UE M. DE MONTAUSIER
Il cherchoit Dieu, selon le conseil de l’Apotre (1) , dans la simplicité et la sincérité de son cœur. Y eut-il jamais une foi plus vive que la sienne? On eût dit qu’il voyoit à découvert les vérités du christianisme, tant il en étoit persuadé : il les croyoit et les aimoit. L’insensé ferma devant lui ses levres impies, et, retenant sous un silence forcé ses vaines et sacrilèges pensées, se contenta de dire en son cœur : Il n’y a point de Dieu. Il assistoit tous les jours au saint sacrifice; et son attention et sa modestie imprimoient le respect aux âmes les moins touchées de la révérence du lieu et de la sainteté du culte. Nous l’avons vu, frappé de ces murmures importuns qni interrompent les oraisons des fideles, et troublent dans la maison de Dieu le vénérable silence des saints mystères, se lever avec indignation ; et , faisant l’office des anciens diacres de l'Église, ordonner qu’on fléchit les genoux , et qu’on se tût devant la majesté présente, qui, pour être cachée, n’en étoit pas moins redoutable.
Y eut-il jamais d’adoration plus spirituelle et plus véritable que celle qu’il rendoit à Dieu ? Il le reconnoissoit comme sa fin et son origine ; et quoiqu'il eût pour lui cet amour de préférence qui lui donnoit un empire absolu sur ses volontés, il •e reprochoit de n’avoir pas pour lui toute la tendresse et tonte la sensibilité qu'il ressentoit pour ses amis. Avec quelle effusion de cœur lui exprimoit-il ses nécessités spirituelles et celles de sa famille, dans ces prières pures et tendres qu’il avoit
(1) •» Cnn. i, ij.
•1 lu
ORAISON 1UNEBKE composées lui-mèine pour implorer scs miséricordes, ou pour lui offrir scs vœux et ses reconuoissauces !
D’où puisoit-il toutes ses lumières ? de la loi , qui en est la source éternelle. Il avoit lu cent treize fois le Nouveau-Testament de Jésus-Christ avec application et avec respect. Ministres de sa parole, destinés à la dispenser à ses peuples, l’avons-nous lue, Tavons-nous méditée, si souvent: ’ Les premiers chrétiens faisoient autrefois enterrer avec eux les livres des évangiles, portant jusque dans le tombeau le trésor de leur foi et le gage de leur résurrection éternelle ; et celui que nous louons aujourd’hui les tint jusqu’à sa mort cuire ses mains, et voulut expirer, pour ainsi dire, dans le sein de la vérité et de la miséricorde de Jésus-Christ.
C’est ici, messieurs, l’endroit sensible de mon discours. Ne craignez pas pourtant que je me livre a ma douleur. J'ai vu cette grande miséricorde que Dieu lui avoit réservée , et j’ai pour moi toutes les consolations de la foi eide l’espérance des écritures. Dans la gloire d’une réputation qu’une vertu consommée lui avoit acquise, et que l’envie n’osoit plus lui disputer ; dans une vigueur d’esprit et de corps, que l’âge et les maladies seinbloient avoir jusque-là respectée , il tombe tout-à-coup dans ces enuuyeuses douleurs où Ton souffre sans secours et saus intervalle. La respiration, qui nous fait vivre, le fait mourir à tous moments. Les nuits, plus tristes que les jours , lui ôtent la douceur de la compagnie, et ne lui donnent pas celle du repos. Il ne peut ni s'étendre sur sa croix, ni trouver de
DE M. DE MONTAI! SIEE. î5t ^situation ni île remede qni le soulage. Quels furent ses sentiments de piété dans ce temps de langueur et de patience ?
Quel mépris du monde et de ses vanités! Il eomptoit ses prospérités temporelles , dont il avoit toujours senti et le néant et le danger, et s’écrioit en soupirant : « Seroit-il possible, mon Dieu, que « ce fût là ma récompense ! » Quelle horreur, mars quel repentir, du péché ! Il repassoit les années de sa vie dans l'amertume de son ame ; et, se réveillant dans ses réflexions de pénitence : « Quatre-vingts « ans, disoit-il, quatre-vingts ans, Seigneur, passés « à vous offenser ! » Quelquefois, se déliant de son propre coeur , et craignant qu’il ne fût pas assez profondément touché, il disoit: «Vous m’avez appris « dans vos écritures que le cœnr de l’homme est im- « pénétrable ; le mien n’auroit-il de pli et de repli « que pour vous ? "Vous troniperois-je, me trompe- « rois-je, 6 mon Dien ! » Une sainte frayeur des jugements divins le saisissoit. On voyoit sa foi dans ses yeux et dans ses paroles. La confiance chrétienne venant au secours: «J’approche, ajoutoit-il, du « trûne de votre grâce ; je vous amene un pécheur « qui ne mérite point de pardon; mais vous m’or- « donnez de le demander : la miséricorde en vous «est au-dessus du jugement; le sang de votre fils « n’est-il pas répandu pour moi, et n’est-ce pas sa « fonction d’effacer les péchés du monde? »
Dans cette ferveur de piété, les heures fatales s avancent. Encore un coup , divine Providence , étois-jeattendu , étois-jc destiné à être le témoin et comme le ministre de son sacrifice ? Je vis ce visage
aüa ORAISON FUNEBRE que la crainte de la mort ne lit point pâlir ; ces yeux qui cherchèrent la croix de Jésus-Christ , et ces lèvres qui la baiserent. Je vis un cœur hrisé de douleur dans le tribunal de là pénitence, pénétré de rcconnoissance et d'amour à la vue du saint viatique , touché des saintes onctions et des prières de l’Eglise; je vis un Isaac, levant avec peine ses mains paternelles pour bénir une tille- que la nature et la piété ont attachée à tous ses devoirs , aussi estimable par la tendresse qu’elle eut pour lui que par l’attachement qu’il eut pour elle, et des enfants qui firent sa joie, et qui feront uu jour sa gloire. Je vis enfin comment meurt un chrétien qui a bien vécu.
Que vous dirai-je , messieurs, dans une cérémonie aussi lugubre et aussi édifiante que celle-ci ? Je vous avertirai que le monde est une figure trompeuse qui passe , et que vos richesses , vos plaisirs , vos honneurs, passent avec lui. Si la réputation et la vertu pouvoient dispenser d’une loi commune, l’illustre et vertueuse Julie vivroit encore avec son époux: ce peu de terre que nous voyons dans cette chapelle couvre ces grands noms et ces grands mérites. Quel tombeau renferma jamais de si précieuses dépouilles ! La mort a rejoint ce qu’elleavoit séparé. L’époux et l’épouse ne sont plus qu’une même cendre ; et tandis que leurs âmes teintes du sang de Jésus-Christ reposent dans le sein de la paix, j’ose le présumer ainsi de son infinie miséricorde, leurs ossements humiliés dans la poussière du sépulcre, selon le langage de l’écriture (i), se
(t) Exullabunt ossa huniiliata. Ps. 5o.
DE M. DE MONTAUSIER. 253 réjouissent dans l’espérance de leur entière réuuiou et de leur résurrection éternelle.
Offrez pourtant pour eux , prêtres du Dieu vivant , vos vœux et vos sacrifices ; et vous , chastes épouses de .lésus-Christ , gardez religieusement ce dépôt sacré ; arrosez-le des larmes de votre pénitence ; attirez sur lui quelques regards de l’agneau sans tache que vous suivez , quand il va s’immoler sur tous ces autels , afin qu’étant purifies par cette divine oblation des restes des fragilités humaines, ils chantent dans le ciel avec vous les miséricordes éternelles.
Fin II U PREMIER vol. U ME.
fi.kchikr.