PIÈCES SOUMISES AU COMITÉ
Extrait de la lettre adressée par M. de Monseignat au Comité.
La famille de M. de Monseignat, profondément touchée des marques de sympathie qu’elle a reçu de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, et usant du d voit qui lui est donné de faire figurer à la fin de ce volume la rectification d’un précédent article qu’elle a trouvé contenir des insinuations injustes contre un de ses chefs vénéré , se borne à remettre au jour les documents suivants qui avaient été inspirés à leurs auteurs , il y a plus de vingt années , et qu’on ne pourra , par suite , supposer avoir été dictés par un esprit de famille et suspecter de partialité.
Extrait du Journal de l’Aveyron du Q décembre 1840.
NECROLOGIE.
Elles s’en vont une à une les vieilles et solides illustrations de notre Rouergne ; la brillante génération du dix-huitième siècle s’est éteinte peu à peu parmi nous , et c’est à peine si celle qui est appelée à lui succéder peut aspirer à la remplacer. Depuis quelque temps la mort s’est montrée cruelle pour notre province ; ses coups ont frappé et menacent peut-être en-
(1) Voir celle biographie à la page 409 du présent volume.
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core des têtes chères et glorieuses , et nos colonnes en deuil ne publient que trop souvent les notices nécrologiques des victimes marquantes qui tombent autour de nous presque sans interruption.
M. de Monseignat père est un de ces illustres morts dont nous avons la triste mission d’enregistrer les funérailles. INotre dernier numéro contenait quelques lignes qui étaient la première expression de notre douleur et de la douleur publique. Mais nous devons usa mémoire, nous devons à nos lecteurs un témoignage plus étendu de nos regrets , un tribut plus complet de nos souvenirs et de nos derniers hommages.
Il naquit à Rodez dans l’année 1774. Ses études classiques, signalées par les plus heureux succès , furent la base et le premier gage de celte haute culture littéraire qui devait plus tard , au service d’une intelligence élevée , en multiplier les forces , en assurer l’éclat et la puissance.
Ce fut auprès de la faculté de droit de Toulouse , qui était alors dans tout l’éclat de sa renommée , que le jeune de Monseignal conquit ses grades juridiques , et c’est là qu’il posa les fondements de celle profonde science de jurisconsulte qui devait un jour l’élever au rang des législateurs.
Comme tous les esprits généreux , il s’associa au grand mouvement de 1789 ; mais il se retira à l’écart lorsqu’il vit que cette liberté qui avaitété revendiquée comme le droit et le patrimoine des gens de bien , devenait le tyrannique privilège et l’immunité des méchants. Il commit le crime , alors capital , de refuser de servir dans scs emportements celle révolution dégénérée qui pourtant était venue le trouver en 93 et lui avait donné une place de juge au tribunal de Rodez. Trop honnête pour se mêler aux sanguinaires violences de la terreur, il faillit en devenir la victime pour n’avoir pas voulu en être le complice ; et ce ne fut qu’à la révolution du 9 thermidor que s’ouvrirent devant lui , pour le rendre à la liberté, les portes de ces cachots qui ne s’ouvraient jusque-là que pour mener à la mort.
Il reprit alors sa carrière longtemps interrompue du barreau , et y brilla au premier rang. Echappé comme par miracle à la proscription politique , il se voua à la défense d’au-
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très proscrits , et quelques-uns d’entre eux qui existent encore et dont il arracha la tête à l’échafaud sont comme un vivant témoignage de la puissance de sa parole.
Nommé , en 1798 , commissaire près l’administration centrale du département , il déploya dans ces fondions les qualités les plus heureuses d’un habile administrateur. Nous pourrions citer un grand nombre d’actes qui lui donnent des litres à la reconnaissance publique ; mais nous n’en rappellerons qu’un seul qui est signalé dans les œuvres de M. Monteil. C’est à une innocente et ingénieuse ruse du spirituel commissaire que la ville de Rodez doit 1^ conservation de la magnifique tour de la cathédrale menacée de destruction par le vandalisme impie de l’époque (1).
En 1 799 , les suffrages de ses compatriotes l’envoyèrent an conseil des Cinq-Cents ; il n’en sortit que par suite du coup d’Etat du 19 brumaire an VIII et pour entrer dans le Corps législatif dont il fut membre jusqu’en 1812. C’est dans celte assemblée qu’il fit preuve d’une vaste étendue de connaissances et d’une incontestable supériorité d’esprit; Membre et bientôt président de la commission de législation civile et criminelle , il fut chargé, en 1810 , du rapport sur le 3e livre , titre 2, chapitre 1er du Code pénal (Des crimes et délits contre les personnes). Il faut lire cet admirable travail pour comprendre à quel point le savant rapporteur savait allier à la profondeur des idées la vigueur et l’élégance du style. Dans ses dernières années , M. de Monseignat a eu le bonheur d’entendre se réveiller les applaudissements dus à son œuvre; car c’est à elle que la cour de cassation a demandé des arguments pour introduire un changement radical dans la jurisprudence relative au duel, et celte circonstance, en appelant l’atlenlion de tous les hommes de loi sur ce rapport , en a mieux fait sentir le mérite et la portée. M. le procureur général Dupin, auquel il faut attribuer tout l’honneur de cette modification dans les arrêts de la juridiction suprême, en a fait pu-
(1) Les démolisseurs barbares et sacrilèges de l'époque voulaient détruire cet admirable monument; M. de Monseignat parvint h les en détourner, en insinuant qu’il fallait le consacrer à la liberté.
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bliquement le plus grand éloge, et il disait naguère, dans une conversation particulière et en un langage dont la gaîté spirituelle , mais frivole , ne convient peut-être pas au ton de celle notice : « Dans la question du duel , M. de Monseignat a été mon second. »
M. de Monseignat quitta la carrière politique en 1812. C’est alors qu’abdiquant les légitimes ambitions que lui promettaient ses brillants antécédents et de hautes facultés , il se confina, pour ne plus en sortir, dans les modestes fondions de conseiller de préfecture , se bornant à appliquer à l’utilité d’un département des aptitudes puissantes qui avaient servi sur le plus grand théâtre. L’homme qui avait été une des lumières du Corps législatif se réduisit à être le guide d’un simple tribunal administratif, content de savoir qu’il faisait beaucoup de bien dans une sphère plus resserrée, et que , dans les questions contentieuses , son nom et son opinion formaient autorité au Conseil d’Etat.
Il dirigea pendant plusieurs années, avec une rare habileté, les délibérations du Conseil général , et Rodez n’a pas à se plaindre de la part que lui valut son influence dans la répartition des faveurs et des deniers départementaux.
Quelques mots suffiront pour faire apprécier l’homme privé. Une gaîté et une égalité inaltérable d’humeur, une modestie souvent excessive, une étonnante activité d’esprit fécondée par une imperturbable habitude d’ordre qui voulait chaque chose à sa place et chaque action à son heure, une étincelante vivacité de conception contenue par une érudition profonde , une bienveillance permanente qui ne comprenait pas la haine , une disposition constante à prêter l’appui de son crédit et de son talent au malheur et au besoin , telles étaient les principales qualités de cet homme de bien qui ne donna jamais à personne le droit de se plaindre et imposa à un si grand nombre l’obligation de le bénir.
Très spirituel , mais uniquement pour être plus aimable sans jamais être blessant , il ne sacrifia jamais son cœur à son esprit , ni ses amitiés à un bon mot. C’est surtout par la gracieuse aménité des formes qu’il se faisait remarquer. Il appartenait à cette génération éminemment française des rè-
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gnes de Louis XV el Louis XVI, dont les débris clairsemés au milieu de la société démocratisée, mais un peu dépolie, du siècle actuel , représentent encore le ton excellent el l’exquise urbanité du siècle dernier, et prouvent , par leur exemple , que de bonnes manières n’ôlent rien à l’indépendance du caractère , ni la politesse à la dignité.
Tel était celui que le département vient de perdre ; modèle comme homme public , modèle comme homme privé , réunissant en lui les qualités solides el aimables qui sont le but de la perfectibilité humaine , l’ornement et le charme de la vie sociale. Entouré jusqu’au dernier moment des secours de la religion et des soins affectueux d’une famille d’élite dont il était l’idole, il s’est éteint doucement et presque sans souffrances, conservant entières , jusqu’au seuil de la mort , des facultés qui avaient brillé d’un si vif éclat pendant la vie. Deux de ses nombreux enfants manquaient seuls aux adieux de la dernière heure : une lille que les généreux instincts et les pieuses traditions de sa race ont enrôlée sous la bannière do Saint-Vincent-de-Paule el consacrée au soulagement de toutes les infortunes ; un fils , l’unique héritier de son nom, que les honneurs aujourd’hui périlleux de la députation ont arraché au culte des affections domestiques et aux saintes obligations de la piété filiale ; tandis que notre jeune député , esclave de son mandat , remplit dans des conjonctures menaçantes l’austère devoir que lui ont imposé les suffrages si honorables de ses concitoyens , son père meurt à deux cents lieues de distance , privé de la suprême consolation d’expirer entre ses bras; et lui, à qui va maintenant revenir le fardeau d’un nom à porter el un patrimoine d’honneur à conserver, n’aura pas même le triste dédommagement de recueillir les derniers conseils de son père mourant , la dernière pression de sa main défaillante, son dernier regard et sa dernière parole do bénédiction. Que d’amertume dans les distinctions humaines ! Que d’inanité dans les gloires d’ici-bas 1
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A LA MEMOIRE DE M. DE NONSEIGNAT , PRÉSIDENT DE LA SOCIETE D’AGRICULTURE.
Discours prononcé par M. A. Rodât, secrétaire de cette Société , dans sa séance du 13 décembre 1S10.
Messieurs ,
En m’ordonnanl de consacrer à la mémoire de M. de Monseignat l’hommage des sentimenls qui remplissent vos cœurs dans celte triste circonstance, vous m’avez confié un emploi que j’ambitionnais, je l’avoue. Je l’ai accepté avec reconnaissance, bien que celle tâche ait son côté pénible et douloureux ; car peut-on jeter les yeux sur la vie de cet homme remarquable , sans découvrir de plus en plus toute l’étendue de la perte que nous venons de faire?
Ma première pensée a été de composer l’éloge historique de votre vénérable président ; mais j’ai senti de suite qu’un pareil travail était au-dessus de mes forces, et que je n’avais ni le temps ni tous les documents nécessaires. Je me contenterai de saisir dans cette vie si active et si remplie quelquesuns des traits qui me semblent les plus propres à la caractériser.
M. de Monseignat a paru avec distinction dans les trois principales carrières de la vie civile : le barreau, l’administration, la législature.
Tout le monde sait quel rang il occupait dans le barreau , dans ce barreau de Rodez , si justement renommé , auquel il n’a manqué qu’un plus grand théâtre , où l’on a vu , où l’on voit encore des avocats pleins de talents et de connaissances. Mais ce que l’on peut avoir oublié et dont je me souviens, c’est que , dans la nouveauté de l’institution du jury , de celte institution qui établissait la publicité et les débats contradictoires en matière criminelle , M. de Monseignat entra le premier avec éclat dans celle lice ; de telle sorte qu’on peut dire
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qu’il a créé parmi nous l’art de la défense au criminel , art difficile et délicat , dont il n’existait point alors de modèles.
J’étais à cette époque , Messieurs , dans un âge trop voisin de l’enfance pour être en état d’apprécier tout le mérite du nouveau débutant dans l’emploi de défenseur officieux ; mais j’étais témoin de l’enthousiasme qu’il excitait ; je recueillais avec avidité et avec une joie mêlée d’orgueil patriotique les éloges que les connaisseurs lui prodiguaient. Nous courions en foule pour l’entendre.
J’étais écolier, et, l’esprit rempli des plaidoyers de Cicéron, il me semblait voir ressusciter ces débats que les anciens nommaient altercations , dont je regrettais de ne pas trouver quelques exemples dans nos livres classiques, d’autant plus qu’ils ont été , dit-on , la partie la plus saillante du talent de l’orateur romain.
Au milieu de ces débats si nouveaux et si intéressants pour nous , on admirait dans le jeune orateur rulhénois la présence d’esprit , l’à-propos des questions, la finesse des remarques , la vivacité des reparties.
A cette époque le talent était chéri et honoré ; plus tard il devint pour M. de Monseignat , comme pour bien d’autres, un titre de proscriptions; plus lard encore on l’a systématiquement érigé en motif de dédain , de froideur, d’exclusion. Les talents de M. de Monseignat le portèrent rapidement à la tête de l’administration départementale , de là au conseil des Cinq-Cents , et enfin au Corps législatif de l’empire.
C’est dans le sein de celte dernière assemblée qu’il a fait ce rapport, destiné à préparer l’adoption de l’un de nos codes , et qui en est devenu le meilleur commentaire ; monument annexé à ce même code et qui doit durer autant que lui; titre de gloire impérissable , surtout depuis que , pour fixer un point douteux de la jurisprudence criminelle, il a été cité par l’illustre orateur qui préside au parquet de la cour suprême. Un nom qui a trouvé une place honorable dans un réquisitoire de M. Dupin a reçu un brevet d’immortalité. Le nom de Monseignat vivra dans la mémoire des jurisconsultes à venir; triste, mais douce consolation pour nous, pour tousses amis , pour sa famille désolée.
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Ici se présente une réflexion qui me pénètre du sentiment de la plus affectueuse , de la plus tendre reconnaissance : j’ai à signaler un trait de la vie de M. de Monseignat, dont le pays doit lui tenir un grand compte. Au moment même où le Corps législatif, par un témoignage de haute confiance , venait de l’investir de la plus brillante candidature , certes son ambition pouvait concevoir les plus légitimes espérances. Eh bienl en bon Aveyronnais , il tourne son cœur et ses yeux vers les pauvres montagnes de son pays natal ; il vient se confiner dans des fondions , très-honorables sans doute , mais , j’ose le dire , trop au-dessous de sa réputation et de sa capacité. Le poste où il pourra servir son pays de plus près est à ses yeux le plus beau.
Je ne dirai rien , Messieurs , de ses talents en matière d’administration , de ses longues et puissantes études , de sa sagacité à démêler les points les plus difficiles, les nuances les plus délicates dans le labyrinthe quelquefois obscur du droit administratif. Je parle en présence de deux honorables collègues qui trouveraient mes paroles trop faibles ; en présence de M. le Préfet qui, mieux qu’un autre, a su apprécier et plus d’une fois mettre à profit pour le bien du pays ses lumières et son expérience. C’est à eux que je laisse le soin de le louer dignement , sous ce rapport , et de rendre témoignage à sa haute capacité.
Enfin , Messieurs, cette activité infatigable, celte ardeur de servir, qui sont les traits les plus caractéristiques de celui dont nous déplorons la perte , lui firent désirer de s’associer à vos travaux.
La Société d’agriculture le choisit pour son président. Certes il n’apportait pas ici l’expérience d’un praticien agricole ; mais il n’était pas étranger aux notions de la théorie. Il a été Pâme de la Société ; son zèle ranimait le nôtre. Vous savez quel agrément il avait le don de répandre sur nos séances. Car cet homme laborieux (et c’est ici encore un des traits distinctifs de son caractère) , cet homme enseveli dans les occupations arides, rebutantes de sa profession, à peine échappé de son cabinet, portait dans le monde une gaîté imperturbable , une humeur enjouée, et , si j’ose le dire, ces
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formes d’une frivolité légère qui sont uncharmede plus quand elles partent d’un esprit solide et occupé. Tel a été M. de Monseignat au sein de la Société d’agriculture : il était pour nous , en quelque sorte , le point de ralliement. Plus d’une fois sans doute on s’est rendu à la séance , poussé par le désir de le voir et de causer avec lui.
A présent , Messieurs, que j’ai tâché d’être le fidèle interprète de vos pensées et de vos sentiments , m’accorderezvous un instant de retour sur moi-même? Me sera-t-il permis de dire qu’en remplissant le devoir funèbre qui m’était imposé , j’éprouvais l'impulsion des motifs personnels les plus puissants? Pourrais-je oublier que M. de Monseignat avait été le collègue, l’ami de mon père , et qu’il se plaisait à publier que celui-ci par de bons procédés et d’importants services , l’avait mis en quelque sorte au rang de ses enfants ? Lorsqu’une mort prématurée vint frapper mon respectable père dans mes bras , M. de Monseignat remplit envers lui le triste office dont je cherche à m’acquitter aujourd’hui. Il publia à. sa louange des lignes qui respiraient la plus touchante sensibilité. Elles sont encore gravées au fond de mon cœur. Puissent celles que je viens de tracer pénétrer dans le cœur de son digne fils , de cette fille , modèle de toutes les vertus, qui a consolé sa vieillesse et soigné ses derniers instants, de tous ses enfants , de toute cette honorable et intéressante famille que la considération publique environne. Puissent mes expressions et les souvenirs qu’elles rappellent verser dans leur cœur ce doux attendrissement qui est le seul remède que la nature accorde aux douleurs cruelles dont l’âme est déchirée !
Pour copie conforme :
U. de MONSEIGNAT,
Vioc-presideiH de la Société des Lettres, Scieuccs et Arts de l’Aveyron .
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Simple énoncé des faits qui ont servi de base aux appréciations de M. de Barrau dans son article sur la
vie politique de M. de Monseignat.