CHAPITRE SEPTIEME
Eglise et'presbytère de l'Ile-aux-Coudres — Les Seigneurs de l'ile — Légende du Père de la Brosge — Retour.
L'église de l’He-aux-Coudres, dédiée à Saint- Louis, roi de France, n’a rien de remarquable; son architecture toute simple est cependant convenable, La voûte et les bancs peints avec
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goût lui donnent u“ air de propreté qui attes'e une foi attentive, et un zèle particulier pour la maison de Dieu.
Toute petite qu’elle est, cette église n’a pas moins de trois cloches, dont les notes justes et argentines réjouissent les alentours et rehaussent l'éclat des solennités.
L'église de l’Ile-aux-Coudres garde un souvenir légendaire dont M. le curé nous fera part, quand nous aurons franchi le seuil de son presbytère.
Il vient nous ouvrir lui-même sa porte, et nous reçoit le sourire sur les lèvres, sans aucune cérémonie, et avec une joviale hospitalité qui invitent à séjourner.
M. l'abbé Pelletier est natif de Saint-Roch des Aulnaies, et curé de l’Ile-aux-Coudres depuis plus de trente ans ; il connaît par cœur l’histoire de son île, et peut nous entretenir pendant des heures sans lasser notre attention.
“ms Quel est, M. le curé, le seigneur de l’Ileaux-Coudres ?
— Ce sont les messieurs du Séminaire de Québec, et c’est une grande chance pour nos
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habitants. Les intérêts qu'ont icicés messieurs ont été plus profitables à l'ile-aux-Coudres qu’à eux-mêmes. Si les seigneurs avaient toujours. été hümains ét conciliants comme eux, on n'aurait pas parlé si tôt de' l'abolition dela tenure seigneuriale. Le Séminairé a été le protecteur des-colons dès les premiers établis sements de lîle, et, depuis ce temps, 1} a toujours été le . er bienfaiteur . ses Rabis tants.
L’honnêteté de nos insulaires est’ devenue provérbiale: On a répété souvent que la parole d'un homme’ dé l’Ile-aux-Coudres valait ‘un:
écrit: Eh bién! je crois que cette tradition d'honneur et de probité est due, en grande partie, à l’ésprit de justice et à 1à loyäuté dans les transactions, qu'ont toujours La les mémbrés du Séminaire, ne
Leursollicitude, comme bien ous le ads ne s’est pas bornée aux intérêts temporéls, l'Ilé-aux-Cotüres léur’a dû plus d'un secours religieux. Comme prêtres des Missions Etran gères, ils étaient autrefois chargés du’ soin spirituel d'un grand nombre de paroisses, ét
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“leurs missionnaires nous ont apporté bien sous vent la parole de Dieu et celle de leurs vertus,
— À cé propos, M. le curé, le Père de: la.
Brosse, qui a laissé une réputation de sainteté si extraordinaire, qui passait mêrne pour avoirle don de prophétie, à ne ordre appartenait il P
— Le Père Jean-Baptiste de l1 Brosse était:
missionnaire de la Compagnie de Jésus. IL était Français de naïssance, natif de la Trémouille, ville du Poitou, illustrée par une des. ‘plus anciennes familles dé France. Arrivé au Carada, en 1754, il a parcouru, dans'ses courses. apostoliques, une grande partie de notre pays, depu's Mascouche; aux environs des Trois- Rivières, jusqu’au fond de l’Acadie, depuis la. rive sud du fleuve” et ‘aux SOUrCces du ll moi
+ Missionnaire dés sauvages aussi bien quedes blancs, il a laissé parmi'eux un souvenir impérissable: On peut dire qué le Père de la Brosse a été un des premiers curés de l'Ileäux-Coudres, car il y à fait de longs séjours. :
Il y'a près d’un siècle qu'il est mort, ét
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cependant son nom est encore aussi populaire que de son vivant. Sa vie d’apôtre et les circonstances merveilleuses qui ont accompagré sa mort, ont environné sa mémoire d’un prestige qui ne s’est pas effacé,
Le soir du rx avril 1782, M. Compain, alors “curé de lIle-aux-Coudres, veillait seul dans sa chambre. Après avoir récité son bréviaire, fait ses prières et ses lectures du soir, il étudiait tranquillement à la lueur de sa lampe, lorsque tout-à-coup, vers minuit, son oreille fut frappée par les sons d’une cloche qui tintait au milieu du silence de la nuit. Etonné, il croit d'abord être le jouet d’une illusion, il écoute de nouveau, se penche vers la fenêtre : c'était bien la cloche de la chapelle qui sonnait comme un glas funèbre. M. Compain sort de son pres- “bytère ; la cloche continue de sonner. Il entre dans la chapelle, regarde : personne ne s'y trouvait et la cloche continuait toujours à tinter, : ,
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Alors une voix se fit entendre à son oreille, Etait-cce à l'oreille du corps ou à celle de lâme? on ne le sait. Mais cette voix parlait distinctement et cette voix disait :
‘“ Le Père de la Brosse est mort ; il vient d’expirer à Tadoussac. Ce glas funèbre t’annonce son dernier soupir. Demain, tu te rendras au bout d’en bas de l’île. Un canot viendra t'y chercher qui te conduira à Tadoussac où tu feras sa sépulture. ”
Le bruit s'était déjà répandu, quelque temps auparavant, dans les missions du Père de la Brosse, qu’au moment de sa mort les cloches de ses missions annonceraient son trépas.
Le lendemain, M. Compain attendait au rendez-vous qui lui avait été assigné, sur la pointe d’en bas de l’Ile-aux-Coudres
… Que s'était-il passé à Tadoussac, pendant cet intervalle ? Le Père de la Brosse y était en mission depuis quelque temps et attendait l’arrivée des sauvages que l'ouverture de la
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nävigation: allait bientôt amener en foule de Yintérieur : des terres. Leurs canots chargés de pelleteries descendaient du a à la suite des glaces.
Durant quelques semaines, le bed de Tadoussac était le centre d’une activité et d’un commerce qui contrastaient avec son aspect solitaire et désolé pendant lé reste de Pannée. Le sable de la grève se couvrait de longues files de canots d’écorce. : Sur le penchant de la côte s’échelonnaient les cabanes des sauvages appartenant pour la plupart aux tribus montagnaises qui formaient un village improvisé, Le port de Tadoussac se remplissait dé navires d'outre-mer qui venaient y faire escale, 1. Fandis que les traitants de pelleteries faisaient leurs récoltes pour les grands de ce monde, le Père de la Brosse recueillait parmi les petits sa moisson pour le ciel,
Une tradition fit èle a conservé tous les détsils de ses derniess moments, dont les cire. constances mémorables étaient, du reste, de nature à frapper tous les esprits. Ets
. Une de ces traditions, dont nous avons le
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récit sous les yeux, a été mise en'écrit par M. Epiphane Lapointe. : Il l'a recueillie,:en:r1846, de la bouche même. d’un: témoin. oculaire nommé Jean Audet dit Lapointe ; ce vieillard, qui était parvenu. à l’âge avancé. de quatrevingt-onze ans, habitait alors à la Sainte-Famille de l'Ile d'Orléans... .:
,; ‘Sa mémoire était fidèle, nitiies M. l'abbé Lapointe, et son jugement parfaitement sain:
Son âme droite para avoir. toujours eu “hors xeur du mensonge. ? | Voici ce que racontait ce témoin MAT è
pa
La véille de sa mort, le Père de la Brosse paraissait être en parfaite santé. C'était un vieillard grand ét robuste, avec de beaux cheveux blancs, une figuré ascétique ét une parole ‘inspirée. ‘Il était âgé de soixante-huit ans. ” | | Sn ‘Péndänt tout le jour il avait vaqué aux dévoirs de son ministère, confessé, baptisé, prié à son ordinaire sen la bn tré de Ta doussac
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A la tombée de la nuit, le Père de la Brosse alla prendre quelques heures de récréation dans la maison d’un des officiers du poste. I! fut gai et aimable, comme toujours ; il condescendit même à prendre quelques parties de cartes avec ses hôtes. Vers neuf heures, il se leva et se prépara à partir.
Après avoir souhaité le bonsoir à tout le monde, il se recueillit un moment, et prenant un ton solennel, il dit :
‘ Mes amis, je vous dis adieu, adieu pour l'éternité, car vous ne me verrez plus vivant sur la terre. Ce soir même à minuit, e seras corps. Vous entendrez, à cette heure-là, sonner la cloche de ma chapelle : elle vous annoncera ma mort. Si Vous ne me croyez pas, vous pourrez venir vous en assurer par vows-tmême. Mais je vous en prie, ne touchez point à mon corps. Demain, vous irez chercher, à l’Ileaux-Coudres, M. Compain, pour m’ensevelir et me donner la sépulture. Il vous attendra au bout d’en bas: de l’île. Ne craignez point de partir, quelque temps qu’il fasse. Je réponds de ceux qui feront ce voyage. ”
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Nous crûmes d’abord que le Père voulait plaisanter, mais il insista dvec un air de conviction et un ton d’autorité qui ne permettaient plus le doute.
— Mon père, lui fit observer un des employés du poste, votre santé ne paraît pas du tout altérée, votre figure n’annonce pas la souffrance, Comment pouvez-vous croire, avec de pareils signes de vie, que votre fin soit si prochaine ?
— Mon enfant, répartit le Père, vous reconnaîtrez avant le jour la vérité de mes paroles, Et il se retira.
Nous restâmes tout stupéfaits après le départ du bon Père, n’osant croire à la réalité de cette prophétie.
Ceux d’entre nous qui avaient des montres, les mirent sur la table et attendirent avec anxiété, Dix heures sonnent, puis onze ; minuit approche ; au coup de minuit la cloche
de la chapelle commence à sonner.
Nous nous levons tous comme un seul:
homme. Saisis de fiayeur, nous accourons vers la chapelle. Nous entrons.
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A la lueur de la lampe du sanctuaire, nous -entrevoyons dans le chœur ia robe noire de notre bon Père de la Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé sur la première marche de l'autel.
Il était mort.
Cette étrange nouvelle se répand comme la foudre dans toute la mission. Dès le point du jour, la population toute entière, tant sauvage que civilisée, envahit la chapelle et ses environs. Chacun veut contempler une dernière fois le corps du saint étendu sur le pavé du chœur. Personne n’ose lui toucher. Partagé entre le deuil et l'admiration, on regarde, on prie, on invoque. Des larmes coulent de tous les yeux.
Pendant tout le jour, la foule circulent en silence dans la chapelle, ne pouvant détacher ses yeux des restes bien-aimés du saint missionnaire qui, tant de fois, avait fait retentir ce sanctuaire de ses brûlantes exhortations. Les sauvages restent là immobile, pendant des heures entières, tenant un doigt sur leur boue
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che pour exprimer, par ce geste, qu'aucune parole ne peut rendre leur douleur.
Lependant, dès le matin de ce jour, unetempête de sud-ouest s'était élevée si violente que l’eau poudrait sur le fleuve comme de la neige. Personne n'osait lancer une embarcation à la mer. Ce que voyant, le premier:
officier du poste dit à ceux qui l’entouraient.
— N'y aura-t:l pas, parmi vous autres trois hommes de cœur qui veuillent m'accompagner pour accomplir les dernières volontés de notre bon Père? Rappelez-vous qu'il nous a dit:
Il n’y a aucun risque pour ceux qui feront ce voyage. ”
Un canot est lancé à la mer; les quatre hommes qui le montent prennent le large. À peine-sont-ils sortis du port de Tadoussac qu’à leur extrême surprise, l’eau s’aplanit sous leur canot. Tandis que partout, autour d’eux, la tempête rugit avec fureur et rend la mer blanche comme un drap, une main invisible
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les pousse avec rapidité, si bien qu’à onze heures du matin, ils doublent le Cap-aux-Oies et sont en vue de l’Ile-aux-Coudres.
M. Compain les attendait au bout d’en bas en se promenant le long des rochers, un livre à la main. D’aussi loin qu'ils furent à la portée de sa voix, il leur cria :
‘ Le Père de la Brosse est mort, vous venez me chercher pour lui donner la sépulture. ” Le canot ap-roche du rivage, M. Compain y monte et, le soir du même jour, il débarquait à Tadoussac.
On apprit plus tard que dans toutes les autres missions du Père de la Brosse, à Chicoutimi, à l’Ile-Verte, aux Trois-Pistoles, à Rimouski et à la Raie-des-Chaleurs, les cloches sonnèrent d’elles-mêmes à minuit, le jour de sa mort.
Un homme de l’Ile-Verte, nommé Dam.
boise, chantre de l’église, homme très-respec table, que M. Epiphane Lapointe a bisn connu, lui racontait que son père descendait ce soir:là de la sucrerie. Vers minuit, il fut surpris d'entendre sonner la cloche de la chapel'e
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de l’Ile-Verte ; il fit part à ses voisins de cet incident, il en remarqua l’heure et le jour, et, plus tard, il reconnut que la cloche avait sonné au moment même de la mort du Père de la Brosse.
Telle est cette merveilleuse légende que tous les gens de l’Ile-aux-Coudres connaissent par cœur et qu’un grand nombre d’autres personnes des deux rives du fleuve racontent avec quelques variantes qu'il est facile de concilier. Mais tous les récits s’acco.dent sur les principaux détails,
Si ce fait singulier n'avait eu qu’un ou deux témoins, il serait facile de le révoquer en doute, mais il a eu pour acteurs et spectateurs toute une population qui n’avait aucun intérêt à inventer une fable ou à fausser la vérité. (Ceux qui ont étudié la vie des saints sont familiers avec de telles manifestations. Ils savent que Dieu prend à cœur la gloire de ses élus, et qu'il se plaît à honorer, même ici-bas, ceux qui se
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sont faits humbles, pauvies, méprisables pour l'amour de lui Quos prædestinavit, hos glorificasit, |
Pendant bien des années, les sauvages qui descendaient et remontaient le Saguenay ne passaient jamais devant le port de Tadoussac sans mettre pied à terre pour aller prier’ dans la chapelle où reposait le corps de celui qui avait été pour eux l’image vivante de leur Père Céleste. Ils se prosternaient la face contre terre audessus de sa tombe ; ils posaient leur ‘bouche sur'une petite ouverture qui avait été pratiquée dans le pavé du cœur, et il lui par- Jaient comme de son vivant, avec une confiance qui ne pouvait manquer de toucher le cœur de Dieu.. Puis ils appliquaient leur oraille sur l'orifice pour écouter la réponse du saint.
Dans leur foi agé run et dans la simplicité de leur cœur, ils s’imaginaient que le bon Père les entendait du fond de son cercueil, qu'il répondait à leurs questions et qu'il sa ttgl tait ensuite leur prière à Dieu.
Cette touchante coutume a cessé depuis l'enièvement des restes du Fe de ul Brosse : :
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l'abandon et la ruine, dans lesquels était tombée le chapelle de Tadoussac, a déterminé, il y a un bon nombre d’années, la translation de ces saintes reliques dans l’église de Chicoutimi.
— Merci, M. le curé, de votre admirable légende. Vous nous avez fait passer un quart d'heure délicieux. Nous regrettons de ne.
pouvoir causer plus longtemps avec vous, mais il est tard et la marée n'attend pas.
— Comment, répond M. le curé, vous ne me quitterez pas ce soir. L’Ile-aux-Coudres a encore de belles légendes et de bons accueils pour les pèlerins. Nous aurons toute la soirée pour jaser. Vous serez tout aussi avancé en partant avec la marée de demain matin.
— Pardon, M. le curé, nous vous rendons grâces. Il ne faut pas tout épuiser à la fois. Quand on a visité l’Ile-aux-Coudres, il faut y revenir, La brise est encore assez forte pour nous conduire à la Pointe de Saint-Roch avant la fin du jour. Merci encore une fois et dieu.