‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 38 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L’oumilité est une vertu qui semble convenir proprement aux pécheurs qui se reconnoissent , et qui, touchés du désir de leur salut, entrent danses voies de la pénitence. Il y a une vérité qui les découvre à eux-memes et qui les confond ; nne justice intérieure qui les reprend et qui les condamne. Leur conscience les afflige , le poids de leurs péchés les abaisse , et le premier effet de la grâce de Jésus- Christ , c’est de leur faire sentir combien ils s’en etoient rendus indignes. On peut dire pourtant que l'humilité est proprement la vertu des saints , parce qu’étant plus convaincus de leurs foiblesses , plus éclairés des lumières de Dieu , plus persuadés «lésa grandeur, plus touchés de ses bienfaits, et plus soumis à ses volontés, ils lui rendent aussi plus d’honneur, et se détachent plus d’eux-mêmes. De là viennent ces conséquences que les pères de I Église ont si souvent tirées , que plus on approche

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do Dieu, plus ou est humble; que le fondement de l'humilité est la connoissance de soi-inème, et que la mesure de la eouuoissanee de soi-même, c’est la connoissance de Dieu; qu’on avance d’autant plu» dans la justice et dans la charité qu’on se perfectionne dans l'humilité chrétienne , et qu'on n’est saint qu’à proportion qu’on est humble.

C’est sur ce fondement que j’établis les preuves de la sainteté de François de Paule. Son esprit, son cœur , ses actions , sou nom , son ordre, tout, respire l’humilité ; c’est par elle qu’il a vécu ; c’est pour elle qu’il étoit né. La providence de Dieu qui veille sur ses élus , et qui pose lui - même le fondement de leurs vertus , permitque celui-ci naquit d’une mere humiliée par une longue stérilité, et qu’il fût obtenu par les vœux qu’ellefit au patriarche saint François, modèle d’une vie humiliée et anéantie , afin que, par les impressions qu’il recevrait de ces deux astres , pour ainsi dire , qui présidoient à sa naissance , il fût comme le fruit et l’ouvrage de l’humilité , lui qui devoit un jour en donner de si grands exemples à toute l’Eglise.

Il se perfectionna d’autant plus dan* cette vertu, qu’il n’y trouva pas dans les commencements de sa vie les obstacles qu’y mettent ordinairement les peres passionnés de la fortune de leurs enfants , et les meres ambitieuses. Vous le savez , messieurs , à| peine sont-ils nés, ces enfants, qu’on lesaccoutume à l’orgueil et à la mollesse. On les élevé sans aucun principe pratique de religion. Au lieu de maintenir en eux l’esprit deDieu , on leur souhaite et on leur inspire l’esprit du monde. A peine viennent ils de

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renoncer aux pompes dusiecle , qn’on les leur montre , et qu’on leur enseigne à les aimer : ils ont promis de suivre l'évangile, et ou les assujettit à la coutume. Ainsi la vanité se saisissant de ces âmes encore tendres , elles cessent d'être lideles à mesure qu’elles deviennent raisonnables , et perdeut l’innocence de leur baptême presqu’aussitôt qu’elles l’ont reçu. François fut formé dans une discipline pins chrétienne. La mere de ce nouveau Samuel le destina dès sa naissance à la piété : elle voulut que la maison de Dien devint la sienne. Dès qu’il fut capable de connoitre la vertu , elle l’envoya la pratiquer parmi de saints et humbles religieux , alîn que I humilité lui devint comme naturelle. Elle se priva volontairement de la consolation de voir un (ils qu elle avoit désiré pour Dieu plus que pour elle , de peur que la contagion du siècle ne ternit, eu quelque façon , la pureté de son innocence.

Ce fut pour favoriser l’humilité naissante de cet enfant , que Dieu permit qu’il fût élevé non pas dans la science , qui enfle, mais dans la charité, qui édifié. Les discordes civiles ayant jeté le trouble et la confusion dans toutes les parties de la Sicile, et les universités étant on dissipées ou inaccessibles pour lui , Dieu lui servit lui-même de maître dans la retraite et dans le silence , et lui apprit cette science des saints qui fait les véritables humbles, damais disciple ne fut plus docile niplusattentif.il travailloit a purilier son cœur, et non pas à polir son esprit ; il einplovoit à la priere ce temps qu'on donne a des études humaines : études , amusement sérieux d un âge inutile , et fondement ordinaire de ritcniF.ii, a.

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l’orgueil et de 1 ambition de ceux qui s’y attachent : études qui ne servent souvent qu’à faire gémir une foible raison sons le poids des difficultés qui s’y rencontrent : études qui , n’ctant rapportées ni à la gloire de Dieu ni au service de l’Église , ne font que confondre la vérité par des subtilités recherchées , et nourrir dans l’esprit une vaine complaisance de soi-même.

Aussi ne se proposa-t-il pas pour exemple ceux qui s’étoient servis de leur savoir comme d’un moyen pour se faire une grande réputation , ou pour se pousser dans le monde. Il ne voulut point voir la conséquence de se rendre habile , en un temps où les lettres étant peu cnltivées et les esprits commnnément grossiers, il éloitaiséde se distinguer ; en un pays où la fortune se donne au mérite , et où la seule réputation d’en avoir éleve quelquefois aux premières dignités de l’Église. Il chercha des modèles d’humilité , et non pas des modelés de grandeur et de gloire. Ce fut dans ce dessein qu’il se fit conduire à Assise etau j\Iont-Cassin,pouryrévérer les fondateurs de deux des plus célébrés ordres de l’Église. C'est là que , marchant pvec respect sur les vestiges de ces saints hommes , il recucilloit les restes de leur esprit, qu’il avoit dessein de renouveler en lui- même. C’est là que, puisant dans les sources de la discipline monastique lés réglés de la ferveur •t de la pénitence chrétienne , non seulement il «pprenoit à devenir saint, mais encore à laisser un jour une nombreuse postérité de saints. C’est là que, prosterné sur les tombeaux de ces hommes qui s’etoient ensevelis vivants dans les solitudes , il se

UE S. FRANÇOIS DE PAULE. 1 i confirma dans le dessein de mourir entièrement au monde , et de mener une vie cachée en Dieu avec Jésus-Christ , selon le langage de l’apôtre.

C’est une vérité que l’esprit de Dieu nous enseigne , et que nous n’éprouvons que trop eu nousmêmes , qu’il n’y a rien de si funeste à la piété que le commerce et la contagion du monde. On y marche par la voie large , dont la fin est la perdition : le vice y est autorisé par l’exemple et par la coutume : la pratique de la loi de Dieu y est interrompue par plusieurs péchés plus grands ou plus petits, selon que la cupidité domine et que la charité s’affoiblit : le cœur ne peut s'v sauver de certains intérêts et de certaines passions sécrétés qui l’éloignent de la perfection. Il faut sortir de cette Egypte pour aller sacrifier à Dieu dans le désert , et quitter le monde, si l’on ne le peut quant au lien et à la demeure, du moins par esprit et par l’affection du cœur, en faisant tous les jours de nouveaux progrès dans la foi et dans la piété. Mais comme on trouve à tous moments des difficultés insurmontables , et qu’il faut se roidir sans cesse contre ses mœurs et ses coutumes, il est plus sur de le quitter tout d’un coup que de le vaincre tant de fois.

Ce fut la resolution que prit François de Paule, quittant le mondeavantque de l’avoir connu. Il s’avança dans la perfection sans empêchement et sans obstacles ; il se retira dans les déserts de la Calabre pour »e dérober aux yeux des hommes, et n’avoir d'autre témoin de ses bonnes œuvre3 que celui qui en devoit être la récompense. Il voulut avoir le mérite de la vertu sans en avoir la réputation , et crut que son

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bonheur étoit d’ctre aimé de Dieu , et sa sûreté d’être inconnu aux hommes. Il ne travailla pins qu’à pratiquer l'humilité, qu’à conseiller l’humilité, qu'à établir un ordre et une discipliue d'humilité.

Quel fondement voulut-il donnera son institut si saint dans ses principes , si édifiant dans ses pratiques , si évangélique dans ses lins, sinon l’humilité ? Comme les noms renferment l'essence des choses , et que les ordres soûl l'ouvrage des mains de leurs fondateurs, les expressions de leurs vertus, et le caractère de leur esprit, il voulut que le nom de ses disciples leur représentât leur principale obligation et sa principale vertu. Comme la vauitu cherche les titres les plus éclatants pour se distinguer dans les familles , l’humilité lui fit imaginer le moindre de tous , pour faire la différence de la sieune. Il lui imposa la loi d'une abstinence perpétuelle, pour l’entretenir dans la pénitence, compagne inséparable de l’humilité évangélique. On ne saitquc trop combien est formidable à la délicatesse des hommes mondaius ce temps que l'Eglise destine à la mortification des sens et à l’austérité du jeûne. On le sent arriver avec tant de peine : ou s’y prépare par tant d'excès : on le passe avec tant de chagrin: on cherche tant de prétextes pour s’en dispenser , et tant d’adoucissements pour le rendre plus supportable. On en attend la lin avec tant d'impatience : on en sort avec tant de joie : on cherche avec tant de soin les moyens de se séparer et de se refaire, tant la chair et le sang se révoltent contre cette pratique de religion et de pénitence !

Ce saint patriarche a voulu une ses enfants pas»

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sent toute leur vie comme I’É"lise vous fait passer une des moindres portions de l’année. Il leur a proposé la charité comme l’ame de ce pieux institut. C'est pour cela qu’il reçut du ciel ce glorieux étendard qui fut comme ses armes et son titre de noblesse , comme la marque des actions héroïques qu’il avoit faites et qu’il devoit faire , et connue une exhortation vivante à ses descendants du zele et de l’amour qu’ils dévoient avoir pour. Dieu et pour son Eglise. Mais il a voulu que l’humilité fût la gardienne des autres vertus , et la qualité essentielle de sa religion. Gédéon disoit autrefois : « Ma famille « est la pins basse dans Manassé , et moi je sois « le moindre dans la maison de mon pere (i). » Notre saint tenoit le même langage : Mon ordre doit être le plus humble de tous les ordres de l’Eglise , et il faut que je sois le plus humble sujet de mon ordre.

En effet, avec quelle joie servoit-il dans les plus bas ministères de la religion ceux dont il étoit le pere et le maitre par la supériorité de sa vertu autant que par la prééminence de sa charge ! Avec quel humble sentiment de lui-même refusa-t-il de recevoir les ordres sacrés que le souverain pontife voulut lui conférer par l’imposition de ses main* sacrées ! Qui est -ce qui méritoit mieux d’entrer dans le sacerdoce de Jésus-Christ que celui qui , par sa vie et par ses mœurs, s’étoit rendu conforme à .1 ésus- Christ même ? Lui inanqnoit-il quelque qualité né-

(l) Familia inca intima est in Manasse, et ego miniums in domo patris mei. Judic. fi.

cessaire à ceux qui s'engagent au ministère des autels ? N'avoit-il pas cette foi vive dont parle Jésus- Christ , capable de transporter les montagnes ? Ne brùloit-il pas du fen de cette charité puissante qui détache le coeur du monde et de tout ce qui lni appartient , et qui fait qu’on n’aime que Dieu ou pour Dieu? S’il faut être pauvre pour imiter ce souverain prêtre qui se dépouille de tout dans l’eucharistie , François n’avoit que des racines pour vivre, et un cilicepour se couvrir. S’il faut être pur d’esprit et «le corps pour offrir cet agneau sans tache , la solitude où il s’étoit retiré des ses plus tendres années pouvoit répondre de s,on intégrité et de son innocence.

S’il faut être désintéressé quand on a choisi Dieu pour sou partage , François se servit-il de l’ascendant qu’il eut sur l’esprit des princes ? Accepta-t-il les libéralités et les présents qu’ils lui offrirent ? Se lit-il un mérite devant Dieu de procurera ses religieux des commodités temporelles ? Eut-il ce zelc ardent et empressé qu’on ne voit que trop souvent dans les maisons même les plus réformées , où les particuliers , par un désir séculier de paroitre habiles , ou par la vanité de sc rendre utiles et nécessaires à leurs frères, tâchent d’agrandir la communauté aux dépens de leur propre vertu , et contentent souvent leur propre cupidité sous le titre de la commodité commune? Que pouvoit-on desirer en lui? La pénitence ? Depuis les jours de Jean- Baptiste on n’avoit vu une austérité de vie plus étonnante. La science ? Il avoit puisé dans l’oraison et daus la retraite des connoissanccs plus pures et

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plus nobles que celles que donne l’étude. Enfin , quel homme fut jamais plus propre à sacrifier le corps et le sang de Jésus-Christ que celui qui lui avoit fait un sacrifice de tous les moments de sa vie ? Quelle bouche étoit plus capable de le consacrer que celle qui ne s’étoit jamais ouverte que pour annoncer sa vérité ou pour louer sa miséricorde ?

Cependant cet homme si saint à qui Jcsus-Christ , par la bouche de son vicaire, donuoit des marques d'une vocation indubitable, se regarde comme indigne de cet excellent mais redoutable ministère. Eh ! que peuvent penser ceux qui , étouffant tous les sentiments de la foi et de la piété chrétienne , usurpent le sacerdoce de Jésus-Christ sans qu’il les V appelle, et se chargent inconsidérément d’un fardeau qui les presse et qui les accable ? Que diront ceux qui se jettent dans l’Eglise sans avoir expié leurs péchés passés par une pénitence sincere, et qui , après avoir mené une vie profane dans le inonde , vont encore au pied des autels mener une vie sacrilege ? Que diront ceux qui ne regardent la prêtrise que comme un passage aux dignités ecclésiastiques , et qui font servir d’instrument à leur ambition les mystères les plus saints de la religion et le sacrifice de Jésus-Christ même ? Qu’ils admirent l'humilité de François de Paule , et qu’ils gémissent de leur orgueil devant Dieu et devant les hommes 1

Mais la vertu de ce saint ne fut jamais plus admirable que lorsqu'elle se trouva comme hors de son centre, et quo la providence de Dieu le tira de l'ob-

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sémite de sa vie cachée pour le faire paroitre dans la plus éclatante partie du monde , je veux dire dans les cours des princes. Quand je tne le représente assis à côté du souverain poutife qui reçoit ses conseils comme des oracles ; quand je me ligure le plus grand roi <!■• la terre à ses pieds , implorant humblement son secours, et l' honorant comme l'arbitre de sa vie ou de sa mort ; quand je me représente non seulement les peuples , mais encore les grands du monde accourant à l’envi pour avoir part à ses bénédictions et à ses prières, je dis en moi-même que cette tentation est délicate , et que c’est une grande et rare vertu qu’une humilité qui est honorée. Il n’est pas difficile de se contenir dans les bornes d’une juste modération, et de se resserrer en soimême, quand on est réduit aux ténèbres d’une vie obscure. On résiste aisément à l’orgueil , quand il n’est pas soutenu par une grande réputation , ou fortifié par un grand mérite. On a quelque honte de se croire, quelque bonne opinion qu’on ait de soi, quand on est seul à s’estimer et à s’applaudir , et quaud on u’a pour soi d’autre approbateur ni d’autre flatteur que soi-même. Mais lorsqu'on se voit honoré , et qu’on fait du bruit dans le monde, lorsqu’ons’attire la louange et l'admiration par des talents ou par des vertus extraordinaires , qu'il est dangereux qu’on ne soit de l’avis du public , qu'on ne vienm à se louer et à s’admirer un peu soi-même, maigri toute sa modération , et qu'on ne mêle quelque grain de son propre encens à celui qu’on reçoit des autres! Notre saint évita ce péril ; il se jugea par sa conscience et non pas par sa réputation, et n'oublia

DE S. FRANÇOIS DE PÀULE. i7 pas ce qu’il étoit devant Dieu , quelque glorieux qu’il fût devant les hommes. *

En effet, y eut-il jamais vie plus pleine de merveilles que la sienne ? On l'avoit vu marcher sur les eaux comme sur un marbre solide, et passer avec confiance, sur son mauteau , ce détroit qui sépare l'Italie de la Sicile, au milieu des Scylles et des Carybdes, lieux diffamés par taut de naufrages. Il avoit paru élevé dans l’ardeur de sa priere, et séparé de la terre dans un corps terrestre et mortel à la vue des rois et des reines, témoins d’un si saint et si surprenant spectacle. On l’avoit vu tant de fois arracher des mains de la mort la proie qu’elle avoit déjà presque enlevée. Souffrez , messieurs , que j’appelle ici en passant ces hommes de difficile créance , qui , selon le langage d’un apôtre (i) , « blasphèment « tout ce qu’ils ignorent , » et qui , donnant à la puissance de Dieu les mêmes bornes que Dieu a données à leur connoissance , se plaisent à rejeter les miracles les mienx établis, ou, par un fanx honneur de ne vouloir être ni trompeurs ni trompés , ou, par une résolution vague de ne croire qnc ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux.

•l’avoue qu’il y a une simplicité superstitieuse qui croit tout, qui assure tout, qui se plaît à donner au mensonge la forme de la vérité , quand elle peut le couvrir de quelque prétexte de religion , et une crédulité populaire qui établit de faux miracles, comme la vaine subtilité des savants et la sagesse aveugle des libertins refusent d’en reconnoitre

(i ) Jud. epi t. to.

de véritables : mais ja sais aussi que Dieu a ses serviteurs choisis à qui il commuuique plus abondamment sa sagesse et sa puissance ; que le bras du Seigneur n’est pas accourci ; qu’en tout temps il aura soin de son Église, et que le besoin des miracles étant souvent le même, il n’est pas incroyable qu’il en fasse en ces derniers temps , comme il en faisoit aux premiers siècles. Sa vérité, qui a dit (i) : « Que ,<• ceux qui croiroient en lui feroient de plus grands a prodiges que lui , « dure encore; et , tant qu’il y aura des saints daus l’Eglise, on y verra des miracles qui surpasseront la j>ortée des esprits foibles, et qui conlirmeront dans les purs sentiments de la religion ceux qui auront le coeur soumis à l’évangile.

Mais le plus grand miracle qu'ait fait ce grand homme, c’est de n’avoir pas été ébloui de la gloire que ses miracles lui avoient acquise. II s’anéautissoit lui-même, tandis que tout l’univers lui applaudissoit. Il avoit plus de soin de cacher ses bonnes oeuvres que nous n'en avons de cacher les mauvaises. Ou eût dit qu’il avoit honte de servir d’instrument indigue à la puissance de Dieu dans ses œuvres miraculeuses, tantôt les rejetant sur la vertu de quelques herbes qu’il cultivoit lui-même exprès, tantôt donnaut des cierges bénits, pour faire tomber l'honneur de ces grands événements sur les bénédictions de l’Église. Son humilité lui déroboit ainsi toutes les vertus et toutes les lumières dont il étoit rempli. La grâce, qui le faisoit paroitre grand aux yeux des autres . le cachoit à lui-même , et l’on a vus

(l) JOAN. I<f.

DE S. FRANÇOIS DE PAULE. 19 accomplir ea sa personne le souhait des pins grands serviteurs de Dieu, de ne point pécher et de se regarder comme pécheurs , et d'être saints sans s’appercevoir qu'ils le fussent. Mais cette humilité fut la cause de son élévation et de sa gloire. C’est ma seconde partie.

SECONDE PARTIE

C’est la conduite ordinaire de Dieu A l'égard des saints de les élever à mesure qu'ils s’humilient. Comme il sait confondre l’orgueil des pécheurs, il sait honorer l'humilité des justes , soit pour donner plus de créance et d'autorité à la vertu, qui d’ellemèioe paroi t infirme , et pour la rendre plus vénérahle aux yeux des hommes ; soit pour faire éclater sa providence par ces moyens inconnus, mais infaillibles , qu’il a de tirer quand il veut la lumière des ténèbres , et la gloire du fond des abaissements | soit pour faire voir à ceux qui le suivent, à ceux mêmes qui s’éloignent de lui, qu’on ne perd rien en le servant, et qu’on retrouve dans le monde les biens et les avantages même qu'on y méprise et qu’on y sacrifie pour lui. Quoi qu’il en soit, l’écriture sainte nous enseigne, tantôt «que la gloire est le « partage de l’humble de cœur (1), tantôt que l'hurai- « lité est un préjugé certain et un présage infaillible « de la gloire qui doit la suivre (2), tantôt que l'é- « lévation est une suite nécessaire et la récompense

(1) Humilem spiritu suscipiet gloria. T’aov. 24.— (2) Gloriam præcedit bumilitas. l’aov. 1 ô.

ao PANÉGYRIQUE

■ naturelle de celui qui s’est abaissé (i). » C'est ainsi que par le tempérament de sou adorable sagesse Dieu entretient et gouverne ses élus. Il les humilie de peur qu’ils ne soient accablés du poids de la gloire qu’il leur destine ; il les éleve de peur qu’ils ne succombent sous la ronnoissance qu’il leur donne de leurs infirmités et de leurs miseres. Il leur fait sentir par sa vérité qu’ils ne peuvent rien par eux-mêmes, et il leur fait éprouver par sa grâce qu’ils peuvent tout en celui qui les soutient et les fortifie.

Or, messieurs, cet ordre d’équité et de justice, cette compensation de grandeur et d’abaissement, ne parut jamais mieux que dans la vie de l'humble, du pauvre , et toutefois du grand et de l’illustre François de Paule. Dieu le tira, pour ainsi dire, du néant de sou humilité pour le revêtir de sa force et de sa sagesse, et pour en faire un de ces hommes singuliers dont il se plaît de donner de temps en temps comme un spectacle à son Église, par les grandes vertus que sa grâce produit en eux, et par les œuvres merveilleuses que sa puissauce fait par leur ministère , afin d’exciter la lervcur des gens de bien par l’exemple vivant d’une piété extraordinaire, et <le confirmer la foi des pécheurs par la vue des prodiges qui surpassent les forces de la nature. Examine/, donc avec moi les grâces que Dieu fit par lui, et celles qu’il lui avoit faites ; voyez combien il est descendu en voyant où il est monté, et jugez de la

1 Qui •<• humiliai exaltnbitur. Joaîi. i4

t>E S. FRANÇOIS DE PAULE. ai

profondeur de son humilité par le degré d’honneur où Dieu l’éleve.

■Te n ai d’abord qu’à parcourir tout cet univers , t à vous découvrir tout d’un coup toute la face de i nature : on eût dit que Dieu l’en avoit fait le sei- ,neur et le maître. Est-il besoin de confirmer la /érilé; faut-il instruire, secourir, ou édifier leprochain, tout cede à sa foi g sa charité u’a point de bornes. Les éléments pour leur obéir rompent leurs lois, et perdent leurs qualités les plus naturelles. Les astres arrêtent leurs cours, et détournent leurs malignes influences; les veDls étouffent leur souffle fatal et s'appaisent ; la mer brise ses flots écumeux et se calme ; la terre force les saisons , et devient fertile en tout temps; des sources d’eau Vive sortent des veines d’un rocher aride à la parole de ce Moïse ; le feu divise ses (lamines, et les amortit quand cet anse du Seigneur va descendre dans la fournaise ; le ciel s’ouvre ou se ferme , retient ou répand ses rosées à la pricre de cet Elie; les montagnes s ébranlent, et ces masses sans soutien demeurent suspendues par la force de la foi de ce 1 haumaturge ; les créatures les plus insensibles s’arrêtent ou se meuvent à la volonté d’un homme mortel, et toute la nature étonnée, attentive , obéissante, reconnoît en lui le pouvoir de son créateur, et révère sa sainteté et son innocence.

Ne croyez pas , messieurs, que je m’abandonne à nia propre imagination , que je prenne pour fondement de ce discours une tradition superstitieuse , et que je veuille rendre vos esprits ottentifs par le magnifique récit de ces évènements admirables. Je

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parle sur des témoignages certains, sur la foi de l’Église même, et je veux mériter votre attention plus par la vérité que par la grandeur de ce que je dis. Dieu est le maître de ses faveurs et de ses grâces; et pourquoi ne croirons-nous pas qu’il ait fait servir une partie de ses créatures à la gloire de celui qui ne s’en servoit que pour se cacher, pour se confondre , et pour s’anéantir devant le Créateur qui les a faites?

Ce seroit peu d’avoir eu cet empire sur les éléincuts, s il ne l'avoit exercé sur les hommes mêmes, par cette grâce des guérisons qui le rendoit l’objet de la vénération et de la tendresse des peuples. 11 y a deux sortes de miracles, selon la remarque d« saint Cyrille d’Alexandrie, ceux de la puissance et ceux de la charité. Les premiers n'étant faits que pour frapper ou pour convaincre l’esprit de ceux qui les voient, ne produisent ordinairement que l'admiration et la crainte; les seconds étant faits pour le soulagement et pour le secours des misérables , touchent le cœur , et joignent à la surprise et à l’étonnement l’amour et la reconnoissance. Ceuxlà effraient et rebutent, pour ainsi dire ; ceux-ci oonsolent et attirent. Jésns-Christ montre son pouvoir par cette pêche miraculeuse que son évaugile nous représente. Le plus hardi de ses apôtres s’écrie (t): « Sortez , Seigneur , et ne demeurez plus « avec un pécheur tel que je suis. » Il chasse les démons ; et tout un peuple alarmé de cette puissance qui pouvoit les protéger , mais qui pouvoit aussi

( i) Luc , 5.

DE S. FRANÇOIS DE PAULE

les perdre, le prie de s’éloigner de la contrée (i). Il propose le plus grand de tous ses miracles, le sacrement de son corps et de son sang : ses disciples en sont surpris, et l’abandonnent. Mais guérit -il des lépreux , des aveugles, des paralytiques P « une « grande multitude de peuple le suit , voyant les mi- « racles qu’il faisoit sur les malades (2) , » pour nous apprendre, ajoute ce pere, que la véritable gloire parmi les hommes consiste à être puissants et à être utiles, et qu’on ne peut manquer d’en être honoré quand on les tient par l’intérêt et par l’estime, et quand on sait, après s’être rendn considérable par sa vertu, se rendre encore agréable par ses bienfaits.

Tel fut ce saint homme dans le cours de sa vie mortelle. On le vit dans son désert , qui servoit comme de refuge public à tous les malheureux, réparer dans les uns les accidents de la fortune, dans les autres les défaillances de la nature. On le vit traverser toute la Sicile, laissant par-tout des traces d’une charité bienfaisante. Là , il ranime un enfant mourant, et le rend aux vœux d’une mere éplorée; ici , il remet la vigueur dans des corps usés , et consumés par des lievres invétérées. Là, il guérit des plaies où tout l'art s’étant épuisé n’avoit pu connoitre autre chose, sinon qu'elles étoieut incurables; ici, il fait refermer des sépulcres ouverts, et redonne la vie à ceux qu’on y porte. Tout cede à l’efficace de sa parole. Mais il ne s’arrête pas à la

41) Rogabant ut transiret a finibus eorum. M atth. 8.

2) Sequebatur eum multitude magna, quia videbant signa qux faciebat super bis qui infirmabautur. Jo Ait . 6.

santé du corps, il travaille au salut de l’aine: il détruit dans les mêmes sujets et les maladies qui les affligent et les vices qui les corrompent. Par-tout où il porte sa charité il inspire la pénitence , et guérit par scs instructions salutaires l’avarice, l’ambition , la colere , l’aveuglement, maladies aussi populaires et aussi dangereuses que toutes les infirmités corporelles.

Que ne puis-je vous représenter ici cet homme simple et sans étude , avec la seule autorité que lui dounoit sa vertu , et la seule éloquence que l’Esprit saint lui inspiroit, changeant par ses discours touchants et persuasifs les mœurs d’une province entière, que le dérèglement des princes et la licence des guerres passées avoient perverties? Que ne puisje vous le faire voir au milieu des plus célébrés docteurs , expliquant les mystères les plus profonds de la théologie, et montrant combien ces lumières et ces connoissances qu’on tire d’une humble et fervente oraison sont supérieures à celles qu’on acquiert par le travail et par la force du génie? Que ne puis-je vous le représenter exposant à ses disciples les sentiments de son esprit et de son cœur sur les réglés de son institut , et confirmant par soi» exemple ce que disoit autrefois un pere de l’Eglise, • qu’il n’appartient de parler dignement des maximes évangéliques qu’à ceux qui les aiment et qui les pratiquent? Mais ne nous arrêtons pas à ces talents, quoique glorieux, qu’il avoit reçus pour l’instruction et pour le secours des peuples, passons à ces endroits éclatants de sa vie où la Provi^

DE S. FRANÇOIS DE PAULE. 25 dence divine , l’élevant au-dessus de toutes les grandeurs de la terre, sembla l’établir le protecteur et, si je l’ose dire, l'arbitre du salut des rois et des royaumes.

Rappelez en votre mémoire le danger que courut de son temps l’Italie de tomber entre les mains de l’impie Mahomet et de ses troupes inlideles. Ce prince qui joignoit à une grande puissance une ambition démesurée , et qui par ses vices et par ses vertus s’étoit rendu la terreur de la terre , après avoir conquis l’empire des Grecs, se proposa de ravager celui des Romains, et crut que, pour détruire la religion de Jésus-Christ , il falloit l’aller étouffer jusque dans sa source. Qnelque grande que fût l’entreprise , elle lui parut infaillible s’ilpouvoit la rendre secrete. Ainsi, couvrant son dessein de la foi des traités et des apparences de paix, menaçant ses voisins pour endormir les plus éloignés, il ne doutoit pas de la conquête de l’Italie, s’il pouvoit se saisir de quelque place dans la Sicile. Que les jugements de Dieu sont adorables , et qu’il sait bien quand il veut, par de foibles moyens , confondre l’orgueil et la fausse prudence des hommes ! François , cet homme caché dans les bois et dans les rochers, sans aucnne expérience dans les affaires, attentif à lui-même, et ne sachant ce qui se passe autour de lui, pénétré le secret de ce barbare politique, et découvre dans son désert ce qu’on projette dans l’Asie. «Je vous rends grâces, mon ■ pere , de ce que vous avez caché ces choses aux « sages et aux prudents, et que vous les avez révô-

« lées aux petits(i),» disoit autrefois Jésus-Christ. Nous pouvons dire aujourd’hui de même en faveur de notre saint , enflammé du zele de la religion et de l’amour de la patrie. Il interrompt le cours de sa contemplation; il exhorte les princes à la défense, les évêques à la priere, les peuples à la pénitence: il redouble lui-même ses austérités pour fléchir le courroux céleste. Mais, soit que Dieu eût aveuglé ces princes et leurs conseils pour faire voir qu'il est le maître des évènements, soit qu’il voulût punir les péchés des peuples, et les ramener à lui en les laissant aller jusqu’au penchant de leur ruine, soit qu'il eût dessein de relever la gloire de son serviteur par le peu de créance même qu’on donneroit à ses paroles, il permit qu’on prît ses avis et ses prédictions pour des visions d'un liermite contemplatif, ou pour des remontrances importunes d’un sujet bizarre, jusqu’à ce que l’évcnement eût justifié la vérité de la prophétie, et que l’invasion subite des Turcs, par la prise d’une des meilleures places de la Sicile, eût jeté dans tout le monde chrétien l’étonnement et l’épouvante.

Quelle fut alors la face de cette malheureuse province ! Ceux qui dévoient répandre leur sang pour les autels et pour la patrie songeoient à la fuite, et non pas à la défense. Les prêtres se préparoient à être immolés à Jésus-Christ et à lui servir de victimes , peut-être en offrant son sacrifice. Les peuples, désespérant d’échapper au glaive ou aux chaînes

(i) Confiteor tibi , l’atcr... quia absrondisti ea sapientibus et prudenlibus, et rcvelasti ea parvulis. Matt. i i.

DE S. FRANÇOIS DE PAULE. 27 des infidèles , n’attendoient plus que la mort ou la servitude. Ou croyoit déjà voir les temples changés en mosquées , le croissant arboré où la croix de Jésus-Christ étoit adorée, et la capitale du christia- Inisme devenir le siégé de la grandeur et de la puissance des infidèles. Le pape iniploroit vainement le secours des rois et des capitaines de l’Europe. Cependant le tyran, pour profiter de ses avantages, couvroit la mer de voiles et de vaisseaux, faisoit marcher ses vieilles troupes endurcies sous le fer, accoutumées au carnage , et se disposoit à venir luimême à leur tète éteindre l'Eglise et l’Empire tout ensemble, et ajouter au meurtre de tant de rois celui du souverain pontife de Jésus-Christ.

« Tu viendras jusque-là (1) » superbe et formidable puissance, « et là tu briseras « , comme la mer, « tes flots orgueilleux >> contre un atome et un grain de sable. Ce ne sera ni le nombre de nos soldats, ni la prudence de nos capitaines, ni les efforts, ni les conseils des princes confédérés, qui renverseront tes desseins, ce sera la pricre d'un pauvre hermite. En effet, il se renferme huit jours entiers dans sa cellule pour prier en secret le Pcre céleste. Il en sort comme un autre Moïse pour annoncer à Israël la mort de Pharaon, et la délivrance de son peuple. Il ranime le courage des soldats que la crainte avoit dispersés, dans le désespoir des affaires publiques, et donnant au général qui les commandoit des cierges bénits pour gage assuré de la défaite des

(1) Usque hue veuies... et Lie confringes lumeutei fluctus tuos. Jus, 38.

ennemis, il obtint la plus belle et la plus importante victoire que les chrétiens aient jamais remportée sur les infidèles.

Qu'il est vrai ce que l’écriture nous enseigne, que la prière* d'un homme de bien est puissante sur les miséricordes de Dieu ! cependant on n’y fait point de réflexion. Combien de guerres glorieusement soutenues! combien de paix heureusement terminées dont on attribue le succès ou à la force ou à la prudence de la chair, dont l’honneur est peutêtre dû à l’oraison d’un solitaire qui levoit les yeux et les mains au ciel tandis qu’Israel combattoit en pleine camipagne ! Combien de santés précieuses à l’univers, qu'on croit conservées par la vigueur du tempérament , ou rétablies par le secours de l’art ou de la nature, qui sont le fruit des vœux et des larmes d’un homme de bien qui prie en secret le Pere céleste ! Eh ! messieurs, quand on voit le débordement des passions et des péchés qui régnent aujourd'hui clans le christianisme, tant de corruption dans les mœurs, tant de relâchement djns la discipline, tant d’iniquité dans les jugements , tant d infidélités dans les mariages , tant de profanations dans les églises, tant d’hypocrisie dans l’usage des sacrements , qu’il est aisé de conclure que parmi cette foule de pécheurs qui provoquent la colere du ciel il y a quelques justes cachés qu:. la retiennent ! On a peine à reconnoitre le doigt de Dieu en ccs rencontres, et l’on aime mieux attribuer ces prospérités publiques ou particulières à une impuissante sagesse dont les bomntes se flattent , ou à je ne sais quelle fortune dont leur vanité

1)E S. FRANÇOIS DE PADLE. 29

se fait une idole, qu’au pouvoir que donne celui qui voit tout et qui réglé tout à ceux qui l’aiinent et qui le servent. Ainsi François eut la gloire d’être le libérateur et l’ange visible de l’Italie.

Mais s’il eut le bonbeur de protéger les états chrétiens , il eut le courage d’annoncer la vérité aux rois qui les gouvernoient. C’est ici, messieurs, que j’ai besoin de cette favorable attention dont vous m'honorez. Une des plus grandes merveilles, dit saint lîernard, que Dieu opéré en ses saints , c’est de les rendre en même temps humbles et magnanimes; humilité sans bassesse, magnanimité sans orgueil : humilité noble , qui fait qu ils se confient d’autant pins en la puissance de Dieu dans les choses qui sont difficiles qu ils présument moins de leurs propres forces; magnanimité modeste, qui leur inspire d’autant plus de crainte et de reconnoissance pour Dieu qu’ils en ont reçu plus de grâce. De là se forme en leur cœur ce juste tempérament de retenue et de courage: ils respectent les hommes, mais ils ne peuvent respecter leurs erreurs : ils n'ont pas dessein d’oflenser les grands du monde, mais ils craignent de blesser leur conscience , en leur dissimulant ou en leur déguisant leurs péchés: ils s’humilient toujours eux-mêmes, mais ils n'humilient jamais la justice; le crédit de la vérité est plus puissant sur eux que le crédit de la coutume ; et, résolus de se séparer du siecle par une sainte singularité plutéit que de s’y conformer par une société criminelle, comme ils se soumettent eux-mêmes à la loi de Dieu, ils voudroient y rame-

3o PANÉGYRIQUE

ner et y réduire tous les pécheurs qui s’en écartent ,

sans avoir égard ni à leur rang ni à leur naissance.

Ce fut dans cet esprit que François de Paule entra dans les cours des rois pour y annoncer la vérité, que la flatterie de leurs sujets et leurs propres passions ieur cachent ordinairement. N’osa-t-il pas remontrer au roi de Naples les miseres des peuples qui gémissoient sous le poids des tributs excessifs qu’il leur imposoit? Ne lui dit-il pas avec un zele discret, mais généreux , qu'il n’étoit riche que du bien d’autrui , qu’il ne devoit pas se regardercomme le maître de ses trésors pour en disposera sa volonté, mais comme le dispensateur pour les employer au salut public : qu’il étoit établi ministre de Dieu pour rendre ses peuples heureux, non pas pour en faire des misérables, eu consumant en luxe et en débauches les subsides tirés du travail et de la substance des pauvres. Ne fit-il pas distiller du sang d’une pièce de monnoie qu’il rompit en sa présence, pour le convaincre par le miracle s’il ne pouvoit le convertir par les remontrances, pourlni inspirer la compassion par cette preuve sensible de la misere et de la calamité publique, et pour lui faire connoitre sa violence et son inhumanité, en lui montrant sur cet insensible métal une image touchante de la plaie qu’il faisoit dans le coeur des peuples ? Mais quelle fut sa fermeté , lorsqu’après avoir essayé d’apprendre à vivre à un roi de Naples, il vint enseigner à un roi de France à bien mourir.

Vous savez, messieurs, qnc c’est de Louis 'XI que je parle. Ce prince impénétrable dans ses desseins, implacable daus ses colcrcs , toujours sonp-

DE S. FRANÇOIS DE PAFLE. 3i çonneux et toujours suspect , accoutumé à tendre des piégés, et à craindre pour lni les piégés qu'il avoit tendus, odieux aux autres et à lui-même, trainoit dans nne triste retraite les misérables restes d’une vie qu’il avoit passée à troubler les autres , et à s'inquiéter lui-même. Dieu, qui punit souvent les pécheurs par leurs propres péchés , le livra à ses chagrins et à ses soupçons; et, faisant du sujet de ses passions la matière de ses supplices , permit qu’il fût déchiré par ses propres défiances , et qu’après s’être fait craindre de tout le monde il craignit tout le monde aussi. Il avoit la mort sans cesse devant les yeux , non pas pour s’y préparer , mais pour s’en défendre. Quelque hahile qu’il fût en l’art de feindre, il ne put dissimuler cette foihlesse. Plus touché du désir de conserver son autorité que de l’appréhension de perdre son ame ; entreprenant des pèlerinages plutôt par timidité que par pénitence; cherchant à se soutenir dans ses frayeurs et à calmer sa conscience inquiété par des dévotions superstitieuses, et se faisant contre la mort comme un rempart d'images et de reliques de ces mêmes saints qui l’ont si sagement attendue ou si généreusement endurée, il cherchoit vainement tous les secours imaginables ; et ne pouvant rien se promettre ni de l'art ni de la nature, il se ilattoit enfin de l’espérance d'nne guérison miraculeuse.

« O mort (i) ! que ta mémoire a d’ainertnme « pour ceux qui vivent dans les biens et dans les

(l) O mors ! quam amara est memoria tua hoinini pacem habenti in substantiis suis. Ecci.es. 4><

PAN ÉG Y K 1 Q U E • grandeurs de ce monde ! » Ce lut alors que ce priuce , apres avoir invoqué tous les saints du ciel , eut recours à ceux de la terre, et que,donuant tout pour sou ame, ainsi que parle l'écriture, il envoya des ambassadeurs jusqu’au fond des montagnes de la Calabre, pour obliger François à venir faire un miracle en sa faveur, et à lui prolonger sa vie. Un homme moins solide auroit cru qu’il falloit se bâter de recevoir un honneur qu'on rendort à sa réputation et à sa vertu : il auroit regardé la France comme un théâtre propre à faire éclater la gloire de Dieu , et, par accident , la sienne propre : il auroit porté le roi à la justice et à la piété , mais il auroit lâché de gagner ses bonnes grâces : il eût pris cette occasion de mettre en crédit son nouvel institut , et d’attirer la protection et les libéralités du prince, en lui donnant an hasard des espérances d’une longue vie ; et, faisant les affaires de Dieu et de sa religion, il n’eût pas négligé les siennes propres.

11 y a certains intérêts délicats et certaines ambitions spirituelles que les dévots ne savent que trop accommoder avec la vertu; leurs intentions ne sont pas toujours si pures qu’il u’y entre un peu de raison et de considérations humaines ; et, dans ce qu’il semble qu’ils font pour Dieu , ils ne laissent pas de donner quelque satisfaction à leur amourpropre. François ne se meut par aucun de ces motifs. Ni les fatigues d’une longue pénitence , ui le lesir d’avancer son ordre encore naissant, ni le plaisir de se voir recherché par le plus grand roi de la terre, ni la gloire d’aller annoncer aux grands du monde des vérités que le monde ne leur apprend

DE S. FRANÇOIS DE PAULE. 33

pas , ni l’espérance (l'avoir un grand royaume pour spectateur de sa vertu; rien ne l’éblouit, rien ne l’ébranle. 11 ne marche pas sans mission ; il faut que le souverain pontife le lui commande , et qu’il mette à couvert toutes ses vertus par l’obéissance.

Mais conservera-t-il dans l’occasion une si sainte indifférence? Quand il verra la première tète du monde s’abaisser devant lui, ne sera-t-il point attendri? N’aura-t-il pas quelques égards? N’apprendrat-il pas dans la cour au moins un peu de complaisance ? Sera-t-il venu de si loin pour désoler un roi qui sc confie en sou pouvoir et eD sa vertu ; et , s’il ne peut le guérir par un miracle, ne tâchcra-t il pas de le consoler au moins de quelque espérance ? Il se répand autour des trônes certaines terreurs qui empêchent de parler aux rois avec liberté, I-e respect qu’imprime leur majesté ferme la bouche à ceux qui en approchent, et la délicatesse qu’ils témoignent en tant de rencontres est une barrière invincible qu’ils mettent entre eux et la vérité. Comme ceux qui les environnent ne tiennent à eux ordinairement que par des intérêts de fortune, les uns craignent de les aflliger, les autres cherchent à leur plaire; les plus gens de bien même les plaignent souveut, et ne peuvent ou n’osent les assister. Qu’il est dangereux qu’ils ne s’apperçoivent pas qu’ils sont en péril, et qu ils ne meureut comme ils ont vécu , parmi la foule de leurs flatteurs , sans avoir pensé à leur salut , et sans avoir connu la * vérité !

François, comme un ami fidcle et comme un prophète désintéresse, lui annonce sa mort, et non pas

FI.KCIIIFR. 2.

sa guérison (i). Sans être ctonné de cette majesté si fiere , sans prendre ces détours dont on se sert communément pour rendre une triste nouvelle plus supportable, sans craindre le courroux d’un roi de qui la dissimulation avoit rendu la flatterie des courtisans presque nécessaire, et que la passion qu'il avoit de vivre rendoit intraitable à quiconque l’osoit avertir de sa mort; François, dis-je , lui remontre non seulement qu’il est mortel , mais encore qu’il est mourant, et qu’il est mourant sans ressource. Il lui imprime par ses exhortations et par ses paroles une crainte salutaire des jugements de Dieu , et un désir efficace de son salut. Il lui fit entendre la vérité, qu’il n’avoit guere entendue ; plus puissant d’avoir appaisé les agitations de son ante que s’il eût guéri la langueur et les infirmités de son corps, et plus beureux de l’avoir mis en état de recevoir la miséricorde de Dieu que s’il l’avoit mis en état de conserver plus long-temps son autorité parmi les hommes.

Plût au ciel que, dans cet aveuglement déplorable où nous vivons aujourd’hui , chacun de nous eût son prophète qui l’avertit des nécessités de son ante, qui dit à celui-ci : Restitue ce hien mal acquis, et répare tes injustices; à celui-là: Descends de cette place que lu occupes indignement, et ne demeure pas dans un ministère où tu t’es ingéré sans vocation, et dont tu n’es pas capable ; aux uns : Retranchez de ce * train qui ruine votre famille ; aux autres: Rompez ces liens qui vous attachent à l'iniquité! Mais ce

(l) O-iia morirris tu, et non vires. Is. 38.

DK S. ERANÇOIS DE PAULE.

saint ne nous parle-t-il pas lui-même par sa \ie et par ses exemples ? Son austérité ne condamne-t-elle pas nos sensualités et nos délicatesses? Son humilité ne nous reproche-t-elle pas tacitement notre luxe et nos vanités? Sa simplicité et son enfance spirituelle ne détruit-elle pas nos raffinements et nos subtilités pour nous dispenser de la loi de Dieu? Sa persévérance ne fait-elle pas honte à nos inégalités et à nos inconstances ?

Laisserons - nous à ses enfants la succession entière de ses vertus ; et tandis qu’ils s’appliquent à tous leurs devoirs, et que, fideles dans leur vocation, exacts aux observances de leur discipline, assidus à l’oraison et à la priere, ils sont les perpétuels imitateurs de leur pere , nous contenteronsnous d’en être les simples admirateurs? Imitons nous-mêmes ses vertus , pour obtenir comme lui les récompenses éternelles. Au hom du tere , ete.

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prononcé dans l’église des Carmélites du grand couvent, à Paris, l’an 167 y.

Miiltae filiæ congrogaverunt divitias, tu supergressa es uni versas.

Plusieurs ailes ont amassé des richesses, vous les avez toutes surpassées. Pa.ov.3l.

N e craignez, pas , messieurs , que je veuille me prévaloir de»ces paroles de nion texte pour relever mou sujet par des éloges excessifs , et que je vienne ici louer une vierge de Jésus-Christ aux dépens de tontes les autres. A Dieu ne plaise que je m établisse le juge de6 vertus et du mérite des saiuts ! Je laisse à Jésus - Christ , qui les a sanctifiés par sa grâce, d’en connoitre les proportions et les mesures, et je ne veux qu’adorer le jugement qu’il en a fait.

La sainte dont je dois vous entretenir aujourd hui u a pas besoin que j’emploie pour elle ces comparaisons odieuses qu’une dévotion préoccupée et un zele inconsidéré peuvent tirer quelquefois de la bouche même des prédicateurs. Je n’ai qu’à nommer sainte Thérèse pour vous donner une grande idée de la vertu et de la perfection évangélique; soit que je la voie dans cette élévation d’oraisons et de couuoissance où Dieu l’nvoit appelée ; soit que

PANÉGYRIQUE DE SAINTE THÉRÈSE. 3; je la regarde à la tète d’un peuple nouveau que Dieu avoit curamisà sa conduite; soit que je la considéré dans ces excès d’amour et de charité dont son ame fut ordinairement transportée, il me semble que je la vois au-dessus des autres.

Elle a quitté les voies battues de la vertu pour aller à Dieu par des routes nouvelles et inconnues. Je ne veux pas me contenter de vous donner aujourd'hui quelque connoissance de ses actions; je veux, si je puis, vous découvrir le fond de son esprit et de son ame, et vous montrer ce qu’elle a connu, ce qu’elle a désiré, ce qu’elle a promis.

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