‹ Opinions socialesChapitre 6 sur 13 · PRONONCÉE LE 4 MARS 1900 A LA FÊTE INAUGURALE · texte numérisé non relu

PRONONCÉE LE 4 MARS 1900 A LA FÊTE INAUGURALE

DE l'université POPULAIRE

« LE RÉVEIL » DES l^*" ET 2® ARRONDISSEMENTS

Citoyens,

En poursuivant sa marche lente, à travers les obstacles, vers la conquête des pouvoirs publics et des forces sociales, le prolétariat a compris la nécessité de mettre dès à présent la main sur la science et de s'emparer des armes puissantes de la pensée.

Partout, à Paris et dans les provinces, se fondent et se multiplient ces universités populaires, destinées à répandre parmi les travailleurs ct.s richesses intellectuelles longtemps renfermées dans la classe bourgeoise.

Votre association, le Réveil des l®^et 2® arrondissements, se jette dans celte grande entreprise avec un élan généreux et une pleine conscience de la réalité. Vous avez compris qu'onn'agitutilement qu'àla clarté de la science. Et qu'est en effet la science ? Mécanique, physique, physiologie, biologie, qu'est-ce que tout <*ela, sinon la connaissance de la nature et de l'iiomme, ou plus précisément la connaissance

des rapports de rhomme avec la nature et de^^ conditions mêmes de la vie ? Vous i^entez qu'il nous importe grandement de connaître les conditions de la vie afin de nous soumettre à celleslà seules qui sont nécessaires, et non point aux conditions arbitraires, souvent humiliantes ou pénibles, que l'ignorance et l'erreur nous ont imposées. Les dépendances naturelles qui résultent de la constitution de la planète et des fonctions de nos organes sont assez étroites et pressantes pour que nous prenions garde de ne pas subir encore des dépendances arbitraires. Avertis par la science, nous nous soumettons à la nature des choses, et cette soumission auguste est notre seule soumission.

L'ignorance n'est si détestable que parce qu'elle nourrit les préjugés qui nous empêchent d'accomplir nos vraies fonctions, en nous en imposant de fausses qui sont pénibles et parfois malfaisantes et cruelles, à ce point qu'on voit, sous l'empire de l'ignorance, les plus honnêtes gens devenir crin^inels par devoir. L'histoire des religions nou.^ en fournit d'innombrables exemples : sacrifices humains, guerres religieuses, persécutions, bûchers, vœux monastiques, exécrables pratiques issues moins de la méchanceté des hommes que de leur insanité.

Si l'on réfléchit sur les misères qui, depuis Tàge des cavernes jusqu'à nos jours encore barbares, ont accablé la malheureuse humanité, on en trouve presque toujours la cause dans une fausse interprétation des phénomènes de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines

ihéologiques qui donnent àe l'univers une ^ explication atroce et stupide. Une mauvaise physique produit une mauvaise morale, et c'est assez pour q.ue, durant des siècles, des générations humaines naissent et meurent dans un abîme de souffrances et de désolation.

Eu leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes de la peur, qu'ils avaient eux-mêmes créés. Et nous, si nous touchons enfin le bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes pas encore tout à fait sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche inégale et lente de la famille humaine, quand déjà la tête de la caravane est entrée dans les régions lumineuses de la science, le reste se traîne encore sous les nuées épaisses de la superstition, dans des contrées obscures, pleines de larves et de spectres.

Ah ! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tête de la caravane ! Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller demander o^wiseil à la science. Sans doute, il vous reste peu d'heures, le soir, après le dur travail du jour, bien peu d'heures pour l'interroger cette science qui répond lentement aux questions qu'on lui fait et qui livre l'un après l'autre, sans hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous nous résigner à n'obtenir d'elle que des parcelles de vérité. Mais il y a à considérer dans la science la méthode et les résultats. Les résultats, vous en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus précieuse encore que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et

qu'elle en produira encore une infinité d'autres, la méthode, vous saurez vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera utile de faire.

Citoyens, le nom que vous avez donné à votre université montre assez que vous sentez que l'heure est venue des pensées vigilantes. Vous l'avez appelée « le Réveil », sans doute parce que vous sentez qu'il est temps de chasT ser les fantômes de la nuit et de vous tenir alertes et debout, prêts à défendre les droits de l'esprit contre les ennemis de la pensée et la République, contre ces étranges libéraux, qui ne réclament de liberté que contre la liberté.

Il m'était réservé d'annoncer votre noble effort et de vous féliciter de votre entreprise.

Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible. J'aurais considéré comme un grand tort envers vous de retarder, fût-ce d'un instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de Jaurès.

.\LLOCUTIOiN

PRONONCÉE A LA FÊTE d'iNAUGURATION

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