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Opinions choisies

Qui sait si je les eusse toutes écrites sans toi. Tu as bien des exigences, et tu m'occupes beaucoup. Sous le prétexte que tu es un lévrier splendide, il te faut un entraînement quotidien, sévère et minutieux. Il importe que ta robe fauve luise comme de l'or, que tes muscles soient puissants, énormes, ta poitrine large, et que ta taille demeure d'une sveltesse à humilier les guêpes. Pour cela, un seul moyen : courir sans trêve à côté de ma bicyclette, derrière mon cheval. C'est ta santé, c'est ta force. Mais c'est aussi ton règne, et je suis à tes ordres.

Toutefois, je ne ferai point l'hypocrite ; tu me rends le plus grand service. A cheminer ainsi près de toi, par les champs et sous les futaies silencieuses, je songe à des choses, je médite, comme disent les personnes sérieuses. Quand nous rentrons tous deux, j'ai toujours un article prêt, il ne reste plus qu'à l'écrire. Une fois

sur plusieurs, c'est bientôt fait, pendant que tu dors, toi, mon prince, ton nez effilé posé sur tes longues pattes.

Et puis, je te regarde, et tu m'apprends à mépriser les hommes. Ils sont si révoltants, quand je te les compare !

Tu es noble comme pas un de nos patriciens. Ta race étonne, émeut, se perd dans le temps. Tu comptes plus d'un héros parmi tes ancêtres. Et point de fraude avec toi, tu es contrôlé. On t'a vu naître dans ton chenil, on sait de qui, et tu n'as pas acheté tes papiers d'origine avec une dot. A la bonne heure !

Tu es beau, mais indiscutablement beau, à la façon des athlètes antiques, c'est-à-dire que tu montres des muscles terribles dans un corps fin où la grâce habite, par un miracle. Souple, robuste, léger, tu n' approches pas seulement de la perfection, tu es celle-ci même. On te regarde, et l'on constate qu'elle existe en liberté, loin des musées.

Et il y a aussi ta figure, mon grand. Elle est insolente. Et ton museau de ci-devant qu'un rien dégoûte. Il y a tes yeux d'aimée, ou scintille le désir et passe la tendresse. Il y a tes hautes pattes que tu déplaces, quand tu marches, comme si tu dansais

En outre, tu combats. Loin de vivre oisif et craintif, tu parais dans des épreuves sportives, tu te montres en public, tu oses, tu te compromets. Tu bondis sur le lièvre, ta proie, sans autre souci que de l'atteindre, quand tu t'y briserais !

Avec cela, tu es si doux Tu ne fais aucun bruit.

A >rON BEL EAST COAST VII

Tu retends sur le tapis discrètement, et avec une élégance telle, chien dandy, chien de cour, que Von s'étonne toujours de ne point te voir un gorgerin d'émail et une perle au col.

Enfin, tu es puéril. Tout V amuse, V ombre d'un nuage, un marron qui roule, un oiseau, la fraîcheur, i herbe mouillée, un cri, le moindre appel....

Mon bel et charmant East Coast, je te dédie ces quelques pages parce que tu es beau, parce que tu es simple, parce que tu es heureux, et parce que je t'aime. Je sais d'ailleurs que tu t'en fiches.

Evidemment, évidemment, c'est très difficile et bien peu flatteur de trouver à redire à l'excellente pièce, le Lys, que MM. Pierre Wolff et Gaston Leroux écrivirent un jour avec talent. Evidemment, il y a quelque chose de désobligeant à ne point se montrer partisan résolu de toutes les libertés, de toutes les tolérances. On se sent gauche, dans un tel rôle, on se sent lourd, on se trouve « pro\ince «, on est bête, on fait le triste effet d'un réactionnaire chagrin ou d'un hobereau stupide.... Hélas !

Au lieu qu'un Parisien averti, par contre, a si bel air et si bonne façon quand il accepte avec tant d'aisance les nouveautés ! Quoi de plus charmant ? Un homme élégant, une femme exquise sont là ;

celui-là marie sa jeune sœur avec un monsieur tout à fait bien ; celle-ci songe à unir son frère à la famille X.. vous savez bien, la grande famille X..., qui est si connue, si honorable à fréquenter, et si titrée. Et l'homme élégant dit à la femme exquise : « Ah ! chère madame, avez-vous vu le Lys ? La pièce est émouvante, et la thèse d'une étonnante noblesse : elle ne tend à rien moins qu'à affranchir les jeunes filles qui ne sont point mariées au sortir du couvent, ou plutôt — pardon ! — du lycée, les pauvres, les touchantes jeunes filles qui n'ont pas voulu se soumettre à la règle ignoble de ces plats mariages auxquels nous assistons partout »

Or, puisqu'elle est exquise, l'interlocutrice du monsieur très élégant a non seulement la grâce et la beauté, mais encore de l'esprit. C'est une intellectuelle : elle comprend ce qu'on lui dit, elle répond, elle « rend », comme on dit, elle marche. Aussi renchérit-elle sur l'opinion du galant causeur : « Le mariage, déclare-t-elle, tel du moins, qu'on nous l'offre aujourd'hui, est une institution gothique, une barbarie ! Il faut chercher tous les moyens de le modifier, de le rendre acceptable et raffiné ; il faut que ce soit un joug léger, léger, et non plus une chaîne, mais un ruban, une faveur, un fil ; il faudrait, pour le mieux, qu'il n'existât plus.... »

Un rustre malappris qui entend ces discours ingénieux, intervient grossièrement : « Et les enfants ? »

Exclamations, flacon de sel, vapeurs ! « Les enfants ! ! Mais, monsieur, on en fait beaucoup trop d'abord !... » Le fâcheux se dit sans doute tout bas qu'en Allemagne on en fait encore bien davantage : mais là n'est pas la question, et tandis que le lourdaud s'éloigne accablé sous le plus afîreux mépris, nos deux dilettantes n'en communient que mieux en pensée. Ils affranchissent tout, suppriment tout, réhabilitent le criminel irresponsable et jusqu'au pauvre assassin, s'envolent vers les cîmes, rebâtissent la société, l'univers, changent les étoiles de place, et si le monsieur très élégant est malin, la dame exquise ne finira point son rêve social, humanitaire et merveilleux ailleurs qu'en une garçonnière qu'il sait bien, dès le lendemain, entre chien et loup.

Eh bien, il faut l'avouer, ces beaux esprits parisiens sont irrésistibles. Et ils ont vraiment bien raison de s'en prendre à nos mariages, trafics de notaires et maquignonnages qui dégoûtent aussitôt qu'on y pense un peu. Et s'il est au monde une cause légitime, et juste, et poignante même, et belle aussi, c'est bien assurément celle de ces pauvres jeunes filles, souvent parmi les plus jolies, les plus sensibles, les plus fines, qu'un mauvais destin condamne à la solitude et à coiffer tristement Ste-Catherine. S'il y a enfin des aventures qui nous émeuvent et nous charment entre toutes, qui nous frappent au plus doux, au plus tendre du cœur, ce sont les radieuses histoires de ces

vierges magnifiquement passionnées, qui abandonnent tout, foyer, société, parents, tout pour un geste d'amour, tout pour suivre au loin, en souriant, celui qu'elles ont choisi, et qu'elles aiment 1 Qui de nous ne s'incline sur le passage de ces belles affranchies-là, qui de nous peut-être ne les envie ?

Et cependant....

Et cependant, la pièce de MM. Pierre Wolff et Gaston Leroux, éminente en tant qu'œuvre théâtrale, n'en fut pas moins détestable pour qui songe à sa tendance ! Son exemple fut mauvais, son influence serait exécrable. Loin de battre en brèche le mariage et loin de montrer au public les vices de ce vieux compromis, il faudrait, si nous étions intelligents, proclamer : « 0 bon public, ô pauvre diable de public, ni toi, ni nous d'ailleurs n'avons encore rien trouvé de mieux, tout de même,que le mariage pour fonder ce qu'on appelle une famille. Or, les familles donnent à l'Etat des petits citoyens obéissants et bien élevés qui consentent à payer leurs impôts, ce qui est utile, et qui consentiront à aller joliment au feu, ce qui sera indispensable, quand nous aurons une guerre, l'année prochaine ou dans deux ans. Ceux qui nous, qui te feront la guerre, ô public épicurien, n'ont aucun goût et point d'esprit. Si tu ne possèdes pas beaucoup d'enfants, et beaucoup de bons soldats qui se connaîtront un foyer à défendre, ô grand serin de public, il te faudra supporter de bien vilaines choses.,.. »

Voilà ce que nous devrions crier sur tous les théâtres et publier dans tous les livres, si nous étions intelligents, et si nous étions sérieux — si nous étions même solennels.

Mais rien de cela ! Nous sommes des artistes, des esprits qui jouent, des délicats, des psychologues sybarites et des curieux d'amour....

En ce cas, il importe encore bien davantage de défendre envers et contre tout le vieux mariage I N'y touchons pas,il est sacré pour les amateurs d'âmes 1 Que deviendraient en effet les superbes révoltes et les furieux efforts pour conquérir le bonheur d'aimer un amant, si petit à petit la rigueur du mariage s'affaiblissait et tombait à rien ? Que nos chères, que nos adorables rebelles se rappellent l'histoire de ce magnifique et terrible chien de ferme qui, enchaîné, frappait les gens à la fois de terreur et d'admiration ; un jour, tandis qu'il aboyait épouvantablement contre des intrus, sa chaîne se rompit subitement : déconcerté, ahuri et piteux, notre mâtin aussitôt de rentrer la queue basse en sa niche, sous le rire insultant de ceux qu'il menaçait.

Et puis, le mariage est une règle commune, une contrainte universellement admise, une servitude volontaire à laquelle chacun se plie. Il force de nombreuses amours au mystère, à la douleur, à l'héroïsme. Quoi de plus favorables aux tragédies de la passion, à la beauté des actes défendus et des glorieuses-folies ?

Le jour que le cloître et ses grilles disparurent de nos mœurs, sinon de notre pays, un grave attentat fut déjà commis contre les nobles tourmentées et les orages du cœur. N'en souffrons pas un second, en ruinant à présent notre précieux, notre éternel et grand Adversaire, le mariage traditionnel. Les voluptueux ne connaîtront jamais assez de chaînes ni de servitudes : elles sont le sel de la vie. N'oubliez pas l'italienne qui disait en mangeant une glace : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » Cette simple donna était un profond philosophe. Au nom de la Beauté, conservons pieusement cette antique habitude de nous marier pour toujours et même, comme dit la chanson, pour très longtemps.

Et vous, pauvres petites demoiselles qui épousez mélancoliquement des imbéciles, et vous, béjaunes infortunés qu'on place à de laides héritières, et vous, malheureuses vieilles filles qui aurez souffert toute votre vie en attendant un fiancé chimérique, fortifiezvous dans l'esprit de sacrifice, et essayez de vous consoler en vous disant : « Nous composons, nous autres, l'obscur terreau et l'humble fumier sur lequel poussent fièrement, pour la joie des yeux et l'honneur des femmes, les lys éclatants, les lys purs, ces vierges fortes qui se donnent à Dieu ou à quelque autre idéal moins difficile, et les admirables et insolentes roses bien épanouies sous le soleil, à savoir les toutes charmantes vierges faibles qui n'auront pu, les délicieuses.

résister à un sourire et à une caresse, mais qui ne semblent si belles et si capiteuses aux hommes qu'en demeurant des exceptions.... »

Il est vrai. Que les vierges affranchies deviennent innombrables et traînent partout, comme les cent mille et trois femmes adultères, et dites si désormais elles vaudront seulement un beau vers ou une belle chevauchée au cœur d'une forêt profonde et nue, qui vous murmure à l'oreille tous les secrets de l'hiver ?

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