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DE CABRIÈRES

de l’art agricole dans le département. Il a déposé dans la Feuille villageoise de l’Aveyron beaucoup d’articles intéressants et bien faits , un grand nombre de rapports qu’il rédigeait en sa qualité de secrétaire perpétuel (I) de la société d’agriculture , dont il était un des fondateurs , un des membres les plus zélés , les plus utiles et les plus marquants.

» Nulle branche de l’art agricole , nulle partie des sciences physiqueset économiques ne lui étaient étrangères ; il parlait de tout et bien sur tous les sujets. Nul ne rendait avec plus de clarté et de relief le résultat de beaucoup de travail et de connaissances acquises ; nul n’avait dans la conversation plus d’amabilité, de trait et de saillie. 11 portait habituellement dans le monde une gaîté constante , une mémoire riche de souvenirs piquants , un esprit toujours présent , incisif sans déchirer, caustique plutôt que méchant. Doué de toutes les qualités qu’on aime à trouver dans la société , il y était recherché et méritait de l’être. »

A cet éloge si vivement senti et si bien exprimé , nous ajouterons pour notre part ce que ne pouvait dire son biographe et qui pourtant honore par-dessus tout la mémoire de notre digne compatriote : c’est au sujet de sa vie politique. M. de Cabrières, dévoué à la dynastie qui venait d’être emportée par la tempête, demeura fidèle jusqu’à la fin au culte du malheur. Nous pouvons le proclamer aujourd’hui , nous qui vécûmes dans sa précieuse intimité et dont il aida avec tant de chaleur et de persévérance les faibles efforts dans la polémique ardente élevée à la tribune de l’opinion publique. M. de Cabrières , malgré les douleurs qui l’obsédaient dans les dernières années de sa vie , trouvait toujours des forces nouvelles pour combattre ce qui lui semblait le triomphe de la force sur le droit; il défendit dans un bon nombre d’articles étincelants d’esprit et forts de raison les principes éternels de l’ordre contre des doctrines de circonstance. Il ne s’est point effacé comme tant

(1) Jacques-François-Gaspard , son fils aîné , lui a succédé dans cet emploi. Il est en outre correspondant de la société impériale et centrale d’agriculture de France , et fut l’un des fondateurs de la société des Lettres , Sciences et Arts de l’Aveyron.

LE GÉNÉRAL CAMBIAIRE. 309

d’aulres devant les grandeurs déchues ; il n’a point courbé son front devant la puissance nouvelle. Constant dans la ligne politique qu’il avait adoptée, il est mort fidèle à ses convictions et à sa foi.

Le général CAMBIAIRE.

Cambiaire (Jean-Joseph-Alexandre-Amédée de) naquit à Vabre , canton et arrondissement de Sainl-Affrique , le 25 avril 1800. Il commença ses études au collège de Saint-Alïrique et les termina à celui d’Albi. A l’âge de 17 ans, il fut reçu garde-du-corps du roi, dans la compagnie de Grammont. En 1823 , il fit la campagne d’Espagne. Devenu plus lard lieutenant aux cuirassiers du Dauphin, il entra à l’école de cavalerie de Saumur et , au sortir de cette école , il fut , dans le mois de juillet 1830, promu au grade de capitaine et, bientôt après , employé comme capitaine instructeur au 12' de dragons où il demeura oublié pendant dix ans. La nuée des officiers d’ordonnance des princes d’Orléans lui passa sur le corps.

En 1839, le lieutenant-général Oudinot, duc de Reggio , ayant passé l’inspection générale du 1 2' de dragons , fut très surpris de trouver encore au grade de capitaine BI. de Cambiaire qu’il avait connu à Saumur, alors qu’il en commandait l’école, sous la Restauration. Sa surprise augmenta lorsqu’il se convainquit que l’instruction du 12e de dragons était portée au plus haut point de perfection possible. Il déclara, devant tout le corps des officiers , que M. de Cambiaire était le capitaine instructeur tel qu'il l'avait rêvé à Saumur, et qu'il y avait peu de justice qu’il eût été oublié pendant dix ans dans son grade.

Sur les notes et après une démarche directe du duc de Reggio auprès du ministre, Amédée de Cambiaire fut nommé, le 25 avril 1 840 , major au 1 0e de cuirassiers.

310 LE GÉNÉRAL CAMBIAIRE.

Peu après sa promotion il s’unit par les liens dn mariage avec Mademoiselle de Cabiron, de la ville d’Uzès (1).

Le 24 avril 1842 , il reçut l’étoile de la Légion-d’Honneur. En avril 1846, il fut nomme lieutenant-colonel du 1er de cuirassiers, et promu au grade de colonel du même régiment le 3 janvier 1851 .

Deux ans après , et le 10 août 4853, il était nommé officier de la Lcgion-d’Honneur.

Enfin le grade de général de brigade lui fut conféré le 31 décembre 1857.

C’est le cas de donner ici copie d’une lettre adressée au • maréchal Vaillant, alors ministre de la guerre, par le général de division Ueibcll , peu de jours avant celte nomination , à laquelle elle dut probablement contribuer.

« Monsieur le maréchal ,

» Au moment où vous allez être appelé à fixer le choix de S. M. l’Empereur sur les colonels de cavalerie susceptibles d’être promus au grade de général de brigade , permetlezmoi de remplir un devoir en appelant votre attention sur les litres à cette faveur de M. de Cambiaire, colonel du 1er de cuirassiers.

» M. de Cambiaire est un de ces officiers qui joignent à toutes les qualités militaires d’un parfait chef de corps toutes celles qui distinguent l’homme de bien et l’homme bien élevé.

» Homme de cœur avant tout, il a su résoudre dans tous les grades , le plus difficile des problèmes , celui d’obtenir de ses subordonnés tout ce qu’il était en droit d’en exiger, tout en faisant aimer le service de l’Empereur. Le 1er de cuirassiers est un de ces régiments de cavalerie que les officiers recherchent avec autant d’ardeur qu’ils eu mettent k éviter d’être placés dans d’autres.

(1) Jeanne-lsaline-Eugénie do Cabiron, fille de Simon-François- Auguste , baron de Cabiron , et de Seline-J ulie Ricard de ViUrcl.

LE GÉNÉRAL CAMBIAIRE. 311

» M. de Cambiaire fait le bien pour le bien , et n’est pas de ceux qui ne voient dans ce bien qu’un moyen d’avancement à leur seul profit. Son seul défaut est une extrême modestie qui le fait toujours s’effacer lui-même pour faire valoir les autres,

» Jamais comme tant d’autres il n’a fait de réclames. C’est pourquoi je me fais un devoir, moi , son ancien inspecteurgénéral , d’éclairer votre religion et de vous le dépeindre ce qu’il est , c’est-à-dire digne sous tous les rapports d’être désigné par vous à l’Empereur pour le grade de général de brigade. Je suis garant qu’un pareil choix n’aura jamais été mieux justifié. »

Cette lettre explique comment cet officier a pu , avec deux campagnes seulement, par son seul mérite, s’élever au grade d'officier général.

En mars 1858 , le général de Cambiaire fut chargé du commandement des subdivisions de l’Aude et de l’Ariège. Il le quitta en juin 1859 , au grand regret des populations, pour prendre le commandement d’une brigade de cuirassiers à l’armée d’observation dans la division de cavalerie , commandée par le général Reibbell.

Lorsque l’armée d’observation fut dissoute, après la paix de Villafranca , il fut envoyé dans le département de Vaucluse où il ne resta que cinq mois.

Le 14 avril 1860, on lui donnait le commandement des subdivisions du Gard , de la Lozère et de l’Aveyron , et trois jours après, il trouvait à Nîmes une mort prématurée dans une revue où son cheval se renversa sur lui.

Pendant les cinq jours que dura son agonie , un grand nombre d’habitants d’Avigqon se rendirent près de son lit de mort pour lui donner d’affectueux témoignages de leurs regrets et des sympathies qu’il avait su leur inspirer pendant les cinq mois de son séjour au milieu d’eux.

Le général de Cambiaire laisse deux filles : Marguerite , âgée de 1 5 ans , et Jeanne qui a atteint sa onzième année.

LE BARON CA PELLE

Le baron CAPELLE.

Capelle (Guillaume-Anloine-Benoît, baron) naquit à Salles- Curan le 3 septembre 1773. Son père était avocat en parlement , et sa mère appartenait à une ancienne et honorable famille du pays (1).

Fils unique , il devint orphelin de bonne heure , et possesseur d’une fortune considérable pour l’époque et pour la contrée.

Ses études furent rapides et brillantes ; il les avait terminées dès l’âge de treize ans. Aussi fut-il mêlé de bonne heure aux mouvements politiques dont la France était alors agitée.

Le jeune Capelle avait reçu de la nature un physique agréable et distingué et une précocité d’esprit qui fixèrent sur lui l’attention de ses concitoyens. En 1790, le district de Millau le choisit pour un de ses députés à la fédération ; il n’avait alors que seize ans.

En 1792, M. Capelle fut élu lieutenant de grenadiers au 2° bataillon des Pyrénées-Orientales ; mais , destitué bientôt après comme neveu d’émigré , il rentra dans ses foyers , s’allia h l’une des familles honorables (2) de la ville de Millau, qu’il habita et dont il commanda la garde nationale pendant quelques années.

Dans la tranquillité de cette vie intime , M. Capelle se livra avec abandon à son goût prononcé pour l’étude et la poésie ; plusieurs de ses essais inédits dénotent une grande facilité de style , une élégante simplicité et beaucoup de finesse d’esprit.

(1) Marie-Jeanne-Joséphine Julien de Hoquctaillade.

(2) Cartaillac.

LE BAHON CAPELLE.

Immédiatement après le 18 brumaire an VIII, M. Capelle fut chargé par la ville de Millau d’une mission auprès du gouvernement consulaire pour solliciter des établissements qu’elle désirait obtenir, et bientôt après son arrivée k Paris , ii embrassa la carrière administrative. Particulièrement connu de M. le ministre de l’intérieur Chaptal , M. Capelle entra dans ses bureaux au commencement de l’an IX.

Nommé par M. Chaptal , k la fin de la même année , secrétaire-général du département des Alpes-Maritimes , et ensuite de la Stura (Coni), il fut envoyé , en 1807, k Livourne, en qualité de préfet du département de la Méditerranée. La grande aptitude et le zèle qu’il déploya dans les fonctions administratives qui lui étaient confiées fixèrent sur lui l'attention du gouvernement. Au mois de juillet 1809, il reçut des mains de la princesse Elisa la décoration de la Légion-d’Honneur que l’Empereur venait de lui accorder ; le titre de baron de l’Empire lui fut conféré au mois de février 1810, et le 30 novembre de la même année , il passa k la préfecture importante du Léman (Genève). Là, comme partout, M. Capelle se distingua par une administration habile et consciencieuse. Les habitants de l’Italie et de la Suisse ont gardé longtemps le souvenir de la droiture de leur ancien préfet , de son esprit d’ordre , de justice , de modération dans l’exécution des ordres rigoureux qu’il recevait de France , et surtout de sa constante sollicitude pour leurs intérêts publics et privés.

Cependant l’étoile de Napoléon avait pâli ; le mouvement progressif des armées coalisées faisait pressentir un prochain envahissement du territoire français ; la ville de Genève , que l’on avait laissée sans garnison et sans défense , malgré les fréquents avis du préfet , fut forcée de capituler, le 30 décembre 1813, devant les troupes autrichiennes. Quoique la défense de cette place fût exclusivement confiée au général qui y commandait , et que le baron Capelle eût pris toutes les précautions commandées par les circonstances , la colère de l’empereur tomba sur le préfet qu’il voulut rendre responsable de ce revers.

M. Capelle fut en conséquence, par décret du 20 janvier

314 LE BARON CAVELLE.

1814 , suspendu de ses fondions et traduit devant une commission d’enquête , composée des conseillers d’Etat Lacuée , Réal et Faure , qui se prononcèrent honorablement en sa faveur en déclarant qu’il n’y avait pas lieu à suivre (1). Cet arrêt fut accueilli avec faveur par l’opinion publique , mais une entière réparation se faisait encore attendre lorsque l’empire s’écroula.

Le 10 juin 1814 , S. M. Louis XVIII nomma M. Capelle préfet du département de l’Ain , et dans le mois d’octobre suivant, M. le comte d’Artois , passant h Bourg, lui donna la croix d’ofïicierde la Légion-d’Honneur. Ce prince, qui avait apprécié le mérite et les talents administratifs du préfet , l’entoura constamment depuis de sa confiance et de sa protection.

M. le baron Capelle administrait depuis dix mois ce département , lorsque Napoléon reparut sur les côtes de France. Cet évènement amena , les 12 et 13 mars 1815 , la défection des troupes qui formaient la garnison de la ville de Bourg, et le soulèvement d’une partie de la population contre l'autorité royale. Le préfet employa son pouvoir et son influence pour ramener les soldats et ses administrés dans la ligne du devoir, mais il lutta en vain contre l’incendie allumé par le passagede l’empereur ; dans ces graves circonstances , il prit le parti d’aller joindre le maréchal Ney, qui commandait à Lons-Ie- Saulnier une armée en marche contre Napoléon.

M. Capelle arriva le 14 , à quatre heures du matin, auprès du maréchal , qui protestait encore de sa fidélité au gouvernement des Bourbons. Cependant , quelques heures après , celui-ci avait abandonné la cause royale . reconnu et proclamé l’empereur. Le maréchal fit mander près de lui M. le baron Capelle et ne négligea rien pour l’amener à imiter son exemple ; mais fidèle au serment prêté à Louis XVIII , le préfet de l’Ain se refusa aux instances et aux ordres du maréchal Ney, et partit aussitôt pour Gand où il arriva peu de jours après le roi.

(1) M. Capelle qui s’élait dès le premier moment constitué prisonnier, ne recouvra sa liberté qu’à la Restauration.

LE BARON CAPELLE

Accueilli avec distinction par Sa Majesté et admis dans sou conseil , M. le baron Capelle fut chargé d’un travail relatif à la création de commissaires extraordinaires dont la mission devait être de suivre les grands corps d’armée dans l’invasion qui se préparait , afin d’atténuer les maux de la guerre , secourir les Français frappés par les désastres qu’elle entraîne toujours après elle , et rétablir le retour de l’ordre public et de l’autorité royale ; lui-même fut nommé commissaire auprès de l’armée du duc de Wellington ; mais ces sages mesures n’avant point été agréées par plusieurs cabinets, elles restèrent sans exécution.

A cette époque , Louis XVIII créa M. Capelle vicomte, titre qu’il ne porta jamais. Chargé d’une mission de confiance par le roi , il se rendit alors dans la capitale , au péril de sa vie.

Le zèle et la fidélité que M. le baron Capelle avait montrés dans les évènements difficiles de 1815 lui valurent, à la seconde Restauration , le titre de conseiller d’Etat en service extraordinaire ainsi que la préfecture du département du Doubs.

Dans le mois de décembre de la même année , il vint de Besançon à Paris pour déposer, comme témoin , dans le procès du maréchal Ney ; sa déposition , fort étendue, fut l’une de celles qui parurent les plus importantes à la courdes pairs. Nous n’entrerons dans aucun détail sur ce grand drame politique si connu, dont M. le baron Capelle, moins que personne peut-être, ne prévoyait la fin si déplorable.

Par suite de l’ordonnance du 13 juillet 1 81 5 , il eut l’honneur d’être présenté avec son illustre compatriote , M. le vicomte de Bonald , comme candidat à la députation , par le collège électoral de Millau.

Le Ier janvier 1816 , le baron Capelle entra au service ordinaire du conseil d’Etat , comité de l’intérieur et du commerce, où il se fit remarquer par ses connaissances solides et variées, par son zèle et sa laborieuse activité. Par ordonnance du roi du 2i août suivant, il fut nommé pour examiner, de concert avec les délégués des puissances alliées : 1° le montant des paiements à faire en vertu de la convention du 20 novembre ,

LE BARON CAPELLE

à partir du 1er décembre 1815 jusqu’au 1" juin 4816; 2° pour vérifier les paiements faits pendant le même espace de temps ; 3° pour constater la libération de la France envers les puissances étrangères pour les six premiers mois do l’exécution de la convention.

Nommé secrétaire-général du ministère de l’intérieur (1) , sous l’administration de M. le comte Siméon, M. le baron Capelle fut d’abord spécialement chargé de l’administration des hospices et établissements de bienfaisance , et ensuite de l’administration départementale et communale. En récompense des services qu’il rendit dans ce poste important, il fut créé commandeur de la Légion-d’Honneur en 1820.

Il remplit avec une haute distinction et pendant neuf années ces fonctions délicates , et la France doit, en partie, à son administration habile et éclairée, les améliorations qui ont signalé cette époque de la Restauration ; mais de pénibles travaux et des veilles prolongées finirent par altérer gravement sa santé.

A l’avènement du ministère Martignac , il demanda et obtint , malgré les instances du nouveau ministre pour le retenir au département de l’intérieur, la préfecture de Seine-et- Oise, à Versailles.

M. le baron Capelle était dans cette position , lorsque le roi Charles X , qui l’avait toujours honoré de sa confiance et de son amitié , lui conféra, le 19 mai 1830 , le nouveau département ministériel des travaux publics. Il résista longtemps , et sa trop grande modestie fut sur le point de lui faire refuser cette haute dignité ; mais un louchant appel avait été fait à son dévouement, et il dût céder au désir du roi.

La Révolution de 1830 ne trouva pas M. le baron Capelle personnellement en butte aux injustices des partis et aux haines de la multitude déchaînée. Plus heureux que quelquesuns des ministres , ses collègues , il sut conserver sa liberté. Ce fut au sein du département naguère administré par lui qu’il trouva , chez le vénérable curé de Longjumeau, un iu-

(1) Ordonnance du 6 février 1820.

LE BARON CAPELLE

violable asile. Rentré ensuite à Paris, il traversa (1), sous la conduite de M. le baron de Balsac, son compatriote et son ami , une partie de la France pour sortir par la frontière de Prusse, et bientôt il joignit à Edimbourg l’auguste famille dont il devait partager l’exil.

« Son administration du département de Seine-et-Oise , dit le journal quia consacré en 1843 un article à sa mémoire , avait été un modèle d’équité, de légalité, d’intelligence des grandes affaires et de rapide expédition des autres. Indulgent pour les personnes , inflexible pour les principes , sans prévention contre les dissidences politiques , conciliant , modéré , bienveillant , il se distingua toujours par l’impartiale sagesse de ses choix , comme par l’habile direction des intérêts des communes. Son hôtel , à Versailles comme à Paris , était devenu un véritable terrain neutre, où les adversaires les moins réconciliables venaient se tendre la main. A sa table, on voyait s’asseoir ensemble les hommes éminents des époques les plus opposées. Il n’avait pas oublié un service reçu : des services rendus, il ne se souvenait pas. Tout le personnel de l’administration qu’il avait dirigée était connu de lui. Ses bons offices n’attendaient pas une sollicitation pour faire valoir le mérite oublié , les services méconnus , ou les circonstances intéressantes dont sans lui on n’aurait pas tenu compte.

» Il vivait dans l’intimité des Frayssinous et des Cuvier, desBassano et des Bonald , des Vaublanc et des Mounier et de tant d’autres hommes éminents , pris dans les opinions et les fortunes diverses, car il avait traversé toutes les révolutions sans perdre un ami , comme sans se faire un ennemi.

» Aussi , quand sa liberté fut en danger, de toutes parts des offres d’asile furent-elles apportées aux hommes qui devaient connaître le secret de sa retraite , et ce n’étaient pas seulement les maisons des vaincus qui allaient s’ouvrir au ministre proscrit , c’étaient surtout celles des vainqueurs.

(1) M. Capelle quitta Paris, avec M. de Balsac, le 11 octobre 1830,

LE BARON CAPELLE

» Désintéressé comme les magistrats d’un autre temps, M. le baron Capelle avait passé par les hauts emplois et par les honneurs sans aucun souci de sa fortune. Généreux, charitable , hospitalier, esclave des devoirs de son rang , il ne comprenait pas qu’on pût sortir des affaires publiques aussi riche qu’on y était entré. Quand il fallut pourvoir aux premières nécessités de l’exil, ce fut aux dépens d’un patrimoine entamé depuis longtemps. Trois mois à peine auparavant, le nouveau ministre des travaux publics avait refusé l’indemnité, pour frais de premier établissement , qui lui était due.

» Dévoué aux royales infortunes , M. le baron Capelle eut l’honneur de consacrer ses dernières années au service intime de la branche aînée des Bourbons.

» Quand sa santé , éprouvée par tant de vicissitudes, exigea un climat plus doux , il fut à Montpellier, non loin de son pays natal , recevoir les soins d’une famille digne de lui.

» Mais le terme de son honorable carrière était marqué. Entouré d’affections et de tendres sollicitudes , il rendit son âme à Dieu , le 25 octobre 1843 , consolé parla religion , résigné , faisant des vœux pour son pays , courageux devant la mort et regretté de quiconque sait apprécier les nobles caractères, les hautes intelligences et les véritables convictions.

» Peu de jours avant sa mort, il eut la satisfaction de voir son digne et excellent ami M. le comte de Montbel, qui retournait à Goritz. Ce fut une dernière consolation que lui avait ménagé la Providence.

» Après cinquante années de travaux et de services publics, après avoir été élevé aux plus hautes dignités, M. le baron Capelle ne laisse à ses enfants que de précieux exemples et un nom sans tache I

» Les regrets , on ne peut plus touchants , donnés à cet homme de bien et d’honneur par l’auguste famille dont il avait partagé les malheurs et l’exil , aussi bien que les témoignages si flatteurs d’estime et d’intérêt qu’elle a bien voulu accorder à ses enfants, disent assez combien ses services, son noble désintéressement et son dévouement avaient été appréciés I. ...... ’

LE COLONEL CARCENAC.

Le colonel CARCENAC.

Carcenac (Régis), né à Rodez d’une famille honorable , le 28 avril 1786, partit, à peine âgé de dix-huit ans, en qualité do véiite , en 1804. Il fit avec distinction toute? les campagnes de celte héroïque époque et conquit tous ses grades et la croix des braves sur le champ de bataille. Il prit part à presque toutes les grandes affaires ; il était à Austerlitz , à léna , kPuilusk, à Eylau , où il fut fait sous-lieutenant; à Friedland , à Ratisbonne , à Wagram où il reçut le grade de capitaine.

Il fil la campagne d’Espagne et celle de Russie , pendant laquelle il fut fait prisonnier et envoyé à Saratoff sur le Volga.

Rentré en 1814, il fut, quelque temps après, incorporé dans la légion de l’Aveyron qui devint plus lard le 5e do ligne.

Il prit part, en 1823, à la campagne d’Espagne, en qualité de chef de bataillon (1), et en 1830 à l’expédition d’Alger. Sa vaillante conduite devant Bone où , à la tête de sa troupe, il mit en fuite une bande nombreuse d’Arabes qui , dans la nuit du 11 au 12 août, avaient surpris deux compagnies du 29e de ligne et déjà s’apprêtaient à les massacrer, lui valut la distinction flatteuse d’être porté à l’ordre du jour de l’armée (2), et peu* de jours après (octobre 1830) le grade de lieutenant-colonel du 29e régiment. Ajoutons que les deux compagnies sauvées par le commandant Carcenac étaient sous les ordres du colonel Magnan, depuis maréchal de France , et que depuis ce moment le maréchal conçut pour le

(1) Il avait été promu au grade de chef de bataillon au 6' régiment de ligne , le 19 mai 1819.

(2) Ordre du 12 août 1830 du maréchal-de-camp comte Damremont, commandant la brigade d’expédition de Bone.

LE COLONEL CARCENAC.

libérateur de ses soldats une estime et une amitié qui ne se sont point démenties.

M. Carcenacaété nommé colonel du 17e régiment de ligne, le 25 février <1835, et commandeur de la Légion-d’IIonneur au mois de mai 1838 (1).

Admis à la retraite à l’âge de 62 ans , après quarante-trois ans d’honorables services , le colonel Carcenac avait choisi la ville de Toulouse pour y passer ses dernières années. Son caractère à la fois bon , ferme et droit, et sa loyauté lui concilièrent bientôt l’estime et l’affection des habitants de cette ville qui l’appelèrent spontanément , en 1848, au sein du conseil municipal.

A celle époque de sa vie se rattache un trait qui n’honorc pas moins son caractère que les plus belles actions du courage.

Dans les premiers moments de l’effervescence politique qui éclata alors si vivement sur tous les points de la France , des agents de l’autorité nouvelle vinrent lui offrir le grade de général de brigade avec le commandement du département de la Haute-Garonne, à la seule condition qu’il irait prendre de suite possession de son poste et signifier au général Poincillon son remplacement. A cette proposition, le colonel Carcenac sentit le rouge lui monter au front : « Quoi, leur » dit-il , vous avez pu penser que je me présenterais chez un » frère d’armes, chez un brave général que j’honore et que » j’estime , pour l’expulser et me mettre à sa place? Vous » m’avez mal jugé, citoyens , jamais je ne souillerai ma vie » et quarante-trois ans de loyaux services par une pareille » infamie. » .

A une époque où tant d’austères républicains se ruaient sur les places, nous aimons à citer ce noble désintéressement d’un honnête homme et d’un compatriote.

Le colonel Carcenac est décédé à Toulouse dans la nuit du 10 au 11 avril 1857, à l’âge de 71 ans. 11 avait épousé la nièce du général Collaud , pair de France.

(1) Régis Carcenac avait obtenu la croix sur le champ de bataille de la Moskowa , en 1812, et le grade d’oflicier du même ordre le l"mai 1821. 11 était de plus chevalier de Saint-Louis et de l’ordre royal et militaire de Saint-Ferdinand d’Espagne.

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