‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 50 sur 116 · LE SONNET MANQUÉ · texte numérisé non relu

LE SONNET MANQUÉ

Rêvant un jour aux moyens d'acquérir A peu de frais , une gloire immortelle , Sans trop savoir comment y parvenir :

Fort à propos il me vint en cervelle De composer un sonnet sans défauts.' Un tel sonnet vaut seul un long poëme 5 Boileau l'a dit^ c'est la vérité même.

Je choisis donc un sujet des plus beaux , Puis à rimer aussitôt je m'escrime :

J'écris un mot que je trouve sublime ^ J'achève un vers en termes solennels, Inimitable, et digne d'un Voltaire.

Ja , je me vois au rang des immortels , Tout à côté de Pindare et d'Homère.

Rêvant ainsi , sur ma tête en travail , Vient se poser une mouche insolente :

D'un mouvement je chasse ce bétail 5 Mais il revient , me nargue , me tourmente , A mon oreille insulte en bourdonnant.

Lors je me fâche , et rouge de colère , Te la poursuis , mais inutilement :

Par la fenêtre , à mon ressentiment , La peste enûu parvient à se soustraire.

( 2î>o ; Tout sot alors, je reprends mon sonnet, Dont j'avais mis le premier vers au net : Mais dans ma tête encor bouleversée.

Je ne puis plus retrouver ma pensée : - ^ A la ravoir je m'évertue en vain ; De mon cerveau le dépit l'a chassée ^ La mouche impie a changé mon destin.

Mon front s'irrite, et cent fois je le frappe, '"■ J'ai beau creuser, le chef-d'oeuvre m'échappe. ^ '^ Oui , c'en est fait , mon poëme est manqué , Je perds l'espoir à ce guignon marqué.

De nos grandeurs que les appuis sont frêles ! *

Comment prévoir ces tristes accidens ?

Ma gloire, hélas! s'envole sur les ailes D'un vil insecte ennemi des talens.

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