‹ Opuscules de botaniqueChapitre 53 sur 97 · M. A. MOQUIN-TANDON · texte numérisé non relu

M. A. MOQUIN-TANDON

MESSIEURS

À une époque où le culte des intérêts matériels joue un si grand rôle dans la vie des peuples, il y a peut-être quelque mérite à s’'adonner à l'étude des sciences pures, et en particulier de celles qui, comme les diverses branches de l’histoire naturelle, ne peuvent promettre, en l'absence de ressources personnelles, d'autre bénéfice que les rares et modestes positions de l’enseignement. Mais bien autre est le sacrifice de celui qui, ayant embrassé une carrière lucrative (1), n'hésite pas, jeune encore et avant d'en avoir tiré profit, à l'abandonner pour se concentrer tout entier dans la sphère des joies de l'intelligence. Il se suffit à lui-même ; il peut se passer de l'approbation de quelques-uns, fort de sa conscience et de l'appui des hommes éclairés qui l’entourent. Ce furent là, Messieurs, les principes du regretté confrère dont vous m avez chargé de vous retracer la vie. N'ayant guère vécu auprès de lui, je ne pourrai, à regret, vous initier à ces détails intimes qui jettent tant d'intérêt sur la biographie d'un homme. Je devrai donc me borner, en grande partie du moins, à vous dépeindre le

(1) Le père de M. Moquin était négociant et désirait que son fils suivit sa carrière ; mais le commerce ne convenait pas au jeune Moquin , qui n’hésita pas à l’abandonner.

(6) savant. Mais j'ai cru, au début de cette notice, devoir payer ün juste tribut d'éloges à ce désintéressement qui le caractérise dès son entrée dans le monde, et qui ne le quitte plus durant sa longue et brillante carrière.

CHRISTIAN-HORACE-BÉNÉ DiCT-ALFRED MOQUIN-T ANDON était né à Montpellier le 7 mai 1804. Sa famille paternelle était originaire du Pays de Gex. Mais, lors de la révocation de l'édit de Nantes, ne voulant pas abjurer la religion réformée, elle se réfugia à Genève, qu'elle quitta plus tard pour s'établir à Montpellier. Au nombre de ses aïeuls maternels, le jeune Moquin comptait un astronome distingué, membre de l’Académie des sciences de Montpellier. Il était aussi -petit-fils d'un des derniers Troubadours de cette ville (1) et il n’hésita pas à consacrer deux ans à l'étude de leur langue sous un maitre habile. Avant d'aborder sérieusement les sciences naturelles, il s’exerçait dans ses Juvénilies (pièces de poésie restées manuscrites) à manier le vers facile et léger de Voltaire et de Béranger. Plus tard, en 1837, il se montrait encore poëte dans la composition de ce Carya Magalonensis (noyer de Maguelonne) où, dans une aimable fiction, il semblait se jouer avec l'idiome roman. Raynouard et quelques critiques distingués de l'époque payèrent à cette œuvre d’un june homme un trop large tribut d’admiration, car ils la prirent pour une ancienne chronique. « Grâce aux recherches qu'il a faites dans des monuments alors inédits de l’histoire du Midi, dit H. Fortoul (dans l'Avertissement de la 2° édition du Carya, p. v), il a pu peindre, d’une couleur toute nouvelle, les formes administratives, les croyances populaires, les mœurs, la foi des habitants de l'une des villes qui ont joué, au moyen âge, le rôle le plus brillant et le plus original. » Nous laisserons à d’autres, mieux autorisés, le soin de porter un jugement motivé sur cette pro-

(1) André-Auguste Tandon, né à Montpellier le 15 juillet 1759, mort dans la même ville le 25 novembre 1824, et dont les poésies ont eu deux Fi Du 1800 et 1813.

C7) duction toute littéraire, bien qu'on y reconnaisse la main d’un botaniste, car les dénominations du titre et des divers chapitres sont empruntées à des noms de plantes.

Mais là ne se bornent pas les travaux de Moquin sur la langue des Troubadours. Toute sa vieil restera fidèle à ce culte des lettres qui donne au savant une si haute suprématie dans les travaux scientifiques, enrichissant tour à tour de ses compositions Li Provençalo de M. Roumanille, le Roumavagi deis Troubaires de M. Gaut, l’Athénée de Provence de M. Gueïdon, la Bouilabaïsso de Marseille, l’‘beille de Castelnaudary, le Gay-Saber d'Aix, l'Armana Prouvençau d'Avignon, etc. (1). La Hllérature romano-provençale lui doit encore un travail important, car, de concert avec M. Gatien-Arnoult, il a publié, avec le secours et sous le patronage de l’Académie des Jeux Floraux, le manuscrit des Leys d'amors (Lois d'amour) attribué à Guillaume Molinicr et que l'on croit remonter vers le milieu du xiv* siècle. Enfin la Biographie universelle de Michaud compte plusieurs notices sur les Troubadours, sorties de la plume de notre confrère.

Moquin était né pour l’enseignement. Dès l’âge de 22 ans, ilse montrait digne du grade de docteur ès sciences naturelles (9 décembre 1826), et deux ans plus tard (18 août 1828); il soutenait sa thèse pour le doctorat en médecine. A vingt-cinq ans, il professait avec succès à l’Athénée de Marseille, le premier Cours de Physiologie comparée qui ait été fait en France ;

et lorsqu'il fut appelé à la double chaire de la Faculté des sciences (en 1833) et du Jardin des plantes de Toulouse (le 8 février 1834), il ne tarda pas à conquérir la faveur générale. Il avait en lui tout ce qui fait le professeur consommé : précision et clarté d’exposilion, rapidité et abondance d’élo-

(1) Plusieurs des pièces littéraires de Moquin ont paru sous le pseudonyme d'Alfred Frédol ; on lui attribue aussi l'Histoire d’une souris racontée par elle-même (traduite en espagnol par M. de Cuendias, 14840), et deux opuscules, l'un imprimé à douze exemplaires à Castelnaudary sous ce titre : Margaridétas dé Mounpeïé, 1816 (Päquerettes de Montpellier); l’autre intitulé Guindoulétas (petites jujubes).

cution, l’art de varier le ton d'après la nature des sujets, une vivacité d'esprit, et une verve méridionale que relevaient: encore d’heureuses saillies, une sorte d'abandon retenu pour-

tant dans de justes limites, une main habile et prompte à

tracer sur le tableau la configuration des objets traités, une

figure expressive et animée; Lels étaient les dons, bien rare-

ment réunis, que réunissait Moquin. Nul ne sut mieux faire

sentir le charme qui s'attache à l'étude de la nature. Ses leçons

embrassèrent d'abord trois des quatre branches de l'Histoire

naturelle (Zoologie, Botanique et Géologie) ; mais bientôt cha=: cune d'elles devint l'objet d'un enseignement spécial, et il resta chargé de la Botanique.

Il y avait peut-être alors quelque audace à vouloir recueillir dans la capitale du Midi tout l'héritage des Lapeyrouse ; mais Moquin prouva bientôt qu'il pouvait amplement suffire aux exigences si opposées du double enseignement qu'il avait accepté. Comme professeur, 1l a laissé dans notre ville d'ineffaçables souvenirs.

Peu de temps après son arrivée à Toulouse, sa réputation, et comme savant et comme vulgarisateur, était si bien établie, que, dès le 11 décembre 1834, vous l’appeliez, Messieurs, à siéger parmi vous. Dix ans plus tard, vous n'hésiliez pas à lui er la direction de vos travaux, et il présida l'Académie en 1843 et 1844. Les REPAS Siétés scientifiques de la cité voulurent également se l’adjoindre : telles les sociétés de Médecine, d'Agriculture, d'Archéologie et lAcadémie des Jeux Floraux. Et en 1843 il était jugé digne de la décoration de la Légion d'honneur. |

Si l'étude des plantes se réduit aux yeux de l'amateur à un agréable délassement, elle peut amplement suffire à remplir tous les moments de la vie la plus laborieuse du botaniste de profession. Relever avec soin la végétation des contrées qu'il habite ou qu’il veut connaître ; déterminer et classer les récoltes faites de ses propres mains ou acquises ; observer et décrire les modifications que leur impriment les diverses conditions de sol, de climat et d'altitude; consigner les résultats

que fournit un nouvel examen, au point de vue de l’organographie et de la classification ; scruter, à l'aide de verres grossissan(s, la structure intérieure des plantes, si variée en apparence, si simple en réalité ; suivre les divers organes dans leur développement progressif pour se rendre compte des formes multiples qu'ils affectent, de l'atrophie des uns et de l'hypertrophie des autres; ne laisser passer, sans l’analyser, sans en exprimer la substance, aucun de ces faits de déviation, de ces monstres végétaux que la nature semble se complaire à créer pour l'instruction du naturaliste; expérimenter sur les fonctions souvent si obscures de la plante presque toujours insensible aux excitants ; méditer sur les grandes lois de formation et de dispersion des végétaux ; remonter à l’origine même du monde et suivre les phases du règne végétal à travers les mystérieuses révolutions du globe ; chercher à se faire une idée de l'espèce et des divers groupes qu'elle forme ou qui en dérivent; dénombrer tout ce qu'ils fournissent à la médecine, aux arts agricole et horticole, à l'économie domestique, à l’industrie ; apprécier la part d'influence des sciences physico-chimiques sur la phytologie; saisir les rapports intimes et si multiples des deux règnes organiques ; enfin envisager la plante au point de vue de l'idéal et de la poésie : voilà, j'imagine, un assez vasle programme pour salisfaire à toutes les exigences ; voilà la science que même des hommes de mérite, mais entièrement étrangers aux moindres notions biologiques appellent quelquefois une étude demémoire et de noms; comme si le monde végétal n'était pas le grand laboratoire de la vie animale ; comme si les deux grands règnes organiques n'avaient pas des fonctions, je dirais presque des organes communs ; comme si une conception complète de l’homme n'impliquait pas celle de tous les degrés de la vie, depuis la plus humble plante, jusqu’au roi de la création.

A l'époque où parut Moquin, la science des végétaux venait de subir une profonde transformation. Après avoir été simple appendice de l’art médical dans les dix premiers siècles de notre ère, puis science descriptive au moyen âge, el

science de classification sous Tournefort, elle avait commencé à se révéler ce qu'elle est sous l'impulsion des Adanson, des Linné, des Jussieu. Mais les dernières années du xvinr siècle et les premières du x1x° devaient marquer pour elle une phase nouvelle, car l’art des classifications ou méthodes ne représente qu’un des côtés de la science des plantes. La physiologie expérimentale et sérieuse était sortie des recherches de l'anglais Hales, de Bonnet de Genève et du français Théodore de Saussure ; Humboldt, De Candolle et Rob. Brown créaient la Géographie botanique ; et la Morphologie, dont le génie de Gœthe avait révélé toute l'importance, progressait à grands pas sous les efforts des deux derniers auteurs cités, des Saint- Hilaire, des Turpin, des Dunal, etc.

Cette dernière branche de la Botanique visant à déceler les rapports intimes des organes, à les retrouver sous les divers masques qui les voilent, à pénétrer ces lois de symétrie auxquelles ils sont astreints, devait captiver l'esprit ingénieux et pénétrant de Moquin. II lui consacra ses débuts ; et dès 1826 il publiait son Essai sur les Dédoublements.

A cette époque paraissait aussi sa Monographie des Hirudinées. |

Les premiers travaux sérieux d’un homme peuvent souvent donner une assez juste idée défi valeur, d'où l'intérêt qui s'attache en France aux dissertations inaugurales. Dès l'apparition des deux opuscules cités, on reconnut dans l'auteur une originalité de bon aloi; l'élève des Lordat, des Lallemand, des Delpech, des Dugès montrait déjà qu’il saurait un jour s'affirmer et s'élever au niveau de ses maîtres ; il semblait allier à l’étoffe du philosophe cet esprit de fine comparaison, d’ingénieuse sagacité qui fait le naturaliste consommé. Sans doute Moquin avait puisé de précieuses indications pour le dédoublement dans un immortel ouvrage, déjà parvenu à sa seconde édition, la Théorie élémentaire de la Botanique de De Candolle: sans doute encore dans son Essai sur les Vacciniées, Dunal avait plus qu'entrevu le phénomène du dédoublement, il avait créé ce dernier mot et fondé la théorie qu'il représente.

Mais réduite encore à de vagues notions, elle avait besoin, pour prendre rang dans la science , d’être développée, étayée de faits nombreux et rigoureusement exposés ; ce fut l'œuvre de Moquin. || envisage d'abord les divers modes de dédoublements qu'il divise en incomplet et complet, ce dernier étant ou simple ou composé ; il examine l'influence des dédoublements sur la symétrie et leurs complications d'adhérences ou d'avortements. L'Essai de Moquin parut si important qu'il fut reproduit en entier par la Bibliothèque universelle de Genève (a).

Ce n'est pas ici le cas d'apprécier tout ce qu'a eu de fécond pour la science la théorie des dédoublements et de montrer combien de faits obscurs éclaire cette idée, qu'à la place où la symétrie ne voudrait qu'un seul organe on en trouve souvent deux ou plusieurs équivalant par cela même à un seul. Auguste de Saint-Hilaire n’hésita pas à lui prêter l'appui de son autorité et à la populariser (1), et De Candolle lui donna place, soit dans son Organographie végétale (1827), L. 1, p. 506, soit dans sa Théorie élémentaire, 3° édit. (1844), p. 88. Vivement attaquée à notre époque par quelques célébrités d'Outre-Manche (Lindley, etc.), et d'Outre-Rhin (Wydler, Schleiden, etc.), cette ingénieuse doctrine semble avoir cependant reçu une nouvelle sanction des recherches organogéniques de Payer.

Le Mémoire de Moquin sur la famille des Hirudinées (ou des sangsues) ne fut ni moins remarqué, ni moins utile à la science. Férussac l'a qualifié de modèle; c’est qu'en effet 1l réunit tout ce qu'on est en droit d'attendre d’une bonne monographie : distinction et description complète des êtres étayées sur de nombreuses recherches anatomiques, questions d'application et par-dessus tout idées générales. Là l’auteur développe cette belle théorie des zoonites devenue le point de

(4) Soit dans divers mémoires (voir à ce sujet un passage d’une de ses lettres manuscrites à la fin de cette notice, p. 34 note B), soit dans sa Morphologie végétale (18H).

départ Fos lants travaux de Dugès (1); là se trouvent pour la première fois caractérisées, après un examen rigoureux, les espèces de sangsues propres ou impropres aux. usages médicaux ; [à on peut apprendre tout ce que réclament de soins la conservation et la multiplication artificielle de ces animaux, ainsi que tous les détails concernant leur commerce. Une seconde édition, publiée en 1846 et enrichie de nombreux documents et d'un magnifique atlas, est venue rehausser encore l'importance d’un livre désormais classique.

Moquin marquait donc son débnt dans la science par les deux sortes de travaux qui dénotent le naturaliste complet : travaux relatifs à l’organisation et aux fonctions is êtres, travaux descriptifs.

Dès ce moment Moquin-Tandon appartenait aux sciences biologiques. Mais son sens, toujours si droit, lui avait déjà dit le précieux appui qu'apportent au naturaliste les études médicales, et en 1828, il présentait à la Faculté de médecine de Montpellier son Essai sur la phthisie laryngée syphilitique, qualifié par Lallemand d'étude neuve et digne d'attention.

Jusqu'aux débuts de Moquin dans la carrière qu'il devait illustrer, la phytographie était la seule branche de la Botanique qui eût été cultivée avec succès à Toulouse. Au xvur siècle, François Bavle avait bien essayé de traiter quelques questions de physiologie végétale (2), mais sans grand profit pour l'avancement de la phytologie. Plus près de nous, Isidore de Lapeyrouse avait aussi abordé quelques sujets de morphologie ; mais enlevé prématurément à la science, il n'avait pu qu'effleurer la matière (3).

La Phytographie ou Botanique descriptive doit à Moquin plusieurs importants travaux. C'est d'abord l'étude des végé-

(1) Dugès, célèbre médecin de Montpellier, développa les idées de Moquin, soit dans son Mémoire sur la conformité organique dans l'échelle animale (1832), soit dans sa Physiologie comparée (1838). |

(2) Voir notre Notice sur les écrits botaniques de François Bayle (in Mém. de l'Acad. des Sciences, Inscr. et B. Lettres de Toulouse, 4° sér., t. v, p. 328-337» et 5e sér., t. 11, p. 159-165).

(3) Voir même Recueil, 2e sér., t. 1, p. 206, 208, 210, 215.

UT cs | | taux de nos contrées qui fixe son attention. .« Quand je suis arrivé à Toulouse, m'écrivait-il le {* juillet 1854 , il n’existait que la mauvaise Flore de Tournon. J'appris que Serres et Noulet allaient publier concurremment un recensement des herbes du pays. Je leur abandonnai la gloire de ce recensement. J'examinai alors ce que je pouvais entreprendre dans le genre floral. Les Pyrénées étaient là devant mes yeux. Mais .…… Lapeyrouse avait phanérogamisé, barboté, bataillé contre De Candolle. Je résolus de virer de bord et d'entamer la Cryptogamie pyrénéenne, que les illustrations locales n'avaient pas osé aborder. Je commencçai par les Mousses. Chemin faisant, j'étudiai celles de la Haute-Garonne. Une étude intéressante ( je l’avais commencée ), serait celle des Lichens. J'en avais ramassé beaucoup à Saint-Ferréol (1), j'avais la collection de Draparnaud des environs de Sorèze ; mais les livres me manquaient.

« Après dix ans de peine, je composai un catalogue des Mousses de la Haute-Garonne. Je présentai ce catalogue à l'Académie des Sciences ( de Toulouse), dans sa séance du 8 juillet 1847. Tournon , dans sa Flore de Toulouse , porte à quarante le nombre des Mousses observées par lui ; Saint-Amans ( et Chaubard }), dans la Flore agenaise en signalent quatre-vingtonze. Dans mon catalogue , j'en avais cent quarante-une espèces ; et depuis 4847, j'ai eu occasion d'en observer plusieurs autres , de telle sorte que mon catalogue s'élève en ce moment à cent quatre-vingt-treize ! »

Dix ans plus tard (lettre du 4 juin 1857 ), revenant sur le même sujet, il ajoute: « Profitant des beaux travaux de Schimper , de ses conseils et de mes propres observations, j'étais arrivé , je crois, à quelque chose de plus naturel et de meilleur que le classement adopté par les bryologues. L'année dernière , je repris mon Herbier , et je commençai à refaire mon Mémoire, je m’en occupai tout une semaine. Quand il fallut revenir sur les louperies et réétudier ce que j'avais exa-

(1) Localité de la Montagne-Noire.

miné je ne sais combien de fois, le courage m'abandonna, l'embétement me saisit au collet, et je renvoyai les Mousses et la bryologie aux kalendes grecques. Par conséquent, mon manuscrit resté informe , n’est pas et ne peut pas être digne de l'impression. Je l'ai offert à Roumeguère , qui en fera ce qu'il voudra. Les noms sont authentiques, ils ont été vérifiés par Schimper ; Montagne même avait été consulté sur les douteux. Il y a beaucoup de localités , toutes relatives au département. J'ai dit adieu à la Cryptogamie. »

Un des rêves du naturaliste, de celui surtout qui a voué son culte à la science des plantes, c’est de visiter ces riches contrées où la végélation atteint la plénitude de son développement. Ces jouissances sont généralement interdites aux professeurs de Facultés , et à ce titre , Moquin dut se soumettre à la loi commune. Il chercha une compensation dans l'étude de la Flore de Corse (1849 ). Grâce à ses relations avec Requien d'Avignon , il put se familiariser avec les plantes de cette ile ; il en cultiva même un certain nombre pour les micux étudier, et au mois d'août 1852, nanti d'une mission particulière du Gouvernement , il faisait un voyage en Corse pour compléter ces documents. Il m'écrivait le 17 mars 1850 : « Ma Flora corsica m'occupe toujours. C’est un travail de longue , de trèslongue halcine qui ne m'effraie pas. Jai des matériaux considérables ; mais je suis arrêté souvent par le manque de livres et des objets de comparaison. Vous ne sauriez croire comme on est gêné en province, quand on veut travailler sérieusement. À chaque pas , on se trouve embarrassé et arrêté ! Je mets à part les faits à éclaircir, et je prépare ainsi un dossier de doutes ou de difficultés, pour mon prochain voyage à Genève et à Paris. » -

Si la mort n'a pas permis à Moquin de mettre la dernière main à cet ouvrage, espérons que ses notes ne seront pas perdues pour la science.

Depuis que la Botanique a conquis dans le vaste cadre des connaissances humaines le rang qui lui est dû , les monographies de familles, de genres ou d'espèces comptent au nombre

des plus utiles travaux. L'élève des De Candolle:, des Aug. de Saint-Hilaire et des Dunal devait mieux que tout autre en apprécier l'importance, et dès 1836, il reprenait avec ardeur l'étude d’un des grands groupes du règne végétal qui l'avait déjà occupé en 1825.

Les Chénopodées, ces crapauds du règne végétal, comme il les désignait, devaient à leurs fleurs petites, vertes et peu apparentes, d’avoir été jusque-là négligées. La sagacité de Moquin lui suggéra que , par suite même du dédain dont elle avait été l'objet , il y avait dans l'étude de cette famille beaucoup à glaner, et il n’hésila pas à l’entreprendre. Le Chenopodearum monographica enumeratio paraissait en 1840. Ce n’est pas ici le cas d'analyser cet ouvrage, dont les principales idées , les principales divisions sont encore adoptées dans les traités généraux de Phytographie. De Candolle en fut si satisfait qu'il associa Moquin à la collaboration du Prodromus regni vegetabilis ( la plus vaste Encyclopédie de’ botanique descriptive depuis Linné ), non-seulement pour les Chénopodées , mais encore pour trois familles voisines , les Amarantacées , les Phytolaccées et les Basellées. Cette dernière, créée par notre confrère, est aujourd'hui à peu près universellement admise (1).

Un des plus grands débats en histoire naturelle à notre époque, à trait à la distinction et au nombre des espèces. Il cest rare que dans le cours de sa vie, le botaniste ou le zoologiste de profession n'aient pas à se prononcer sur cette question. Moquin ne l’a pas fait explicitement. Il y eût été forcé, * sans doute, s’il avait mis au jour sa Flore de Corse. Toutefois,

(1) La famille des Chénopodées ou Salsolacées lui doit 125 espèces et 21 genres nouveaux ; celle des Phytolaccées 15 espèces et3 genres nouveaux; celle des Basellées 9 espèces et 2 genres nouveaux; enfin, celle des Amarantacées 123 espèces et 6 genres nouveaux ( Voir la Notice publiée sur M. Moquin-Tandon, par M. Cosson, in Bullet. de la Soc. Bot. de France ,1. x, pp. 199-214). Aussi durant tout le cours de sa vie, Moqain s’intéressa-t-il à ce groupe de plantes, se chargeant de la rédaction des Salsolacées (Chénopodées), des Canaries, pour l'Histoire naturelle de ces îles, publiée par B. Webb, et s'associant à M. Cosson pour la détermination et la description en commun de quelques Salsolées nouvelles de l'Algérie.

(16) ee

ses travaux descriptifs montrent assez que notre confrère apparlenait à cette sage et progressive école linnéenne qui n’hésite pas ,ilest vrai, à élever au rang d'espèce toute collection d'êtres suffisamment distincte, aux yeux de la majorité des naturalistes , par ses caractères et par une fécondité continue, mais qui redoute aussi avant tout la confusion et le chaos (1). Dans les familles que Moquin a rédigées pour le Prodromus regni vegetabilis de De Candolle, plusieurs prétendues espèces sont réduites par lui au rang de variétés. Observer , consigner toutes les modifications que présentent les plantes, est une œuvre utile ; mais savoir établir entre elles une juste hiérarchie et les juger à leur valeur, c’est où se décèle le tact du botaniste.

Aux Chénopodées succédaient , et à un an d'intervalle, l'ouvrage fondamental de notre confrère sur les monstruosilés végétales. Et là il se montrait vraiment créateur. Objccteraiton qu'il a pris pour modèle les travaux tératologiques d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, et qu'avant lui plusieurs observateurs avaient frayé la voie en divulguant de nombreux faits d’anomalie végétale ? D'accord, mais tous ces matériaux étaient épars et informes. Il s'agissait d'édifier à leur aide , etç’a été la gloire de Moquin. Sa Tératologie végétale ( Paris, 1841), dévoile en lui un architecte habile, consommé. Quelle clarté dans les divisions et dans l'exposition des faits ! Quelle aisance et quelle précision dans l’art de conclure ! A ces divers points de vue, bien peu lui sont supérieurs. Aussi l’œuvre de Moquin a-t-elle été traduite à l'étranger , et je ne sache pas que parmi les écrits et les quelques trailés généraux qui, depuis plus de vingt ans, ont été publiés sur la matière , aucun ait pu, je ne dis pas la remplacer, mais l’égaler. C’est toujours l'ou-vrage classique en ce genre (2). Dans les mains de Moquin,

(1) Ne rueret scientia, a dit Linné dans son Philosophia botanica.

(2) Un des plus savants botanistes allemands, C.-G. Nees d'Esenbeck, a déclaré que c'était un ouvrage de valeur [Schätzbare Werk), qui à tous égards ne laisse rien à désirer (welche in keiner Hinsicht etwas zu wünschen übrig lässt, in Meyen’s Pflanzen-Pathologie Vin).

(17) la Tératologie végétale a eu pour la science générale de l'organisation un résultat qu'on n’a pas assez remarqué. Calquée dans ses principales divisions sur la Tératologie animale, elle montre aux yeux de tous que la Physiologie générale est une, et que les mêmes grandes lois sont applicables aux deux règnes organiques.

De toutes les parties du règne animal , l'Ornithologie et la Malacologie avaient été, après les Hirudinées, l’objet des prédilections de Moquin. Il était parvenu à rassembler une collection d'œufs considérable , mais le temps lui a manqué pour mettre en ordre ces riches matériaux (1). Toutefois, appelé par B. Webb à prendre part à la rédaction de limportante Aistoire naturelle des iles Canaries, Moquin se chargea de l'Ornithologie et de quelques autres travaux. Le prince Charles Bonaparte avait une telle estime pour Moquin, qu'il lui dédia, avec son /conographe des Pigeons, un nouveau genre d'oiseaux, sous le nom de Moquinus (2); et après la mort de cet Ornithologiste distingué , notre confrère fut choisi pour mettre la dernière main à ce magnifique ouvrage et pour en terminer la publication. Enfin, dans les dernières années de sa vie, il s'était décidé à donner à la Revue zoologique et des notes ornithologiques et des considérations sur les œufs des oiseaux. ( Voir la Note C , p. 35.)

Moquin avait reconnu de bonne heure que le Traité de Malacologie de Draparnaud (3), si remarquable pour l’époque où il parut, laissait surtout à désirer au point de vue de l’organisalion intérieure de l'animal. Aussi notre confrère saisissait-il

(1) Les zoologistes apprendront sans doute avec satisfaction que la famille de M. Moquin , mue à la fois par un sentiment pieux pour la mémoire de son chef et par un intérêt scientifique , a l'intention de les publier.

(2, En botanique , deux savants, Sprengel et De Candolle , ont aussi voulu inscrire le nom de Moquin au nombre des noms génériques ; mais le Moquinia de Sprengel n’est qu’un Loranthus , et a dû disparaître. De Candolle a consacré à Moquin un beau groupe de plantes de la famille des Composées-mutisiées.

(3) Histoire naturelle des Mollusques terrestres et fluviatiles de la France , in-4°, an XII.

toutes les occasions de s’éclairer sur la structure et sur les mœurs des Mollusques de la France , sur la distinction des espèces de ce beau groupe. Grâce au secours que lui prélèrent quelques élèves d'élite, aujourd'hui zoologistes distingués, grâce à ses habiles dissections et aux nombreux travaux anatomiques dont la science s’est enrichie depuis le commencement de ce siècle , Moquin put édifier un monument qui lui vaudrait à lui seul une réputation durable. Deux découvertes anatomiques avaient été le fruit de ces études préparatoires : d’une part, celle de l'organe de l'odorat à l'extrémité des grandes cornes chez les Gastéropodes ; de l’autre, celle d'une quatrième paire de ganglions nerveux chez les Acéphales. Aussi , des deux volumes de l'Histoire naturelle des Mollusques terrestres et fluviatiles de la France (Paris, 1855, g in-8°), l’un est tout entier consacré à l’organisation de ces êtres qu'illustre encore un magnifique atlas de cinquante-quatre planches dessinées par l’auteur ; l’autre contient la description de 273 espèces rapportées à 28 genres et à 11 familles. lei, comme dans tous ses travaux descriptifs , Moquin s’est montré sévère dans la délimitation des espèces, portant le nombre des variétés à 863.

Je n'énumérerai pas les nombreux écrits dont notre confrère a enrichi tant de publications périodiques et qui témoignent d'une activité incessante. Il suflira d'indiquer qu'ils dépassent la centaine, et qu'il en est plusieurs parmi eux d’une importance majeure. Tels les trois Mémoires, l’un sur la symétrie des Capparidées , les deux autres sur les Polygalées (en commun avec Auguste de Saint-Hilaire ); ses Considérations sur la fleur des Crucifères, d'une part (en commun avec B. Webb ), sur les irrégularités de la corolle dans les Dicotylédones, d'autre part.

On s'étonne de tant de travaux originaux. Ils étonnent surtout de la part d'un homme chargé de la direction d'un établissement public, de la détermination exacte des espèces d’une vaste école de Botanique, du soin incessant de délimiter ces types à la place qui leur est assignée, de la formation annuelle

des catalogues, d'une correspondance spéciale pour l’échangede plantes et de graines , et de mille détails administratifs. Mais nul ne savait mieux que Moquin mettre le temps à profit. Le travail était pour lui la vie ; il lui sacrifiait tout, plus que ne lui sacrifient Les hommes les plus laborieux ; 1l n’accordait que peu d’instants à ses repas, comme si les heures destinées à nourrir le corps élaient perdues au détriment de l'esprit, comme s’il avait constamment sous les yeux ces belles paroles de Pascal : « Toute notre dignité consiste dans la pensée. c’est de là qu'il faut nous relever (Pensées , art. 1V, pag. vi).» L'année scolaire terminée , s’il était heureux d'interrompre ses occupations officielles, ce n'était pas à titre de délassement, ni pour jouir du charme de la campagne ou des voyages, mais parce qu'il était libre de s'adonner tout entier à ses études de prédilection. On pouvait lui appliquer ce qu'il écrivait, peu de temps avant sa mort, dans son Eloge de Duméril : « il semblait craindre le repos ; »et on dirait qu'il s’est peint lui-même dans ces quelques lignes du même éloge, p. 24 : «Il avait à un haut degré le sentiment de l’ordre ; 11 distribuait si bien ses heures de travail et classait si heureusement ses livres, ses extraits et ses observalions, qu'il pouvait suffire aux ouvrages les plus étendus etaux occupations les plus diverses. » La pratique du commerce avait inculqué à Moquin jeune encore ces habitudes d'ordre, de scrupuleuse exactitude qui semblaient le préparer à l’avance à l'emploi de la méthode des naturalistes.

Tant et de si divers mérites firent bientôt primer le nom de Moquin parmi ceux des naturalistes français , et l’Académie des sciences de l'Institut songea de bonne heure à se l’adjoindre. Dès 1845 ( 24 mars) , il figurait parmi les candidats au titre de correspondant (Voy. Comptes rend., 1. xx, p. 902), et six ans après ( le 12 mai 1851 ), le succès venait couronner ses efforts ( V. Jbid., t. xxxn, p.706). Il y succédait à un célèbre botaniste allemand, au professeur Link. En 1854 ( 20 février), il y prenait le rang de Litulaire dans la section de Botanique, en remplacement de celui qui fut son maître, son ami, son collaborateur, d'Auguste de Saint-Hilaire. s

Quelques naturalistes exclusifs regretteront peut-être que Moquin ne se soit pas limité dans le vaste cadre de l'une ou de l’autre des deux branches du règne organique ; mais à tort sans doute. Si dans le champ illimité des sciences , l’homme qui veut être réellement utile doit éviter d” éparpiller ses forces, il n’en doit pas moins , dans une certaine limite, obéir à ses tendances, à ses instincts; là seulement l'attend le succès. Nul, ilest vrai, ne peut avoir aujourd’hui la prétention de faire progresser toutes les parties d’une seule science; Mais Moquin eut-il fait beaucoup plus en Botanique ou en Zoologie, s'il s'était borné à la première ou à la seconde? Il est des esprits auxquels la diversité d'occupations peut seule entretenir cette ardeur pour les sciences et pour les lettres, sans laquelle tout est pâle et sans valeur. Autant vaudrait reprocher à Jean-Jacques et à Gœthe les instants perdus pour la Littérature proprement dite, au profit de la Botanique qui leur doit deux des plus beaux joyaux de son riche écrin (1).

Moquin aimait la diversité de travaux , mais quand un sujet l'occupait, il s’y donnait tout entier. Esprit vif et pénétrant, il élait capable d'en embrasser à la fois toutes les faces; esprit éminemment juste, il savait par cela même bien rapprocher les choses. Ces qualités, vivacité et justesse d'esprit, caractérisaient Moquin.

Passionné pour les livres , ces amis toujours fidèles de la solitude, vivant sans cesse au milieu d’eux et de ses collections , il semblait leur avoir voué comme une partie de son âme : il connut toutes les joies du bibliophile ; et le soin qu'il a mis à illustrer de sa main la seconde édition de son Carya, dit assez qu'il savait les apprécier à leur juste valeur.

J1 est des hommes de mérite dont la seule ambition est d'obtenir un titre honorifique, passant leur vie à le convoiter, dirigeant vers ce but tous leurs efforts, lui sacrifiant iout, même

(1) Lettres de J.-J. Rousseau sur la Botanique, Essai de Gœthe sur la Métamorphose des plantes : On sait aussi que Gæthe est l’auteur de belles découvertes , en Zoologie.

leurs sympathies, et imprimant à tous leurs travaux une direction en rapport avec l'objet à atteindre. Cette marche ne pouvait convenir à Moquin. Esprit original, indépendant de caract're, et même quelque peu prime-sautier, il n'était pas homme à se circonscrire dans un cercle étroit d'idées. Aussi le voyons-nous quittant l'Organographie végétale pour s’occuper des Hirudinées, abandonnées à leur tour pour céder la place à la Tératologie des plantes : puis se livrer avec une ardeur infinie à l'étude de la langue romane, à laquelle succèdent de nombreux travaux phylographiques et de Malacologie. « Certains esprits, a dit S. E. M. Drouin de Lhuys, portent des fleurs, d'autres des fruits; celui de M. Moquin-Tandon produisait avec une égale fécondité les fleurs de la littérature et les fruits de la science. Solide et léger, puissant et élastique, il avait toujours un allure aisée, sans fléchir, sans s’affaisser sous le fardeau d’une vaste érudition. Des connaissances variées meublaient richement son intelligence et ne l’encombraient jamais. » Moquin était à tous égards un esprit éminemment français. Modeste dans ses goùts, aimant le travail pour lui-même et selon son plaisir, il n'eut jamais besoin de collaborer à des ouvrages scientifiques à tant la page, etils’en abstint. [1 voulut être toujours maître de son temps, car à ses yeux le temps c'élait la vie. On ne le vit jamais non plus rechercher la faveur d’un journal ou s’affilier à ces coteries dont la devise est une adulation réciproque. Il garda constamment sur ce point une dignité trop peu commune pour qu'il ne vaille pas la peine de la faire ressortir ici.

Moquin aimait les idées générales ; son esprit élait fait pour les vues larges et fécondes. Nous avons déjà signalé sa théorie des Zoonites, créée en 1826. En 1837 il cherche à saisir les lois de la formation des végétaux, proclamant que dans les vasculaires les individus élémentaires se forment suivant la loi excentrique ou centripète, et l'individu collectif suivant la loi centrique ou centrifuge (in Comptes rendus de l'Inst., L. 1v, p. 691). En Botanique il crée la Tératologie végétale ; il met en évidence, ou plutôt il s’approprie, à bon droit, deux nou-

(227) | veaux principes , le dédoublement des organes, la loi qui régit l'irrégularité des corolles. Formé à la grande école de De Candolle, à cette école qui voulait mener d’un pas égal toutes les parties de la science, il m'écrivait, à propos de l’inauguration du buste de ce grand botaniste à Montpellier, le 4 février 1854 : « Je suis enchanté que le Candollisme soit à l’ordre du jour à l'état de buste ou à l'état d'idée.» Rappelons aussi que Moquin avait puisé dans les conversations el les conseils d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ce goût pour les larges synthèses, qui servent comme de phare au naturaliste d'élite dans tous ses travaux. C’est à ce dernier savant qu'il dut la première idée d’une Tératologie végétale ; et plus tard il retrouvait dans Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de si regrettable mémoire, un précieux ami qui sut soutenir et ranimer son courage dans quelques moments difficiles. De Candolle, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, voilà la double empreinte caractéristique de ses nombreuses productions.

Moquin-Tandon répudiait la science qui s'égare, comme il n'arrive que trop de nos jours, dans d'imperceptibles détails. Voir et voir encore ; s'attacher, faute de mieux, aux minuties ; décrire sans mesure des faits qu'une phrase suffirait à dépeindre : telle est la propension de quelques naturalistes modernes, plus soucieux de l'observation que de la pensée. Mais les sympathies de Moquin n'étaient pas non plus pour la science qui ne vise qu'aux abstractions : « La tendance actuelle des esprits, m'écrivait-il le 13 février 1857, est vers les interprétations transcendantes et vers la quintessence de ces interprétations. On veut tirer le fin du fin, et... si la connaissance de la nature y gagne le moindre progrès. Les interprétations peuvent être comparées aux sons des cloches, auxquels on fait dire tout ce qu’on veut. Plus on a d'esprit, plus on abuse des idées philosophiques... ou prétendues philosophiques ; on en voit ou on en met dans les sujets qui en sont le moins susceptibles. »

Moquin avait montré dans ses divers travaux, et principalement dans sa Tératologie, combien est légitime et fécond en

histoire naturelle. le rapprochement des faits analogues ; mais il avait horreur des comparaisons forcées, et il m'écrivait à propos d'un parallèle entre la Tératologie humaine et la Tératologie végétale : « Le règne animal présente des êtres organisés d'après trois patrons différents : 1° les animaux multiples ou agrégés, composés d’un certain nombre d’individus élémentaires (Polypiers); 2° les animaux à zoonûites, chez lesquels les individus élémentaires sont en partie fondus ensemble (Articulés) ; 3° les animaux simples qu'il vaudrait mieux appeler unitaires, où l’on ne voit plus d'agrégalion (Vertébrés). Les végétaux possèdent une organisation analogue aux premiers, et le livre de Geoffroy ne traite que des monstruosités des derniers ou d'une fuible partie des dermers !!! Vous comprenez? C'est une bêtise gigantesque que de comparer une plante à un homme (comme l'a fait jadis Turpin), et par conséquent une anomalie végétale à une anomalie humaine... La monstruosité la plus grave, chez l’homme, c'est la duplicité (Ritta-Christina). Mais dans un Polypier, deux individus qui se greffent, constituent une anomalie trèslégère, et en même temps bien fréquente. Il en est de même dans le règne végétal; on pourrait parier qu'il n'existe pas un chêne ou un hêtre, par exemple, qui ne présente au moins deux bourgeons soudés ensemble. »

… En 1851, la chaire de Botanique médicale à la Faculté de médecine de Montpellier étant devenue vacante par la mort de Delile, des ouverturesdurent faites à Moquin pour l'appeler à cette succession. Îl eut le bon esprit de refuser. Quelle ville de province pouvait désormais lui offrir les agréments de Toulouse où il avait passé ses plus douces années, conquis loutes les sympathies, et où il était désigné pour le décanat de la Faculté des sciences (1)? Deux ans plus tard, Achille Richard, emporté avant l’âge, laissait vacante à la Faculté de médecine de Paris la chaire d'histoire naturelle médicale, également illustrée,

(1) Len remplissait les fonctions depuis trois ans, après avoir occupé près de cette Faculté, pendant douze ans, celles de secrétaire.

(24) mais à des titres divers, par son père ei par lui. Cette fois: Moquin céda aux intérêts de sa famille et aux instances de ses. amis. Nul n'élait mieux préparé pour cette haute position. Grâce à ses études qui avaient porté tour à tour sur l’un et sur l'autre des deux règnes organiques, Moquin pouvait exposer avec l'autorité du maître ces grandes lois de la physiologie générale qui saisissent par leur universalité, reliant entre elles toutes les créalures vivantes.

Je n’oserais assurer qu'il n'y eut pas d'abord, à l’arrivée de Moquin à Paris quelque méfiance contre ce méridional au langage figuré el fortement accentué ; il y paraissait à un âge où il devait garder sans la moindre altération toute sa personnalité. Mais le mérite du professeur ne tarda pas à triompher de ces légères préventions.

Il y'avait du reste entre Richard et Moquin plus d'un point de contact. Tous deux avaient embrassé l'histoire naturelle générale , tous deux, doués d'une élocution peu commune, savaient capter la confiance et la sympathie des auditeurs ; tous deux aimaient la jeunesse et s’en faisaient aimer.

Placé sur un si vaste théâtre, Moquin, à l'exemple de ceux qui ont consacré leur vie à la science et à l’enseignement, voulut résumer, dans l'intérêt de ses nombreux élèves, les connais. sances variées qu'il avait acquises, et montrer que le monde organique n'avait pas été pour lui l'objet d’une étude purement contemplative. On doit à Achille Richard un excellent traité d'Histoire naturelle médicale (1) ; mais cet ouvrage a peut-être, aux yeux de l'étudiant, le défaut d’être trop étendu. Moquin le comprit, et sut approprier sous tous les rapports ses Æléments de Zoologie médicale et de Botanique médicale à la classe des lecteurs qu'il avait surtout en vue. Aussi ces deux livres, qui se distinguent par quelques idées neuves, ont eu un vrai succès ; l’un d'eux même est rapidement parvenu à sa seconde édition. Au premier abord, il semble difficile de donner de l'intérêt à des traités si élémentaires: mais quand ils émanent

(4) 4e édit. Paris, 1849, 3 vol. in-8°.

d'un maître, ils portent un cachet qui les élève presque au rang de productions originales, car les plus hautes questions dela physiologie peuvent y trouver place. Et, par exemple, en - anthropologie : l’homme forme-t-il un règne distinct? Existet-il quelque part à l’état sauvage? Y a-t-il unité d'espèce humaine ? La théorie de la génération spontanée mérite-t-elle ou non crédit (D)? Dans le livre de Moquin, la Zoologie proprement dite nous montre une classification du règne animal dont les bases appartiennent à l’auteur et qui repose d'une part sur l’état d'isolement ou d'association des animaux, de l’autre sur l'unité des organismes.

Partant de cette idée que plusieurs substances de nature analogue proviennent d'êtres divers, Moquin a cru devoir sacrifier l’ordre scientifique, à peu près adopté jusqu'alors, à l'ordre usuel. Il fait bon marché de ces mille propriétés arbitrairement attribuées à un même produit, à une même espèce, pour s'attacher aux principales, aux réelles.

On a dit parfois, et à bon droit, qu'un auteur peut surtout être jugé par ses ouvrages élémentaires. C'est que pour résumér-une science il faut l'avoir étudiée sous toutes ses faces ; il faut posséder avant tout cel esprit net et précis qui sait élaguer tout détail superflu pour s'attacher à l'essence même des choses. Ces qualités étaient celles de Moquin, et elles font de ses Eléments un précieux secours pour l'étudiant en médecine et en pharmacie.

Aurai-je réussi, Messieurs, à tracer une esquisse suffisante de la valeur scientifique du confrère que nous avons perdu ? Fût-elle incomplète, il me resterait du moins une consolation : la vérité seule a diclé ces quelques pages. J'aurais voulu ne laisser parler que mon cœur, car Moquin m’honora d'une affectueuse estime, et daigna me désigner pour une chaire qu’il avait occupée avec tant de distinction. Mais une vie si belle et si bien remplie peut répudier tout éclat emprunté, et cet Eloge n’est, à vrai dire, qu’une notice.

Et que n’eût pas accompli notre confrère, si le cours de ses élucubrations n'avait été arrêté au moment où son esprit avait

atteint la plénitude de ses forces ? Appelé par son seul-mérite à Paris, il semble y gagner, au contact de tant d'hommes d'élite, une activité nouvelle. À son grand traité sur les Mollusques, succède sa Zoologie médicale, puis sa Botanique médicale, sans compter tant de travaux inédits, car une de ses lettres du 2 février 1854 portait : « Ce que j'ai publié n'est presque rien, en comparaison de ce qui est en train (je ne me flatte pas). Vous verrez bientôt. » Et il m'écrivait encore en date du 7 janvier 1861 : « Il me tarde d’avoir fini (ma Botanique médicale) pour entreprendre autre chose, ou, pour mieux dire, pour mettre la dernière main à divers travaux enrayés. » Seulement son dévouement toujours croissamt à la science lui faisait peut-être oublier alors que les vrais intérêts de celle-ci commandent quelque modération dans le travail, et quon risque d'être trop savant quand on l’est aux dépens de sa santé.

Après vingt ans de services actifs, Moquin ne se faisait pas illusion sur son propre mérite, ni sur le degré de reconnaissance qui lui était dû. Je lis dans une de ses lettres datée du 2 février 1854 : « 11 m'est resté Ja conviction d'avoir été utile. Je le dis sans vanité. La ville palladienne m'avait très-bien accueilli dès mon arrivée. Je lui ai largement payé mon tribut de reconnaissance, d'amour et de travail... À votre tour maintenant !!! Un homme n'est jamais indispensable, et, quoi qu'on en dise, il peut toujours être remplacé, non pas exactement ou rigoureusement, mais autrement. Et qu'importe, après tout, que 5 francs soient en une pièce, ou en deux, ou en trois, ou en billon, ou même en or. Pour le consommateur ce n’est jamais que 5 francs... »

Sous le ministère Fortoul, il n’eût tenu qu'à Moquin d'échanger contre les modestes fonctions du professorat, une haute position dans l'Administration universitaire. Des ouvertures lui furent faites : il refusa, et la science doit lui en savoir gré, car cette détermination nous a sans doute valu son grand ouvrage sur les Mollusques et plusieurs autres importants travaux.

Quelle place faut-il assigner à Moquin dans l'Histoire des “connaissances humaines ? Il est des hommes qui, par les rapides progrès qu'ils font faire à une branche jusque-là négligée ou peu avancée de la science, marquent ou représentent une époque. Tels en botanique, Tournefort, Linné, les Jussieu , De Candolle, etc. D'autres, simples pionniers de la science, contribuent à ses progrès sans frayer de voie nouvelle. Moquin occupe un juste milieu entre ces deux extrêmes. On lui doit des travaux originaux où il se montra créateur , mais dans un cercle borné ; il fit aussi des travaux d'utilité pratique, démontrant le premier qu’on peut faire reproduire artificiellement les sangsues, et mérilant ainsi le titre de promoteur de l'Hirudiculture (E) : son rôle est assez beau pour qu'on puisse le prendre pour modèle.

Parvenu à la plus belle position qu’un savant puisse rêver, Moquin mit son influence au service des sociétés scientifiques qui l’avaient accueilli avec empressement dans leur sein et qui s’honoraient de le placer à leur tête ; son nom est inscrit au nombre des fondateurs des Sociétés impériale d’Acclimatation, de Botanique de France, et de secours des Amis des Sciences (4). Apropos de la création de la seconde, il m'écrivail, en date du 29 mai 1854 : « Cette pauvre Botanique a bien besoin d’être stimulée. J'espère que nous réussirons à la retirer de l'état par trop léthargique dans lequel elle marmotise depuis quelque temps. » Son espoir n’a pas été trompé, et la Société botanique de France , à laquelle se sont ralliés plusieurs botanistes éminents de l'étranger, exerce une très-heureuse influence sur les progrès de la Phytologie et des sciences en général. S. E. le Maréchal Vaillant, présidant, le 16 avril dernier, la séance publique de la Société de secours des Amis des Sciences, payait ainsi à la mémoire de Moquin, au nom de l'Assemblée, la dette de la reconnaissance : « M. Moquin-Tandon est mort

(1) Il était, depuis 1857, membre du conseil d'Administration dela première, qui en 1862 l’avait élu vice-président; en 1857, il avait été appelé à présider la seconde,

très-subitement. La veille au soir, très-tard, il s'occupait encore avec nous et de la séance d'aujourd'hui (il ne devait pas Ja voir! }), et des moyens de maintenir notre Société dans la voie de progrès qu'elle parcourt si heureusement ..….. La perte de M. Moquin.... c'est un véritable malheur qui vient de nous frapper. » (Compte rendu de la sixième séance publique de cette Société , p. 6.)

J'ai cherché , Messieurs , à vous représenter Moquin-Tandon comme savant, à vous peindre toute l'étendue de cet esprit flexible entre tous. Mais il est dans la vie de l’homme un côté qui se dérobe trop souvent aux investigations du biographe; J'aurais voulu vous dévoiler les qualités de cœur de notre regretté confrère ; vous retracer les circonstances où il a fait le bien ; en un mot, vous dépeindre Moquin au point de vue moral. Mais le principal, ou plutôt le seul mérite des bonnes œuvres n'est-il pas dans le secret ? Quelques faits qui qui me sont connus témoignent de la générosité de Moquin. — Il fut exempt d'envie, réalisant cette belle maxime d’un moraliste : « La plus véritable marque d’être né avec de grandes qualités , c’est d'être né sans envie (La Rochefoucault, Maxim. ,#55).» — Jamais non plus Moquin ne recourut à l’intrigue. Son ambition, s’il en eut , fut bien modérée, car, pendant vingt ans , il ne songea pas à changer de position , et l'intérêt seul de ses enfants put le déterminer à quitter Toulouse. Il m'écrivait, le 16 juillet 1854 : « Quant à moi, soit à Montpellier, soit à Marseille, soit à Toulouse, J'ai toujours été content de mon sort, et j'ai vécu heureux. Je vous engage, manibus et pedibus , à faire comme votre serviteur.» Quel bel aveu de modération , el combien 1l est flatteur pour celui qui l'a fait ! C’est que Moquin sut toujours mener de pair la raison et le sentiment : l’une lui fit éviter bien des fautes, l’autre maintint en lui ce culte pour les arts , qui , allié à la science, embrasse tout ce qu'il y a de plus noble dans la pensée.

Homme de cabinet et d'étude avant tout, Moquin n'ambitionna jamais la participation aux affaires publiques. Il savait que ces charges sont vivement recherchées, et il était heu-

(29) reux , sans doute , à l’idée que tant de ses concitoyens, plus libres de leur temps , voulussent bien se consacrer à l'exercice de ces fonctions.

Toutefois , il avait su éviter ce renoncement à la Société que s'imposent tant de savants au préjudice de leur santé , échappant ainsi à cel esprit chagrin, à ce mécontentement intérieur, à ces excentricilés de caractère trop fréquentes chez les hommes qu’absorbe en entier l'étude.

Deux grands mérites de Moquin étaient , l'exactitude dans toutes les choses de la vie, la précision dans tous ses écrits ; qualités qui vont souvent de pair. Jamais chez lui de phrase obscure : il estimait sans doute, avec Vauvenargues, que «lobscurité est le royaume de l'erreur (Réfl. et max. , t. V).» Son style est souvent taillé en phrases aphoristiques et comme martelé , mais sans tomber dans la sécheresse inhérente à cette forme d'écrits. Nul ne savait mieux l’accommoder à tous les sujets, et plusieurs de ses opuscules littéraires nous montrent Moquin écrivain élégant, enjoué , gracieux. La nature avait été prodigue à son égard. Il était doué de ces avantages personnels qui, s’ils ne contribuent pas directement au succès , rendent cependant l'homme public plus sympathique et plus aimé. Il devait à une excellente constitution cette tranquillité d'esprit qui prépare si bien au bonheur. Ses manières étaient aisées : il suffisait de l’approcher pour être prévenu en sa faveur, de passer peu de temps auprès de lui pour garder à jamais son souvenir ; le feu de l'intelligence pétillait dans ses yeux ; rien ne lui était étranger , et, dans les cas difficiles, son esprit le servait toujours à propos pour le tirer d’embarras. Conversation animée, langage original et pittoresque, caractère enjoué avec un gracieux mélange de malice et de bouhomie ; tout formait en lui un harmonieux ensemble qui avait le don de charmer et de convaincre. Dans les entretiens familiers et dans ses lettres intimes, Moquin possédait à un haut degré un laisser-aller naturel d'où naît parfois peut-être une légère incorrection, mais d'où jaillit aussi , chez les hommes d'élite, l'originalité. On pouvait lui appli-

(30 ) quer ce quil a écrit du colonel Dupuy : « Doué d’une gaîté méridionale qui l’abandonnait bien rarement, il montrait dans ses relations un esprit aimable par le naturel, l’abandon , l'entrainement, et souvent par l'originalité et le piquant des reparties. »

Moquin se livrait facilement, et se laissait voir dans tout son jour quand il trouvait chez autrui confiance et abandon : mais il ne fallait pas vouloir user d'artifice pour lui arracher un secret ; les plus fins y étaient pris. Une de ses lettres, datée du 23 septembre 1854, porte, à propos d'élections pour une position scientifique : « On sonde le Moquin-Tandon ; on le tourne, on le retourne... Né podoun pas rés tira (1). »

Moquin était bienveillant, affable, conciliant, désireux de ne blesser personne et de s’attirer les sympathies de tous. «Il n’est pas difficile, m’écrivait-il, de bien vivre avec tout le monde ; il suffit d'un peu de bon vouloir, surtout de réprimer les petits moments de susceplibilité ( tout le monde en a) qui se présentent de temps à autre. Les hommes ne sont pas tous bons enfants; on rencontre par-ci par-là de mauvais coucheurs ( parmi les savants surtout ! ). Si l'on peut prendre sur soi de ne pas trop se formaliser , du moins ouvertement, des réponses brusques, ou injustes , ou malveillantes, on se fait la réputation la plus mirobolante d'homme doux, de bon garçon, etc... et l'on dort sur les deux oreilles. » Une autre de ses lettres, du 25 mars 1854, porte : «Je vis à l'écart des coteries , ne me passionne ni pour Jacques ni pour Paul, cherche à être bienveillant pour tous, et continue à dormir sur les deux oreilles. » Enfin, il a écrit encore : « Je me félicite de n'avoir jamais engagé de polémique avec personne et de n'avoir répondu à aucune des attaques directes ou indirectes, aigre-douces ou virulentes dont j'ai été l’objet... En jetant un coup d'œil rétrospectif sur ma carrière littéraire ou scientifique , je ne trouve aucun écrit que je ne puisse avouer. Je nole cette circonstance avec une bien douce satisfaction.

(1) On ne peut en rien tirer.

(Voy. Bullet. de la Soc. Bot. de France ,t. x , p. 205.) » Heureux le savant qui, arrivé au terme de ses travaux, a le droit de s'exprimer ainsi !

Lié d’une étroite amitié avec deux éminents botanistes (Dunal et Auguste de Saint-Hilaire), dont il avait d’abord été l'élève, il leur donna , dans plusieurs circonstances , des preuves de son dévouement ; aussi ce dernier a-t-il compris le nom de Moquin parmi ceux auxquels est dédiée sa Morphologie végétale.

Un des côtés les plus saillants de la vie de Moquin fut sa tolérance pour les idées religieuses, politiques et scientifiques, basées sur de sincères croyances. Son admission dans un des corps de la cité les plus jaloux du maintien de ses prérogatives et de la tradition (1), en est la preuve la plus manifeste. Sil ne’ s’attacha guère à réfuter les opinions qui n’étaient pas en rapport avec les siennes, est-ce à dire qu’il n'eut point de convictions arrêtées ? La tolérance, même la plus large, n'implique pas cette condition, et rien n'autorise à penser qu’elle manquât à Moquin. Il était naturaliste complet ; il avait passé sa vie à rechercher dans les objets de ses études l'ordre, la symétrie, la convenance, l'accord de toutes les parties ; il était par cela même religieux.

Ses opinions politiques ne m'arrêteront pas non plus ; faute de données précises. Mais un document établit qu'aux époques de crise de la Société, Moquin ne restait pas indifférent aux choses publiques et n’hésitait pas à proclamer ses convictions. À l’occasion des élections de 1849, de concert avec plusieurs de nos concitoyens des plus honorables, il fait partie d’une Commission exécutive de la Société dite des Amis de l'Ordre, signe une profession de foi portant pour devise Religion, Famille, Propriété, et qui désigne au choix des électeurs, un certain nombre de représentants.

L'Académie de Médecine de Paris s'était associé Moquin dès 1857; et, peu de temps avant sa mort, il avait été chargé, par une Commission spéciale nommée par elle, d'une tâche

(1) L'Académie des Jeux Floraux.

délicate, d’un rapport sur les vivisections. A la suite d'une accusation émanée de la Société protectrice des animaux de Londres, et adressée à l'Empereur , la Presse médicale s'était émue, et la question avait été déférée à l'aréopage du corps médical français , où elle avait été l'objet de longues el vives discussions. Le travail de Moquin , communiqué à l’Académie de Médecine par M. Robin, dans la séance du 4 août dernier, est un nouvel exemple de cette sage mesure d'appréciation qui caractérise l'auteur. Îl reconnaît l'indispensable nécessité des vivisections , auxquelles sont dues tant de découvertes depuis Galien jusqu'à M. Claude Bernard ; mais if veut aussi qu'elles soient faites avec réserve , toujours en vue d'un progrès réel pour la science , et en évilant soigneusement de leur donner un caractère apparent de cruauté.

Rappelons, enfin, comme dernier monument laissé, mais à l’état manuscrit, par notre confrère, ce Monde de la mer, qui devait paraître sous le pseudonyme d'Alfred Frédol (1). A en juger par quelques extraits, ce livre réunissait ces deux mérites si rares et si difficiles à atteindre, agrément et utilité , accessible à la fois aux gens du monde et au savant. Les débuts et la fin de Moquin sont donc marqués par des travaux litléraires.

Sa vie et sa mort furent telles qu'un sage peut les désirer. Il sut constamment allier la modération , la gaîté, l’emploi du temps. Inaccessible aux passions tumultueuses et aux soucis rongeurs, ces deux sources de maux qu'éloigne la sagesse, il conserva toujours, pour tout ce qui mérite l'admiration, l'enthousiasme de la jeunesse éclairé par le goût de l’âge mür. Il jouit à un haut degré de cette paix de l'âme que donne l'étude de la nature quand elle s'applique surtout à des idées grandes et élevées sur l'infini. fl n'attrista

(1) M. Cosson nous apprend dans son intéressante Notice sur M. Moquin, lue à la Société botanique de France ( Voir le Bullet. de cette Soc., t. x, p. 199-214), que cet ouvrage doit paraître par les soins de M. Olivier Moquin- Tandon, fils ainé de notre confrère.

jamais le présent des regrets du passé, assez heureux pour mener de front les plaisirs du cœur, de l'esprit et de l’imagination. Il connut toutes les joies du foyer domestique , possédant une compagne digne de lui au point de vue de l'éducation et de l'esprit (4), et trois enfants d'élite, dont les deux garçons, sur le point de conquérir une position scientifique , tiendront à honneur de se montrer dignes d'un tel père. Partageant son temps entre sa famille , ses fonctions et ses travaux de cabinet, il apprécia ce bonheur de satisfaction intérieure, ce calme de la conscience qui émane de cette triple source. Si l'on a pu dire, à bon droit :

L'homme le plus heureux, c’est le plus occupé, ! ; P

le sort de Moquin est vraiment digne d'envie.

Il quitta la vie sans lui payer le tribut de ces longues souffrances qui empoisonnent parfois nos derniers jours. Mais il eul le temps de faire ses derniers adieux aux siens et de se reconnaître. C'est le 135 avril dernier, vers deux heures du matin que notre confrère expirait après trois heures de maladie. Il laisse une mémoire vénérée. Sa famille, ses amis et la science doivent déplorer une perte prématurée. Mais toi, Moquin, tu n’as sans doute point de regret, car tu as été fidèle au devoir et à ta mission ; tu as rempli ta tâche de chaqne jour; tu as mis à profit ces magnifiques dons de l’intelligence que Dieu L’avait si largement départis; ton souvenir restera cher à tous ceux qui t'ont connu, à tous les amis de la science , et ton nom se perpétuera dans la postérité la plus reculée.

P. S. On trouvera des documents, soit sur la vie, soit sur les travaux de Moquin, dans les publications ci-après :

Vapereau, Dictionnaire des Contemporains ;

Le Journal des débats ( fin juillet 1863 );

(1) Mme Moquin-Tandon , née de Terson de Palleville , originaire de Revel { Haute-Garonne |, où sa famille jouit , à juste titre, d'une très-haute considération, s

Le Courrier de Montpellier (fin avril ou commencement de mai 4863). — Article de M. Mouttet, agrégé à la Faculté de médecine de cette ville;

L'Illustration du Midi , n° du 2 août 1863. — Article de Mile Eliza Gay; |

Le Bulletin de la Société botanique de France , t. x, p. 199-214. — Article de M. le docteur Cosson, président de cette Société ;

Le Bulletin de la Société impériale d’acclimatation, t.x, p. 161- 162. — Deux allocutions sur la mort de Moquin ; l’une de S. E.

M. Drouin de Lhuys, président, l’autre, de M. A. Passy, vice-

président de cette Société ; ; Galerie historique et critique du xixe siècle , par Henri Lauzac, 2e vol., notice de 18 PAÈRS in-8°, sur Moquin- Tandon (1858 ).

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