ACTE T, SCENE TV
toire. On m'en demandait six cents francs... Vous comprenez qne dans le commerce cela ne les valait pas, il s'en faut. Mais une veuve!.., une mère de famille... et puis la gloire nationale... les derniers débris de notre vieille armée... cela m'a attendri... j'en ai donné cent écus.
ALBERT, avec indignation.
En vérité!...
BOUVARD
Je les ai donnés... avec attendrissement! et comptant... quoique mon habitude soit de ne jamais payer un manuscrit.
ALBERT, souriant a-^ec ironie.
Eh mais! vous êtes dans le genre du monsieur de tout à l'heure!... la même philosophie!
BOUVARD
La philosophie du commerce !
ALBERT, lui présentant un manuscrit
Et moi, Monsieur, qui, recommandé par madame de Saint- Avold, venais vous proposer un recueil de vers...
BOUVARD
Je n'achète pas de vers; on y a même renoncé dans la librairie.
ALBERT
C'est flatteur pour les poètes !
BOUVARD
Il y en a tant! tous les premiers... on ne sait comment les
classer. Il y a tel nom cependant... Lisant la première feuiUe du manuscrit.)
Et le vôtre, Monsieur... Albert d'Angremont.
ALBERT, secouant la tête.
C'est bien obscur...
BOUVARD
Il y a un de ! c'est quelque chose pour moi qui n'imprime que les ouvrages des gens titrés! Je suis le libraire du faubourg Saint-Germain, l'éditeur des grandes dames, princesses, duchesses ou baronnes; des comtes, marquis et vicomtes, dont les noms et les chiffres étincellent sur la devanture de ma boutique... qui se trouve ainsi comme armoriée... c'est honorable... c'est flatteur...
Est-ce aussi productif?
BOUVARD
Certainement! D'abord, comme je vous Tai dit. Monsieur, je
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ne paie jamais, (s'inciinam d'un air gracieux.) Ce sont là les conditions que je vous liioposerais. Le noble auteur se charge des frais d'impression, ce qui est un peu plus considérable... En revanche, j'écris à tous les journaux, ce que je ferai pour vous, si vous le désirez : La librairie Bouvard vient d'acquérir, moyennant cinquante ou cent mille francs... c'est à votre choix... le délicieux recueil de poésies de M. Albert d'Angremont... si impatiemment attendues.
ALÉËRT, clicrchanl à se modérer et s'efforçanl de soUrire.
Je comprends, Monsieur... c'est un puff !
BOUVARD
Comme vous dites!
ALBERT, à part.
Est-ce que mon vieux monsieur aurait raison?...
BOUVARD
Nous avons de plus, à l'usage de la littérature blasonnée et millionnaire, les ouvrages satinés, coloriés, illustrés, par nos premiers graveurs... c'est coûteux, mais c'est beau.
ALBERT
Et vous en vendez?
Distinguons : ou m'en prend... dans la société du poëte... dans sa famille... souvent Fauteur lui-même... quand il veut avoir une seconde édition... ce qui arrive presque toujours dans mon illustre clientelle... la gloire revient cher ! mais quand on est riche... quel plus bel usage peut-on faire de sa fortune?
ALBERT
Je ne suis pas riche, Monsieur.
BOUVARD, lui rendant froidement son manuscrit.
Ah! vous n'êtes pas... c'est différent... il faut attendre que la gloire vienne d'elle-même et toute seule... c'est plus long... surtout quand il s'agit de vers... Ah! si vous écriviez bourgeoisement... en prose... ne vous récriez pas? il y a des gens de qualité qui eu usent et très-bien, sans déroger! et un petit roman... en douze ou quinze volumes!...
ALBERT
J'en avais commencé un, non pas si formidable... en Afrique, au bivouac et au milieu des coups de fusil ; rien que pour tuer le temps!
BOUVARD
Aujourd'hui précibément, les idées sont tournées du côlé de