LE SONNET MANQUÉ
Rêvant un jour aux moyens d'acquérir A peu de frais , une gloire immortelle , Sans trop savoir comment y parvenir :
Fort à propos il me vint en cervelle De composer un sonnet sans défauts.' Un tel sonnet vaut seul un long poëme 5 Boileau l'a dit^ c'est la vérité même.
Je choisis donc un sujet des plus beaux , Puis à rimer aussitôt je m'escrime :
J'écris un mot que je trouve sublime ^ J'achève un vers en termes solennels, Inimitable, et digne d'un Voltaire.
Ja , je me vois au rang des immortels , Tout à côté de Pindare et d'Homère.
Rêvant ainsi , sur ma tête en travail , Vient se poser une mouche insolente :
D'un mouvement je chasse ce bétail 5 Mais il revient , me nargue , me tourmente , A mon oreille insulte en bourdonnant.
Lors je me fâche , et rouge de colère , Te la poursuis , mais inutilement :
Par la fenêtre , à mon ressentiment , La peste enûu parvient à se soustraire.
( 2î>o ; Tout sot alors, je reprends mon sonnet, Dont j'avais mis le premier vers au net : Mais dans ma tête encor bouleversée.
Je ne puis plus retrouver ma pensée : - ^ A la ravoir je m'évertue en vain ; De mon cerveau le dépit l'a chassée ^ La mouche impie a changé mon destin.
Mon front s'irrite, et cent fois je le frappe, '"■ J'ai beau creuser, le chef-d'oeuvre m'échappe. ^ '^ Oui , c'en est fait , mon poëme est manqué , Je perds l'espoir à ce guignon marqué.
De nos grandeurs que les appuis sont frêles ! *
Comment prévoir ces tristes accidens ?
Ma gloire, hélas! s'envole sur les ailes D'un vil insecte ennemi des talens.