même pour lancer cette affaire-là queje suis venu en France.

300 ON n'est pas des bœufs

Et mon homme sortit de sa poche un prospectus dont le titre était ainsi conçu :

Page 1