‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 44 sur 57 · Né à Paris en 1760, guillotiné le 5 avril 179i · texte numérisé non relu

Né à Paris en 1760, guillotiné le 5 avril 179i

2. Hérault de Séchelles, Théorie de V Ambition, iQ-8% an X ; — Voyage à Monthar, an IX, in-8^ — Aulard, t. II. — Souvenirs de Berryer père, t. P'. — Claretie, Camille Desmoulins, p. 317 et suiv. ~ Œuvres de Bellart, t. VI. — Véron-Réville, Histoire de la Révolution française dans le département du Haut-Rhin. — Docteur Robinet, le Procès des Dantonistes. — Illyrine ou VÉcueil de Vinexpérience , an VII, 3 vol. in-S" , par madame de Morency. — Biographie Michaud.

de renommée, affectant des formes douces et d'égalité très flatteuses pour les jeunes gens, plein de coquetterie et de prévenances pour les débutants dont le mérite et l'éducation lui semblaient de nature à augmenter sa réputation ; d'ailleurs très entêté de métaphysique, de matérialisme et avec ses amis intimes, se reposant des impiétés avec des obscénités. Et, un jour que Bellard essayait de le convertir, Hérault s'imaginant que son interlocuteur songeait avant tout à conserver sa protection, lui répondit : « N'ayez pas peur ; quoique matérialiste, je ne m'en occuperai pas moins de vous servir, s'il le faut. » Ce mot rompit le charme, éloigna Bellart qui ne le revit plus^

11 y a un Pétrone, il y a aussi un Swift dans ce jeune terroriste, ce délicieux Séchelles, h l'esprit sceptique et amer, au caractère énigmatique, égoïste à l'imagination passionnée, transfuge de la no-

1. A propos d'Hérault de Séchelles, Bellart raconte que le président de Saint-Fargeau étant venu à la campagne pour y passer huit jours, Hérault prophétisa : a II ne restera même pas à dîner, o — En effet, après le déjeuner, le valet de Saint-Fargeau lui apporta des lettres, celui-ci fit mine de les lire avec le plus vif intérêt, revint vers son hôte, et déclara d'un ton navré qu'une affaire urgente le rappelait sur-le-champ à Paris. — a Hé hien ! dit Hérault, après son départ, croyez-vous à présent à mes prophéties? Le mot de l'énigme, c'est Vitry. » V^itry était procureur au parlement. Saint-Fargeau, depuis si grand démocrate, eût regardé comme une diminution de dignité de s'abaisser à dîner avec un procureur.

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blesse*, ingrat envers les Polignac et la reine qui l'ont comblé de faveurs, écrivain subtil et concis, orateur élégant, académique, admiré de ses collègues qui se plaisent à l'élire président pour ses manières nobles, conciliantes, et sa beauté. Ses contemporains ont remarqué l'art avec lequel TAlcibiade du parti montagnard savait déguiser sa pensée, concerter ses desseins, varier ses tons et ses effets ; Barbaroux l'appelle Y hermaphrodite révolutionnoire, moitié personnage de Crébillon fils, moitié sansculotte; Saint-Just lui reproche de se montrer grave à la Convention, bouffon ailleurs, de rire sans cesse pour s'excuser de ne rien dire. Paganel qui semble le louer d'avoir ménagé toutes les opinions et pris à propos les couleurs de chaque parti, discerne deux traits dominants de cette nature : la paresse, l'amour des femmes. Ses discours à la tribune, ajoute-t-il, ses travaux dans les comités, étaient autant de victoires qu'il remportait sur lui-même, autant de larcins sur ses plaisirs. Hérault prodiguait une vie qui ne lui promettait que de courtes jouissances. « Il faut, disait-il, être du parti qui se f... des deux autres... » Et plus tard : « De sinistres présages me menacent ; je veux me hâter de vivre ; et

1. Il fait songer parfois à ce sceptique de rantiquité qui préférait tout le monde : « Mihi Galba, Otho, Vitellius, nec amicitia, nec odio cogniti » ; ou encore à cet émule de Montaigne qui formulait ainsi son nonchalant égoïsme :

Avoir bien plus d'amour pour soi que pour sa Ijelle, Être estimé du prince et le voir rarement

:^iU ORATEURS ET TRIBUNS.

lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer nn homme de trente-deux ans; eh bien! j'en aurai quatre-vingts, car je veux vivre en un jour pour dix années. » V^oilà bien la devise des épicuriens de la j pensée ou de la matière : mettre dans un jour dix années d'idéal, dix années de plaisirs intellectuels ou sensuels.

C'est lui qui préside la Convention, le 2 juin, lorsque Henriot la cerne à la tête de ses canonniers et réclame la mise en arrestation des Girondins proscrits ; il commande vainement qu'on saisisse ce i^ehelle et guide ses collègues dans cette honteuse promenade qu'ils firent aux Tuileries et au Carrousel pour qu'on crût à leur liberté. C'est encore lui qui, le 10 août 1793, préside la première fête nationale et met le feu au bûcher où se trouvaient entassés les emblèmes de la royauté : couronne, manteau royal, armoiries, écussons, et ce trône que Napoléon définira plus tard : ^quatre planches recouvertes de velours.

La vertu, j'en conviens, n'est qu'un vain mot, dit Pope, mais laut-il perdre la dignité du vice? Hérault l'a senti, et à défaut de dignité, il ne perdit jamais Télégance du vice. Ses maîtresses s'aiment en lui ou du moins se tolèrent à cause de lui ; il leur fait porter ses couleurs, le jaune et le violet, écrit à l'une d'elles, au moment de partir en mission secrète pour le Mont-Blanc : « Adieu, Suzanne, allez quelquefois à l'Assemblée en mémoire de moi. Adieu. Les chevaux

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enragent et l'on me croit nationalement occupé, tandis que je ne le suis qu amoureusement do ma très chère Suzanne. » Dans une lettre à ses collègues Arnaud, Jagot et Grégoire, envoyés à Nice il fait de l'esprit sur les hommes et les choses, sur la nature, les Alpes et la municipalité de Chambéry, les évéques assermentés et insermentés, et le bâton de la liberté : « Que je reconnais bien, dans votre nouveau Misanthrope en trois actes, mon Jagot tuant tous les hommes et embrassant toutes les femmes!... Adieu, Niçards ; chez vous du moins on poignarde avec grâce... » Qu'on , sourie au pied de la guillotine, rien de mieux; mais ( trouver drôle que les autres y montent et plaisanter j à ce propos, n'est-ce pas odieux ? Fausse gaieté, dira-t-on, inhumanité feinte? Rien malheureusement, dans la vie révolutionnaire d'Hérault, n'indique l'ombre d'un repentir ; sa pensée intime reste murée, ses actes, ses discours le condamnent. Un jour, Lavater, son ancien ami, lui écrit a qu'un homme comme lui ne peut demeurer plus longtemps le complice de quelques scélérats grossiers, ignorants et stupides ». Hérault assistait à une séance du comité du Salut public lorsque la lettre lui parvint : il la lut, la fit passer à son I voisin : « Ces gens-là, dit-il en souriant, ne com- Iprennent pas notre situation. » Le mot peut-il faire l'office de témoin à décharge ?

Du moins ses écrits littéraires nous consoleront un peu de sa misérable politique . Son Voyage à Monthar^

sa visite à Buffon offrent assurément des pages fort agréables, et Sainte-Beuve semble bien sévère en déclarant qu'il s'y montre un espion léger, infidèle et moqueur. Oui certes, il y a un grain de moquerie, mais aussi une grande somme d'admiration sincère dans cet opus cule. Les travers de l'écrivain, sa vanité nobiliaire, l'orgueil de son œuvre, de sa toilette, ne sont point dissimulés, et après tout, il ne nous déplaît pas, à nous postérité, de lorgner le grand homme en déshabillé, de l'entendre se rengorger, quand on l'appelle génie créateur, esprit sublime : a Eh ! eh ! il y a de l'idée, il y a quelque chose là ! » Un jour qu'il avait travaillé longtemps, et découvert un système très ingénieux sur la génération, il ouvre Aristote, et ne voilà-t-il pas qu'il trouve toutes ses idées dans ce malheureux Aris- ( tote? « Aussi, pardieu ! dit-il, c'est ce qu' Aristote a fait |~de mieux ! » Le beau malheur, si Hérault nous révèle que ce grand homme était un peu commère, comme tant d'autres grands hommes; qu'il aimait, pendant le temps de sa toilette, se faire raconter par son perruquier et par ses gens tout ce qui se passait à Montbar, qu'il accordait grand crédit à sa gouvernante et à un Capucin laquais, le père Ignace; qu'il tenait fort à emmener son hôte à la messe et parut charmé lorsque celui-ci répondit qu'il semmesserait très volontiers. Hérault s'efforça d'apprendre de lui à vouloir, mais il y réussit assez mal, malgré qu'il raconte fort bien les prodiges de la volonté : « J'ai ouï dire qu'un homme qui

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a été maréchal de France et grand général, se promenait tous les matins un quart d'heure dans sa chambre, et qu'il employait ce temps à se dire ta lui-même : « Je veux être maréchal de France » et grand général. » M. de Bufîon me dit à ce sujet un mot bien frappant, un de ces mots capables de démontrer un homme tout entier : « Le » génie n'est qu'une grande aptitude à la patience. »

Cela revient au mot de Newton. On disait à ce dernier : a Comment avez-vous fait tant de découvertes ? — En cherchant toujours et patiemment», répondit-il. Remarquez que le mot patience doit s'appliquer k tout ; patience pour chercher son objet, patience pour résister à tout ce qui s'en écarte, patience pour souffrir tout ce qui accablerait un homme ordinaire. »

On sait quelle importance Buffon attachait au style : il avoua au théologal de Semur qu'il avait écrit dixhuit^fois ses Époques de la nature, a II y a, otscrvait-il, deux choses qui forment le style : l'invention et l'expression ; je me le représente sous l'image d'une découpure qu'il faut rogner, nettoyer dans tous les sens, afin de lui donner la forme qu'on désire ; le style, c'est l'homme même ; les poètes n'ont pas de style parce quils sont gênés par la mesure du vers qui fait d'eux des esclaves. » Il trouvait le style de Thomas assez bon, mais trop tendu, trop enflé ; celui de Rousseau beaucoup meilleur, mais avec les défauts de la

mauvaise éducation : V interjection ^ Vexclaniation en avant, V apostrophe continuelle.

Dans les Réflexions sur la déclamation, Hérault de Séchelles donne la recette de l'art oratoire sous forme de préceptes pratiques, d'axiomes ingénieux, rapides, fortement enchaînés. J'essaierai de les résumer ici.

Démosthène, interrogé quel était le premier mérite de l'orateur, répondit : l'action. Le second? l'action. Le troisième? l'action. Or l'action consiste dans trois choses, la mémoire, la voix et le geste qui, tous trois, se cultivent par l'exemple, la réflexion et la pratique.

Le personnage seul nous plaît et nous étonne, ; Tout Je charme est détruit, si l'on voit la personne.

La principale attention de l'orateur doit donc être de ne laisser voir que son personnage ; d'où nécessité de cacher avec soin qu'il répète ce qu'il a appris, nécessité de la mémoire. Le principe de celle-ci étant la liaison des idées, elle dépendra de l'ordre et de l'analyse qu'on y met; le meilleur genre de mémoire est celui qui consiste à faire de la mémoire avec du jugement.

! Retenir de chaque idée le mot qui porte (les mots sont, dit Voltaire, les courriers des pensées), bien concevoir;

! ensuite raisonner chaque chose, enfin relire souvent son écrit : la mémoire se rappelle mieux ce qu elle a vu par écrit. Lekain, pour apprendre un rôle, le lisait

' deux fois le matin, deux fois le soir; il le lisait ainsi pendant longtemps et ensuite il apprenait les vers.

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Hérault a vu l'avocat Gerbier se mettre devant un buste et lui plaider sa cause, comme devant un auditoire : il tient de l'acteur Larive qu'il fallait devenir supérieur à sa mémoire, de JefTerson qu'il n'avait jamais pu retenir les choses qu'en masse.

■ Il avait pris des leçons de mademoiselle Clairon. « Avez- vous de la voix? » lui demanda-t-elle, la première fois qu'il la vit. Un peu surpris de la question, il répondit : « J'en ai comme tout le monde, mademoiselle. — Eh bien! il faut vous en faire une. » Voici quelques-uns de ses principes : « 11 y a une éloquence des sons. S'étudier surtout à donner de la rondeur à sa voix; pour qu'il y ait de la rondeur dans les sons, il faut qu'on les sente réfléchir contre le palais... La variété des intonations fait le charme de la diction. Par-dessus tout, se bien pénétrer de ce qu'on veut rendre. Que voulez-vous être? orateur, soyez-le partout, dans votre chambre, dans la rue. Rien n'est plus fort que l'habitude ; elle vient à bout de tout... Temc/re les mots du sentiment qu'ils font naître... »

Hérault affirme qu'il y a dans le discours, comme

dans la musique, une sorte de mesure des tons qui

aide à l'esprit, qu'il faut parler sa voix, c'est-à-dire la

prendre dans le milieu, avoir l'air de créer ce qu'on

dit et commander ses paroles. L'idée ({u'on parle à des

/inférieurs en puissance, surtout en esprit, donne de la

I liberté, de l'assurance, de la grâce même. Il avait vu

Và'Alembert habitant une sorte de taudis, entouré de

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cordons bleus, de ministres, d'ambassadeurs qu'il dominait par son mépris.

Lekain avait coutume, une heure avant de jouer, de se promener seul sur la scène, de l'arpenter, de se remplir des fantômes de la tragédie. On le félicitait de ce qu'au théâtre il paraissait avoir plus de six pieds. 11 répondit : « Ce n'est point par notre corps que nous sommes grands, c'est par notre âme^ »

Un jour, l'abbé Auger rencontra sur les hauteurs d'une colline aride un vieil ermite ignoré de la nature entière. Le voyant seul, il s'approche et lui demande s'il connaît Cicéron. « Non, dit le solitaire. — Pauvre homme! » s'écrie l'abbé, et à l'instant il lui tourne le dos. Tel Alcibiade entrant chez un maître d'école et le punissant par un soufflet de n'avoir point lu Homère. — L'abbé Auger plaçait son ambition dans une bonne traduction de Démosthène, et plût à Dieu que Séchelles eût borné la sienne à écrire des traités de psychologie machiavélique, comme cette Théorie de l Ambition qu'il commença en 1788 et qu'il continuait dans sa prison. Tantôt stoïcien intrépide, tantôt satirique cruel ou moraliste pénétrant, allant dans le dédain mélancolique de l'homme plus avant que La Rochefoucauld et Chamfort eux-mêmes, l'auteur de ce traité revêt sa pensée d'une forme vigoureuse, parfois un peu entor-

1. La première fois que Diderot vit chez elle, mademoiselle Clairon, il s'écna : « Ah! mademoiselle, je vous croyais plus grande do toute la tête ! » (Paradoxe sur le comédien.)

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tiilée, traduit en termes énergiques la poursuite de )a gloriole littéraire, des vanités mondaines, l'idée de l'homme but et fin de lui-même, la doctrine del'égoïsme dans le néant. Écoutons-le quelques instants :

« L'homme n'est grand qu'en proportion de l'estime continue qu'il s'accorde à lui-rnêiiie... les dédaigneux unissent par se faire croire.

» La société guérit de l'orgueil et la solitude de la vanité .

» On ne fait de grands progrès qu'à l'époque où Ton devient mélancolique, qu'à l'heure où, mécontent d'un monde réel, on est forcé de s'en faire un plus supportable.

» Prenez l'idée de la faiblesse dans la femme.

» Un livre et un homme même médiocres sont utiles à un méditatif. Ce sont des prétextes pour penser...

» Babil et constance, deux choses incompatibles... Tout projet élégamment babillé ne sera pas exécuté.

» Voulez-vous être et paraître géant d'esprit, placezvous toujours dans un grand cercle. Les hommes, en dépit de l'envie qui les ronge, ne demandent pas mieux que de trouver dans les autres la grandeur qu'ils ne sentent pas en eux-mêmes .

» Il ne s'agit pas d'être modeste, mais d'être le premier ; se tenu" à califourchon sur les deux partis opposés. Point de bannière, de peur de se couper en deux et de faire les seconds rôles.

ï) Comme il y a chien et chat dans chaque secte, il

'ils ORATEURS ET TRIBUNS.

faut être alternativement chien avec les chats, et chat avec les chiens.

> Aller à ses adversaires, y aller vite, y aller après avoir feint de les craindre, les lasser par une patiente activité ; quadruple ressource de César.

» louer ses interlocuteur sur les choses dont ils se piquent le plus pour se faire passer les éloges qu'on fera de soi.

» Se consoler du mal réel par un bonheur idéal ; se réfugier de son cœur dans sa tête.

~ » Se faire le second de beaucoup de gens, le premier de tous les absents, et le second de tous les présents.

i) Se louer d'un ton plaintif et indigné, comme si l'on y était forcé par l'injustice de ses ennemis.

» Avouer de soi un petit défaut qui tienne à une qualité fort estimée.

» On a bien défini le hasard : le cours inaperçu des choses. Il n'y a point de hasard, mais nous l'appelons ainsi, lorsque nous ne voyons pas la cause.

» Locke a très bien dit que le temps n'est que la succession de nos pensées.

» Il faut mettre son ambition loin de soi, il faut la placer dans l'avenir, à une distance où les hommes ne puissent l'atteindre»

» On se perd dans les villes, on se laisse à la campagne ; il est bon d'aller de temps en temps s'y re^ trouver.

» Il faut distinguer avec soin le cerveau femelle du

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/ cerveau mâle . Le premier est une sorte de matrice ; il / reçoit et il rend, mais il ne produit pas. »

Hérault de Séchelles, attrayant causeur, s'était formé à l'école de ces charmeurs de la conversation qu'il savait écouter, dont il discerne et définit la qualité dominante : la tournure piquante, élégante, académique de l'abbé Dclille ; les pinces mordicantes de l'esprit de Chamfort : la liberté, laisance, la grâce théâtrale et sociale de Mole ; le ton noble et poli, l'esprit de justice de M. Ducis ; la parole diviseuse, précise, vouée à de grands objets, soit politiques, soit gracieux, de M. Cérutti ; le silence de M. Franklin; l'audace verbeuse et brillante de l'abbé Fauchet ; le coup de gueule dur et ferme de Martin ; la manière de conter de d'Alembert ; la parole vive et expansive de Lavater ; l'entretien continu et bien français de Marmontel ; la tournure simple, mais supérieure, l'esprit sérieux, étendu, géomètre, avec un peu de malignité, de Condorcet ; le génie d'analyse et l'intelligence chercheuse de M. de la Grange ; la parole brillante et pure, et par-dessus tout, claire comme un rayon de soleil, de Diderot, cette conversation qui ressemblait à une belle lumière qui ne demande qu'à être approchée de beaucoup d'objets et qui répand un jour enchanteur sur la vie, Diderot dont ou a dit que la conversation valait mieux qu'un livre, parce qu'elle instruisait et i persuadait, ce que les livres ne font pas toujours ; Rousseau, causeur rnédiocre, comme La Fontaine et

2^(J ORATEl'RS ET T Ul 1! i: N S .

Corneille, mais qui ponctuait si bien tous ses mots, dont le regard, au défaut de la parole, était toujours éloquent.

Pour colorer la sentence de Séchelles, Robespierre et ses affidés durent faire [un faux. Quelque temps auparavant, il rencontra dans la charrette Hébert, Clootz, Ronsin : « C'est par hasard que je me suis trouvé sur leur passage^ dit-il ; je ne courais pas après ce spectacle, mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontré; cela rafraîchit. » Il se défendit fièrement devant ses juges, et alla à l'échafaud comme s'il revenait d'un banquet, la tète haute, l'air souriant, promenant ses regards autour de lui sans chercher à fixer l'attention, à inspirer l'intérêt. Peut-être, à l'heure suprême, cherchait-il à résumer dans sa mémoire ses meilleures journées de voluptueux bonheur, comme dans un vase myrrhin l'esclave répand les essences les plus rares pour son maître, comme l'amant compose des plus belles fleurs un bouquet pour la femme aimée. Peut-être songeait-il aux vers d'Adrien sur son âme prête à prendre congé du corps, animula vagula, hlandula, à ces Romains du temps des Césars qui, par ennui, par ordre du prince, se faisaient ouvrir les veines, mort plus gracieuse sans doute que celle où le poussaient l'injustice de ses ennemis, la justice de la Providence,

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