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Organisation des carrières scientifiques

A une époque où des modifications importantes sont introduites dans différentes branches de l’Instruction publique, j’ai pensé qu’il me serait permis de livrer a la discussion quelques idées qui intéressent la Science et le haut enseignement.

Plusieurs carrières libérales sont organisées en France et donnent lieu à un avancement régulier; tandis que les carrières scientifiques ne présentent à ceux qui les suivent qu’un avenir incertain.

Le jeune homme qui est entraîné par son goût pour la Science rencontre presque toujours dans ses débuts des difficultés de toute nature; son avancement est des plus lents; on cite en effet des savants d’une valeur réelle qui sont restés jusqu’à cinquante ans avec une modeste place de préparateur; et l’utile intervention de la Société des Amis des Sciences prouve souvent que l’auteur de grandes découvertes meurt en laissant sa famille dans une profonde misère.

On hésite donc à s’engager dans une voie aussi difficile, et la Science perd chaque année des intelligences de premier ordre.

L’industrie enlève aussi à la Science les hommes les plus distingués et lui fait aujourd’hui une concurrence redoutable : j’ai même vu souvent des jeunes gens, poussés par les nécessités de la vie, abandonner leurs travaux scientifiques commencés, et courir prématurément les hasards

de l’industrie, sans avoir acquis les connaissances théoriques qui conduisent aux applications utiles.

Le professorat offre, il est vrai, une certaine ressource aux savants; mais les leçons ou les répétitions trop fréquentes leur enlèvent des heures précieuses qui seraient plus utilement consacrées à des recherches originales : en outre, tous ne possèdent pas les qualités spéciales qui conviennent à l’enseignement.

Pour rappeler au culte de la Science ceux qui s’en éloignent, et pour faire naître ces grandes découvertes industrielles qui ne sont jamais que les conséquences des travaux de Science pure et abstraite, il est nécessaire de constituer une carrière scientifique régulière qui soit indépendante des rares vacances que laisse le professorat.

Dans ce but, je demande la création de soixante places que l’on donnerait aux personnes qui cultivent avec le plus de distinction les Sciences mathématiques, physiques et naturelles.

Les savants qui obtiendront ces positions auront pour mission de faire avancer la Science par leurs travaux ; ils appartiendront à trois classes différentes :

Ceux de la 3e classe recevront une rétribution annuelle de 2000 francs.

Ceux de la 2e classe recevront une rétribution annuelle de 4°°° francs.

Ceux de la ire classe recevront une rétribution annuelle de 6000 francs.

Le haut enseignement, les collections, les laboratoires du Muséum

d’Histoire naturelle, du Collège de France et des Facultés auront particulièrement pour but de former les Elèves qui se destinent à la carrière scientifique.

Les présentations des Candidats pour les nouvelles places de savants, seront faites par les Professeurs des établissements que je viens de citer et par l’Institut.

L’importance des travaux donnera seule des droits à l’avancement:

elle sera principalement constatée par les Rapports de l’Académie des Sciences.

Les rétributions annuelles et régulières que je demande ont un grand avantage sur les encouragements éventuels qui sont souvent accordés aux savants; elles leur assurent un avancement progressif, et rendent à la Science tous ceux qu’un avenir incertain en éloignait.

Afin d’entretenir les nouveaux fonctionnaires dans une ardeur constante, il serait peut-être nécessaire de les soumettre a une nomination temporaire, en imitant ainsi l’exemple de l’École Polytechnique, qui procède tous les ans à la réélection de ses Répétiteurs et tous les trois ans à celle de ses Examinateurs d’admission.

Pour répondre d’avance à ceux qui me reprocheront de vouloir augmenter encore le nombre des emplois déjà trop considérable en France, je dirai que ces nouvelles places ne chargeraient le budget que d’une somme de 240000 francs, et que cette dépense rapporterait, en gloire pour le pays et en utilité pour tous, un intérêt dont l’importance est incalculable. Si l’on critique avec raison les places inutiles, on doit aussi défendre avec énergie les créations qui ont pour but de soutenir les savants pauvres et de faciliter leurs travaux.

Je propose donc, comme on le voit, d’instituer, en dehors du professorat, qui ne convient pas à tous les savants et que les plus dignes n’obtiennent pas toujours, un certain nombre de places qui seront destinées à ceux dont les travaux scientifiques présenteront un véritable intérêt.

L’État forme dans des écoles spéciales ses soldats, ses ingénieurs, ses architectes, ses professeurs, ses bibliothécaires, ses artistes, etc.; il les place et les soumet ensuite à un avancement régulier : je demande qu’il accorde la même faveur à ceux dont les découvertes, presque toujours désintéressées, peuvent enrichir le pays et agrandir le domaine de la Science.

Les idées que je viens de développer ont été déjà 'appliquées au Muséum d’Histoire naturelle.

Grâce à la bienveillance éclairée de Son Exc. le Ministre de l’Instruction publique, j’ai fondé, depuis trois ans, avec le concours de mon illustre maître et Confrère, M. Chevreul, un laboratoire dans lequel, l’année dernière, plus de cinquante jeunes savants sont venus s’exercer gratuitement aux manipulations chimiques et se livrer à des recherches originales : plusieurs seraient en état de concourir pour les nouvelles places si elles étaient créées.

Il s’agit donc d’étendre à toutes les branches de la Science une organisation qui s’applique déjà à la Chimie et qui donne d’excellents résultats.

Lorsque, dans quelques mois, les étrangers, attirés chez nous par notre Exposition, viendront nous parler de leurs magnifiques laboratoires qui, comme ceux de l’Allemagne, ont coûté souvent plusieurs millions, nous pourrons leur dire : La France a mieux encore; elle possède une admirable institution, dont le but est d’assurer un avenir à tous ceux qui suivent avec succès la carrière scientifique.

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