Opinion de Carnot, représentant du peuple, sur l'accusation proposée contre Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Vadier, par la Commission des vingt-un, créée par décret du [blank] pluviôse, pour l'examen de la conduite de ces représentans
Sur l’accusation proposée contre Billaud- Varenne , Collot - d’Herbois , Barère et V adier , par la ' commission des Vingt-un , créée par décret du...... pluviôse , pour
l examen de la conduite de ces représentons j
Imprimée par orbre di la Convention Nation al i$»
Citoyens,'
Je yak parler pour les prévenus; ils sont dans h malheur: à ce titre, fussent-ils coupable^, Inhumanité tous oblige de m’entendre favorablement.
Je pourrais me tenir à l’écart en ces circonstances ? puisque je fus constamment opposé aux mesures violentes ; puisque , depuis long-temps ? j’avois attaqué per-
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sottnellement "Robespierre et Saint- -Just dans ïe sein dn comité de salut public; puisque je n’a vois cesse de m’y élever contre Henriot et la municipalité conspiratrice.
J’ai combattu souvent les prévenus eux-mêmes, lorsque tout fiéchissoit devant eux : je les défendrai maintenant que chacun les accable. y
On a violé: à leur égard la déclaration des droits , qui veut que tout citoyen soit réputé innocent jusqu à ce mil ait été légalement déclaré coupable; on a provoque contre eux le meurtre et les fureurs de la vengeance: je me borne à invoquer aujourd’hui la discussion froide et impartiale de leur conduite et de leurs in! entions.
La calomnie déchire d’avance tous ceux qui voudroient dire a uelque chose à leur décharge ; la proscription les menace : mais je n’écouterai que la justice, et je fermerai les yeux sur les dangers.
Déjà ici j’ai voulu empêcher que la hache ne penetrât de nouveau au sein de la Convention nationale ; de sanguinaires libellâtes m’ont ^ sur-le-champ mis au nombre des complices de Robespierre. .
Mais je ne crains pas les qualifications odieuses qui me furent et qui me seront sans doute encore prodiguées * mon caractère connu , mes habitudes privées , tous les discours que j’ai tenus à cette tribune en divers temps, les rendent, ces qualifications, trop absurdes ett rop invraisemblables- J’ai rempli des missions nombreuses et délicates ; je n’y ai été sévère qu’envers moi-meme. Mes actions sont celles d’un homme probe ; ma correspondance, celle d’un homme sensible et moral.
J/ai servi de mon mieux la démocratie ; je me sms passionné pour la cause populaire : mais par-tout ou mes devoirs m’ont appelé; j’ai maintenu la dignité du caractère dont j’étojs investi.
-Je n’étois à Paris, ni aux époques des 2 çt 3 septembre, ni à celle du 5i mai. J’ai vécu isole; je n ai. jamais manqué l’occasion de me prononcer contre les 1 actions quelconques, contre toute espece de tyrannie , contre la permanence des pouvoirs. Je puis donc parler librement des prévenus : ma conscience a moi ne me reproché rien.
La malveillance se plaît en vain â citer quelques signatures données par moi à des actes qu’on trouve répréhensibles. Il faut expliquer une fois pour toute , à la Convention nationale , ce que c’est que ces signatures de l’ancien cpmité de salut public : cette explication est nécessaire, non seulement pour prévenir les inculpations qu’on pourroit diriger contre les membres de ce comité qui ne sont pps au nombre des prévenus 5 mais encore parce qu’elle atténue les charges portées contre ceux qui le sont, en précisant, les limites de la responsabilité personnelle de chacun d’entre eux.
Les signatures données par les membres de- l’ancien comité de salut public (je parle des signatures en second) étoient une formalité prescrite par la loi, mais absolument insignifiante par rapport à celui qui étoiî tenu de la remplir; ce n’étoit de sa part , ni une adhésion expresse , ni meme un acquiescement donné de ' confiance : çes signatures , enfin , n’étoient pas seulement des certifiés conformes ; car cela supposeroit que le signataire auroit iu et collationné , ce qui n’est pas vrai ; elles ne sont précisément et n’ont jamais été que de simples vus , une opération purement mécanique , qui fie prouvent rien , qui n’attestent rien , sinon que le rapporteur , c’est à dire , le premier signataire de la minute , s’est acquitté de la formalité prescrite de soumettre la pièce en question à l’examen du comité.
Ces visas néanmoins, quoiqu’insignifians par rapport à celui qui les donne, ne sont pas pour cela inutiles en eux -memes ; car ils astreignent le rapporteur à faire passer son travail sous les yeux de ses "collègues , ce qui l’expose à une censure qui se fait très-rarement , à la vérité, mais qui cependant a lieu quelquefois.
Voilà comment il est arrivé qu’on a présenté, dans l’accusation intentée par Lecointre et dans le rapport de la commission des vingt-un, différentes pièces signées de moi, dont je n’ayois jamais eu connoissance , et meme rédigées contre mon gré : par exemple une instruction relative à la commission populaire d’Orange, lorsqu’il est de fait que j’ai ignoré très long-temps Fexistence de
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étendre ses pouvoirs , lorsqu'il cons te que je demandoi* •perpétuel leinent au comité le rappel de Joseph Lebon.
Je puis même, en mon particulier, produire tel acte que j’ai signé ét” blême rédigé , 'parce qu'il était dans les attributions qui m'étaient confiées , et. contre lequel néanmoins j’avois déposé d’avance sûr le bureau une
protestation positive. " ' , .
1 Ce que je viens de dire précédemment ne préjugé rien ’ ni à l’égard de Lebon , puisque les preuves contre lui et ses inoyeps de défense n© sont p?s encore produits, ni sur la nature clés pièces que je viens de citer, et que je n’examiné pas quant au fond; je dis seulement que ces pièces ne m’étaient pas connues quand je
les ai signées- ...... r„
On me demande pourquoi 1 on siguoit ainsi ,, a 1 ancien comité de salut public . les pièces sans les connoih e l Je réponds, par la nécessité absolue , par 1 impossibilité physique de faire autrement.
1 L’affluence des affaires était, trop considérable pour qu’elles pussent être délibérées en comité ; nous avions été forcés de nous distribuer le travail : lun ejoitcnaige des àpprovisionnemens , un autre .des , manulaclurp d’armes , và autre de la guerre. Robespierre ayoït d abord ptis l’instruction; publique,; ri s était ensuite ! ad , avec Saint-Just , un bureau de police generale. Coitat et Billaud a voient la correspondance des representans du peuple dans les départageas; et des autoiites' constituées : Barèrë était chargé des relations exlei mures et de la marine, en l’absence de Jean-Bon Sçunt- uidie.
Le nombr.e des aifaires se ipontoit ordinairement a quatre ou cinq cents par jqur. Chacun expedioit nutiiêitie , ou faisoit expédier dan? ses bureaux celles qui étaient attribuées à sa compétence, et on les, apportait à la signature ordinairement vers les deux ou tioi»
heures dû malin.. ^ , ,
~Ces signatures étaient presque toujours données sans aucun examen. On ne peut, donc, comme je lai de» dit les regarder que comme de simples vus constatant nue la pièce avoit passé sous les yeux du comité. .
3 Si l’on en faisoit un crime aux membres ae cet an-
Mi
«ien comité , tous ceux qui les y ont précédés ou suivis seroient également coupables ; car cet usage étbit établi avant eux, et il s’observe encore aujourd'hui., non seulement au comité de salut public, mais encore’ au comité de sûreté générale , et dans tous ceux où il y a un grand nombre d’affaires à expédier j il est forcé , sous peine de voir périr la chose publique faute d’exécution : à plus forte raison Fétoit-il sous l’ancien' comité de salut public , dans un temps où ses attributions étaient beaucoup plus considérables, où on lui renroyoit tout, où il n’y avoit rien d’organisé, où l’invasion de nos frontières , les troubles de l’intérieur et l’établissement d’une rpultitude d’ateliers exigeoient de sa part une activité prodigieuse; et s’il est un reproche à faire à ce comité, ce n’est certainement pas celui de l'insouciance et de l’inertie.
Ce que je viens de dire est connu de la plupart des membres de cette Assemblée , puisqu’il y en a peu qui n’aient assisté à quelques-unes des séances des comités de gouvernement. La justièe la plus rigoureuse veut donc que vous réduisiez la responsabilité de chacun aux actes qui sont réellement émanés de lui. Ne seroit-il pas absurde en effet que vous me rendissiez, moi, par exemple, ou Lindct ou Prieur, responsable de ce qua les prévenus ont 'pu faire dans leurs bureaux à notre insu? que vous rendissiez ceux-ci responsables de ce que j’ai fait dans les miens , ou de ce qui regardoit tas subsistances ou 3a^ 'confection des armes, dont ils ne se mêlaient pas? que les uns et les autres enfin le devinssent de ce qu’il a phi à Robespierre et Saint- Jus! de comptait er contre nous- mêmes dans leur bureau dn police générale ?
Voilà u u j us te ,, ci t o y en s , ce que c’est que ces- signa-» tares qui ont servi de prétexte & tant d@ calomnies, et sur lesquelles la malignité et la mauvaise foi se sont exercées et s’exercent encore avec tant de complaisance.
Cetté' base 'de responsabilité une fois posée, la plus grande partie des inculpations dirigées contre les prév vernis disparoît. 'd’elle-même fies crimes restent à ceux qui les ont commis , au triumvirat que vous avez puni le j. o thermidor. A 5
Quant à ce qui peut se trouver encore à la charge des prévenus , je vais développer les moyens de justification que j’y trouve.
Mon objet n’est pas ici de passer en revue tous les faits qui leur sont imputés par < la commission des vingt-un; c’est à eux de répondre en détail sur chacun des articles : ce que j’ai en vue est de poser en général les principes sur lesquels le jugement doit etre basé.
Nous faisons ici la fonction d’un jury politique ; nous devons donc envisager l’accusation sous deux
. rumine jurés , sous celui de la justice distributive. 2°. Comme membres du gouvernement, sous celui de loi suprême , qui ëst le salut de l’Etat. .
Et qu oi! ne dise pas que 1© salut de 1 Etat ne pouvant être fondé que sur la justice, le dernier de ces rapports doit être écarté. Cela est vrai dans un état de stabilité; mais malheureusement l’application eji est souvent fausse en révolution : la preuve en est dans ce qui vient de ®e passér dans la Vendee. Certes , il y eut de grands coupables parmi les révoltés, et je ne crois pas que personne pense à les justifier ou atténuer leurs crimes cependant vous avez fait grâce à tous; indistinctement , aux chefs comme aux autres , et le succès a justifie cette sage mesure : donc,* en révolution, il est des cas où la raison d état doit l’emporter sur la sévérité des lois distributives. Combien de fois, citoyens , n-avezvous pas senti le danger de regarder en arriéré dans la révolu lion ! Combien de fois n’a-t-on pas manifeste 1 intention salutaire de mettre enfin un terme à ces accusations monstrueuses et sans cesse renaissantes , qui perpele système de la terreur, dont gémissent depuis si long- temps les vrais amis de la patrie , qu ont seuls intérêt d’entretenir les royalistes , les conir ©-révolutionnaires hypocrites de toutes especes , auxquels il est fort indifférent que ce soit la tête de celui-ci ou celle de ©elùi-là qui t omise , pourvu que ce soit celle d’un représentant du peuple !
Les deux questions à examiner sont donc celles-ci : i°i Nos collègues prévenus sont-ils coupables ?
2«. Peuvent-ils être mis en jugement sans danger pour
k iXtdtbord SÏÏSSef leSlto ; ik peuvent être de deux sortes : délits privés et délits politiques.
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y a eu en France , et qu’il y a peut - etre encor . ■<iran<} nombre A’ ultra-révolutionnaires de bonne toi.
8 Mai»t , je le demande à tous les quels que soient le nombre et la gravite Je : > deht su p •nosés seroit-il juste, seroit-il conforme a la veiite cie les mettre dans la classe des délits contre-revoln ionnaires? A qui persuadera-t-on que celui-, sur ^ n“ rser niipi ia République a été proclamée, voulut renverser aussi tôt cette même République? à qm persuaderat-on que celui dont l’opinion, M’egard du détermina la majorité des suffrages a voter la mort ae t“, ait travaillé immédiatement apre^ au ret Jhssement de la royauté? Non, personne ne le pi on a, personne, même en supposant vrais les reproches ou on
lait aux prévenus , ne verra dans leur conduite auüe
chose qu’une intention outree, fanatique , si ton V » mais* constante et imperturbable d’exterminer d anéantir tous les contre -révolutionnaires , les wg* cendre révolutionnaires. Qu’il faille conserver , uieme e^rd des êtres les pluspervers , des principes d humanité , que
le- vengeresse,
patrie , et les cruautés exercees par ceux ^
propres défenseurs ? Que dis-je ! le glaive de la loi s’appesantira-t-il sur les premiers seulement , lorsque les autres auront trouvé grâce devant-elle, et réconciliation avec leurs frères ?
Ii me semble ? citoyens , que ces réflexions sur le genre des dents imputés aux prévenus en atténuent singulièrement la culpabilité. Je sais que la marche nltra-révojutionnaire mène tout aussi bien à la dissolution de la République , qu’un système direct et positif de confrère volution : mais 1 intention n’est pas la meme. Et quiconque voudra juger les autres comme il voudroit être juge lui-nieme , comme la postérité nous jugera tous epiouvera sans doute un grand combat en lui- meme , lorsqu’il lui faudra prononcer la mort d’un représentant du peuple auquel il n’a rien à reprocher en son coeur, sinon qu il a poursuiv i avec trop d'acharnement , avec une rigueur trop impitoyable , ceux qui voulaient èp'or ger sa patrie.
Je reviens à la discussion : voilà la nature des délits imputes bien caractérisée; ils sont ultra - révolutioiynairesi on ne peut en contester l 'existence : ils ont été commis. Mais il faut savoir encore par qui ils Font été 5 il faut savoir quelle part active les prévenus y ont prise* et enfin, jusqu’à quel point iis ont pu, à cet égard, résister au torrent des circonstrances.
Un délit est une infraction volontaire à la loi : or quelle espece de loi a été ici violée par nos collègues prévenus? Est-ce la loi positive, exprimée par les décrets ? est ce la loi naturelle et imprescriptible . exprimée par la déclaration des droits? La loi positive? mais il existe une multitude de décrets qui n’ont point été rendus sur leurs rapports , qui sont meme antérieurs à *]eur entrée au comité de salut public , et qui sont égaîemeiit ultra -révolutionnaires. La déclaration des droits ? mais la déclaration des droits dit positivement que la loi est l’expression d:e la volonté générale : or , je le demande, la volonté générale , du moins la volonté apparente , la soûle sur laquelle un gouvernement puisse prononcer , n etoiUelIp pas elle-même à cette époque entièrement ultra - révolutiomaire ? sur tous les points de !$
France, n’étoit-on pas ultra- révolutionnaire ? l’égarement n’étoit-il pas tel , que chacun se battoit Jesilancspour croître en patriotisme , pour se mettre à la hauteur , qu’on craignoit toujours de rester en arrière ; qu’on inventoit des mots nouveaux pour mieux peindre son énergie, ou plutôt l’extravagance dont il falloit être animé?
Relisez les adresses qui vous vénoient alors de toutes parts ; considérez quelle ét'oit la situation de Pari- : voyez si la terreur ii’étoit pas déjà depuis long-temps à l’ordre' du jour j et s il est juste d’attribuer ce système â un comité formé si long-temps après que la tyrannie robespierrienne l’avoit établi par-tout.
Comment ne veut-on pas voir le principe de cet horrible système dans la municipalité conspiratrice, dans les journées des 2 et 5 septembre ’, dans les écrits de Marat et de ses coopéraient , clans lès feuilles d’Hébert , dans mie multitude d’armées révolutionnaires , dans les affreux tableaux enfin qui yenoient. chaque jour de toutes les parties de la République ? toutes choses étrangères et la plupart antérieures à l’ancien comité.
N est ce pas au contraire ce comité taxé de vandalisme qui lui a porté la première atteinte , qui seul l’a frappé du coup mortel en abattant la redoutable faction d’Hébert , au momenî>oà les conspirateurs rendus à la liberté par décret en etoient devenus plus audacieux et plus menaçans? v
Ne ineüra-t-on donc jamais dans la balance les services d une part et les excès de Fautre ? Les veilles , les fatigues indicibles , essuyées, pour tirer l’État de ses crises affrèusès , n’entreront- elles jamais en compensation des erreurs et des fautes qu’on auroit pu commettre ? Ne rapprochera-t-011 jamais enfin les faite des circons^ tçnccs terribles qui les ont déterminées ? Sont-ce des circonstances ordinaires que celles où s’est trouvée- la France ? ou plutôt en a-t-il jamais existé de semblables ctens F histoire des nations? Des frontières, envahies de toutes pat ts ; des places à défendre , lorsqu’il n’y avoii plus ni canons ni poudre dans les arsenaux ; le peu de troupes que nous avions , indiscipliné et confié à des généraux traîtres 5 un million de soldats à lever , lors-
qu’on se révoltait contre un premier recrutement de 3oo mille hommes ; à armer , quand les magasins étaient vides ; à équiper , au milieu de la plus effroyable pénurie des matières premières; à nourrir enfin aux extrémités de la République et sur les produits de son territoire , lorsque ce territoire était en parti® dévasté par les armées ennemies , lorsque les subsistances raanquoient par-tout dans l’intérieur ; et cela au milieu des résistances les plus obstinées et des factions les plus entreprenantes : croyez-vous donc , citoyens , que cela pût se faire sans moyens forcés ? Ah ! espérons que dépareilles circonstances ne reviendront pas; car , qui voudroit alors , dans un état de choses si désespéré, prendre les rênes du gouvernement , si , lorsque l’orage sera dissipé , quelques erreurs sont érigées en crimes î
C’est donc à Robespierre , qui n’a jamais partagé ces sollicitudes , cjlii ne paroissoit jamais au comité qu’un quart-d’hëure chaque jour , pour tout blâmer quoiqu’il n’entendît à rien, pour lui arracher ses arretés liberticides , pour ne rentretenir que de conspiration^ toujours nouvelles au sein de la Convention ; qui n’alloit aux Jacobins que pour dénigrer ce même comité , que pour dénoncer chacun de ses membres en particulier , et cependant recueillir le fruit de leurs travaux dans des applaudisseméns idolâtres; c’est, dis -je, à Robespierre èt à sou triumvirat , seuls, que vous devez attribuer les maux qui ont déchiré la République pendant quinze mois. La preuve que les autres n’étoient point ses complices , c’est sa retraite absolue du comité de salut public pendant les quatre dernières décades ; la preuve qu’ils n’étoient point ses rivaux , c’est qu’ils se livroient à des travaux obscurs pendant que l’putre dominoit chaque jour de plus en plus l’opinion publique ; c’est qu’il pou voit les dénoncer par -tout, sûr d’ètre par - tout applaudi, au. lieu que ceux-ci n’eussent pu l’attaquer impunément et sans s’exposer aux pî^s grands dangers: c’psî que voiis mêmes , . citoyens , en passant à l’ordre du jour sur la première dénonciation faite contre eux par Laurent Leeointre , et qui plus est, en les maintenant au comité de salut public plusieurs mois
4p et
après le 9 thermidor , ayez annoncé que vous ne croyez pas dm tout à leur prétendue tyrannie.
Il est donc faux , comme on Ta inventé depuis , que leur séparation d’avec Robespierre ne soit venue que de la difficulté de s’accorder entre eux sur le choix des victimes qui dévoient être encore tirées du sein de la Convention. Ce que j’ai vu, moi, au contraire, c’est que Robespierre ne parloit que de conspiration au sein de F Assemblée , et que les autres soutenoient qu’il n’y avoit pas de conspiration ; c’est que Robespierre , Sl-Just et Couthon ne nous entretenoient que de grands coupables dont il faîloit que les têtes tombassent pour avoir la paix j n’est que leur langage étoifc précisément celui que j’entends tenir aujourd’hui par ceux qui semblent poursuivre les prévenus avec le plus de rigueur : mais ce qui paroî tra plus étonnant , c’est que ce sont encore les mêmes auteurs de ces poursuites rigoureuses qui étoient précisément j pour la plupart, les victimes désignées par le triumvirat, et que la cause principale et réelle qui a fait éclater les fureurs de Robespierre centre les prévenus , et décidé son absence les quatre dernières décades, n’est autre chose que l’opposition courageuse et constante qu’ils y ont faite de concert avec les autres membres du comité.
Il n’appartient qu’à ceux qui savent lire dans les coeurs d’expliquer de pareils faits ; il n’appartient qu’à l’histoire de peindre les passions secrètes qui dirigent cle semblables événemens : pour moi, qui juge dans la droiture et la simplicité de ma conscience , je déclare qu’au comité de salut piibîic la tyrannie m’a toujours paru exclusivement. concentrée dans le triumvirat; il m’a paru que Robespierre regardoit St.- Jus t et Couthon comme ses i 11s tr u mens passifs ; que Couthon reconnoissoit la suprématie de Robespierre, et lui avoit honteusement voué son ame de boue et sa loquacité sanguinaire ; mais que St. Just, beaucoup plus adroit et spirituel que chacun d’eux , ne servoit Robespierre que pour le renverser à son tour, et régner à lui seul.
Voilà ce que mon cœur, dégagé d’intrigues, a pu décréter : absorbé tout entier dans mon travail , j’ai pu être
aveuglé sur plusieurs choses ; mais je mentirois lâchement si je disois que j aie jamais apperçu ni connivence ni rivalité de domination entre ie triumvirat et les prévenus.
Ün vain objecteroit-on qu’il n’est jamais tombé tant de victimes que pendant les quatre décades de la retraite de Ptobespierre : lorsqu’il est certain que Robespieire n a jamais ete plus absolu dans le comité même que pendant ces quatre décades $ que jamais il ne nous est venu tant d’arrêtés de sa part que pendant cet intervalle (car il signoit quoiqu’absent , soit chez lui , soit a son bureau) ; qu il n a jamais fait sentir son oppression d’une manière plus révoltante ; qu’il n’a jamais maîtrisé plus insolemment 1 opinion publique à la société populaire 5 quiln a jamais marché plus audacieusement au pouvoir absolu et à la contre-révolution.
ferez vous donc un crime aux prévenus d’avoir été les premiers opprimes ? Ne voyez-vous pas que leur véritable crime envers Robespierre est de s’être opposés a ce qu iî ne commit de nouveaux attentats sur la représentation nationale ? Est-ce à d’autres causes qu’à sa jalousie envers. Danton,; à. la nécessité pour lui de se déi aire de toutes les personnes marquantes , que vous p©uvez attribuer les premiers? Robespierre n’étoit jamais au comité , les prévenus y étoient sans cesse : ils faisoient des lettres et des mémoires destinés à resterai! comité, pendant Tde ^9S autres faisoient des discours pompeux pour etfe débités, à la tfibune et captiver l’opinion. Peuton assimiler de pareils hommes.?
Un seul fait répondra , ce me semble , pour les prévenus, à toutes les inculpations 5 c’est que la France étant aux abois lorsqu’ils sont entrés au comité de salut public, elle etoit sauvée lorsqu’ils en sont sortis ; et cependant , ce n’est pas à Robespierre , sans doute , ni à son triumvirat qu’on attribuera aucune part à ce bonheur, puisqu’il est notoire qu’ils ne faisoient tous que des phrases chez eux et des arrêtés liberticides au comité.
Maintenant, si ce comité, réduit à six membres, ay ant en main toutes les forces et toutes les finances de la ^R épublique , avoit voulu la perdre , 11e l’eût-il pas fait ? Il nWoit qu’à, je ne dis pas trahir expressé-
ment mais suivre tout simplement la marche communs , ne rien prendre suV lui , ne point f&ire d efforts extraordinaires pour procurer aux armées des hommes , des armes; des subsistances ; pour leur inspirer cet enthôu* siasme, cette discipline, qui sont le gage de tous les succès : il n’a voit qu’à ne vouloir rien hasarder , qu à s occuper uniquement de sa responsabnilég 1 ennemi lût venu faire la contre-révolution , mais nos' papiers et nos registres se fussent trouvés parfaitement en régie : la République auroit péri , mais les prévenus eussent pu prouver qu’ils n’étoient jamais sortis des tenues de la loi.
Les autres membres du comité !‘ Mais qui na sait,
citoyens, que ces autres membres ne popvûient pas tout faire? Pendant qu’on travaille à l’accusai ion de la première moitié de ce même comité , la ceiomnie'prepare peut-être celle de l’autre moitié ; petit- être' prépare-t-elle c@lie de la majeure partie des représentant qui ont été en mission, de ces représentàns dont I infatigable. courage à la tête /les armées , dont l’austèrite des mœurs , dont la probité et l’énergie dans l’aduiimstr^tion ont, pendant une campagne de vingt mois , fixé invariable.ment la victoire sous les. drapeaux de la République? Qui ignore qu’il ne se passe aucun jour sans que ces représentant du peuple ne soient outrages , que pour y récompense de leurs travaux ils sont en butte aux plus atroces diffamations, à des menaces qui seroieut effrayantes pour des hommes moins purs , 'pour des hommes qui n’auroient pas déjà fait cent fois le 'sacrifice do leur exis-' tence'? Mais ils répondront comme font déjà lait les prévenus , comme Cicéron le fit au plus vertueux des Romains , à Caton , lorsque celui-ci , dans des circonstances pareilles , le somma de jurer qu’il n’avoit versé le sang des citoyens qu’avec les formes établies , et qu’il n’avoit pas violé les lois pendant son consulat en poursuivant les conjurés. O Caton ! répondit Cicéron ^ ta vertu te trompe ; tu crois qu’on peut gouverner un empire dans les temps d’orage et. de tempêtes comme dans les temps calmes et ordinaires ( Je jure que j’ai sauvé la patrie , v Je passe à la seconde question ;
Pouvons-nous , sans danger pour la liberté publique et la représentation nationale , mettre lés prévenus en jugement?
Il est des crimes si grands sans doute, Ü est de tels atrocité ou de bassesse, que la justice et la nationale même ne sauroient jamais les abolir; alors, ce n’est pas seulement la loi qui réclame la pudes coupables , c’est encore la saine politique: tels sont les crimes de conspiration , de dilapidation , de violations commises par esprit de vengeance. Mais orsqu’il n’existe rien de semblable , lorsqu il n’àpparoît aucune intention contre-révolutionnaire lorsque les délits imputés peuvent avoir été les produits d’une ame exaltée , du délire même de la liberté , ou les effets peut-être d m? torrent de circonstances qui n’ont pu être ni calculées ni maîtrisées; je dis qu’il est de la grandeur du peuple d’absoudre les coupables , de pardonner des excès qui n’ont été commis que pour le mieux servir : et si , par un respect religieux pour des lois qu’il s’est données lui -même, il croy oit devoir les frapce seroit comme Manlius-Torquatus donnant la à son fils, pour avoir, par un zèle indiscret, combattu et vaincu rentre ses ordres.
En effet , citoyens , pouvez-vous vous dissimuler qu’un tribunal dont les membres sont à la nomination de la Convention nationale ne se croye obligé de condamner celui que la majorité de cette même assemblée aura mis en accusation pour des crimes poli tjquejt dont elle seule a le droit de connoitre par sa nature ? Car , dès que vous renvoyez les prévenus au tribunal , ou vous rendez ce tribunal juge de la raison d’état, et par conséquent réviseur et censeur du mouvement révolutionnaire dont vous ne pouvez vous dessaisir , ou vous commettez une Lstice envers les prévenus ; vous aggravez leur sort lui permettant pas de mettre cette raison dans la ince, lorsqu’elle doit visiblement y entrer, puisque vous l’avez jugée dirimante en plusieurs occasions, et que notamment elle vous a paru assez forte pour vous déterminer à absoudre les chefs de la Vendée , tandis que s’ils a voient eu à être jugés par le tribunal, ils eussent été infailliblement condamnés.
Le sort des représenta® du peuple seroit donc pire que celui dès autres citoyens ; ils seroient donc punis plus sévèrement pour avoir poursuivi à outrance , et au-dela , si l’on veut, des bornes de l’humanité , les ennemis ne la patrie , que ceux-ci même pour avoir porté les armef contre elle , et avoir massacré beaucoup plus inhumainement encore ses propres défenseurs. Citoyens , vous appercevez l’inconséquence d’une pareille détermination; vous pressentez cette réflexion qui va frapper le
peuple tout entier. . A .
Quoi ! dira-t-61, des Français , des freres se sont battus entre eux , les uns pour le despotisme , les autres pour la République ; les uns pour un roi , les autres pour le peuple: de part et d’autre on a commis des excès révolta®, de -part et d’autre on a outrage la nature ; mais enfin on s’est éclairé , le moment de lareconciliation est venu: eli bien! qu’est il arrive. Tout reproche a dû cesser sans doute , toule vengeance a d n être étouffée ? Non : ceux qui avoient pris les armes contre la République ont été sauvés, et ce sont ceux qui lés ©nt poursuivis qui ont été envoyés au supplice.
Eh ! quelle est donc la dure condition des représentans du peuple , s’ils sont ainsi jugés ? quelle sera donc la destinée dé ceux qui seront chargés par vous de la direction spéciale du gouvernement , de ceux que vous aurez envoyés en mission , si vous -recevez comme pièces concluantes contre eux les plaintes formées sur leur gestion par ceux meme que la sévérité de la loi les aura peut-être forcés de punir ? Et n est-ce pas recevoir ces pièces comme concluantes, que de permettre que, sai^s examen préalable, elles soient insérées et honorablement mentionnées dans vos bulletins ? n’est-ce pas faire prononcer contre eux l’opinion publique? n’est-ce pas préjuger leur condamnation? n est- ce pas enfin traîner dans l’ignominie, des représentais du peuple , des citoyens que la déclaration des droits met au nombre des innocens jusqu’à ce qu’ils aient été jugés coupables en vertu de la loi ?
Ne voyez-vous pas, citoyens, que c’est là défendre ©u plutôt briser tous les ressorts de la saine politique
et de la justice qu’on paraît invoquer? ne voyez-vops pas que désormais ceux-là seuls seront loués au retour de leur mission ? qui auront tout accordé , qui auront fermé les yen*' sur tous les abus, qui auront créé beaucoup de places inutiles , qui auront épuisé le trésor de la République en générosités déplacées ? Mais ceux qui aulont écarté les intrigans;, chassé les voleurs, fait punir les traîtres ; ceux qui se seront refusé la satisfaction de donner ce qui ne leur appartenoit pas, ceux-là, dis je, ne vous seront-ils pas dénoncés comme des hommes intraitables, sanguinaires, atroces; comme des fléaux donnes par le ciel dans sa colère ?
Il faut sans doute que les membres d’un gouvernement quelconque soient assujettis à une responsabilité , à une responsabilité d’autant- plus sévère, qu’ils ont été dépositaires d’une confiance plus étendue ; mais il faut pourtant que légalité de rigueur soit observée comme à l’égard des autres citoyens : il ne faut pas que ceux qu une loi impartiale et sévère les aura forcés de punir ,r soient, eux, leurs par ens , leurs amis , tous les ennemis de la chose publique qui pourront se rallier à eux, autant de témoins irrécusables admis à déposer contre eux , et déclarés d’avance avoir bien mérité.
Peut-on aussi, citoyens , entrer; sur la conduite d'un gouvernement, dans les pleines détails que pour celle des particuliers ? Et comment vonclr oit-on qu’un homme qui a quatre ou cinq cents affaires à décider chaque jour , fut responsable de chacune d’elles ch la meme manière que celui qui n’en a qu’une ? a-t ii les mêmes moyens d’approfondir les questions et d’éviter les piégés qu’on lui tend de toutes parts ? Il faut donc, ou juger les hommes publics sur le résultat général et la masse seulement de leurs actions , ou se résoudre à voir périr ia chose publique par leur inertie.
If expérience rend indulgent , citoyens ; et sans doute ceux qui ont mis la main à l’œuvre se trouveront moins sévères envers leurs collègues que ceux qui ont eu une part moins directe aux événeméns.
Je n’examinerai pas si nous avons le droit de mettre en jugement, et sur-tout ayant la fin de la session , des
citoyens
iB
Il n’est plus qu’un moyen de sortir de cette crise violente, c’est l’intégralité de la représentation nationale: voilà l’ancre sacrée qui doit sauver la patrie. Serrez-vous, citoyens, il en est temps , pour résister à \ vos ennemis' communs ; cessez enfin de vous mutiler vous-mêmes pour complaire à des furieux qui n’attendent que ce dernier déchirement de la République pour rétablir le trône sur ses sanglans débris.
Eh ! qui sont ceux qui redoutent de voir entamer de nouveau la représentation nationale ? sont-ce , le croyezvous , les royalistes et les aristocrates ? Non , ce sont eux qui le désirent , vous n’en doutez pas ; ce sont eux qui la voudr oient voir dissoute et en lambeaux : c’est donc leur cause que vous servez, c’est donc le peuple que vous affligez en frappant vos collègues.
Pourquoi tant de rigueurs au nom d’un peuple généreux, qui nous remettrbit à nous-mêmes nos erreurs si noqs en avions commises ? Croyez- vous que ce soit de nouveaux holocaustes qu’il vous demande en expiation des maux qu’il a soufferts? Croyez-vous guérir ses plaies en lui en faisant de nouvelles ? ce n’est pas lui , citoyens , qui vient sans cesse remettre ici à l’ordre du jour le langage de la mort: le peuple est toujours grand; ce qu’il vous demande , citoyens , c’est la paix entre vous , c’est l’oubli de vos haines particulières; c’est-là, oui c’est-là l’opinion publique , c’est-là la véritable expression de la volonté générale à laquelle vous devez vous soumettre , c’est la loi que vous devez proclamer ; le crime de tyrannie fut expié le 10 lhermidor : quiconque aime sa patrie ne cherchera point de nouveaux coupables , et il ne perdra pas la République sous prétexte de la venger.
Je conclus à ce que la Convention nationale décrèt© qu’il n’y a pas lieu à accusation contre les prévenus.