LAMENTATION
Glacées d’horreur et d’épouvante, nous ne songions pas même à prendre la fuite.
Dans son désespoir, 'ma sœur, serrant son enfant entre ses bras, se précipita au pied du crucifix et le saisissant entre ses mains, muette, elle le couvrait de ses baisers et de ses larmes.
Anéantie, hors de moi, je me tenais à genoux près d’elle, mêlant mes prières et mes larmes aux siennes.
Pauvre mère ! elle ne tremblait pas seulement pour elle ; mais pour son enfant, ce cher petit ange, qu’elle aimait tant, qu’elle adorait. Il était si beau. Il avait à peine dix-huit mois.
Déjà il commençait à bégayer son nom.
— O mon Dieu ! s’écriait-elle à travers ses sanglots, s’il faut mourir, je vous offre volontiers ma vie, mais sauvez mon enfant !
Et l’embrassant, et l’arrosant de larmes, et le pressant contre son cœur, elle s’affaissa sur elle-même, privée de sentiment.
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Quoique je fusse plus morte que vive, j’essayais, cependant, de la soutenir, qiiand l’assassin de Joseph entra tout à coup, suivi de ses cruels compagnons.
Sans proférer une parole, il s’avança vers nous et arracha violemment l’enfant des bras de sa mère.
Elle ne s’était par aperçue de leur arrivée, mais dès qu’elle sentit son enfant lui échapper, elle tressaillit et parut revenir tout à coup à la vie.
Exaspérés d’avoir perdu sept de leurs compagnons, les Sauvages ne respiraient que la rage et la vengeance.
L’assassin de Joseph, élevant l’enfant au bout de ses bras, le contempla un instant avec ce regard infernal du serpent qui savoure des yeux sa victime avant de la frapper.
On eût dit un ange entre les griffes d’un démon.
Le monstre ! il souriait.
Satan doit rire ainsi.
Comme pour implorer sa pitié, l’enfant souriait aussi de ce rire de candeur et d’inno-
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cence, capable d’attendrir les entrailles les plus endurcies.
Mais lui, le saisissant par une jambe, le fit tournoyer un moment au bout de son bras et., ô horreur ! . . . . il lui brisa le crâne sur l’angle du poêle. ;
La cervelle rejaillit sur le visage de sa mère.
Comme un tigre, elle bondit sur le meurtrier de son enfant, et l’amour maternel lui prêtant une force surhumaine, elle le saisit à la gorge; ses doigts crispés s’enfoncèrent dans -son cou ; il chancela ; ses yeux s’injectèrent de sang, sa figure devint noire, et il tomba lourdement, étouffé par son étreinte désespérée.
Elle l’eût infailliblement étranglé, si en ce, moment un autre sauvage ne lui eût fendu la tête d’un coup de hache.
Pauvre sœur ! sa mort a été bien cruelle, bien lamentable ; mais ses angoisses n’ont duré qu’un moment ; ses maux sont finis ; elle est maintenant heureuse au ciel.
SJ
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j Mais moi, mon Dieu ! que vais-je devenir
Vous voyez dans quel affreux état ils m’ont mise....
Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !...
Et l’infortunée jeune fille, se tordant dans l’agonie du désespoir, se jeta, en sanglotant dans nos bras, nous pressant contre son cœur et nous suppliant d’avoir pitié d’elle, de ne pas l’abandonner, de l’arracher des mains de ses bourreaux.
Ah ! qu’il est triste, qu’il est déchirant d’être témoin d’un malheur qu’on se sent incapable de consoler !
Nous passâmes toute la nuit à pleurer avec elle, cherchant à l’encourager, et à lui donner quelqu’espoir.
Je sentais qu’il y avait une sorte de cruauté à lui inspirer une confiance que je n’avais pas; car je connaissais les Sauvages.
Je savais que ces monstres n’abandonnent jamais leurs victimes.
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Le lendemain, mon père, après avoir longtemps caressé les Sauvages, intercéda auprès d’eux en faveur de la jeune captive, et leur offrit toutes espèces de présents pour la racheter; mais rien ne put les tenter.
Us étaient encore à moitié ivres.
Il employa tour à tour les prières et les menaces pour les toucher.
Mais ni les présents, ni les prières, ni les menaces ne purent l’arracher de leurs mains.
L’infortunée jeune fille se jeta même à leurs pieds embrassant leurs genoux pour les fléchir ; mais, les monstres ! ils répondaient à ses supplications par des éclats de rire.
Et malgré ses prières, malgré ses sanglots, malgrés ses supplications, ils l’entraînèrent avec eux. »
■v Hélas! Monsieur, s’écria alors Mademoiselle 33aby, en jetant un regard baigné de larmes sui
l 1. «Tamale os n’en a entendu parler depuis.
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le jeune officier, peut-on avoir le courage de sourire et d’être gai après avoir été témoin de pareilles scènes ?
— Les démons ! vociféra le jeune homme en trépignant d’horreur et d'indignation.
Ne devrait-on pas exterminer jusqu’au dernier cette race infâme qui n’est altérée que de carnage et de sang ?
Que n’ai-je su cela plus tôt !
Hier un Potowatomis est entré chez moi pour me vendre quelques pelleteries.
Comme je n’en avais nul besoin, qu’il me les faisait le triple de leur valeur et qu’il me tourmentait déjà depuis assez longtemps, je lui signifiai de se retirer.
Il osa me résister.
Alors, impartienté, je me levai de mon siège et le conduisis jusqu’à la porte à coups de piedL II s’éloigna en me menaçant et me montrant son poignard.
J’avais un bâton à la main.
Je regrette maintenant de ne pas l’avoir assommé.
— Imprudent ! s’écria la jeune fille, vous n’auriez jamais dû provoquer cet indien.
Ne savez-vous pas qu’un Sauvage n’oublie jamais une injure ?
Il peut rôder toute une année autour du fort pour vous suivre des yeux, observer tous vos mouvements, épier toutes vos démarches, flairer toutes vos traces, se cacher parmi les taillis, parmi les joncs de la rivière, s’approcher de vous avec toute la ruse et la finesse du serpent, s’élancer comme un tigre, et vous frapper au cœur au moment ou vous vous y attendrez le moins.
Je vous vois tous les jours sortir du fort pour aller pêcher sur les bords de la rivière ; je vous conseille de n’y plus retourner. Il vous arrivera malheur.
— Bah ! fit le jeune homme, vous êtes trop craintive.
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Je l’ai vu repartir ce matin avec une troupe de guerriers de sa nation.
Ils descendent à Québec pour y vendre leurs pelleteries dont ils n’ont pu se débarrasser ici.
RÊYE
Une heure vient de sonner à l’horloge du salon.
Assise, avec sa fille, dans l’embrasure de la fenêtre ouverte, madame Baby est occupée à coudre devant une petite table à ouvrage.
Monsieur Baby est parti ce matin pour aller visiter quelques propriétés qu’il vient d’acquérir de l’autre côté de la rivière.
Les rues sont désertes.
Presque tous les habitants du fort sont occupés aux alentours à cultiver leurs terres.
Le chaleur est étouffante.
Au-dessus des toits et des coteaux, on voit ondoyer l’air embrasé par les rayons du soleil.
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Pas un souffle n’agite les arbres du jardin dont les rameaux et les feuilles immobiles et languissantes se penchent vers la terre comme pour implorer un peu de fraîcheur, une goutte de rosée.
Une esclave noir se promène le long des allées, étendant sur les buissons du linge blanc qu’elle fait sécher, et met en fuite à son passage quelques poules qui baillent de chaleur à l’ombre du feuillage.
Le silence est complet.
On n’entend que le bourdonnement des insectes et le bruit saccadé que font les sauterelles en voltigeant parmi des flots de soleil.
De l’extérieur, on aperçoit, dans l’ouverture de la fenêtre garnie de bouquets, la tête de la jeune fille, qui, pâle, silencieuse, mélancolique, se penche sur une fleur épanouie et semble se mirer dans sa corolle odorante.
— Maman, — dit-elle enfin, en relevant doucement la tête, — pensez-vous que papa soit longtemps dans son voyage ?
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— Je crois qu’il sera de retour dans quatre ou cinq jours, au plus ; mais pourquoi me faistu cette question ?
— Ah ! c’est que j’ai bien hâte qu’il soit revenu. Je veux lui demander que nous descendions immédiatement à Québec, au lieu, d’attendre au mois prochain.
Ce voyage me distraira un peu.
Tenez, depuis que les Sauvages sont venus l’autre jour ici avec la pauvre enfant qu’ils avaient fait prisonnière, je n’ai pas un moment de'repos.
Je l’ai toujours devant les yeux.
Il me semble toujours la voir. Elle me suit partout.
Je l’ai encore vue en rêve cette nuit.
'Je croyais être assise au milieu d’une forêt sombre et immense, près d’un torrent impétueux qui s’abîmait, à quelques pas de moi, dans un gouffre sans fond.
Sur l’autre rive, qui m’apparaissait toute
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riante, émaillée de bosquets fleuris, et éclairée par une lumière douce et sereine, la jeune captive se tenait debout, pâle, mais calme.
Elle me semblait habiter un monde meilleur.
Tenant entre ses mains un livre ouvert et, tournée vers moi, elle le feuilletait lentement.
Elle tourna ainsi seize feuillets.
Alors elle s’arrêta, jeta sur moi un regard plein de tristesse et de compassion et fit signe à quelqu’un qui se tenait près de moi de traverser le torrent.
A ce signal, il trembla de tous ses membres, ses genoux s’entrechoquèrent, ses yeux se dilatèrent, sa bouche s’entr’ouvrit de terreur, une sueur froide ruissela sur son front.
Il essaya de reculer, mais une force invincible l’entraînait vers l’abîme.
Se tournant vers moi, il me suppliait, avec d’amers gémissements, de lui porter secours.
J’éprouvais pour lui une profonde compassion.
Mais en vain essayais-je de lui tendre les mains pour le secourir ; d’invincibles liens, enchaînaient tous mes membres et m’empêchaient de faire aucun’ mouvement.
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En vain essayait-il de se cramponner aux rochers du rivage ; il se sentait toujours poussé vers l’abîme.
Déjà, il s’était avancé jusqu’au milieu du torrent dont les eaux profondes et écumantes bondissaient, et mugissaient autour de lui comme impatientes de l’engloutir.
A chaque pas, il chancelait et venait près de perdre l’équilibre ; mais il se raffermissait bientôt et avançait toujours.
Enfin, une vague plus impétueuse vint se déchaîner contre lui et le fit chanceler de nouveau. Ses pieds glissèrent ; il jeta sur moi un regard d’inexprimable angoisse et tomba.
En un instant, il fut entraîné jusqu’au bord •du précipice où il allait être englouti, lorsque sa main rencontra l’angle du rocher qui sortait ■de l’eau.
Ses doigts crispés s’enfoncèrent dans la mousse verdâtre et limoneuse de la roche ; un instant il s’y cramponna avec toute la suprême •énergie du désespoir.
Son corps arrêté tout à coup dans son élan précipité, parut un moment hors des flots.
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L’écume et la vapeur d’eau l’enveloppaient d’un nuage, et le vent de la chute agitait violemment sa chevelure humide.
Ses yeux dilatés étaient fixés sur la roche qui, peu à peu, cédait sous son étreinte convulsive.
Enfin, un cri terrible retenti et il disparut dans le gouffre.
Transie d’angoisse et d’épouvante, je regardais la jeune captive.
Mais elle, essuyant une larme, m’indiqua, sans proférer une parole, le dernier feuillet du livre qui m’apparut tout dégouttant de sang.
Je jetai un cri d’horreur et m’éveillai en
sursaut . Mon Dieu ! serait-ce une page
■de ma vie.