ACTE V, SCÈNE T
c'est méchant... tout leur est permis... et elles osent tout! celle-là surtout... à qui justement hier je proposais de jouer le rôle de Cléopâtre... elle a toutes les quaUtés de remploi : elle ne reculera devant aucun moyen... pour se venger d'un affront ou se débarrasser d'une rivale...
ADRTEISNE.
Eh ! que m'importe? quel mal peut-elle me faire désormais qui égale les tourments renfermés dans cette pensée... dans ce mot : Aimée!... elle est aimée !... Cette blessure faite par moi, il la guérit par ses paroles d'amour!... Ces larmes, si elle en répand, il- les essuie sous ses baisers !... Et maintenant même... maintenant que mon cœur se brise... elle est heureuse... elle est près de lui... Vous ne savez donc pas que je l'ai supplié, à voix basse, de me suivre, tandis qu'elle lui ordonnait de ne pas la quitter!
MICHONNET.
Eh bien!...
ADRIENNE
Il est resté ! resté avec elle ! ... Ah ! c'en est trop î je n'y résiste
plus î (Faisant un pas pour sortir, et remontant le théâtre.) MICHONNET.
OÙ vas-tu ?
Me jeter entre eux... les frapper... et après qu'on fasse de moi ce qu'on voudra !
MICHONNET.
Y penses-tu?
ADRIEN.NE, redescendant le théâtre et allant se jeter dans un fauteuil, à droite.
Cela ne vaut-il pas mieux que de mourir ici de jalousie et de désespoir... car, je le sens, j'en mourrai
MICHONNET.
Non! non! par malheur tu t'abuses encore!... c'est une fièvre qui ne vous quitte pas, une douleur aiguë de tous les instants... on souffre... on est bien malheureux... mais on n'en meurt pas!... Tu vois bien que j'existe encore !
ADRIENNE, le regardant avec étonnement.
Vous!
MICHONNET.
Ah ! cela t'étonne, n'est-ce pas?... Tu ne peux croire que sous cette épaisse enveloppe il y ait un cœur qui souffre comme le tien... qui aime... qui saigne comme le tien...
210 ADRIENNE LECOTJVREUR.
ADRIENIN'E.
Quoi! ces tourments, vous les avez éprouvés!
MICHONNET.
Oui... autrefois... il y a bien longtemps... Crois-moi, on s'ha^ bitue à tout... même à être malheureux!
ADRIENNE
Ah! cette force que je ne vous soupçonnais pas... ce courage que j'admire en vous!... je l'imiterai !... je l'égalerai, si je le puis... Je triompherai d'une passion insensée dont maintenant je rougis !
MiCHONNET, avec joie.
Dis-tu vrai?
ADRIENNE
Vous voyez bien que je parle de lui sans haine et sans colère... que le souvenir de ses outrages me laisse calme et tranquille...
que son nom même ne m'émeut plus !... (Adrlenne traverse le lliéâtre et va se placer près du fauteuil, a gauche, entre la cheminée et la table. La porte du fond s'ouvre.)