RUE BONAPARTE
Nous nous sommes proposé un double but en pu^ bliant cette nouvelle édition des premiers écrits d* Auguste Comte sur la philosophie sociale (i) : d'abord^ offrir aux esprits sérieux encore étrangers au positif visme une occasion de reprendre, pour s* initier à cette doctrine, la voie même que son fondateur a spontanément suivie pour V instituer; secondement, et tout en faisant ressortir par V œuvre eile-^même la force d'esprit singulière et la puissance de génie de son auteur, nous avons voulu rendre sensible à tous la preuve que fournissent ces précieuses pages de la parfaite homogénéité de la carrière philosophique du penseur
(1) La premièf*e, donnée par Vauttur, constitue Tappendice de son Système de politique positive, à la fin du tome IV et dernier de ce grand ouvrage.
admirable qui sut condenser en si peu de lignes, dès sa première jeunesse — Comte avait vingt-deux ans lorsqu'il publia son appréciation dupasse moderne — tout ce qu*il parvint à développer pendant le reste de son existence. Ce qui permet de lui appliquer avec justice cette formule profonde d^ Alfred de Vigny : « Qu* est-ce quune grande vie? Une pensée de la jeunesse réalisée par Page mûr, »
En effet, malgré l'apparence résultée de V étendue même de V œuvre d* Auguste Comte — apparence qui n'a pu tromper que des observateurs superficiels ou prévenus — prétendre qu'il y a procédé suivant deux directions différentes et opposées, c'est méconnaître la relation étroite qui existe entre sa grande élaboration philosophique, la philosophie positive proprement dite, et sa construction religieuse, la politique positive et le culte de V Humanité,
Rien de plus propre à faire ressortir cette concordance absolue que la lecture des Opuscules que nous rééditons aujourd'hui^ qui permettent de constater d'une manière décisive que dès son début le grand philosophe français avait tenté de fonder le nouveau pouvoir spirituel quHl institua à la fin de sa vie.
Il est vrai que l'ensemble de ses premiers essais, dont ce volume contient les principaux, le conduisit
bientôt à reconnaître que cette opération sociale y si difficile, exigeait d'abord une immense élaboration intellectuelle, sans laquelle il n'était pas possible de construire la doctrine nécessaire pour restaurer Vau^ torité sphituelle en Occident et terminer la révolution. Mais cette parenthèse ouverte par Auguste Comte luimême au cours de son élaboration politique et religieuse, et qui intercala nécessairement la philosophie des sciences entre son début social et sa synthèse définitive, ne fait que fortifier ï évidence de la parfaite unité de sa mission.
Voilà donc comnient il fut amené à consacrer une partie considérable de sa carrière à construire, d'après r ensemble des résultats scientifiques obtenus jusqu'à lui, une philosophie positive, seule base possible dune religion démontrable et susceptible, par cela-même, d'universalité.
Mais aussitôt que ce fondement théorique, qui constituait bien réellement le dogme indispensable à la nouvelle foi, se trouva suffisamment établi, Comte dut vouer tout le reste de son existence à la destination sociale qu'il avait tout d'abord supposée être immédiatement accessible.
C'est, d'une part, la difficulté de concevoir un plan aussi vaste, et, d'autre part, VespHt d'opposition personnelle propre à notre situation anarchique^ et
que surexcite particulièrement Vidée de ravènement d'un sacerdoce positif y qui ont le plus souvent en^ traîné à méconnaître Vintime connexité qui unit les deux principales œuvres du fondateur de la religion de VHumanité : le Système de philosophie positive et le Système de politique positive, et à faire considérer le second comme constituant une rétrogradation et une contradiction relativement au premier.
Ces antipathies et ces répugnances du public^ principalement des lettrés, envers la grande construction religieuse de Comte ^ sont certainement la cause principale qui Font fait regarder par tant d'esprits comme s'y étant mis en opposition avec sa base philosophique ^ dont l'attrait intellectuel ne suscitait aucun conflit moral,
La lecture des Opuscules sur la philosophie sociale mettra en plein jour cette inconséquence des partisans exclusifs de la philosophie positive) qui, pour la dé" clarer incompatible avec son couronnement religieux et son application sociale^ méconnaissent et nient aujourd'hui que cette liaison nécessaire avait été reconnue, établie et proclamée par le fondateur du Positif visme, de 1820 à 1828, dans la première ébauche de son immense synthèse, à la fois philosophique et po^ litique.
De là Vextrême importance de la publication
que nous offronè au public y qui pourra juger de visu de la nature et de la valeur d^une telle contestation.
Le premier des Opuscules sur la philosophie sociale est du mois de juillet 1819. // /ut écrit pour le Censeur, Vun des recueils périodiques les plus sérieux de cette époque. Il indique nettement que^ à Tâge de vingt et un ans, Auguste Comte tendait déjà, implicitement, vers la division des deux grands pouvoirs sociaux spirituel et temporel.
Le second opuscule, publié en 1820 dans /'Organisateur, et qui a pour titre : Sommaire appréciation de îMiîsemble du ^assé inodèrne, constituait une ébauche très vigoureuse et très précise, au point de vue positif au scientifique, de la conception générale de la phase moderne de l'histoire de VOccident, c'estâ-dîre''du groupe initiateur actuel dé la civilisation et du progrès humain, ' '
Le jeune philosophe y séparait déjà les deux mouvements positif et négatif dont le concours caractérise la révolution occidentale, depuis le xiii® siècle jusqu'à nos jours. Le contraste historique entre la France et V Angleterre, selon que prévalut dans chaque pays le pouvoir central {la royauté), ou la force locale [le gouvernement représentatif), s'y trouvait même assez établi pour avoir dès lors guidé plusieurs
écrivains qui s'en sont avantageusement servis sans jamais en indiquer la source.
Mais c'est en mai 1822 que la direction philosophique et sociale de Comte fut irrévocablement fixée et caractérisée par notice troisième opuscule : Plan d .'S travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, ou se trouvait consignée la découverte fondamentale des lois sociologiques, c'est-à-dire propres aux phénomènes sociaux. Son titre seul suffit à prouver quune combinaison intime des points de vue scientifique et politique , qui^ jusqu' alors , avaient également, mai^ séparément, préoccupé l'auteur, étaient désormais devenus inséparables dans sa pensée.
D'après cela^ il nous paraît difficile de contester encore la profonde unité de la carrière du fondateur du positivisme^ surtout lorsqu'on le voit, comme dans ce troisième opuscule, promettre, dès 1822, la vaste systématisation qu'il ne put terminer qu'en 1854, dans le dernier tome du Système de Politique positive.
Quant au quatrième opuscule, publié en novembre 1825, dans le Producteur, son titre aussi : Considérations philosophiques sur les sciences et les savants, manifestait une tendance encore plus directe vers rétablissement d'une nouvelle autonté spirituelle, d'après
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une philosophie basée sur la science. Une démonstration suffisante des deux lois fondamentales de VinteU ligence et de Vactivité humaine tout récemment découvertes par Auguste Comte, y précédait l'appréciation générale de la marche continue de l'Humanité vers la réorganisation du pouvoir théorique ou reli^ gieux.
Enfin, le cinquième: Considérations sur le pouvoir spirituel, exposait en mars 1826, dans le même recueil, d'une manière décisive et Von pourrait presque dire définitive, puisque l'auteur n'a fait, depuis, qu'y ajouter des perfectionnements, la séparation des deux pouvoirs, la division philosophique et sociale des deux grandes puissances élémentaires, théorique et pratique, ou religieuse et politique.
Sa tendance continue à fonder un nouveau sacerdoce y était devenue si prononcée, qu'elle lui attirait à la fois les reproches de l'École révolutionnaire, en la personne de Benjamin Constant, qui t accusait de vouloir retourner à la théocratie, et les félicitations
de l'Ecole rétrograde, par la plume de l'abbé de Lamennais, qui le louait de ses tendances au rétablissement de l'ordre dans la société.
Il suffit de comparer entre eux ces cinq premiers opuscules, surtout les trois derniers, pour y reconnaître une progression constante dont le tef*me final
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( ^ionsidérations sur le pouvoir spirituel) caractérise nettement le but général^ à savoir : la restauration de rautorité intellectuelle et morale, d'après la rénova-tion de la philosophie.
Quoi qu'il en soit, c*est dans le sixième et dernier opuscule. Examen du traité de Broussais sur Uirritation, publié en août 1828 dans le Journal de Paris, que Ton peut constater le passage de Comte dp son début social <i sa carrièrie intellectuelle^, .cqractérisjée par la fondation de la philosophie positive ( 1830- 1842), pour arriver j dès 1848, à sa grande élabora^ tùm politique et religieuse, achevée en 1854 s\eulerjfiéntf par la publication intégrale du Système d.e Politiq.ue positive.
En outre, en analysanf aussi digi%emei[if, /éi, w^'fn^rable ouvrage oU Broussais eombattait avec tant d^ avantage et de courage r influence métaphysique, Auguste Comte avait la bonne fortune de susciter le noblf effort par lequel ce grand biologiste illustra la Rn de sa grande carrière, en appréciant d'une manière digne de lui Cadmirable tentative de Gq>ll pour fonder ranatomie et la physiologie du cerveau.
Nous le demandons à tout homme éclairé et de bonne foi qui aura lu les Opuscules sur la philosophie sociale, et pourvu qu'il possède ^ en outre, une çor^r^z^sance suffisante, voire sommaire, du mouvement inteU
leciuel de Pépoque à laquelle ils ont paru, du temps ou florissaient de Maistrey de Donald ^ de Lamennais ^ Chateaubriand , Montlozier , Guizot , Augustin Thierry f de Barante^ de Sismondi, Thiers, Mignet, Buchezy Paul- Louis Courier^ Jouffroy^ Royer-Col-lard^ Cousin, Saint-Simon, Benjamin Constant^ etc. : y a-t'il eu parmi tous ces hommes plus ou moins célèbres et plus ou moins éminents à divers titres, et parmi tant (Tœuvres, de travaux et d'écrits de toutes sortes dus à leur initiative, traitant de philosophie, de religion, d* histoire et de politique, une seule production qui, se rapportant au genre d'Auguste Comte y puisse être comparée, pour l'originalité et la multiplicité des observations et des découvertes, pour la force j la généralité et V élévation des vues, enfin pour la rigueur toute spéciale de la logique, aux Opuscules sur la philosophie sociale, à cet élan incomparable et primesautiery qui, du premier coup, sut tailler dans le bloc de la réalité une ébauche étemelle?
Quels que soient, sur ce point, le parti pris et le
mauvais vouloir de V Académie et du journalisme, que les dénégateurs s^ appel lent Renan, Taine ou Littré, cette vérité se dégage, de plus en plus évidente et incontestable, que l'immortel auteur des Opuscules, du Cours de philosophie positive et du Système de Politique positive est un génie hors rang, de la famille
intellectuelle des Aristote et des Descartes ^ de Ci\ tance sociale d^un saint Paul ou d*un Mahon destiné à faire époque dans les fastes de VHumi